CHAPITRE VII (p. 059)

RUINE DE JEAN.--DÉFAITE DE L'EMPEREUR.--GUERRE DES

ALBIGEOIS.--GRANDEUR DU ROI DE FRANCE

1204-1216

Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux

Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde.

L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat;

elle est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour

arbitre. Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de

reprendre une épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne

sont pas si dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les (p. 060)

Manichéens en Languedoc et aux Pyrénées. Tout le littoral de la

France, sur les deux mers, semble prêt à se détacher de l'Église. Le

rivage de la Méditerranée et celui de l'Océan obéissent à deux princes

d'une foi douteuse, les rois d'Aragon et d'Angleterre, et entre eux se

trouvent les foyers de l'hérésie, Béziers, Carcassonne, Toulouse, où

le grand concile des Manichéens s'est assemblé.

Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guienne, voisin, et

aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et

le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était

préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne

s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils

achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni

dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources,

et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois

n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui

augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse,

et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui

ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution

duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires,

c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande;

continuer à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition

certaine. Le roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des

deux races qui divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par

s'entendre pour l'abaissement de la royauté; la perte des (p. 061)

provinces françaises devait être le premier résultat de cette

révolution.

Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina

l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres,

disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[62].» D'une mer à

l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[63]. Il

fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée

par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut

guerroyer contre le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son

départ, il le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné

le présent, il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver

un homme qui voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son

successeur, bon ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance

condamné à une incurable impuissance.

[Note 62: «Londonias quoque venderem si

emptorem idoneum invenirem.» Guill. Neubrig.]

[Note 63: Roger de Hoveden.]

Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles

ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus

loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait

la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie

de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie,

et l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi

les droits du duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient (p. 062)

ensemble, bon gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi

d'Angleterre avait toujours pour lui quelqu'une de ces provinces

continentales. Le Normand Guillaume et ses deux premiers successeurs

purent compter sur la Normandie, Henri II sur les Angevins ses

compatriotes; Richard Coeur de Lion plut généralement aux Poitevins,

aux Aquitains, compatriotes de sa mère Éléonore de Guienne. Il releva

la gloire des méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il

faisait des vers en leur langue, il les avait en foule autour de lui:

son principal lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces

diverses populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles

s'apercevaient qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi,

séparé d'elles par tant d'intérêts différents, était en réalité un

prince étranger. La fin du règne de Richard acheva de désabuser les

sujets continentaux de l'Angleterre.

Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les

revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui

fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un

pays tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue

Richard? Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui

firent signer la grande Charte; il se rejeta sur l'Église; elle le

déposa. Le pape et son protégé, le roi de France, profitèrent de sa

ruine. Le roi d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer

la Normandie, la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.

Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se (p. 063)

trouva provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu.

Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait

été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et

un vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du nom national

d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Éléonore

seule tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unité de

l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé[64]. Arthur en

effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de France

de lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le Maine, la

Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été réduit à

l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons

dans les meilleures places d'Arthur, et n'espérant pas s'y maintenir,

il les démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se

tourna de nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France,

envahit le Poitou, et assiégea sa grand'mère Éléonore dans Mirebeau.

Ce n'était pas chose nouvelle dans cette race de voir les fils armés

contre leurs parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère,

défit Arthur, et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son

parti. Que devint le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais.

Mathieu Pâris prétend que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut

alarmé des menaces et de l'obstination du jeune Breton; «Arthur

disparut, dit-il, et Dieu veuille qu'il en ait été autrement que (p. 064)

ne le rapporte la malveillante renommée!» Mais Arthur avait excité

trop d'espérances pour que l'imagination des peuples se soit résignée

à cette incertitude. On assura que Jean l'avait fait périr. On ajouta

bientôt qu'il l'avait tué de sa propre main. Le chapelain de

Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean prit Arthur

dans un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de poignard, et le

jeta dans la rivière, à trois milles du château de Rouen[65]. Les

Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène; ils la

plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres qui

présentent un précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la

tradition grandissant de détails et d'intérêt dramatique. Enfin, dans

la pièce de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense,

dont les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche

assassin.

[Note 64: Au fait, l'Aquitaine était son

héritage, et elle avait transféré ses droits à

Jean.]

[Note 65: Guillaume le Breton.]

Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il

avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les

infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour

se préserver de ses émissaires[66]. Il exploita contre Jean le bruit

de la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime.

Il assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de

France, la cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans

de Charlemagne. Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir (p. 065)

enlevé au comte de la Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au

moins un sauf-conduit. Il lui fut refusé. Condamné sans être entendu,

il leva une armée en Angleterre et en Irlande, employant les dernières

violences pour forcer les barons à le suivre, jusqu'à saisir les biens

de ceux qui refusaient; à d'autres, le septième de leur revenu. Tout

cela ne servit de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à

Portsmouth, ils firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient

décidés à ne point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette

guerre? La plupart, quoique Normands d'origine, étaient devenus

étrangers à la Normandie. Ils ne se souciaient pas de se battre pour

fortifier leur roi contre eux, et le mettre à même de réduire ses

sujets insulaires avec ceux du continent.

[Note 66: Mais il eut peine à persuader. Il

suffit pour détruire l'accusation, d'une fausse

lettre du Vieux de la Montagne, que Richard fit

circuler.]

Jean s'était adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la paix

et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief, mais

du péché_[67]. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de la

Normandie (1204). Jean lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils

n'avaient aucun secours à attendre. Il était plongé en désespéré dans

les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs,

et, avant de répondre, il voulut achever sa partie. Il dînait tous les

jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil

jusqu'à l'heure du repas[68]. Cependant, s'il n'agissait point (p. 066)

lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de

France. Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il

s'entendait d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les

seigneurs du midi de la France, et élevait à sa cour son autre neveu,

fils du comte de Toulouse.

[Note 67: Lettre d'Innocent III.]

[Note 68: Math. Pâris: «Cum regina epulabatur

quotidie splendide, somnosque matutinales usque ad

prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum regina

sua vivebat deliciis.»]

Ce comte, le roi d'Aragon et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le

Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à

peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce

côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires

isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre

l'Église. Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de

prêtre était une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir

leur tonsure en public[69]. Ceux qui se résignaient à porter la robe

cléricale, c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci

la faisaient prendre, pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès

qu'un missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des

cris de dérision. La sainteté, l'éloquence, ne leur imposaient point.

Ils avaient hué saint Bernard[70].

[Note 69: Guillelm. de Podio Laur.]

[Note 70: Guillelm. de Podio Laur.]

La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée;

elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur

concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans

doute leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église (p. 067)

nouvelle envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation

éclatait dans les pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en

Picardie, en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en

Toscane, aux portes de Rome, à Viterbe. Les populations du Nord

voyaient parmi elles les soldats mercenaires, les _routiers_, pour la

plupart au service d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de

l'impiété du Midi. Ils venaient partie du Brabant, partie de

l'Aquitaine; le basque Marcader était l'un des principaux lieutenants

de Richard Coeur de Lion. Les montagnards du Midi, qui aujourd'hui

descendent en France ou en Espagne pour gagner de l'argent par quelque

petite industrie, en faisaient autant au moyen âge, mais alors la

seule industrie était la guerre. Ils maltraitaient les prêtres tout

comme les paysans, habillaient leurs femmes des vêtements consacrés,

battaient les clercs et leur faisaient chanter la messe par dérision.

C'était encore un de leurs plaisirs de salir, de briser les images du

Christ, de lui casser les bras et les jambes, de le traiter plus mal

que les Juifs à la Passion. Ces routiers étaient chers aux princes,

précisément à cause de leur impiété, qui les rendait insensibles aux

censures ecclésiastiques. Un charpentier, inspiré de la Vierge Marie,

forma l'association des _capuchons_ pour l'extermination de ces

bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple, fournit des troupes,

et, en une seule fois, on en égorgea dix mille[71].

[Note 71: Le Velay ne tarde pas à faire hommage

à Philippe-Auguste.]

Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades (p. 068)

avaient jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui

rapprochèrent l'Orient et l'Occident, eurent aussi pour effet de

révéler à l'Europe du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à

l'autre sous l'aspect le plus choquant; esprit mercantile plus que

chevaleresque, dédaigneuse opulence[72], élégance et légèreté

moqueuse, danses et costumes moresques, figures sarrasines. Les

aliments mêmes étaient un sujet d'éloignement entre les deux races;

les mangeurs d'ail, d'huile et de figues, rappelaient aux croisés

l'impureté du sang moresque et juif, et le Languedoc leur semblait une

autre Judée.

[Note 72: «Les princes et les seigneurs

provençaux qui s'étaient rendus en grand nombre

pendant l'été au château de Beaucaire, y

célébrèrent diverses fêtes. Le roi d'Angleterre

avait indiqué cette assemblée pour y négocier la

réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec

Alphonse, roi d'Aragon; mais les deux rois ne s'y

trouvèrent pas, pour certaines raisons; en sorte

que tout cet appareil ne servit de rien. Le comte

de Toulouse y donna cent mille sols à Raymond

d'Agout, chevalier, qui, étant fort libéral, les

distribua aussitôt à environ dix mille chevaliers

qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit

labourer tous les environs du château, et y fit

semer jusqu'à trente mille sols en deniers. On

rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait

trois cents chevaliers à sa suite, fit apprêter

tous les mets dans sa cuisine, avec des flambeaux

de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne

estimée quarante mille sols. Raymond de Venous fit

brûler, par ostentation, trente de ses chevaux

devant toute l'assemblée.» Histoire du Languedoc,

t. III, p. 37. (D'après Gaufrid, Vos., p. 391.)]

L'Église du XIIIe siècle se fit une arme de ces antipathies de races

pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des

infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les (p. 069)

bénédictins de Cîteaux.

Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint

Benoît; mais cet ordre était tout un peuple; au XIe siècle, se forma

un ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation

bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire

VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une

réforme[73]. Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première

croisade. Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et

vineuse Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de

saint Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle

primitive de saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit

blanc, déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et

seraient soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours

à s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus

les Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent.

Ils eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze (p. 070)

cents de femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils

étaient déjà si riches, vingt ans après leur institution, que

l'austérité de saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne

pour fonder Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls

moines pour le peuple. On les forçait de monter en chaire et de

prêcher la croisade. Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le

législateur des templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de

Portugal, Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava, et Avis, relevaient de

Cîteaux, et lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient

ainsi leur influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes

des deux Bourgognes lui donnaient des rois.

[Note 73: Dans une Apologie adressée à

Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard, tout en

se justifiant du reproche qu'on lui avait fait,

d'être le détracteur de Cluny, censure pourtant

vivement les moeurs de cet ordre (édit. Mabillon,

t. IV, p. 33, sqq.), c. X: «Mentior, si non vidi

abbatem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere

comitatu,» c. XI. «Omitto oratoriorum immensas

altitudines.... etc.»

Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux.

«O, ô Pharisæorum novum genus!... vos sancti, vos

singulares... unde et habitum insoliti coloris

prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius

fere mundi monachorum, inter nigros vos candidos

ostentatis.»]

Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la

discipline, presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du

moins, avait de bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre

le Vénérable y avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux

corrompue conserva, dans la richesse et le luxe, la dureté de son

institution primitive. Elle resta animée du génie sanguinaire des

croisades, et continua de prêcher la foi en négligeant les oeuvres.

Plus même l'indignité des prédicateurs rendait leurs paroles vaines et

stériles, plus ils s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de

leur éloquence à ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine.

Furieux d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple

n'en faisait que rire.

Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un

magnifique appareil pour aller en Languedoc travailler à la (p. 071)

conversion des hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome,

l'évêque d'Osma et l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique,

n'hésitèrent point à leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient

l'effet de leurs discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut

marcher contre les fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous

ne les réduirez point par des paroles.» Les Cisterciens descendirent

de leurs montures et suivirent les deux Espagnols.

Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un

Dourando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent

III la permission de former une confrérie des _pauvres catholiques_,

où pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance

différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On

espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des

Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des

catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement

le zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint

suspect aux évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.

En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par

le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce

terrible fondateur de l'inquisition, était un noble Castillan[74].

Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si (p. 072)

souvent au fanatisme[75]. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande

famine régnant dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres,

pour secourir les pauvres.

[Note 74: «Sa prière était si ardente qu'il en

devenait comme insensé. Une nuit qu'il priait

devant l'autel, le diable, pour le troubler, jeta

du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand

bruit dans l'église, et toucha, dans sa chute, le

capuchon du saint; il ne bougea point, et le diable

s'enfuit en hurlant.» Acta S. Dominici.]

[Note 75: Lorsqu'on recueillit les témoignages

pour la canonisation de saint Dominique, un moine

déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la messe

baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande

abondance sur le visage, _qu'une goutte d'eau

n'attendait pas l'autre_.]

L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de

saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit

en France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié

profonde tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel

château, en Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente

ans[76]. Les petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit

d'ignorance couvrait ce pays, et les bêtes de la forêt du diable s'y

promenaient librement[77].»

[Note 76: Pierre de Vaux-Cernay.]

[Note 77: Guill. de Pod. Laur.]

D'abord l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait

l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près

Montréal pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout

ce qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait

les Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre

comme esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.

Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de (p. 073)

logique n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser;

d'ailleurs, l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit

aux paroles de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à

l'un d'eux, Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du

Languedoc: les habitants l'auraient tué. Pour lui ils ne mirent point

les mains sur sa personne; ils se contentaient de lui jeter de la

boue; ils lui attachaient, dit un de ses biographes, de la paille

derrière le dos. L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria:

«Seigneur, abaisse ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur

ouvrir les yeux[78].»

[Note 78: Acta S. Dominici. «Domine, mitte

manum, et corrige eos, ut eis saltem hæc vexatio

tribuat intellectum!»]

On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la

catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical,

il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang[79]. Le

comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194,

porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis

de sa famille, les rois d'Aragon, comtes de basse Provence, et les (p. 074)

rois d'Angleterre, ducs de Guienne, il ne craignait plus rien et ne

gardait aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute

Provence, il se servit constamment de ces routiers que proscrivait

l'Église[80]. Il poussa la guerre sans distinguer les terres laïques

ou ecclésiastiques, sans égard au dimanche ou au carême, chassa des

évêques et s'entoura d'hérétiques et de juifs[81].

[Note 79: Innocent III écrit à Guillaume, comte

de Forcalquier, une lettre, sans salut, pour

l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos Dominus

hactenus secundum meritorum tuorum exigentiam

respexisset, posuisset te ut rotam et sicut

stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset

fulgura, ut iniquitatem tuam de superficie terræ

deleret, et justus lavaret manus suas in sanguine

peccatoris. Nos etiam et prædecessores nostri...

non solum in te (sicut fecimus) anathematis

curassemus sententiam promulgare, imo etiam

universos fidelium populos in tuum excidium

armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno

1198.]

[Note 80: C'était pour la plupart des

Aragonais.]

[Note 81: Nous citons le fragment suivant comme

un monument de la haine des prêtres.

«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya

toujours les hérétiques; et comme il les avait dans

sa terre, il les honora de toutes manières. Encore

aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout

avec lui des hérétiques, afin que s'il venait à

mourir, il meure entre leurs mains.--Il dit un jour

aux hérétiques, je le tiens de bonne source, qu'il

voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi

eux, afin qu'il s'instruisît dans leur foi, disons

plutôt dans leur infidélité.--Il dit encore un jour

qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un

de ses chevaliers pût embrasser la croyance des

hérétiques; qu'il le lui avait maintes fois

conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De

plus, quand les hérétiques lui envoyaient des

cadeaux ou des provisions, il les recevait fort

gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne

souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est

lui et quelques-uns de ses familiers. Souvent

aussi, comme nous le savons de science certaine, il

adorait les hérétiques en fléchissant les genoux,

demandait leur bénédiction et leur donnait le

baiser. Un jour que le comte attendait quelques

personnes qui devaient venir le trouver, et

qu'elles ne venaient point, il s'écria: «On voit

bien que c'est le diable qui a fait ce monde,

puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit

aussi au vénérable évêque de Toulouse, comme

l'évêque me l'a raconté lui-même, que les moines de

Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils

avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie

inouïe!

«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il

vînt la nuit dans son palais, et qu'il entendrait

la prédication des hérétiques; d'où il est clair

qu'il les entendait souvent la nuit.

«Il se trouvait un jour dans une église où on

célébrait la messe; or, il avait avec lui un

bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette

espèce, se moquait des gens par des grimaces

d'histrion. Lorsque le célébrant se tourna vers le

peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le scélérat

de comte dit à son bouffon de contrefaire le

prêtre.--Il dit une fois qu'il aimerait mieux

ressembler à un certain hérétique de Castres, dans

le diocèse d'Alby, à qui on avait coupé les membres

et qui traînait une vie misérable, que d'être roi

ou empereur.

«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en

avons la preuve évidente en ce que jamais aucun

légat du siége apostolique ne put l'amener à les

chasser de la terre, bien qu'il ait fait, sur les

instances de ces légats, je ne sais combien

d'abjurations.

«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage,

que toutes les fois que sa femme lui déplut, il la

renvoya pour en prendre une autre; en sorte qu'il

eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il

eut d'abord la soeur du vicomte de Béziers,

nommée Béatrix; après elle, la fille du duc de

Chypre; après elle, la soeur de Richard, roi

d'Angleterre, sa cousine au troisième degré;

celle-ci étant morte, il épousa la soeur du roi

d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré.

Je ne dois pas passer sous silence que lorsqu'il

avait sa première femme, il l'engagea souvent à

prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il

voulait dire, elle lui demanda exprès s'il voulait

qu'elle entrât à Cîteaux; il dit que non. Elle lui

demanda encore s'il voulait qu'elle se fît

religieuse à Fontevrault; il dit encore que non.

Alors elle lui demanda ce qu'il voulait donc: il

répondit que si elle consentait à se faire

solitaire, il pourvoirait à tous ses besoins; et la

chose se fit ainsi...

«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il

abusait de sa propre soeur au mépris de la

religion chrétienne. Dès son enfance, il

recherchait ardemment les concubines de son père et

couchait avec elles; et aucune femme ne lui

plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché

avec son père. Aussi son père, tant à cause de son

hérésie que pour ce crime énorme, lui prédisait

souvent la perte de son héritage. Le comte avait

encore une merveilleuse affection pour les

routiers, par les mains desquels il dépouillait les

églises, détruisait les monastères, et dépossédait

tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi

que se comporta toujours ce membre du diable, ce

fils de perdition, ce premier-né de Satan, ce

persécuteur acharné de la croix et de l'Église, cet

appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques,

ce ministre de perdition, cet apostat couvert de

crimes, cet égout de tous les péchés.

«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain

chapelain, et tout en jouant il lui dit: «Le Dieu

de Moïse, en qui vous croyez, ne vous aiderait

guère à ce jeu,» et il ajouta: «Que jamais ce Dieu

ne me soit en aide!» «Une autre fois, comme le

comte devait aller de Toulouse en Provence pour

combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la

nuit, il vint à la maison où étaient rassemblés les

hérétiques toulousains, et leur dit: «Mes seigneurs

et mes frères, la fortune de la guerre est

variable; quoi qu'il m'arrive, je remets en vos

mains mon corps et mon âme.» Puis il emmena avec

lui deux hérétiques en habit séculier, afin que

s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.

«Un jour que ce maudit comte était malade dans

l'Aragon, le mal faisant beaucoup de progrès, il se

fit faire une litière, et dans cette litière se fit

transporter à Toulouse; et comme on lui demandait

pourquoi il se faisait transporter en si grande

hâte, quoique accablé par une grave maladie, il

répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y a pas de

Bons hommes dans cette terre, entre les mains de

qui je puisse mourir.» Or, les hérétiques se font

appeler Bons hommes par leurs partisans. Mais il se

montrait hérétique par ses signes et ses discours,

bien plus clairement encore; car il disait:

«Je sais que je perdrai ma terre pour ces Bons

hommes; eh bien! la perte de ma terre, et encore

celle de la tête, je suis prêt à tout souffrir.»]

Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, (p. 075)

quand il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa

ruine. Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec

ses ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît

ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et (p. 076)

se soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le

moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait

sa perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper

des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles (p. 077)

peut-être que celles d'Henri II contre Thomas Becket. L'effet fut le

même; le dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du

seigneur tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table

croyaient lui appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut

éternel. Un chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le

Rhône et le poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées,

auprès du comte de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la

mère et la soeur étaient hérétiques.

Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208).

Innocent III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et

de la soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le

nord de la France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople

avait habitué les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les

chrétiens. Ici la proximité était tentante; il ne s'agissait point de

traverser les mers: on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas

pillé les riches campagnes, les cités opulentes du Languedoc.

L'humanité aussi était mise en jeu pour rendre les âmes cruelles; (p. 078)

le sang du légat réclamait, dit-on le sang des hérétiques[82].

[Note 82: Innoc., ep. ad Philipp. August.: «Eia

igitur, miles Christi! eia, christianissime

princeps!... Clamantem ad te justi sanguinis vocem

audias.»--Ad Comit., Baron., etc.: «Eia, Christi

milites! eia, strenui militiæ christianæ tirones!»]

La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de

toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de

l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le

plus riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute

Provence, maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis

Maguelone; le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi

d'Aragon le Gévaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il

était suzerain de Nîmes, Béziers, Usez, et des comtés de Foix et

Comminges dans les Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas

partout exercée au même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de

l'alliance du vicomte de Foix, refusait de dépendre de Toulouse.

Toulouse elle-même était une sorte de république. En 1202, nous voyons

des consuls de cette cité faire la guerre, en l'absence de Raymond VI,

aux chevaliers de l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte

pour arbitre et pour médiateur. Sous son père, Raymond V, les

commencements de l'hérésie avaient été accompagnés d'un tel essor

d'indépendance politique, que le comte lui-même sollicita les rois de

France et d'Angleterre d'entreprendre une croisade (1178) contre les

Toulousains et le vicomte de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade,

mais sous Raymond VI, et à ses dépens.

Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, (p. 079)

etc., où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué

d'unir tout le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût

frappé d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses

soumissions, l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son

peuple, reçut des mains des prêtres la flagellation dans l'église même

où Pierre de Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire

passer devant le tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il

se chargeait de conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite

des hérétiques, lui qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les

terres de son neveu, le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans

la protection qu'il leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa

ruine en prêtant la main à celle de ses voisins, et se déshonorait

pour vivre un jour de plus.

Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance,

lorsqu'arriva du côté du Rhône la principale armée des croisés;

d'autres venaient par le Velay, d'autres par l'Agénois. «Il fut tant

grand le siége, tant de tentes que de pavillons, qu'il semblait que

tout le monde y fût réuni[83].» Philippe-Auguste n'y vint pas: _il

avait à ses côtés deux grands et terribles lions_[84], le roi Jean et

l'empereur Othon, le neveu de Jean. Mais les Français y vinrent, si le

roi n'y vint pas[85]: à leur tête, les archevêques de Reims, de (p. 080)

Sens, de Rouen, les évêques d'Autun, Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux

et Chartres; les comtes de Nevers, de Saint-Pol, d'Auxerre, de

Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule de seigneurs. Le plus

puissant était le duc de Bourgogne. Les Bourguignons savaient le

chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout dans les croisades

d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de Cîteaux était

nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains, voisins des

Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune province ne

fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus vaillants que

l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui construisait

les machines et dirigeait les siéges, fut un légiste, maître Théodise,

archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui encore qui fit,

à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés (1215)[86].

[Note 83: Chron. Langued.]

[Note 84: Pierre de Vaux-Cernay.]

[Note 85: La religion semblait être devenue

plus sombre et plus austère dans le nord de la

France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi n'était

point de règle, sous Louis VII, il était si

rigoureusement observé, que les bouffons, les

histrions, n'osaient s'en dispenser.]

[Note 86: C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay,

un homme circonspect, prudent, et très-zélé pour

les affaires de Dieu, et il aspirait sur toute

chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour

refuser au comte l'occasion de se justifier, que le

pape lui avait accordée.»]

Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui

qui a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort,

du chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des Montfort

semble avoir été possédée par une ambition atroce. Ils prétendaient

descendre ou d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, (p. 081)

issus de Charlemagne. Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son mari,

le comte d'Anjou, pour le roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et

l'autre en même temps, essaya d'empoisonner son beau-fils Louis le

Gros, et de donner la couronne à ses fils. Louis eut pourtant confiance

aux Montfort; c'est l'un d'eux qui lui donna, dit-on, après sa défaite

de Crenneville, le conseil d'appeler à son secours les milices des

communes sous leurs bannières paroissiales. Au XIIIe siècle, Simon de

Montfort, dont nous allons parler, faillit être roi du Midi. Son

second fils, cherchant en Angleterre la fortune qu'il avait manquée en

France, combattit pour les communes anglaises, et leur ouvrit l'entrée

du parlement. Après avoir eu dans ses mains le roi et le royaume, il

fut vaincu et tué. Son fils (petit-fils du célèbre Montfort, chef de

la croisade des Albigeois) le vengea en égorgeant, en Italie, au pied

des autels, le neveu du roi d'Angleterre qui venait de la Terre

sainte[87]. Cette action perdit les Montfort, on prit en horreur cette

race néfaste, dont le nom s'attachait à tant de tragédies et de

révolutions.

[Note 87: Pour venger sur lui la mort de son

père qui avait été tué en combattant contre le roi

d'Angleterre, il l'attaque au pied de l'autel, et

le perce de part en part de son estoc. Il sortit

ainsi de l'église sans que Charles osât donner

l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la porte, il y

trouva ses chevaliers qui

l'attendaient.--Qu'avez-vous fait? lui dit l'un

d'eux.--Je me suis vengé.--Comment? Votre père ne

fut-il pas traîné?...--À ces mots Montfort rentre

dans l'église, saisit par les cheveux le cadavre du

jeune prince, et le traîne jusque sur la place

publique.]

Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, (p. 082)

était déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans ces guerres à

outrance des Templiers et des Assassins. À son retour de la Terre

sainte, il trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui

partait, mais il refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape, et

sauva l'abbé de Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie, il lut

aux croisés la défense du pontife. Cette action signala Montfort et

prépara sa grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible

exécuteur des décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques.

Raymond VI l'avouait, lui dont Montfort avait fait la ruine[88]. Sans

parler de son courage, de ses moeurs sévères et de son invariable

croyance en Dieu, il montrait aux moindres des siens des égards bien

nouveaux dans les croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé,

sur leurs chevaux, une rivière grossie par l'orage, les piétons, les

faibles ne pouvaient passer; Montfort repassa à l'instant suivi de

quatre ou cinq cavaliers, et resta avec les pauvres gens, en grand

péril d'être attaqué par l'ennemi[89]. On lui tint compte aussi dans

cette guerre horrible d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on

repoussait d'une place, et d'avoir fait respecter l'honneur des femmes

prisonnières. Sa femme, à lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas

indigne de lui; lorsque la plupart des croisés eurent abandonné (p. 083)

Montfort, elle prit la direction d'une nouvelle armée, et l'amena à

son époux.

[Note 88: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le

comte de Toulouse vanter merveilleusement en Simon,

son ennemi, la constance, la prévoyance, la valeur,

et toutes les qualités d'un prince.»]

[Note 89: Pierre de Vaux-Cernay.]

L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et

par l'évêque même de la ville qui avait dressé la liste de ceux qu'il

désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et voyant

les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le

surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs

ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les

chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la

ville pêle-mêle avec les assiégés, et s'en trouvèrent maîtres. Le seul

embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les

tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont

à lui.[90]»

[Note 90: «Cædite eos; novit enim Dominus qui

sunt ejus.» Cæsar Heisterbach.]

«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant

hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire; les prêtres

de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde

fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses

habits, ni clerc, qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant

de l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et tueries

furent la grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La ville fut

pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et

brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose

vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas

hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de (p. 084)

Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le

comte de Genève, appelé Gui le Comte, le seigneur d'Anduze, appelé

Pierre Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les

Lombards; il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels

y étaient venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du

pardon[91].»

[Note 91: Chron. Langued.]

Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres

disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux,

dans sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger

que vingt mille.

L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat.

Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que

Carcassonne où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle,

vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste.

Tout ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui

treizième. «Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux

jeune homme; le légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est

pour moi qu'ils se trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant

d'hommes, de femmes et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut

impossible de tenir. Ils s'enfuirent par une issue souterraine qui

conduisait à trois lieues.

Le vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les

croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante (p. 085)

prisonniers furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.

Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de

perpétuer la croisade, et de veiller en armes sur les cadavres et sur

les cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à

hériter des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes, et vêtir

leur chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas. «Il me

semble, dit-il que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans

lui prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en

dirent autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu

prier. Le vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut

bientôt, tout à fait à propos pour Montfort[92]. Il ne lui resta plus

qu'à se faire confirmer par le pape le don des légats: il mit sur

chaque maison un tribut annuel de trois deniers au profit de l'Église

de Rome.

[Note 92: «... Donc fouc bruyt per tota la

terra, que lo dit conte de Montfort l'avia fait

morir.» Chron. Langued.]

Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette

manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné,

c'était à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette

immense armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands.

Bientôt il n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand

prix. Il lui fallut donc attendre une nouvelle croisade, et amuser les

comtes de Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier

profita de ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis

à Rome, et protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui (p. 086)

fit bonne mine, et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient

le mot, gagnèrent encore du temps, lui assignèrent le terme de trois

mois pour se justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions

minutieuses, sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le

malheureux Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution

qui devait lui assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait

tout, déclare que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a

manqué aux petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle

dans les grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit

le débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire,

elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[93].»

[Note 93: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio

aquarum multarum ad Deum non approximabis.»]

Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de

croisés. Les Albigeois n'osant plus se fier à aucune ville, après le

désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans

quelques châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause

commune avec eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti,

comme les protestants du XVIe siècle. Le château de Minerve, qui se

trouvait à la porte de Narbonne, était une de leurs principales

retraites. L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré

détourner la croisade de leur pays, en faisant des lois terribles

contre les hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens

domaines du vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers (p. 087)

Narbonne. La multitude, enfermée dans le château de Minerve, ne

pouvait subsister qu'en faisant des courses jusqu'aux portes de cette

ville. Les Narbonnais appelèrent eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce

siége fut terrible. Les assiégés n'espéraient et ne voulaient aucune

pitié. Forcés de se rendre, le légat offrit la vie à ceux qui

abjureraient. Un des croisés s'en indignait: «N'ayez pas peur, dit le

prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se convertira.» En effet,

ceux-ci étaient _parfaits_, c'est-à-dire les premiers dans la

hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au nombre de cent

quarante, coururent au bûcher, et s'y jetèrent d'eux-mêmes. Montfort,

poussant au midi, assiégea le fort château de Termes, autre asile de

l'Église albigeoise. Il y avait trente ans que personne, dans ce

château, n'avait approché des sacrements. Les machines nécessaires

pour battre la place furent construites par l'archidiacre de Paris. Il

y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent le

crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour

les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au

risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un

qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût

brûlé[94]; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher, et ne

firent que consumer ses liens.

[Note 94: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura

que ce qu'il mérite: s'il veut réellement se

convertir, le feu expiera ses péchés.» Pierre de

Vaux-Cernay.]

Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts (p. 088)

dans les montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait

Toulouse. Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde, à

l'Empereur, au roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon.

Les deux premiers, menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le

secourir. L'Espagne était occupée des progrès des Maures.

Philippe-Auguste écrivit au pape. Le roi d'Aragon en fit autant, et

essaya de gagner Montfort lui-même. Il consentait à recevoir son

hommage pour les domaines du vicomte de Béziers, et pour l'assurer de

sa bonne foi, il lui confiait son propre fils. En même temps, ce

prince généreux, voulant montrer qu'il s'associait sans réserve à la

fortune du comte de Toulouse, lui donna une de ses soeurs en mariage,

l'autre au jeune fils du comte, qui fut depuis Raymond VII. Il alla

lui-même intercéder pour le comte au concile d'Arles. Mais ces prêtres

n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes furent obligés de

s'enfuir de la ville sans prendre congé des évêques, qui voulaient les

faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils voulaient que

Raymond se soumît:

«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont

venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les

renverra tous sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église,

fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui

sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son

pays, il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond

chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et (p. 089)

leurs alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains

desdits légats et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et

plaisir, tous et chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et

cela dans le terme d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit,

tant noble qu'homme de bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix,

mais rien que de mauvaises capes noires. Il fera abattre et démolir,

en son pays, jusqu'à ras de terre, et sans en rien laisser, tous les

châteaux et places de défense. Aucun des gentilshommes ou nobles de ce

pays ne pourra habiter dans aucune ville ou place, mais ils vivront

tous dehors aux champs, comme vilains et paysans. Dans toutes ses

terres, il ne se payera aucun péage, si ce n'est ceux qu'on avait

accoutumé de payer et lever par les anciens usages. Chaque chef de

maison payera chaque année quatre deniers toulousains au légat, ou à

ceux qu'il aura chargés de les lever. Le comte fera rendre tout ce qui

lui sera rentré des revenus de sa terre, et tous les profits qu'il en

aura eus. Quand le comte de Montfort ira et chevauchera par ses terres

et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant petits que grands, on ne

lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne lui résistera en quoi

que soit.--Quand le comte Raymond aura fait et accompli tout ce que

dessus, il s'en ira outre mer pour faire la guerre aux Turcs et

infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en revenir que le

légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli tout ce que

dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues et livrées

par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur plaira[95].» (p. 090)

[Note 95: «À la prise de Lavaur, dit le moine

de Vaux-Cernay, on entraîna hors du château Aimery,

seigneur de Montréal, et d'autres chevaliers,

jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte

ordonna aussitôt qu'on les suspendît tous à des

potences; mais dès qu'Aimery, qui était le plus

grand d'entre eux, eut été pendu, les potences

tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était,

on ne les avait pas suffisamment fixées en terre.

Le comte, voyant que cela entraînerait un grand

retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les

pèlerins, recevant cet ordre avec la plus grande

avidité, les eurent bientôt tous massacrés en ce

même lieu. La dame du château, qui était soeur

d'Aimery et hérétique exécrable, fut, par l'ordre

du comte, jetée dans un puits que l'on combla de

pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les

innombrables hérétiques que contenait le château,

et les brûlèrent vifs avec une joie extrême.»]

C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore

Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant

évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance

qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette

ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le

nom de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour

secourir Montfort qui assiégeait le château de Lavaur[96]. Ce refus de

secours fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger

Toulouse. Il voulait profiter d'une armée de croisés qui venait

d'arriver des Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands

seigneurs, comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de

Toulouse, en procession, chantant des litanies, et dévouant à (p. 091)

la mort le peuple qu'ils abandonnaient. L'évêque demandait expressément

que son troupeau fût traité comme Béziers et Carcassonne.

[Note 96: Chron. Langued.]

Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en

tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette

année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut

l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du

vivant de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne

sachant plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée

qui lui venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la

croisade en pays orthodoxe[97].

[Note 97: «Cependant ils trouvèrent au château

de Maurillac sept Vaudois, «les brûlèrent, dit

Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie

indicible_.»--À Lavaur, ils avaient brûlé

«d'innombrables hérétiques _avec une joie

extrême_.»]

Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour

Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à

forcer Simon de lever le siége de Toulouse. Le comte de Foix faillit

l'accabler à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort

ressaisirent la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en

voyant les grands souverains avouer plus ou moins ouvertement

l'intérêt qu'ils portaient à Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre,

Savary de Mauléon, était avec les troupes d'Aragon et de Foix à

Castelnaudary[98]. Malheureusement, le roi d'Angleterre n'osait pas

agir directement. Le roi d'Aragon était obligé de joindre toutes (p. 092)

ses forces à celles des autres princes d'Espagne pour repousser la

terrible invasion des Almohades, qui s'avançaient au nombre de trois

ou quatre cent mille. On sait avec quelle gloire les Espagnols

forcèrent, à las Navas de Tolosa, les chaînes dont les musulmans

avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est une ère nouvelle

pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe contre l'Afrique; la

lutte des races et des religions est terminée (16 juillet 1212).

[Note 98: Jean lui-même s'opposa formellement

au siége de Marmande, et menaça d'attaquer les

croisés.]

Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent

alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé[99]. Le roi

de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le

pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui

profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait

recourir à la force, et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble

et prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était

bien vrai qu'il l'eût défié, et en quoi lui, vassal fidèle de la

couronne d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même

temps il se tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le

peuple était pour ses adversaires. Mais les hommes de Montfort étaient

des chevaliers pesamment armés et comme invulnérables, ou bien (p. 093)

des mercenaires d'un courage éprouvé et qui avaient vieilli dans cette

guerre. Don Pedro avait force milices des villes, et quelques corps de

cavalerie légère, habituée à voltiger comme les Maures. La différence

morale des deux armées était plus forte encore. Ceux de Montfort

étaient confessés, administrés, et avaient baisé les reliques. Pour

don Pedro, tous les historiens, son fils lui-même, nous le

représentent comme occupé de toute autre pensée.

[Note 99: Il reprocha à Monfort «d'étendre des

mains avides jusque sur celles des terres de

Raimond qui n'étaient nullement infectées

d'hérésie, et de ne lui avoir guère laissé que

Montauban et Toulouse...» Don Pedro se plaignait

qu'on envahît injustement les possessions de ses

vassaux les comtes de Foix, de Comminges et de

Béarn, et que Montfort lui vînt enlever ses propres

terres tandis qu'il combattait les Sarrasins.

Epist. Innoc. III, 708-10.]

Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en

comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon,

fort habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et

d'une armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de

monde contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira

une lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y

trouva que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de

Toulouse, lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait

chasser les Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le

prêtre ayant lu, répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?--Ce que

je veux dire? reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains

peu un roi qui vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une

femme.»

Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort

s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret, près Toulouse, il

feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur

eux de tout le poids de sa lourde cavalerie, il les dispersa, et (p. 094)

en tua, dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes

et un seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient

entendus pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un prit d'abord

pour lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il

dit: «Le roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro s'élança

alors et dit: «Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils le

percèrent de coups.

Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour,

époux léger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand

Montfort le vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille,

le farouche général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.

L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans

l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de

Flandre, l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.

Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations

avec le saint-siége; la séparation semblait accomplie déjà, comme au

XVIe siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé

contre lui un nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque

où le pontife commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme

moins belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses

ennemis à la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église

anglicane, était, en outre, comme nous l'avons vu, un personnage

politique. C'était bien plus que les comtes et les lieutenants du roi,

le chef de la Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en

formaient la partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil (p. 095)

esprit breton et saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de

mettre dans une telle place un homme à lui; il y faisait nommer par

les prélats, par son Église normande. Mais les moines du couvent de

Saint-Augustin à Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme

un droit imprescriptible de leur maison, métropole primitive du

christianisme anglais.

Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis

ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières

élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait

demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses

yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique,

d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez.

Il avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de

cette Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la

Vierge Marie. Jean n'apprit pas plutôt la consécration de l'archevêque

qu'il chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur

leurs biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il

confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les

oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit

vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui

osât en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti

non audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle;

mais personne n'osait ni la promulguer, ni s'y conformer. L'archidiacre

Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr sous une

chape de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il (p. 096)

avait exigé d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier

avec lui. Pour lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de

l'Église; il récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le

roi était le fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre

de la colère divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean

faisaient trembler: il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise

les biens ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des

soldats, et se moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il

voulait aux prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand

ils refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il

jouit cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par

Dieu et ses dents! _Per dentes Dei_[100]!... C'était le dernier terme

de cet esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois

d'Angleterre, dans les violences furieuses de Guillaume le Roux et du

Coeur de Lion, dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides

de cette famille. _Mal! sois mon bien_[101]!...

[Note 100: Son père jurait: «Par les yeux de

Dieu!»]

[Note 101: «Evil, be thou my good.» Milton.--Je

regrette que Shakespeare n'ait pas osé donner une

seconde partie de _Jean_.]

Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient

tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure

que le succès de Montfort fut décidé, son danger augmenta[102]. Cette

terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous (p. 097)

peine de mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard

Henri VIII sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape

lui-même. La chose n'était pas faisable au XIIIe siècle; Jean n'essaya

pas. En 1212, Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêcha la

croisade contre Jean, et chargea le roi de France d'exécuter la

sentence apostolique. Une flotte, une armée immense, furent assemblées

par Philippe. De son côté, Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à

soixante mille hommes. Mais dans cette multitude, il n'y avait guère

de gens sur qui il pût compter. Le légat du pape, qui avait passé le

détroit, lui fit comprendre son péril; la cour de Rome voulait

abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre au roi de France. Il

se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de lui payer un tribut

de mille marcs sterling d'or[103]. La cérémonie de l'hommage féodal

n'avait rien de honteux. Les rois étaient souvent vassaux de (p. 098)

seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils tenaient d'eux en

fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du roi de France

pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait hommage de

l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'Empereur. Mais les temps

avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi dégradé par

sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur. Un ermite

avait prédit, qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il voulut

prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la queue

d'un cheval qui le mit en pièces.

[Note 102: Le roi d'Angleterre était l'ennemi

personnel des Montfort; le grand-père de Simon,

comte de Leicester, avait osé mettre la main sur

Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus

vaillants chevaliers qui combattirent à la bataille

de Muret, était ce Guillaume des Barres, homme

d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta

devant les deux armées contre Richard Coeur de

Lion, et lui donna l'humiliation d'avoir trouvé son

égal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,

comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des

communes anglaises, la lutte de sa famille contre

les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer des

troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna

la plus grande colère à ceux de ses barons qui se

joignaient à Montfort; lorsqu'il vint en Guienne,

ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des

seigneurs de la cour de Jean défendirent, contre

Montfort, Castelnaudary et Marmande.]

[Note 103: Rymer, t. I, P. I, p. 111: «Johannes

Dei gratia rex Angliæ... libere concedimus Deo et

SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ

Innocentio ejusque catholicis successoribus totum

regnum Angliæ, et totum regnum Hiberniæ, etc., illa

tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia romana

mille marcas sterlingorum percipiat annuatim, etc.»

Matth. Pâris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ

pro futuris sæculis, ut terra tua, ab antiquo

libera, ancillaret, excogitasti, factus de Rege

liberrimo tributaris, firmarius et vasallus

servitutis.»]

Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses

du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et

l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales;

les ouvriers flamands avaient besoin des laines anglaises. Le légat

encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.

Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure

réputation d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe

envahit en effet la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut

pillée, Cassel, Ypres, Bruges, Gand, rançonnées. Les Français (p. 099)

assiégeaient cette dernière ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte

de Jean bloquait la leur. Ils ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en

la brûlant eux-mêmes, et se vengèrent en incendiant les villes de Dam

et de Lille[104].

[Note 104: Où pourtant on parlait français.]

Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le

comte de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la

bataille de Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213).

Celui d'Angleterre dut se repentir d'avoir laissé écraser les

Albigeois, qui auraient été ses meilleurs alliés. Il en chercha

d'autres en Espagne, en Afrique; il s'adressa, dit-on, aux mahométans,

au chef même des Almohades[105], aimant mieux se damner et se donner

au diable qu'à l'Église.

[Note 105: Matth. Pâris.]

Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore

abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son

neveu Othon, et soulevait tous les princes de la Belgique. Au coeur

de l'hiver (vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à la

Rochelle. Il devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les

Allemands et les Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le

moment était bien choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la

France, vinrent en foule se ranger autour de Jean. D'autre part, les

seigneurs du Nord étaient alarmés des progrès de la puissance du roi.

Le comte de Boulogne avait été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il

possédait. Le comte de Flandre redemandait en vain Aire et (p. 100)

Saint-Omer. La dernière campagne avait porté au comble la haine des

Flamands contre les Français. Les comtes de Limbourg, de Hollande, de

Louvain, étaient entrés dans cette ligue, quoique le dernier fût

gendre de Philippe. Il y avait encore Hugues de Boves, le plus célèbre

des chefs de routiers; enfin, le pauvre empereur de Brunswick, qui

n'était lui-même qu'un routier au service de son oncle, le roi

d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne voulaient rien moins

que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu Paris; celui de

Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné les biens des

ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de Jean[106].

[Note 106: Othon avait déclaré qu'un archevêque

ne devait avoir que douze chevaux, un évêque six,

un abbé trois.]

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas

avoir été une action fort considérable.

Il est probable que chaque armée ne passait pas quinze ou vingt mille

hommes. Philippe, ayant envoyé contre Jean la meilleure partie de ses

chevaliers, avait composé en partie son armée, qu'il conduisait lui-même,

des milices de Picardie. Les Belges laissèrent Philippe dévaster les

terres _royalement_[107] pendant un mois. Il allait s'en retourner

sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le rencontra entre Lille et Tournai,

près du pont de Bouvines (27 août 1214). Les détails de la bataille

nous ont été transmis par un témoin oculaire, Guillaume le Breton,

Chapelain de Philippe-Auguste, qui se tenait derrière lui pendant (p. 101)

la bataille. Malheureusement ce récit, évidemment altéré par la

flatterie, l'est bien plus encore par la servilité classique avec

laquelle l'historien-poëte se croit obligé de calquer sa Philippide

sur l'_Énéide_ de Virgile. Il faut, à toute force, que Philippe soit

Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter comme certain,

c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre, que les

chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de France

courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins armés

de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume des

Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard Coeur

de Lion; et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du

courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces

vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux

Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s'obstinèrent

moins, ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un

homme démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les

mains de Philippe-Auguste, ceux de Flandre, de Boulogne, de Salisbury,

de Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers n'étant point

rachetés par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna

d'autres prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient

pris part au combat.

[Note 107: Guillaume le Breton.]

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il

eut d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent,

Ancenis, Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence,

qu'une terreur panique leur fit tourner le dos en même temps. (p. 102)

Jean perdit plus vite qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à

Louis[108] tout aussi bon accueil qu'ils avaient fait à Jean; il se

tint heureux que le pape lui obtint une trêve pour soixante mille

marcs d'argent et il repassa en Angleterre, vaincu, ruiné, sans

ressource. L'occasion était belle pour les barons; ils la saisirent.

Au mois de janvier 1215, et de nouveau le 15 juin, ils lui firent

signer l'acte célèbre, connu sous le nom de _Grande Charte_.

L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de l'Université de

Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi n'étaient

autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par Henri

Beauclerc par une charte semblable[109]. Jean promettait aux barons de

ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus ruiner

les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux

habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes

libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne

plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point

faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,

etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,

l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois

féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les

denrées et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des

plaids communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu (p. 103)

de la cité, sous l'oeil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges,

constables et baillis devaient être désormais des personnes versées

dans la science des lois. Cet article seul transférait la puissance

judiciaire aux scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de

condition inférieure. Ce que le roi accordait à ses tenanciers

immédiats, ils devaient à leur tour l'accorder à leurs tenanciers

inférieurs. Ainsi, pour la première fois, l'aristocratie sentait

qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur le roi, qu'en stipulant

pour tous les hommes libres. Ce jour-là l'ancienne opposition des

vainqueurs et des vaincus, des fils des Normands et des fils des

Saxons, disparut et s'effaça.

[Note 108: Le fils de Philippe Auguste, plus

tard Louis VIII. (_N. de l'Éd._)]

[Note 109: Hallam soupçonne ici une fraude

pieuse.]

Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout

aussi bien me demander ma couronne[110].» Il signa et tomba ensuite

dans un horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme

une bête enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent

dispersés, il fit publier par tout le continent que les aventuriers

brabançons, flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du

service, pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses

barons rebelles[111]; il voulait refaire sur les Normands la conquête

de Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les (p. 104)

barons effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de

celui-ci avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette

princesse n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne

pouvait transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même.

Le pape intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de

Kenterbury avait été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de

France d'attaquer le roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune

Louis, fils de Philippe, feignant d'agir contre le gré de son

père[112], n'en passa pas moins en Angleterre à la tête d'une armée.

Tous les comtés de la Kentie, l'archevêque lui-même et la ville de

Londres, se déclarèrent pour les Français. Jean se trouva encore une

fois abandonné, seul, exilé dans son propre royaume. Il fallut qu'il

cherchât sa vie chaque jour dans le pillage, comme un chef de routiers.

Le lendemain il brûlait la maison où il avait passé la nuit. Il passa

quelques mois dans l'île de Wight et y subsista de pirateries. Il

portait cependant avec lui un trésor avec lequel il comptait acheter

encore des soldats. Cet argent périt au passage d'un fleuve. Alors il

perdit tout espoir, prit la fièvre et mourut. C'était ce qui pouvait

arriver de pis aux Français. Le fils de Jean, Henri III, était (p. 105)

innocent des crimes de son père. Louis vit bientôt tous les Anglais

ralliés contre lui, et se tint heureux de repasser en France, en

renonçant à la couronne d'Angleterre[113].

[Note 110: Il est dit dans la Grande Charte,

que si les ministres du roi la violent en quelque

chose, il en sera référé au conseil des vingt-cinq

barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute

la terre, nous molesteront et poursuivront de toute

façon: i.e. par la prise de nos châteaux,

etc...» La consécration de la guerre civile, tel

est le premier essai de garantie.]

[Note 111: Matthieu Pâris.]

[Note 112: On assembla à Melun la cour des

Pairs. Louis dit à Philippe: «Monseigneur, je suis

votre homme lige pour les fiefs que vous m'avez

donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume

d'Angleterre, il ne vous appartient point d'en

décider... Je vous demande seulement de ne pas

mettre obstacle à mes entreprises, car je suis

déterminé à combattre jusqu'à la mort, s'il le

faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.» Le

roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun

appui.]

[Note 113: À on croire les Anglais, il aurait

même promis de rendre, à son avénement, les

conquêtes de Philippe-Auguste.]

Innocent III était mort trois mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,

19 octobre), aussi grand, aussi triomphant, que l'ennemi de l'Église

était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que

souhaitait-il donc? Il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son

jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre

avait montré au monde ce que c'était que se jouer de l'Église:

l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang,

qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible

dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?

Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:

son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la

persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait

par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix

basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui

conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille

hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille

hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions

le glaive ne se fut point trompé? Tant de villes en cendres, tant (p. 106)

d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir

le péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte

de Toulouse et marquis de Provence[114], celui-là archevêque de

Narbonne; les autres, évêques. L'Église qu'y avait-elle gagné? Une

exécration immense, et le pape un doute.

[Note 114: Dans une charte de l'an 1216,

Montfort s'intitule: «Simon, providentia Dei dux

Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et

Carcassonæ vicecomes, et dominus Montis-fortis.»]

Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de

Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se

jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les

larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[115],

réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une (p. 107)

restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément

qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre

propre coeur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; (p. 108)

elle vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle

échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli

pour elle.

[Note 115: Chronique languedocienne. «Quand le

saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent

dire les uns et les autres, il jeta un grand

soupir: puis s'étant retiré en son particulier avec

son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi

en leur logis, attendant la réponse que leur

voudrait faire le saint-père.

«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers

lui les prélats du parti du légat et du comte de

Montfort, qui lui dirent et montrèrent que, s'il

rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui

leurs terres et seigneuries et refusait de les

croire eux-mêmes, il ne fallait plus qu'homme du

monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît

rien pour elle. Quand tous les prélats eurent dit

ceci, le saint-père prit un livre; et leur montra à

tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites

terres et seigneuries à ceux à qui on les avait

ôtées, ce serait leur faire grandement tort, car il

avait trouvé et trouvait le comte Ramon fort

obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi

que tous les autres qui étaient avec lui. «Pour

laquelle raison, dit-il, je leur donne congé et

licence de recouvrer leurs terres et seigneuries

sur ceux qui les retiennent injustement.» Alors

vous auriez vu lesdits prélats murmurer contre le

saint-père et les princes, en telle sorte qu'on

aurait dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés

qu'autrement, et le saint-père fut tout ébahi de se

trouver en tel cas que les prélats fussent émus

comme ils l'étaient contre lui.

«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des

grands clercs que l'on connût dans tout le monde,

vit et ouït lesdits prélats murmurer en cette sorte

contre le saint-père et les princes, il se leva,

prit la parole contre les prélats, disant et

montrant au saint-père que tout ce que les prélats

disaient et avaient dit n'était autre chose sinon

une grande malice et méchanceté combinées contre

lesdits princes et seigneurs, et contre toute

vérité;--«Car, seigneur, dit-il, tu sais bien, en

ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours

été obéissant, et que c'est une vérité qu'il fut

des premiers à mettre ses places en tes mains et

ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi

un des premiers qui se sont croisés; il a été au

siége de Carcassonne contre son neveu le vicomte de

Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il

t'était obéissant, bien que le vicomte fût son

neveu, de laquelle chose aussi ont été faites des

plaintes. C'est pourquoi il me semble, seigneur,

que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne

lui rends et fais rendre ses terres, et tu en auras

reproche de Dieu et du monde, et dorénavant,

seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi

ou en tes lettres, et qui y donne foi ni créance,

ce dont toute l'Église militante pourra encourir

diffamation et reproche. C'est pourquoi je vous dis

que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort,

et montrez bien par vos paroles que vous n'aimez

pas le comte Ramon, non plus que le peuple dont

vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel feu

dans Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous

avez été la cause principale de la mort de dix

mille hommes, et en ferez périr encore autant,

puisque, par vos fausses représentations, vous

montrez bien persévérer en les mêmes torts; et par

vous et votre conduite la cour de Rome a été

tellement diffamée que par tout le monde il en est

bruit et renommée; et il me semble, seigneur, que

pour la convoitise d'un seul homme tant de gens ne

devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs

biens.»

«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et

quand il eut pensé, il dit: «Je vois bien et

reconnais qu'il a été fait grand tort aux seigneurs

et princes qui sont ainsi venus devers moi; mais

toutefois j'en suis innocent, et n'en savais rien;

ce n'est pas par mon ordre qu'ont été faits ces

torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont

faits, car le comte Ramon s'est toujours venu

rendre vers moi comme véritablement obéissant,

ainsi que les princes qui sont avec lui.»

«Alors donc se leva debout l'archevêque de

Narbonne. Il prit la parole et dit et montra au

saint-père comment les princes n'étaient coupables

d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et

qu'on fît ce que voulait l'évêque de Toulouse, «qui

toujours, continua-t-il, nous a donné de

très-damnables conseils, et le fait encore à

présent; car je vous jure la foi que je dois à la

sainte Église, que le comte Ramon a toujours été

obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église,

ainsi que tous les autres seigneurs qui sont avec

lui; et s'ils se sont révoltés contre ton légat et

le comte de Montfort, ils n'ont pas eu tort; car le

légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes

leurs terres, ont tué et massacré de leurs gens

sans nombre, et l'évêque de Toulouse, ici présent,

est cause de tout le mal qu'il s'y fait, et tu peux

bien connaître, seigneur, que les paroles dudit

évêque n'ont pas de vraisemblance; car si les

choses étaient comme il le dit et le donne à

entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui

l'accompagnent ne seraient venus vers toi, comme

ils l'ont fait, et comme tu le vois...»

«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc

appelé maître Théodise, lequel dit et montra au

saint-père tout le contraire de ce qui lui avait

dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien,

seigneur, lui dit-il, et es averti des très-grandes

peines que le comte de Montfort et le légat ont

prises nuit et jour avec grand danger de leurs

personnes, pour réduire et changer le pays des

princes dont on a parlé, lequel était tout plein

d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que

maintenant le comte de Montfort et ton légat ont

balayé et détruit lesdits hérétiques, et pris en

leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait avec grand

travail et peine; ainsi que chacun le peut bien

voir; et maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu

ne peux rien faire ni user de rigueur contre ton

Légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne

cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui

ôtais maintenant, tu ferais grand tort, car nuit et

jour le comte de Montfort se travaille pour

l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a

dit.»

«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux

partis, répondit à maître Théodise et à ceux de sa

compagnie, qu'il savait bien tout le contraire de

leur dire, car il avait été bien informé que le

légat détruisait les bons et les justes, et

laissait les méchants sans punition, et grandes

étaient les plaintes qui, chaque jour, lui venaient

de toutes parts contre le légat et le comte de

Montfort. Tous ceux donc qui tenaient le parti du

légat et du comte de Montfort se réunirent et

vinrent devant le saint-père lui dire et le prier

qu'il voulût laisser au comte de Montfort,

puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,

Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois,

Foix et Comminges: «Et s'il arrive, seigneur, lui

dirent-ils, que tu veuilles ôter lesdits pays et

terres, nous te jurons et promettons que tous nous

t'aiderons et secourrons envers et contre tous.»

«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur

dit que, ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils

lui eussent dite, il ne ferait rien de ce qu'ils

voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé

par lui; car en pensant que la chose fût ainsi

qu'ils le disaient, et que le comte Ramon eût fait

tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait pas

pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu

a dit de sa bouche «que le père ne payerait pas

l'iniquité du fils, ni le fils celle du père,» et

il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le

contraire; d'un autre côté il était bien informé

que le comte de Montfort avait fait mourir à tort

et sans cause le vicomte de Béziers pour avoir sa

terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il,

jamais le vicomte de Béziers ne contribua à cette

hérésie.... Et je voudrais bien savoir entre vous

autres, puisque vous prenez si fort parti pour le

comte de Montfort, quel est celui qui voudra

charger et inculper le vicomte, et me dire pourquoi

le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir, a

ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?»

Quand le saint-père eut ainsi parlé, tous ses

prélats lui répondirent que bon gré mal gré, que ce

fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les

terres et seigneuries, car ils l'aideraient à se

défendre envers et contre tous, vu qu'il les avait

bien et loyalement conquises.

«L'évêque d'Osma voyant ceci, dit au saint-père:

«Seigneur, ne t'embarrasse pas de leurs menaces,

car je te le dis en vérité, l'évêque de Toulouse

est un grand vantard, et leurs menaces

n'empêcheront pas que le fils du comte Ramon ne

recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il

trouvera pour cela aide et secours, car il est

neveu du roi de France, et aussi de celui

d'Angleterre et d'autres grands seigneurs et

princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son

droit, quoiqu'il soit jeune.»

«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous

inquiétez pas de l'enfant, car si le comte de

Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je

lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra

Toulouse, Agen, et aussi Beaucaire; je lui donnerai

en toute propriété le comté de Venaissin, qui a été

à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église,

et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura

assez de terres et seigneuries.» Le comte Ramon

vint donc devers le saint-père avec tous les

princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs

affaires et la requête que chacun avait faite au

saint-père, et le comte Ramon lui dit et montra

comment ils avaient demeuré un long temps en

attendant la réponse de leur affaire et de la

requête que chacun lui avait faite. Le saint-père

dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne

pouvait rien faire pour eux, mais qu'il s'en

retournât et lui laissât son fils, et quand le

comte de Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il

prit congé de lui et lui laissa son fils; et le

saint-père lui donna sa bénédiction. Le comte Ramon

sortit de Rome avec une partie de ses gens, et

laissa les autres à son fils, et entre autres y

demeura le comte de Foix, pour demander sa terre et

voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon

s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et

les autres qui étaient avec lui, comme on l'a dit.

«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers

le saint-père pour savoir si la terre lui

reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut vu

le comte de Foix, il lui rendit ses terres et

seigneuries, lui bailla ses lettres comme il était

nécessaire en telle occasion, dont le comte de Foix

fut grandement joyeux et allègre, et remercia

grandement le saint-père, lequel lui donna sa

bénédiction et absolution de toutes choses jusqu'au

jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix fut

finie, il partit de Rome, tira droit à Viterbe

devers le comte Ramon, et lui conta toute son

affaire, comment il avait eu son absolution, et

comment aussi le saint-père lui avait rendu sa

terre et seigneurie; il lui montra ses lettres,

dont le comte Ramon fut grandement joyeux et

allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent

droit à Gênes, où ils attendirent le fils du comte

Ramon.

«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque

le fils du comte Ramon eut demeuré à Rome l'espace

de quarante jours, il se retira un jour devers le

saint-père avec ses barons et ses seigneurs qui

étaient de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après

salutation faite par l'enfant au saint-père, ainsi

qu'il le savait bien faire, car l'enfant était sage

et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de

s'en retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre

réponse; et quand le saint-père eut entendu et

écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et

montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à

côté de lui, et se prit à lui dire: «Fils, écoute,

que je te parle, et ce que je veux te dire, si tu

le fais, jamais tu ne fauldras en rien.

«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et

ne prennes rien du bien d'autrui: le tien, si

quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi

faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries;

et afin que tu ne demeures pas sans terres ni

seigneuries, je te donne le comté de Venaissin avec

toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire,

pour servir à ton entretien, jusqu'à ce que la

sainte Église ait assemblé son concile. Ainsi tu

pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et

raison de ce que tu demandes contre le comte de

Montfort.»

«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il

lui avait donné, et lui dit: «Seigneur, si je puis

recouvrer ma terre sur le comte de Montfort et ceux

qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne

me saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé

contre moi.» Le saint-père lui répondit: «Quoi que

tu fasses, Dieu te permet de bien commencer et

mieux achever.»

Nous avons copié mot pour mot une ancienne

chronique qui n'est qu'une traduction du Poëme des

Albigeois, sans oublier pourtant que la poésie est

fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente

d'improbable la supposition du poëte qui prête au

pape l'intention de défaire tout ce qu'il a fait

avec tant de peine et une si grande effusion de

sang.

Les actes d'Innocent III donnèrent une idée toute

contraire. On peut lire surtout ses deux lettres,

jusqu'ici inédites (_Archives, Trésor des chartes_,

reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux

évêques et barons du Midi. Il y manifeste la joie

la plus vive pour les résultats de la croisade et

l'extermination de l'hérésie; bien loin

d'encourager le jeune Raymond VII à reprendre son

patrimoine, il enjoint aux barons de rester fidèles

à Simon de Montfort.]

Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, (p. 109)

s'ils furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les

Raymond, ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte (p. 110)

de Toulouse. L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder

bientôt. L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse (p. 111)

vigueur d'âme, était vaincu dans le coeur, quand une pierre, (p. 112)

lancée des murs de Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[116].

Son fils, Amaury de Montfort, céda au roi de France ses droits sur le

Languedoc; tout le Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les

bras de Philippe-Auguste[117]. En 1222, le légat lui-même et les (p. 113)

évêques du Midi le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de

Montfort. C'est qu'en effet les vainqueurs ne savaient plus que faire

de leur conquête et doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent (p. 114)

trente fiefs que Simon de Montfort avait donnés pour être régis selon

la coutume de Paris, pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs

s'ils ne s'assuraient un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient

vu en plusieurs occasions le roi de France opposé au pape, espéraient

de lui un peu plus d'équité et de douceur.

[Note 116: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte

était malade de fatigue et d'ennui, ruiné par tant

de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère

supporter l'aiguillon dont le légat le pressait

sans relâche pour son insouciance et sa mollesse;

aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de remédier à

ses maux par le repos de la mort. La veille de

saint Jean-Baptiste, une pierre lancée par un

mangonnot lui tomba sur la tête, et il expira sur

la place.]

[Note 117: Raymond VII écrit à Philippe-Auguste

(juillet 1222): «Ad vos, domine, sicut ad meum

unicum et principale recurro refugium... humiliter

vos deprecans et exorans quatenus mei misereri

velitis.» Preuves de l'histoire du Languedoc., III,

275.--(Décembre 1222.) «Cum... Amalricus

supplicaverit nobis et dignemini juxta beneplacitum

vestrum, terram accipere vobis et hæredibus vestris

in perpetuum, quam tenuit vel tenere debuit, ipse,

vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi

vicinis, gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam

et terram illam sub umbra vestri nominis gubernari

et rogantes affectuose quantum possumus, quatenus

celsæ majestatis vestræ regia potestas, intuitu

regis regum, et pro honore sanctæ matris Ecclesiæ

ac regni vestri, terram prædictam ad oblationem et

resignationem dicti comitis recipiatis; et

invenietis nos et cæteros prælatos paratos vires

nostras effundere in hoc negotio pro vobis, et

expendere quidquid ecclesia in partibus illis

habet, vel est habitura.» Preuv. de l'Hist. du

Langued., III, 276.--(1223.) «Dum dudum et diu soli

sederemus in Biterris civitate, singulis momentis

mortem expectantes, optataque nobis fuit in

desiderio, vita nobis existente in supplicium,

hostibus fidei et pacis undique gladios suos in

capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende,

intravit kal. Maii cursor ad nos, qui.... nuntiavit

nobis verbum bonum, verbum consolationis, et totius

miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet placet

celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis

prælatis et baronibus regni vestri apud Melodunum,

ad tractandum super remedio et succursu terræ, quæ

facta est in horrendam desolationem et in sibilum

sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ

vestræ citius succurratus, super quo, tanto

moerore scalidi, tanta lugubratione defecti

respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac

manibus in coelum, referimus altissimo, in cujus

manu corda regum consistunt, scientes hoc divinitus

vobis esse inspiratum, etc... Flexis itaque genibus,

reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis,

et singultibus laceratis, regiæ supplicamus

majestati quatinus vobis inspiratæ gratiæ Dei non

deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ

imminet subversio in regno vestro, nisi vos

occurratis et succurratis, etc...» Ibid., 278.]

Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous

découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de

principe et de situation, qui devait tourner au profit du roi de

France.

Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro

et Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse

et de l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du

pape, et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le

comte de Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de

France et d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés

religieuses et politiques de la cité de Toulouse, représentant du

principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi d'Angleterre

continuait contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte d'Henri II.

Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri le Lion, sorti

d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais Anglais

par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles, Richard

et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des

Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de

Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du (p. 115)

jeune Frédéric II. Othon abandonné des Guelfes, abandonné des

Gibelins, se trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et

recevait une solde de son oncle Jean pour combattre l'Église et

Philippe-Auguste, qui le défit à Bouvines. Telle était l'immense

contradiction de l'Europe. Les princes étaient contre les libertés

municipales pour les libertés religieuses. L'empereur était guelfe et

le pape gibelin. Le pape en attaquant les rois sous le rapport

religieux les soutenait contre les peuples sous le rapport politique.

Il sacra le roi d'Aragon, il annula la grande charte, et blâma

l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait abandonné

Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur des

libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,

sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il

prenait part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il

fallait pour constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position

forte et simple; à lui seul était l'avenir.

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 14 / 40 题