Pierre Damien.]

Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et

son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa

chaîne. C'était justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain (p. 029)

Richard, le vrai fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la

vengeaient des infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère

aimaient le Midi, le pays de leur mère; ils s'entendaient avec

Toulouse, avec les ennemis de l'Église. Tout en promettant ou faisant

la croisade, ils étaient liés avec les musulmans.

Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de

Flandre (1180), et dirigé par un Clément de Metz, son gouverneur, et

maréchal du palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa

mère et ses oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait

les Capétiens à la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre

étaient descendus[24]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens,

c'est-à-dire la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le

Valois et le Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la

Somme, on pouvait à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une

fois maître de la Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et

pouvait prendre la Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en

vain de ressaisir Amiens, en se confédérant avec les oncles du

roi[25]. Celui-ci employa l'intervention du vieil Henri II, qui

craignait en Philippe l'ami de son fils Richard, et il obtint (p. 030)

encore que le comte de Flandre rendrait une partie du Vermandois

(Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir pour la croisade,

Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son père, s'empara

des deux places si importantes du Mans et de Tours; par l'une il

inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il dominait la

Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands

archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de

Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.

[Note 24: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé,

puis épousé Judith, fille de Charles le Chauve.]

[Note 25: Lorsque Philippe apprit les premiers

mouvements des grands vassaux, il dit sans

s'étonner en présence de sa cour, au rapport d'une

ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que

il facent orendroit (dorénavant) lor forces; et lor

grang outraiges et grang vilonies, si me les

convient à souffrir; se à Dieu plest, ils

affoibloieront et envieilliront, et je croistrai,

se Dieu plest, en force et en povoir: si en serai

en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»]

La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le

trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui

lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenant

lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les

défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le

fils d'Éléonore était surtout célèbre pour cette valeur emportée qui

s'est rencontrée souvent chez les méridionaux[26].

[Note 26: Par exemple chez le roi Murat et le

maréchal Lannes.]

À peine l'enfant prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna,

vendit, perdit, gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant

et partir pour la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor

de cent mille marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était

pas assez: il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour (p. 031)

sa vie. Il vendit au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse

suzeraineté qui avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère

Jean, croyant se l'attacher, un comté en Normandie, et sept en

Angleterre; c'était près d'un tiers du royaume.

Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne sacrifiait en Europe.

La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II

avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné

la ruine de Jérusalem (1187).

Ce malheur était pour les rois défunts un péché énorme qui pesait sur

leur âme, une tâche à leur mémoire que leurs fils semblaient tenus de

laver. Quelque peu impatient que pût être Philippe-Auguste

d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui devenait impossible

de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé cinquante ans

auparavant la seconde croisade, que devait-il être de celle de

Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour ainsi

dire que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût

recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec

l'Occident.

Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de

Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la

malheureuse ville. Au milieu s'élevait le saint sépulcre, et par-dessus

un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.

Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens

occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine, (p. 032)

et criaient: «Malheur à moi[27]!»

[Note 27: Boha-Eddin.]

Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et

de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de

Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux

saints de l'islamisme[28], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient

fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, (p. 033)

rivale et ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks

s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient l'interprétation,

dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au calife de Bagdad;

cette vieille idole, depuis longtemps esclave des chefs militaires qui

se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui volontairement et lui

faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les Assassins, les esprits

forts, les _phelassefé_ ou philosophes, furent poursuivis avec

acharnement et impitoyablement mis à mort, tout comme les novateurs en

Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies, étrangères l'une à

l'autre, s'accordaient à leur insu pour proscrire à la même époque (p. 034)

la liberté de la pensée. Nuhreddin était un légiste, comme Innocent

III; et son général, Salaheddin (Saladin) renversa les schismatiques

musulmans d'Égypte, pendant que Simon de Montfort exterminait les

schismatiques chrétiens du Languedoc.

[Note 28: Extrait des Histor. arabes, par M.

Reinaud (Bibl. des Croisades, III, 242). «Lorsque

Noureddin priait dans le temple, ses sujets

croyaient voir un sanctuaire dans un autre

sanctuaire.»--Il consacrait à la prière un temps

considérable, il se levait au milieu de la nuit,

faisait son ablution et priait jusqu'au

jour.»--Dans une bataille, voyant les siens plier,

il se découvrit la tête, se prosterna et dit tout

haut: «Mon Seigneur et mon Dieu, mon souverain

maître, je suis Mahmoud, ton serviteur; ne

l'abandonne pas. En prenant sa défense, c'est ta

religion que tu défends.» Il ne cessa de

s'humilier, de pleurer, de se rouler à terre,

jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé la victoire. Il

faisait pénitence pour les désordres auxquels on se

livrait dans son camp, se revêtant d'un habit

grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout

plaisir, et écrivant de tous côtés aux gens pieux

pour réclamer leurs prières. Il bâtit beaucoup de

mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc. Jamais il ne

voulut lever de contributions sur les maisons des

sophis, des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran.

«Son plaisir était de causer avec les chefs des

moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les

embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur son

sopha, et l'entretien roulait sur quelque matière

de religion. Aussi les dévots accouraient auprès de

lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point que

les émirs en devinrent jaloux.»--Les historiens

arabes, ainsi que Guillaume de Tyr le peignent

comme très-rusé.

Bibliothèque des Croisades, p. 370.--On accusait

Kilig Arslan d'avoir embrassé cette secte.

Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi à

l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig

Arslan; je vois bien que Noureddin en veut surtout

aux mécréants.»

Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit,

suivant la doctrine d'Abou-Hanifa, un des plus

célèbres jurisconsultes musulmans; il disait

toujours: Nous sommes les ministres de la loi,

notre devoir est d'en maintenir l'exécution; et

quand il avait quelque affaire, il plaidait

lui-même devant le cadi.--Le premier, il institua

une cour de justice, défendit la torture, et y

substitua la preuve testimoniale.--Saladin se

plaint dans une lettre à Noureddin de la douceur de

ses lois. Cependant il dit ailleurs: «Tout ce que

nous avons appris en fait de justice, c'est de lui

que nous le tenons.»--Saladin lui-même employait

son loisir à rendre la justice, on le surnomma le

_Restaurateur de la justice sur la terre_.

La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens

est célébrée avec plus d'éclat par les historiens

latins, et principalement par le continuateur de G.

de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve

même dans ceux-ci quelques passages, obscurs à la

vérité, mais qui indiquent que les musulmans

avaient vu avec peine les sentiments généreux du

sultan. Michaud, Hist. des Croisades, II, 346.]

Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que

les enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des

Assassins, et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce

barbare, le Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au

service d'une toute petite dévotion[29], nature humaine et généreuse

qui s'imposait l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse

vérité, c'est qu'un circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan

pouvait naître chevalier par la pureté du coeur et la magnanimité.

[Note 29: Il jeûnait toutes les fois que sa

santé le lui permettait, et faisait lire l'Alcoran

à tous ses serviteurs. Ayant vu un jour un petit

enfant qui le lisait à son père, il en fut touché

jusqu'aux larmes.]

Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une

part il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer

des croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il

renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi

Lusignan à la bataille de Tibériade[30], et s'empara de la ville

sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière

frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs frères. (p. 035)

Tandis que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de

Jérusalem, Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du

siége à la délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient

entre les mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra

pour sa part deux mille.

[Note 30: Avec Lusignan furent faits

prisonniers le prince d'Antioche, le marquis de

Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable du

royaume, les grands maîtres du Temple et de

Jérusalem, et presque toute la noblesse de la terre

sainte.]

La France avait, presque seule, accompli la première croisade. L'Allemagne

avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut populaire

surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des chevaliers

et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les premières

croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux passèrent sur

des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur Frédéric

Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une grande et

formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire et

religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés

auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,

Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de

malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,

et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une

mémorable victoire[31]; mais ce fut pour périr sans gloire dans les

eaux d'une petite méchante rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de

Souabe, lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa

d'écouter les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se (p. 036)

laissa mourir, emportant la gloire de la virginité[32], comme Godefroi

de Bouillon.

[Note 31: L'historien prétend que les Turcs

étaient plus de trois cent mille.]

[Note 32: Cum a physicis esset suggestum posse

curari eum si rebus venereis uti vellet, respondit:

malle se mori, quam in peregrinatione divina corpus

suum per libidinem maculare.]

Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la

route de mer, avec des vues bien différentes. Dès la Sicile, les deux

amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de

Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des

Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la

croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople,

puis à Antioche. Le Gascon-Normand, Richard, eut de même envie de

faire halte dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait

roi, n'avait pour lui que la voix du peuple et la haine des Allemands,

qui réclamaient, au nom de Constance, fille du dernier roi et femme de

l'empereur. Tancrède avait fait mettre en prison la veuve de son

prédécesseur, qui était soeur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas

mieux demandé que de venger cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il

avait planté son drapeau sur Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource

que de gagner à tout prix Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de

Richard, le força d'ôter son drapeau. La jalousie en était venue au

point, qu'à entendre les Siciliens, le roi de France les eût sollicités

de l'aider à exterminer les Anglais. Il fallut que Richard se contentât

de vingt mille onces d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire (p. 037)

de sa soeur; il devait lui en donner encore vingt mille pour dot d'une

de ses filles qui épouserait le neveu de Richard. Le roi de France ne

lui laissa pas prendre tout seul cette somme énorme. Il cria bien haut

contre la perfidie de Richard, qui avait promis d'épouser sa soeur, et

qui avait amené en Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il

savait fort bien que cette soeur avait été séduite par le vieil Henri

II; Richard demanda de prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs

d'argent. Philippe prit sans scrupule l'argent et la honte.

Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de

l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se

trouvaient sa mère et sa soeur, et qui avait été jeté à la côte,

Richard ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans

difficulté, et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste

l'attendait déjà devant Acre, refusant de donner l'assaut avant

l'arrivée de son frère d'armes.

Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui

vinrent successivement combattre dans cette arène du siége d'Acre[33].

Cent vingt mille y périrent[34]; et ce n'était pas, comme à la première

croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mélange

de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient à

l'aventure où les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade.

Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. (p. 038)

Toute l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une flotte

sicilienne était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois;

puis, sous le comte de Champagne, une armée de Français, Anglais et

Italiens; puis les Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la

mort de Frédéric Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de

Gênes, de Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les

Anglais, Normands, Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Même

avant l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un

chevalier s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!

[Note 33: Boha-Eddin.]

[Note 34: Le catalogue des morts contient les

noms de six archevêques, douze évêques,

quarante-cinq comtes et cinq cents barons.--Suivant

Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille

musulmans.]

D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les

princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de

l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la

ville d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin

devaient nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins

qu'une anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers

toute l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[35]. Ce projet

téméraire eût pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le

faible empire grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au

moment même où quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la

barrière de l'Espagne et des Pyrénées.

[Note 35: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos,

le tenait de la bouche même de Saladin.]

Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce (p. 039)

qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne

et la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu

grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent les

historiens arabes, avaient apporté les laves de l'Etna, et les

lançaient dans les villes, comme les _foudres dardées contre les anges

rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le roi

Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la colère,

dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse, s'acquit

parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et de cruauté.

Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler, Saladin

refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous égorger

entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni l'ennemi, ni

les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un historien, tout

hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte d'aiguilles[36].

Longtemps encore après, les mères arabes faisaient taire leurs petits

enfants en leur nommant le roi Richard; et quand le cheval d'un

Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu donc avoir vu

Richard d'Angleterre[37]?

[Note 36: Gaut. de Vinisauf.]

[Note 37: Joinville: «Le roi Richard fist tant

d'armes outremer à celle foys que il y fu, que

quant les chevaus aus Sarrasins avoient pouour

d'aucun bisson, leur mestre leur disoient:

Cuides-tu, fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit

le roy Richart d'Angleterre? Et quand les enfants

aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient:

Tai-toy, tai-toy, ou je irai querre le roy Richart

qui te tuera.»]

Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat. (p. 040)

Toutes les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées

au siége d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun

combattait comme pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien

loin de les seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de

guerre et de commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers

et les Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y

avait dans le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan, soutenu

par Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat, appuyé par Richard.

La jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant

tombé malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié

de l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la

croisade et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux

de son départ[38]. Richard resté seul ne réussit pas mieux: il

choquait tout le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands

ayant arboré leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter

dans le fossé. Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment

de prendre Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison.

Au moment où il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna

avec ce qui restait de Français. Dès lors tout était perdu; un

chevalier lui montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer,

et ramena sa cote d'armes devant ses yeux, en disant: «Seigneur, (p. 041)

ne permettez pas que je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la

délivrer[39].»

[Note 38: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons

français passèrent sous les drapeaux d'Angleterre:

la Chronique de Saint-Denis n'appelle plus, depuis

cette époque, le roi d'Angleterre du nom de

_Richard_, mais de _Trichard_.]

[Note 39: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en

ces paroles, un sien chevalier lui escria: Sire,

sire, venez juesques ci, et je vous monsterrai

Jérusalem.» Et quand il oy ce, il geta sa cote à

armer devant ses yex tout en plorant, et dit à

Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je te pri que tu

ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je

ne la puis délivrer des mains de tes ennemis.»]

Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe

s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais,

c'est vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople,

partout ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des

prétextes plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des

chrétiens. L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement

diminué; les miracles, les révélations qui ont signalé la première

croisade, disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition

militaire, une lutte de race autant que de religion; ce long siége est

pour le moyen âge comme un siége de Troie. La plaine d'Acre est

devenue à la longue une patrie commune pour les deux partis. On s'est

mesuré, on s'est vu tous les jours, on s'est connu, les haines se sont

effacées. Le camp des chrétiens est devenu une grande ville fréquentée

par les marchands des deux religions[40]. Ils se voient volontiers,

ils dansent ensemble, et les ménestrels chrétiens associent leurs voix

au son des instruments arabes[41]. Les mineurs des deux partis, qui se

rencontrent dans leur travail souterrain, conviennent de ne pas (p. 042)

se nuire. Bien plus, chaque parti en vient à se haïr lui-même plus que

l'ennemi. Richard est moins ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste,

et Saladin déteste les Assassins et les Alides plus que les

chrétiens[42].

[Note 40: Par exemple le comte de Ptolémaïs, en

1191.]

[Note 41: Les croisés furent souvent admis à la

table de Saladin, et les émirs à celle de Richard.]

[Note 42: Saladin envoya aux rois chrétiens, à

leur arrivée, des prunes de Damas et d'autres

fruits; ils lui envoyèrent des bijoux. Philippe et

Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance

avec les musulmans. Richard portait à Chypre un

manteau parsemé de croissants d'argent.--Richard

fit proposer en mariage à Maleck-Adhel, sa soeur,

veuve de Guillaume de Sicile: sous les auspices de

Saladin et de Richard, les deux époux devaient

régner ensemble sur les musulmans et les chrétiens,

et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut

accepter cette proposition sans répugnance; les

imans et les docteurs de la loi furent fort

surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne et

Richard de l'excommunication. Saladin voulut

connaître les statuts de la chevalerie, et

Maleck-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le

jeune musulman fût fait chevalier dans l'assemblée

des barons chrétiens.]

Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses

affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il semblait

résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la chrétienté,

s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée, s'immortalise et

s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne point nuire à son

rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour demander au pape

d'être délié de son serment[43]. Il entre en France assez à temps pour

partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il oblige sa

fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une partie (p. 043)

comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même l'Artois et

Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il

excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère de Richard à

se saisir du trône. Les renards font leur main, dans l'absence du

lion. Qui sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre.

Il fut pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison. Ce même duc

d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la bannière dans

les fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses

terres, et le livra à l'empereur Henri VI[44]. C'était le droit du

moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du seigneur sans son

consentement, lui appartenait.

[Note 43: Le pape refusa.]

[Note 44: Comme Richard venait d'arriver à

Vienne, après trois jours de marche, épuisé de

fatigue et de faim, son valet qui parlait le saxon,

alla changer des besants d'or et acheter des

provisions au marché. Il fit beaucoup d'étalage de

son or, tranchant de l'homme de cour, et affectant

de belles manières; on aperçut à sa ceinture des

gants richement brodés, tels qu'en portaient les

grands seigneurs de l'époque; cela le rendit

suspect, le bruit du débarquement de Richard

s'était répandu en Autriche: on l'arrêta et la

torture lui fit tout avouer.]

L'empereur ne s'inquiéta pas du privilége de la croisade. Il avait

détruit les Normands de Sicile, il trouva bon d'humilier ceux

d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui offraient autant

d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il l'eût gardé sans

doute, mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs allemands

eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de la

croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après avoir exigé de lui une (p. 044)

énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il

fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage, dans

une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre dérisoire

du royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après une captivité

de treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruiné. Il lui

suffit de paraître pour réduire Jean et repousser Philippe. Ses

dernières années s'écoulèrent sans gloire dans une alternative de

trêves et de petites guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de

Flandre, de Boulogne, de Champagne et de Blois, étaient pour lui

contre Philippe. Il périt au siége de Chaluz, dont il voulait forcer

le seigneur à lui livrer un trésor (1199)[45]. Jean lui succéda,

quoiqu'il eût désigné pour son héritier le jeune Arthur, son neveu,

duc de Bretagne.

[Note 45:

TELUM LIMOGLÆ

OCCIDIT LEONEM ANGLIÆ

Une religieuse de Kanterbury fit à Richard cette

épitaphe:

«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné

dix ans sur le trône d'Angleterre; une arbalète les

a détrônés.» Rog. de Hoveden.]

Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands

vassaux étaient jaloux de son agrandissement; il s'était imprudemment

brouillé avec le pape dont l'amitié avait élevé si haut sa maison.

Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir

d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la

jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de

son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la (p. 045)

maison de Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla pour

plusieurs années avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit

spectateur immobile et impuissant des grands événements qui se

passèrent alors, de la mort de Richard et de la quatrième croisade.

Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où

avait échoué leur héros, Richard Coeur de Lion. Cependant,

l'impulsion donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les

politiques essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI

prêcha lui-même l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier

la captivité de Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les

princes allemands prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par

Constantinople, d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui

leur persuadait que la Sicile était le véritable chemin de la terre

sainte. Il en tira un puissant secours pour conquérir ce royaume dont

sa femme était héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien,

arabe, était d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit

maître qu'en faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme

elle-même l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri,

nourri par les juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des

Césars, comptait se faire un point de départ pour envahir l'empire

grec, comme avait fait Robert Guiscard, pour revenir en Italie, et

réduire le pape au niveau du patriarche de Constantinople.

Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la (p. 046)

suite, l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de Saladin,

l'avénement d'un jeune pape plein d'ardeur (Innocent III), semblaient

ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée

de sa puissance.

La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout populaire dans

le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être roi de

Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix, et

avec lui la plupart de ses vassaux: ce puissant seigneur était à lui

seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux

son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de

cette grande expédition, le premier historien de la France en langue

vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait

raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades.

Les seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les

comtes de Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les

Dampierre, les Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait

de terre sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au

nom des chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au

Hainaut, à la Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de

Champagne, se trouva par la mort prématurée de celui-ci, le chef

principal de la croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient

trop d'affaires; l'Empire était divisé entre deux empereurs.

On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait (p. 047)

trop bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins

qui se trouvaient à Constantinople, et essayé de faire périr à son

passage l'empereur Frédéric Barberousse[46]. Pour faire le trajet par

mer, il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens[47]. Ces

marchands profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à

moins de quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils

voulurent être associés à la croisade, en fournissant cinquante

galères. Avec cette petite mise, ils stipulaient la moitié des

conquêtes. Le vieux doge Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne

voulut remettre à personne la direction d'une entreprise qui pouvait

être si profitable à la république et déclara qu'il monterait lui-même

sur la flotte[48]. Le marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre

prince, qui avait fait les guerres saintes, et dont le frère Conrad

s'était illustré par la défense de Tyr, fut chargé du commandement en

chef, et promit d'amener les Piémontais et les Savoyards.

[Note 46: Un légat fut massacré, et sa tête

traînée à la queue d'un chien par les rues de la

ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux malades

de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre

mille des Latins qui furent vendus aux Turcs.]

[Note 47: Ce fut Villehardouin qui porta la

parole.]

[Note 48: Villehardouin.]

Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur

déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient

pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait emporté;

avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs que la somme

ne fût complète[49]. Alors l'excellent doge intercéda, et remontra (p. 048)

au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à la rigueur dans une

si sainte entreprise. Il proposa que les croisés s'acquittassent en

assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la ville de Zara, en

Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des Vénitiens, pour

reconnaître le roi de Hongrie.

[Note 49: Un grand nombre de croisés avaient

craint les difficultés du passage par Venise, et

s'étaient allés embarquer à d'autres ports. Ces

divisions faillirent plusieurs fois faire avorter

toute l'entreprise.]

Le roi de Hongrie avait lui-même pris la croix; c'était mal commencer

la croisade, que d'attaquer une de ses villes. Le légat du pape eut

beau réclamer, le doge lui déclara que l'armée pouvait se passer de

ses directions, prit la croix sur son bonnet ducal, et entraîna les

croisés devant Zara[50], puis devant Trieste. Ils conquirent, pour

leurs bons amis de Venise, presque toutes les villes de l'Istrie.

[Note 50: Le pape menaça les croisés

d'excommunication, parce que le roi de Hongrie,

ayant pris la croix, était sous la protection de

l'Église.]

Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à

cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille,

une aventure inespérée et la plus étrange du monde.» Un jeune prince

grec, fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient

embrasser les genoux des croisés, et leur promettre des avantages

immenses s'ils veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous

riches à jamais, l'Église grecque se soumettra au pape, et (p. 049)

l'empereur rétabli les aidera de tout son pouvoir à reconquérir

Jérusalem. Dandolo est le premier touché de l'infortune du prince. Il

décida les croisés à _commencer la croisade par Constantinople_. En

vain le pape lança l'interdit, en vain Simon de Montfort et plusieurs

autres[51] se séparèrent d'eux et cinglèrent vers Jérusalem. La

majorité suivit les chefs, Baudouin et Boniface, qui se rangeaient à

l'avis des Vénitiens.

[Note 51: Guy de Montfort, son frère, Simon de

Néaufle, l'abbé de Vaux-Cernay, etc. Villehardouin,

p. 171.--À Corfou, un grand nombre de croisés

résolurent de rester dans cette île «riche et

plenteuroise.» Quand les chefs de l'armée en eurent

avis, ils résolurent de les en détourner. «Alons à

els et lor crions merci, que il aient por Dieu

pitié d'els et de nos, et que il ne se honissent,

et que il ne toillent la rescousse d'oltremer. Ensi

fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble

en une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et

menèrent avec als le fils l'empereor de

Constantinople, et toz les evesques et toz les

abbez de l'ost. Et cùm il vindrent là, si

descendirent à pié. Et cil cùm il les virent, si

descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre,

et li baron lor cheirent as piez, mult plorant, et

distrent que il ne se moveroint tresque cil aroient

creancé que il ne se mouroient d'els (avant qu'ils

n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et

quant cil virent ce, si orent mult grant pitié, et

plorèrent mult durement.» Ibid., p. 173-177.

Lorsque ceux de Zara vinrent proposer à Dandolo de

rendre la place, «Endementières (tandis) que il

alla parler as contes et as barons, icèle partie

dont vos avez oi arrières, qui voloit l'ost

depecier, parlèrent as messages, et distrent lor:

Pourquoy volez vos rendre vostre cité, etc.» Ces

manoeuvres firent rompre la capitulation.--Dans

Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les

Français.]

Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés

croyaient faire oeuvre sainte en lui soumettant l'Église grecque (p. 050)

malgré lui. L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs

ne pouvaient plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par

Photius au IXe siècle[52], avait repris au XIe (vers l'an 1053)[53].

Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient

Constantinople semblait devoir amener une réunion. L'empereur

Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du

pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage

de leurs adversaires, ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et,

des deux côtés, l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la

rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054).

[Note 52: En 858, le laïque Photius fut mis à

la place du patriarche Ignace par l'empereur Michel

III. Nicolas Ier prit le parti d'Ignace. Photius

anathématisa le pape en 867.]

[Note 53: Par une lettre du patriarche Michel à

l'évêque de Trani, sur les azymes et le sabbat, et

les observances de l'Église romaine.]

Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les

Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines

nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent

la brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison

des Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople

délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils l'auraient

fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.

Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible sous le tyran

Andronic, les Latins établis à Constantinople furent enveloppés (p. 051)

dans un même massacre (avril 1182)[54]. L'intérêt du commerce en

ramena un grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgré le

péril continuel. C'était au sein même de Constantinople, une colonie

ennemie, qui appelait les Occidentaux et devait les seconder, si

jamais ils tentaient un coup de main sur la capitale de l'empire grec.

Entre tous les Latins, les seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient

cette grande chose. Concurrents des Génois pour le commerce du Levant,

ils craignaient d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom

de Constantinople et des précieuses richesses enfermées dans ses murs

où l'empire romain s'était réfugié, sa position dominante entre

l'Europe et l'Asie promettait, à qui pourrait la prendre, le monopole

du commerce et la domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les

Grecs avaient autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec

toute l'ardeur du patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que

le sultan Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer

toute la Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur

Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas,

bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la (p. 052)

croisade, assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune

Alexis ne fit qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il,

un flot sur un flot.»

[Note 54: Dans une lettre encyclique, où il

raconte la prise de Constantinople, Baudouin accuse

les Grecs d'avoir souvent contracté des alliances

avec les infidèles; de renouveler le baptême, de

n'honorer le Christ que par des peintures (Christum

solis honorare picturis); d'appeler les Latins du

nom de _chiens_; de ne pas se croire coupables en

versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du

légat envoyé à Constantinople en 1183.]

Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et

brutale qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les

motifs des Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire

qu'ils attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette

prodigieuse Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises

innombrables, qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés,

lorsqu'ils virent ces myriades d'hommes sur les remparts, ils ne

purent se défendre de quelque émotion: «Et sachez, dit Villehardouin,

que il ne ot si hardi cui le cuer ne frémist... Chacun regardoit ses

armes... que par tems en aront mestier.»

La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée.

Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les

Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait

négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents

bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun

contre la flotte latine: aucun n'essaya de descendre le courant pour y

jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,

magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés, ils

s'évanouirent[55]. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût (p. 053)

pu soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville

n'avait que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes

troupes, je parle de la garde varangienne, composée de Danois et de

Saxons, réfugiés d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise.

La rivalité commerciale et politique armait partout les Pisans contre

les Vénitiens.

[Note 55: Dans un autre engagement: «Li Grieu

lor tornèrent les dos, si furent desconfiz à la

permière assemblée (au premier choc).»

Villehardouin.]

Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent

forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard

de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge

s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallait perdre

cet avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette

cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur

désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil

Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants

dans Constantinople.

Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel empereur

ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en ruinant ses

sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient, menaçaient. En

attendant, ils insultaient le peuple de mille manières, et l'empereur

lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux dés avec le

prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou de poil. Ils

choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se scandalisaient

de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée ou une synagogue,

ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se défendirent. Le feu fut

mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il embrasa la partie la (p. 054)

plus peuplée de Constantinople, dura huit jours, et s'étendit sur une

surface d'une lieue.

Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva

contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de

calamités. La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les

sénateurs. Il fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens

qui, ce semble, eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des

murs, et attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans

cette ville immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur

convenait-il de laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour

rentrer en ennemis dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet

mis à mort, et remplacé par un prince de la maison royale, Alexis

Murzuphle, qui se montra digne des circonstances critiques où il

acceptait l'empire. Il commença par repousser les propositions

captieuses des Vénitiens, qui offraient encore de se contenter d'une

somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné et rendu odieux au peuple,

comme son prédécesseur.

Murzuphle leva de l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des

vaisseaux et par deux fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le

péril était grand pour les Latins.

Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une armée.

Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent

soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment

terrible, un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, (p. 055)

leur parut haut de cinquante pieds[56].

[Note 56: Ailleurs il se contente de dire: «Ces

Francs étaient aussi hauts que leurs piques.]

Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils

défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des

vierges et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée.

Telle fut l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été

ajoutés à la part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il

resta aux Francs cinq cent mille marcs[57]. Un nombre innombrable de

monuments précieux, entassés dans Constantinople depuis que l'empire

avait perdu tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se

les disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour

détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une

prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche[58]. Les

barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils en

vinrent au tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise (p. 056)

que le législateur était encore tout entier dans son tombeau.

[Note 57: Villehardouin.]

[Note 58: Nicétas: «Les croisés se revêtaient,

non par besoin, mais pour en faire sentir le

ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire des

Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la

tête de leurs chevaux, et leur attachaient au cou

les cordons qui, d'après notre coutume, doivent

pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans

leurs mains du papier, de l'encre et des écritoires

pour nous railler, comme si nous n'étions que de

mauvais scribes ou de simples copistes. Ils

passaient des jours entiers à table; les uns

savouraient des mets délicats; les autres ne

mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que du

boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la

farine, des fèves, et une sauce très-forte.»]

À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de

Justinien, et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux

Dandolo. Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent: il ne leur

convenait pas de donner à une famille ce qui était à la république.

Pour la gloire de restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils

voulaient, ces marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une

longue chaîne de comptoirs, qui leur assurât toute la route de

l'Orient. Ils prirent pour eux les rivages et les îles; de plus, trois

des huit quartiers de Constantinople, avec le titre bizarre de

_seigneurs d'un quart et demi de l'empire grec_[59].

[Note 59: Sanuto]

L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre,

descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de

Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie

de l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée

en fiefs.

Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape.

Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un

grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié

par le succès une guerre condamnée par le saint-siége. L'union des

deux Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté

avaient été consommés par des hommes frappés de l'interdit. Il ne

restait au pape qu'à réformer sa sentence et à pardonner à ces

conquérants qui voulaient bien demander pardon. La tristesse (p. 057)

d'Innocent III est visible dans sa réponse à l'empereur Beaudoin. Il

se compare au pêcheur de l'Évangile, qui s'effraye de la pêche

miraculeuse; puis il prétend audacieusement qu'il est pour quelque

chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, _tendu le filet_: «Hoc unum

audacter affirmo, quia laxavi retia in capturam[60].» Mais il était

au-dessus de sa toute-puissance de persuader une telle chose, de faire

que ce qu'il avait dit n'eût pas été dit, qu'il eût approuvé ce qu'il

avait désapprouvé. La conquête de l'empire grec ébranlait son autorité

dans l'Occident plus qu'elle ne l'étendait dans l'Orient.

[Note 60: Il écrivit au clergé et à

l'Université de France, qu'on envoyât aussitôt des

clercs et des livres pour instruire les habitants

de Constantinople.]

Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands

qu'on eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins

encore que le royaume de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira

d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence;

ses moeurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade,

se répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le

roi de Macédoine étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois

eut le duché de Nicée: le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près

d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin réunit les

offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après

la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le (p. 058)

catalan Montaner nous assure que, dans la principauté de Morée et le

duché d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris[61].»

[Note 61: «E parlaven axi bell frances, com

dins en Paris.»]

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 13 / 40 题