Ainsi à côté de l'Église, s'élevait une autre Église dont la Rome (p. 018)
était Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de
Toulouse, en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La
Lombardie, la France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été (p. 019)
représentées par leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique
des manichéens d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement.
L'Orient, la Grèce byzantine, envahissaient définitivement l'Église
occidentale. Les Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un (p. 020)
fruit spontané de l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers
livres par un certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi
être un Grec. Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la
science. Les antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. (p. 021)
Le roi de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de
Navarre, Sanche l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef
des Almohades. Richard Coeur-de-Lion se déclara frère d'armes du
sultan Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Déjà Henri II avait menacé
le pape de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement
aux Almohades d'apostasier pour obtenir leur secours. Ces rois (p. 022)
d'Angleterre étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne.
Richard donna une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre à Raimond
VI. Il céda même à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les
prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les
hérétiques, les mécréants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes
parts. Des coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple, le
mariage de l'empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des
communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette île
tout arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'européenne
et l'asiatique, allassent à la rencontre l'une de l'autre; chacune
d'elles se modifiait, comme pour différer moins de sa soeur. Tandis
que les Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les
croyances de l'Asie, le mahométisme s'était comme christianisé dans
l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et de la Syrie, en
adoptant sous diverses formes le dogme de l'incarnation[18].
[Note 18: Le mahométisme se réconcilie en ce
moment dans l'Inde avec les régions du pays, comme
avec le christianisme au temps de Frédéric II.
(Note de 1833.)]
Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et
l'inquiétude de son chef visible? Le pape avait, depuis Grégoire VII,
réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir. (p. 023)
Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui
l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge,
cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y
siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle de
Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux
rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il
voyait de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main
à la destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par
génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti
d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans
la terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la
moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.
Le pape était alors un Romain, Innocent III[19]. Tel péril, tel homme.
Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il
s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle _la
possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le (p. 024)
défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en
avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur,
c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
prendre mal, dans son expérience, chicanant sur des textes, au lieu
d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il voulait, il était
impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour répondre.
Tous demandaient choses différentes. En politique, ils attestaient la
politique antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,
et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus haut, et
rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien
préféraient la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme avançait vers
l'Europe; en même temps que Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades
d'Afrique envahissaient l'Espagne, non avec des armées, comme les
anciens Arabes, mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une
migration de peuple. Ils étaient trois ou quatre cent mille à la
bataille de Tolosa. Que serait-il advenu du monde si le mahométisme
eût vaincu? On tremble d'y penser. Il venait de porter un fruit
terrible: l'ordre des Assassins. Déjà tous les princes chrétiens et
musulmans craignaient pour leur vie. Plusieurs d'entre eux communiquaient,
dit-on, avec l'ordre, et l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les
rois anglais étaient suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi
de Richard, Conrad de Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de
Jérusalem, tomba sous leurs poignards, au milieu de sa capitale.
Philippe-Auguste affecta de se croire menacé, et prit des gardes, les
premiers qu'aient eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur (p. 025)
animaient l'Église et le peuple; les récits effrayants circulaient.
Les Juifs, vivante image de l'Orient au milieu du christianisme,
semblaient là pour entretenir la haine des religions. Aux époques de
fléaux naturels, de catastrophes politiques, ils correspondaient,
disait-on, avec les infidèles, et les appelaient. Riches sous leurs
haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils prêtaient aux
accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours fermées,
l'imagination du peuple soupçonnait quelque chose d'extraordinaire. On
croyait qu'ils attiraient des enfants chrétiens pour les crucifier à
l'image de Jésus-Christ[20]. Des hommes en butte à tant d'outrages
pouvaient en effet être tentés de justifier la persécution par le
crime.
[Note 19: On le nomma pape à trente-sept
ans... «Propter honestatem morum et scientiam
litterarum, flentem, ejulantem et renitentem.
Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis,
exercitatus in cantilena et psalmodia, statura
mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III.
(Baluze, folo. I, p. 1, 2.)--Erfurt, chronic. S.
Petrin. (1215): «Nec similem sui scientia,
facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate
judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.»]
[Note 20: On sait l'histoire du soufflet qu'un
juif recevait chaque année à Toulouse, le jour de
la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il
s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les
enfants de choeur qui décidaient: «_afin que la
grande innocence des juges corrigeât la grande
malice des plaideurs_.» Dans la Provence, dans la
Bourgogne, on leur interdisait l'entrée des bains
publics, excepté le vendredi, le jour de Vénus, où
les bains étaient ouverts aux baladins et aux
prostituées.]
Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du
peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi
faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que
l'égoïsme ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non,
tout indique qu'au XIIIe siècle ils étaient encore convaincus de leur
droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le (p. 026)
défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique
parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de
sectaires[21]. Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la
tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
l'Église de Latran, près de tomber.
[Note 21: La date la plus sinistre, la plus
sombre de toute l'histoire est l'an 1200, le 93 de
l'Église. C'est l'époque de l'organisation de la
grande police ecclésiastique basée sur la
confession. Ils ont exterminé un peuple et une
civilisation. (V. Renaissance, Introduction.)]
Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.
Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient
de nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,
au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois.
Ceux de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,
d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses
canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le
sacerdoce par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le
concentrèrent dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient
être nommés, déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs
jugements réformés à Rome[22]. Là résidait l'Église elle-même, le (p. 027)
trésor des miséricordes et des vengeances; le pape, seul, juge du
juste et du vrai, disposait souverainement du crime et de l'innocence,
défaisait les rois, et faisait les saints.
[Note 22: Déjà Grégoire VII avait exigé des
métropolitains un serment d'hommage et de fidélité.
Decretal. Greg. l. II, tit. 28, c. XI (Alex. III):
«De appellationibus pro causis minimis interpositis
volumus te tenere, quod eis, pro quacumque levi
causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus
fierent, deferendum.»
Decr. Greg. l. III, tit. 43, c. I (Alex. III):
«Etiamsi per eum miracula plurima fierent, non
liceret vobis ipsum pro Sancto, absque auctoritate
romanæ Ecclesiæ publice venerari.»--Conc. Later.
IV, c. LXII: «Reliquias inventas de novo nemo
publice venerari præsumat, nisi prius auctoritate
romani pontificis fuerint approbatæ.»--Innocent III
en vint à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non
solum universam ecclesiam, sed totum reliquit
seculum gubernandum.»]
Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre
et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur
était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne d'inonder
périodiquement l'Italie[23], puis de refluer, sans laisser grande
trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés
du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de
Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que (p. 028)
leur roi de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien
empire romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des
villes, prendre la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas
belle, s'il ne poussait jusqu'à Rome, et ne se faisait couronner de la
main du pape. Les choses en venaient rarement jusque-là. Les barons
allemands étaient bientôt fatigués du soleil italien; ils avaient fait
leur temps loyalement, ils s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque
seul repassait, comme il pouvait, les monts. Il emportait du moins une
magnifique idée de ses droits. Le difficile était de la réaliser. Les
seigneurs allemands, qui avaient écouté patiemment les docteurs de
Bologne, ne permettaient guère à leur chef de pratiquer ces leçons. Il
en prit mal de l'essayer aux plus grands empereurs, même à Frédéric
Barberousse. Cette idée d'un droit immense, d'une immense impuissance,
toutes les rancunes de cette vieille guerre, Henri VI les apporta en
naissant. C'est peut-être le seul empereur en qui on ne retrouve rien
de la débonnaireté germanique. Il fut pour Naples et la Sicile,
héritage de sa femme, un conquérant sanguinaire, un furieux tyran. Il
mourut jeune, empoisonné par sa femme, ou consommé de ses propres
violences. Son fils, pupille du pape Innocent III, fut un empereur
tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus terrible ennemi de
l'Église.
[Note 23: «L'Allemagne, du sein de ses nuages,
lançait une pluie de fer sur l'Italie.» Cornel,
Zanfliet. Rome se défendait par son climat:
Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;
Romanæ febres stabili sunt jure fideles.