Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2a. 508.]

Ainsi à côté de l'Église, s'élevait une autre Église dont la Rome (p. 018)

était Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de

Toulouse, en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La

Lombardie, la France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été (p. 019)

représentées par leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique

des manichéens d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement.

L'Orient, la Grèce byzantine, envahissaient définitivement l'Église

occidentale. Les Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un (p. 020)

fruit spontané de l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers

livres par un certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi

être un Grec. Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la

science. Les antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.

L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. (p. 021)

Le roi de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de

Navarre, Sanche l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef

des Almohades. Richard Coeur-de-Lion se déclara frère d'armes du

sultan Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Déjà Henri II avait menacé

le pape de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement

aux Almohades d'apostasier pour obtenir leur secours. Ces rois (p. 022)

d'Angleterre étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne.

Richard donna une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre à Raimond

VI. Il céda même à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les

prétentions de la maison de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les

hérétiques, les mécréants, s'unissaient, se rapprochaient de toutes

parts. Des coïncidences fortuites y contribuaient; par exemple, le

mariage de l'empereur Henri VI avec l'héritière de Sicile établit des

communications continuelles entre l'Allemagne, l'Italie et cette île

tout arabe. Il semblait que les deux familles humaines, l'européenne

et l'asiatique, allassent à la rencontre l'une de l'autre; chacune

d'elles se modifiait, comme pour différer moins de sa soeur. Tandis

que les Languedociens adoptaient la civilisation moresque et les

croyances de l'Asie, le mahométisme s'était comme christianisé dans

l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et de la Syrie, en

adoptant sous diverses formes le dogme de l'incarnation[18].

[Note 18: Le mahométisme se réconcilie en ce

moment dans l'Inde avec les régions du pays, comme

avec le christianisme au temps de Frédéric II.

(Note de 1833.)]

Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et

l'inquiétude de son chef visible? Le pape avait, depuis Grégoire VII,

réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir. (p. 023)

Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui

l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge,

cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y

siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle de

Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux

rives du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il

voyait de là je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main

à la destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par

génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti

d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans

la terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de

l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la

moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.

Le pape était alors un Romain, Innocent III[19]. Tel péril, tel homme.

Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il

s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle _la

possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait

croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le (p. 024)

défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en

avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur,

c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y

prendre mal, dans son expérience, chicanant sur des textes, au lieu

d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il voulait, il était

impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour répondre.

Tous demandaient choses différentes. En politique, ils attestaient la

politique antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,

et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus haut, et

rentraient dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien

préféraient la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme avançait vers

l'Europe; en même temps que Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades

d'Afrique envahissaient l'Espagne, non avec des armées, comme les

anciens Arabes, mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une

migration de peuple. Ils étaient trois ou quatre cent mille à la

bataille de Tolosa. Que serait-il advenu du monde si le mahométisme

eût vaincu? On tremble d'y penser. Il venait de porter un fruit

terrible: l'ordre des Assassins. Déjà tous les princes chrétiens et

musulmans craignaient pour leur vie. Plusieurs d'entre eux communiquaient,

dit-on, avec l'ordre, et l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les

rois anglais étaient suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi

de Richard, Conrad de Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de

Jérusalem, tomba sous leurs poignards, au milieu de sa capitale.

Philippe-Auguste affecta de se croire menacé, et prit des gardes, les

premiers qu'aient eus nos rois. Ainsi la crainte et l'horreur (p. 025)

animaient l'Église et le peuple; les récits effrayants circulaient.

Les Juifs, vivante image de l'Orient au milieu du christianisme,

semblaient là pour entretenir la haine des religions. Aux époques de

fléaux naturels, de catastrophes politiques, ils correspondaient,

disait-on, avec les infidèles, et les appelaient. Riches sous leurs

haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils prêtaient aux

accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours fermées,

l'imagination du peuple soupçonnait quelque chose d'extraordinaire. On

croyait qu'ils attiraient des enfants chrétiens pour les crucifier à

l'image de Jésus-Christ[20]. Des hommes en butte à tant d'outrages

pouvaient en effet être tentés de justifier la persécution par le

crime.

[Note 19: On le nomma pape à trente-sept

ans... «Propter honestatem morum et scientiam

litterarum, flentem, ejulantem et renitentem.

Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis,

exercitatus in cantilena et psalmodia, statura

mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III.

(Baluze, folo. I, p. 1, 2.)--Erfurt, chronic. S.

Petrin. (1215): «Nec similem sui scientia,

facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate

judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.»]

[Note 20: On sait l'histoire du soufflet qu'un

juif recevait chaque année à Toulouse, le jour de

la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il

s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les

enfants de choeur qui décidaient: «_afin que la

grande innocence des juges corrigeât la grande

malice des plaideurs_.» Dans la Provence, dans la

Bourgogne, on leur interdisait l'entrée des bains

publics, excepté le vendredi, le jour de Vénus, où

les bains étaient ouverts aux baladins et aux

prostituées.]

Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du

peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela

remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi

faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que

l'égoïsme ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non,

tout indique qu'au XIIIe siècle ils étaient encore convaincus de leur

droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le (p. 026)

défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique

parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de

sectaires[21]. Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la

tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore

l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de

l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des

dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait

l'Église de Latran, près de tomber.

[Note 21: La date la plus sinistre, la plus

sombre de toute l'histoire est l'an 1200, le 93 de

l'Église. C'est l'époque de l'organisation de la

grande police ecclésiastique basée sur la

confession. Ils ont exterminé un peuple et une

civilisation. (V. Renaissance, Introduction.)]

Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.

Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient

de nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses

prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,

au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois.

Ceux de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,

d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer

tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses

canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le

sacerdoce par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le

concentrèrent dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient

être nommés, déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs

jugements réformés à Rome[22]. Là résidait l'Église elle-même, le (p. 027)

trésor des miséricordes et des vengeances; le pape, seul, juge du

juste et du vrai, disposait souverainement du crime et de l'innocence,

défaisait les rois, et faisait les saints.

[Note 22: Déjà Grégoire VII avait exigé des

métropolitains un serment d'hommage et de fidélité.

Decretal. Greg. l. II, tit. 28, c. XI (Alex. III):

«De appellationibus pro causis minimis interpositis

volumus te tenere, quod eis, pro quacumque levi

causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus

fierent, deferendum.»

Decr. Greg. l. III, tit. 43, c. I (Alex. III):

«Etiamsi per eum miracula plurima fierent, non

liceret vobis ipsum pro Sancto, absque auctoritate

romanæ Ecclesiæ publice venerari.»--Conc. Later.

IV, c. LXII: «Reliquias inventas de novo nemo

publice venerari præsumat, nisi prius auctoritate

romani pontificis fuerint approbatæ.»--Innocent III

en vint à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non

solum universam ecclesiam, sed totum reliquit

seculum gubernandum.»]

Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre

et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur

était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne d'inonder

périodiquement l'Italie[23], puis de refluer, sans laisser grande

trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés

du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en

Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de

Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits

impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que (p. 028)

leur roi de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien

empire romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des

villes, prendre la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas

belle, s'il ne poussait jusqu'à Rome, et ne se faisait couronner de la

main du pape. Les choses en venaient rarement jusque-là. Les barons

allemands étaient bientôt fatigués du soleil italien; ils avaient fait

leur temps loyalement, ils s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque

seul repassait, comme il pouvait, les monts. Il emportait du moins une

magnifique idée de ses droits. Le difficile était de la réaliser. Les

seigneurs allemands, qui avaient écouté patiemment les docteurs de

Bologne, ne permettaient guère à leur chef de pratiquer ces leçons. Il

en prit mal de l'essayer aux plus grands empereurs, même à Frédéric

Barberousse. Cette idée d'un droit immense, d'une immense impuissance,

toutes les rancunes de cette vieille guerre, Henri VI les apporta en

naissant. C'est peut-être le seul empereur en qui on ne retrouve rien

de la débonnaireté germanique. Il fut pour Naples et la Sicile,

héritage de sa femme, un conquérant sanguinaire, un furieux tyran. Il

mourut jeune, empoisonné par sa femme, ou consommé de ses propres

violences. Son fils, pupille du pape Innocent III, fut un empereur

tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus terrible ennemi de

l'Église.

[Note 23: «L'Allemagne, du sein de ses nuages,

lançait une pluie de fer sur l'Italie.» Cornel,

Zanfliet. Rome se défendait par son climat:

Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;

Romanæ febres stabili sunt jure fideles.

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 12 / 40 题