CHAPITRE VI (p. 001)

1200. INNOCENT III.--LE PAPE PRÉVAUT PAR LES ARMES DES FRANÇAIS DU

NORD, SUR LE ROI D'ANGLETERRE ET L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE, SUR L'EMPIRE

GREC ET SUR LES ALBIGEOIS.--GRANDEUR DU ROI DE FRANCE.

1180-1204

La face du monde était sombre à la fin du XIIe siècle. L'ordre ancien

était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était plus la

lutte matérielle du pape et de l'empereur, se chassant alternativement

de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII. Au XIe siècle,

le mal était à la superficie, en 1200 au coeur. Un mal profond,

terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu revenir à la

querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur la question

du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de la (p. 002)

ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu

les libertés italiennes, et trahi celles d'Angleterre. Ainsi l'Église

allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et

le devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de

l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer

la terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut

y réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.

Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade

avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle

avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais

sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,

multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et

reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires

de la grande semaine de la création: la nature s'essayant, jeta

d'abord des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux

avortons dont les restes inspirent l'horreur.

Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du XIIe siècle, qui

se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante, c'était

un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et de la

grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: _Christ n'a rien eu

de plus que moi, je ne puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit

au XIIe siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que la

fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se

sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement

dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, (p. 003)

ennemi de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les

Fatemites d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins

déclare aussi qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarné

d'Ali. Le méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour

tel par les siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute

la populace le suit[1]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le

vieux gnosticisme d'Irlande[2]. Amaury de Chartres et son disciple, le

Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement

un membre du Christ[3], autrement dit, que Dieu est (p. 004)

perpétuellement incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez,

disent-ils; règne maintenant le Saint-Esprit. C'est, sous quelque

rapport, l'idée de Lessing sur l'éducation du genre humain. Rien

n'égale l'audace de ces docteurs, qui, pour la plupart, professent à

l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a

cru étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple Pierre

le Lombard, qui, de Paris, régente toute la philosophie européenne; on

compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit

d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté

de la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux prêtres de

professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques.

La métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses

commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par

ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de

Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de

la Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend

place presque au niveau de Jésus-Christ[4]. Défendu d'abord par les

papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, (p. 005)

tout bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averrhoès

et les subtilités de la Cabale. La dialectique entre en possession de

tous les sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de

Tournay enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait

ravi l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la

religion chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit

Jésus, comme j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore

mieux la rabaisser[5].»

[Note 1: Il proclamait l'inutilité des

sacrements, de la messe et de la hiérarchie, la

communauté des femmes, etc. Il marchait couvert

d'habits dorés, les cheveux tressés avec des

bandelettes, accompagné de trois mille disciples,

et leur donnait de splendides festins. Bulæus,

historia Universit. Parisiensis, II, 98.--«Per

matronas et mulierculas... errores suos

spargere.»--«Veluti Rex, stipatus satellitibus,

vexillum et gladium præferentibus... declamabat.»

Epistol. Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II,

IIme partie, p. 479.]

[Note 2: «Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom

d'Éon rappelle les doctrines gnostiques.--C'était

un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite dans la

forêt de Broceliande, il y reçut de Merlin le

conseil d'écouter les premières paroles de

l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par ces

mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc.,» et

se donna dès lors pour fils de Dieu. Il s'attirait

de nombreux disciples, qu'il appelait _Sapience_,

_Jugement_, _Science_, etc. Guill. Neubrig., l. I:

«Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,

illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;...

eratque per diabolicas præstigias potens ad

capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime

ac monasteriorum infestator.» Voyez aussi Othon de

Freysingen, c. LIV, LV, Robert du Mont, Guibert de

Nogent; Bulæus, II, 241; D. Morice, p. 100,

Roujoux, Histoire des ducs de Bretagne, t. II.]

[Note 3: Rigord., ibid, p. 375: «.... Quod

quilibet Christianus teneatur credere se esse

membrum Christi.»--Concil. Paris., ibid.: «Omnia

unum, quia quidquid est, est Deus, Deus visibilibus

indutus instrumentis.--Filius incarnatus, i.e.

visibili formæ subjectus.--Filius usque nunc

operatus est, sed Spiritus sanctus ex hoc nunc

usque ad mundi consummationem inchoat operari.»]

[Note 4: Averrhoës, ap. Gieseler, IIme partie,

p. 378: «Aristoteles est exemplar, quod natura

invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem

humanam.»--Corneille Agrippa disait au XIVe

siècle: «Aristoteles fuit præcursor Christi in

naturalibus; sicut Joannes Baptista... in

gratuitis.» Ibid.]

[Note 5: Math. Pâris: «Dieu le punit: il devint

si idiot, que son fils eut peine à lui rapprendre

le _Pater_.»]

Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école

de Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux

municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.

Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur

deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le

mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.

C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoires et de

mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre

Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le

granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des

villes saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit,

il devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles (p. 006)

plaines; il coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets

étendus des pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela

n'est pas facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste,

calme et douce nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle

l'homme aux éléments, et, comme dans la ballade, l'attire altéré au

fond des fraîches ondes: peut-être l'attrait poétique de la Vierge,

dont les églises s'élèvent tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de

Cologne, la ville des onze mille vierges. Elle n'existait pas, au XIIe

siècle, cette merveille de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses

rampes aériennes, dont les degrés vont au ciel; l'église de la Vierge

n'existait pas, mais la Vierge existait. Elle était partout sur le

Rhin, simple femme allemande, belle ou laide, je n'en sais rien, mais

si pure, si touchante et si résignée. Tout cela se voit dans le

tableau de l'Annonciation à Cologne. L'ange y présente à la Vierge non

un beau lis, comme dans les tableaux italiens, mais un livre, une dure

sentence, la passion du Christ avant sa naissance, avant la conception

toutes les douleurs du coeur maternel. La Vierge aussi a eu sa passion;

c'est elle, c'est la femme qui a restauré le génie allemand. Le

mysticisme s'est réveillé par les béguines d'Allemagne et des

Pays-Bas[6]. Les chevaliers, les nobles minnesinger chantaient la

femme réelle, la gracieuse épouse du landgrave de Thuringe, tant (p. 007)

célébrée aux combats poétiques de la Wartbourg. Le peuple adorait

la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à cette douce Allemagne.

Chez ce peuple, le symbole du mystère est la rose; simplicité et

profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est donné de ne pas

vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.

[Note 6: Math. Pâris: «In Alemannia mulierum

continentium, quæ se Beguinas volunt appellari,

multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut solam

Coloniam mille vel plures inhabitarent.»--_Beghin_,

du saxon _beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en

allem. _beten_), prier.]

Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut

et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme

des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes

misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour

renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et

pauvres, méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette

place au soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants,

ils apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des

campagnes, le chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de

prisonniers, moines de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus

malheureux encore par le mariage et souffrant des souffrances de leurs

enfants. Ces pauvres gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin

de Dieu; Dieu les visita au XIIe siècle, illumina leurs sombres

demeures, et les berça du moins d'apparitions et de songes. Solitaires

et presque sauvages, au milieu des cités les plus populeuses du monde,

ils embrassèrent le Dieu de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des

cathédrales, le Dieu riche des riches et des prêtres, leur devint peu

à peu étranger. Qui voulait leur ôter leur foi, ils se laissaient (p. 008)

brûler, pleins d'espoir et jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi,

poussés à bout, ils sortaient de leurs caves, éblouis du jour,

farouches, avec ce gros et dur oeil bleu, si commun en Belgique, mal

armés de leurs outils, mais terribles de leur aveuglement et de leur

nombre. À Gand, les tisserands occupaient vingt-sept carrefours, et

formaient à eux seuls un des trois membres de la cité. Autour d'Ypres,

au XIIIe et au XIVe siècles, ils étaient plus de deux cent mille.

Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes

multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais

gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,

qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de

leurs mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de

battre l'enclume sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des

boulangers, qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui

pratiquaient sans scrupule leur métier sur les hommes. Dans la boue de

ces rues, dans la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans

ce triste et confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque

chose qui porte à la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de

Gand, de Bruges, d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient,

au premier coup de cloche, sous la bannière du burgmeister; pourquoi?

ils ne le savaient pas toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux.

C'était le comte, c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la

cause. Ces Flamands n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé,

en 1193, dans les priviléges de Gand, qu'ils destitueraient leurs (p. 009)

curés et chapelains à volonté.

Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des

révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais,

dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,

avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les

mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en

Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens,

raison simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de

Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant

italien; elle fut reprise, au XIIe siècle, sur le versant français,

par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit des maîtres

d'école à nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys,

descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours

prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eût

encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule

les suivait, laissant là le clergé, brisant les croix, ne voulant plus

de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant,

reparaissent à Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie, à la

suite d'Arnaldo de Brixia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est

plus dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[7].

Il a raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement

contre l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, (p. 010)

s'annonçaient d'abord comme voulant seulement reproduire l'Église des

premiers temps dans la pureté, dans la pauvreté apostolique; on les

appelait les pauvres de Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit

ailleurs, avait toujours eu la prétention d'être restée fidèle aux

traditions du christianisme primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité

de demander la permission de se séparer de l'Église. Repoussés,

poursuivis, proscrits, ils ne subsistèrent pas moins dans les

montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de leur

croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous

François Ier, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme,

qui les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur

Église récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen âge,

contre la perpétuité catholique.

[Note 7: «Inter omnes sectas quæ sunt vel

fuerunt... est diuturnior.» Reinerus.]

Le caractère de la réforme au XIIe siècle[8] fut donc le rationalisme

dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin. En Flandre,

elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.

[Note 8: Nous renvoyons sur ce grand sujet au

livre de M. N. Peyrat: Les Réformateurs de la

France et de l'Italie au XIIe siècle. 1860.]

Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé

au coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il

présentait une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain,

sarrasin et gothique. Ces éléments divers y formaient de dures

oppositions. Là devait avoir lieu le grand combat des croyances (p. 011)

et des races. Quelles croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux

mêmes qui les combattirent n'y surent rien distinguer, et ne

trouvèrent d'autre moyen de désigner ces fils de la confusion que par

le nom d'une ville: _Albigeois_.

L'élément sémitique, juif et arabe, était fort en Languedoc. Narbonne

avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs

étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils

florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y

tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens

et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences,

applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient

l'étude commune aux hommes des trois religions[9]. Montpellier était

plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif

associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer.

Depuis les croisades surtout, le haut Languedoc s'était comme incliné

à la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de Toulouse

étaient comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi équivoque des chrétiens

de la terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. Les

belles monnaies, les belles étoffes d'Asie[10] avaient fort (p. 012)

réconcilié nos croisés avec le monde mahométan. Les marchands du

Languedoc s'en allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais

c'était beaucoup plus pour visiter le marché d'Acre que le saint

sépulcre de Jérusalem. L'esprit mercantile avait tellement dominé les

répugnances religieuses, que les évêques de Maguelone et de

Montpellier faisaient frapper des monnaies sarrasines, gagnaient sur

les espèces, et escomptaient sans scrupule l'empreinte du

croissant[11].

[Note 9: Que de choses nous leurs devons: la

distillation, les sirops, les onguents, les

premiers instruments de chirurgie, la lithotricie,

ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes

n'adopta qu'au XVIIe siècle, l'arithmétique et

l'algèbre, l'indispensable instrument des sciences

(1860). V. Introduction, Renaissance.]

[Note 10: Richard portait à Chypre un manteau

de soie brodé de croissants d'argent.]

[Note 11: Epistola papæ Clementis IV, episc.

Maglonensi, 1266; in Tes. novo anecd., t. II, p.

403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua

dioecesi facis cudi miramur plurimum cujus hoc

agis consilio... Quis enim catholicus monetam

debet cudere cum titulo Mahometi?... Si

consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio

te et prædecessores tuos accusas.»--En 1268, saint

Louis écrit à son frère, Alfonse comte de Toulouse,

pour lui faire reproche de ce que dans son Comtat

Venaissin, on bat monnaie avec une inscription

mahométane: «In cujus (monetæ) superscriptione sit

mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi

esse propheta Dei; quod est ad laudem et

exaltationem ipsius, et detestationem et contemptum

fidei et nominis christiani; rogamus vos quatinus

ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»

Cette lettre, selon Bonamy (ac. des Inscr. XXX,

725), se trouverait dans un registre longtemps

perdu, restitué au Trésor des Chartes, en 1748.

Cependant ce registre n'y existe point aujourd'hui,

comme je m'en suis assuré.]

La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais

ici, ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse,

qui pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient

des gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur

noblesse. Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne

rencontrassent dans leur généalogie quelque grand'mère sarrasine (p. 013)

ou juive. Nous avons déjà vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine,

l'adversaire de Charles Martel, avait donné sa fille à un émir

sarrasin. Dans les romans carlovingiens, les chevaliers chrétiens

épousent sans scrupule leur belle libératrice, la fille du sultan. À

dire vrai, dans ce pays de droit romain, au milieu des vieux municipes

de l'Empire, il n'y avait pas précisément de nobles, ou plutôt tous

l'étaient; les habitants des villes, s'entend. Les villes

constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes. Le

bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et

couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois[12], et souvent

désarçonnait le noble qui n'en faisait que rire.

[Note 12: Dans les Preuves de l'Histoire

générale du Languedoc, t. III, p. 607, on trouve

une attestation de plusieurs _Damoisels_

(Domicelli), chevaliers, juristes, etc. «Quod usus

et consuetudo sunt et fuerunt longissimis

temporibus observati, et tanto tempore quod in

contrarium memoria non exstitit in senescallia

Belliquadri et in Provincia, quod Burgenses

consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam ab

archiepiscopis et episcopis, sine principis

auctoritate et licentia, impune cingulum militare

assumere, et signa militaria habere et portare, et

gaudere privilegio militari.»--Chron. Languedoc.

ap. D. Vaissète. Preuves de l'Histoire du

Languedoc.» Ensuite parla un autre baron appelé

Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te

donne un bon conseil (le conseil d'épargner les

Toulousains), et si tu me veux croire, tu feras

ainsi qu'il t'a dit et montré; car, Seigneur, tu

sais bien que la plupart sont gentilshommes, et par

honneur et noblesse, tu ne dois pas faire ce que tu

as délibéré.»]

Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand

de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à

souffler la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils (p. 014)

d'Éléonore de Guienne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et

non_[13]. Mais ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces

mobiles esprits du Midi.

[Note 13: _Oc et non_.]

Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu

d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique

et légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les

formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la

discussion des questions légères de la galanterie[14]. Pour être

pédantesques, les décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle

comtesse de Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et

des rois, décide dans un arrêt conservé religieusement, que l'époux

divorcé peut fort bien redevenir l'amant de sa femme mariée à un

autre. Éléonore de Guienne prononce que le véritable amour ne peut

exister entre époux; elle permet de prendre pour quelque temps une

autre amante afin d'éprouver la première. La comtesse de Flandre,

princesse de la maison d'Anjou (vers 1134), la comtesse de Champagne,

fille d'Éléonore, avaient institué de pareils tribunaux dans le nord

de la France; et probablement ces contrées, qui prirent part à la

croisade des Albigeois, avaient été médiocrement édifiées de la (p. 015)

jurisprudence des dames du Midi.

[Note 14: Raynouard, poésies des Troubadours,

II, p. 122. La cour d'Amour était organisée sur le

modèle des tribunaux du temps. Il en existait

encore une sous Charles VI, à la cour de France; on

y distinguait des auditeurs, des maîtres des

requêtes, des conseillers, des substituts du

procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y

siégeaient pas.]

Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons

d'autant mieux sa révolution religieuse.

Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un

comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la

première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il

avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette grande

puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au nord, les comtes de

Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande maison de

Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon, traitaient

le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession de plusieurs

siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone avaient la

prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de Louis le

Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils Bernard avait

été proscrit par Charles le Chauve. Les comtes de Roussillon, de

Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même origine. Tous

étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère mieux avec les

maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux Pyrénées c'étaient

des seigneurs pauvres et braves, singulièrement entreprenants, gens à

vendre, espèces de condottieri, que la fortune destinait aux plus

grandes choses; je parle des maisons de Foix, d'Albret et d'Armagnac.

Les Armagnacs prétendaient aussi au comté de Toulouse et l'attaquaient

souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué au XIVe et au XVe siècles;

histoire tragique, incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac, (p. 016)

placés en face l'un de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont,

comme on sait, avec Nîmes, la partie énergique, souvent atroce du

midi. Armagnac, Comminges, Béziers, Toulouse, n'étaient jamais

d'accord que pour faire la guerre aux églises. Les interdits ne les

troublaient guère. Le comte de Comminges gardait paisiblement trois

épouses à la fois. Si nous en croyons les chroniqueurs ecclésiastiques,

le comte de Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Judée de la

France, comme on a appelé le Languedoc, ne rappelait pas l'autre

seulement par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et

Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance des prêtres ne lui

donnât sa mer Morte.

Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce qui

ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le manichéisme,

la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a fait oublier les

autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge en Espagne.

Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de Constantinople[15]

il y prit pied aisément. Le dualisme persan leur sembla expliquer (p. 017)

la contradiction que présentent également l'univers et l'homme. Race

hétérogène, ils admettaient volontiers un monde hétérogène; il leur

fallait à côté du bon Dieu, un Dieu mauvais à qui ils pussent imputer

tout ce que l'Ancien Testament présente de contraire au Nouveau[16]; à

ce Dieu revenaient encore la dégradation du christianisme et

l'avilissement de l'Église. En eux-mêmes, et dans leur propre

corruption, ils reconnaissaient la main d'un créateur malfaisant, qui

s'était joué du monde. Au bon Dieu l'esprit, au mauvais la chair.

Celle-ci, il fallait l'immoler. C'est là le grand mystère du

manichéisme. Ici se présentait un double chemin. Fallait-il la

dompter, cette chair, par l'abstinence, jeûner, fuir le mariage,

restreindre la vie, prévenir la naissance, et dérober au démon

créateur tout ce que lui peut ravir la volonté? Dans ce système,

l'idéal de la vie, c'est la mort, et la perfection serait le suicide.

Ou bien, faut-il dompter la chair, en l'assouvissant, faire taire le

monstre, en emplissant sa gueule aboyante, y jeter quelque chose de

soi pour sauver le reste... au risque d'y jeter tout, et d'y tomber

soi-même tout entier?

[Note 15: On appelait les hérétiques

_Bulgares_, ou _Catharins_, du mot grec [Greek:

_catharos_], i.e. _pur_.

En conservant sur les Albigeois notre récit basé

sur le poëme orthodoxe qu'a publié M. Fauriel et

sur la chronique en prose qu'on en a tirée au XIVe

siècle, nous renvoyons à l'histoire de M. Schmidt,

reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans

les archives de Carcassonne et de Toulouse. Nous

attendons patiemment l'ouvrage de M. N. Peyrat, qui

a eu d'autres sources et va renouveler une histoire

écrite jusqu'ici sur le témoignage des persécuteurs

(1860).]

[Note 16: Pierre de Vaux-Cernay.]

Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens

du Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur

impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute

s'appliquent à des sectes différentes[17].

[Note 17: Selon les uns, Dieu a créé; selon

d'autres, c'est le Diable (Mansi op. Giesler). Les

uns veulent qu'on soit sauvé par les oeuvres

(Ebrard), et les autres par la foi (Pierre de

Vaux-Cernay). Ceux-là prêchent un Dieu matériel;

ceux-ci pensent que Jésus-Christ n'est pas mort en

effet, et qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre

part, ces novateurs disent prêcher pour tous, et

plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la

béatitude éternelle (Ebrard). Ils prétendent

simplifier la loi, et prescrivent cent génuflexions

par jour (Heribert). La chose dans laquelle ils

semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de

l'Ancien Testament. «Ce Dieu qui promet et ne tient

pas, disent-ils, c'est un jongleur. Moïse et Josué

étaient des routiers à son service.»

«D'abord il faut savoir que les hérétiques

reconnaissaient deux créateurs, l'un, des choses

invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu; l'autre,

du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant.

Ils attribuaient au premier le Nouveau Testament,

et au second l'Ancien, qu'ils rejetaient

absolument, hors quelques passages transportés de

l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour

ce dernier leur faisait admettre.

«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament

était un menteur, parce qu'il est dit dans la

Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de

l'arbre de la science du bien et du mal, vous

mourrez de mort;» et pourtant, disaient-ils, après

en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils le

traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en

cendres ceux de Sodome et de Gomorrhe, et détruit

le monde par les eaux du déluge, pour avoir

enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils

croyaient damnés tous les pères de l'Ancien

Testament, et mettaient saint Jean-Baptiste au

nombre des grands démons. Ils disaient même entre

eux que ce Christ qui naquit dans la Bethléem

terrestre et visible et fut crucifié à Jérusalem,

n'était qu'un faux Christ; que Marie Madeleine

avait été sa concubine, et que c'était là cette

femme surprise en adultère dont il est parlé dans

l'Évangile. Pour le Christ, disaient-ils, jamais il

ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps réel,

et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au

corps de saint Paul.

«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un

créateur, mais qu'il eut deux fils, le Christ et le

Diable. Ceux-ci disaient que toutes les créatures

avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est

parlé dans l'Apocalypse les avaient toutes

corrompues.

«Tous ces infidèles, membres de l'Antechrist,

premiers-nés de Satan, semence de péché, enfants de

crime, à la langue hypocrite, séduisant par des

mensonges le coeur des simples, avaient infecté

du venin de leur perfidie toute la province de

Narbonne. Ils disaient que l'Église romaine n'était

guère qu'une caverne de voleurs, et cette

prostituée dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient

les sacrements de l'Église à ce point qu'ils

enseignaient publiquement que l'onde du sacré

baptême ne diffère point de l'eau des fleuves, et

que l'hostie du très-saint corps du Christ n'est

rien de plus que le pain laïque; insinuant aux

oreilles des simples ce blasphème horrible, que le

corps du Christ, fût-il aussi grand que les Alpes,

il serait depuis longtemps consommé et réduit à

rien par tous ceux qui en ont mangé. La

confirmation, la confession, étaient choses vaines

et frivoles; le saint mariage une prostitution, et

nul ne pouvait être sauvé dans cet état, en

engendrant fils et filles. Niant aussi la

résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais

quelles fables inouïes, disant que nos âmes sont

ces esprits angéliques qui, précipités du ciel pour

leur présomptueuse apostasie, laissèrent dans l'air

leur corps glorieux, et que ces âmes, après avoir

passé successivement sur la terre par sept corps

quelconques, retournent, l'expiation ainsi

terminée, reprendre leurs premiers corps.

«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces

hérétiques s'appelaient _Parfaits_ ou _Bons

hommes_; les autres s'appelaient les _Croyants_.

Les Parfaits portaient un habillement noir,

feignaient de garder la chasteté, repoussaient avec

horreur l'usage des viandes, des oeufs, du

fromage; ils voulaient passer pour ne jamais

mentir, tandis qu'ils débitaient sur Dieu

principalement, un mensonge perpétuel; ils disaient

encore que pour aucune raison on ne devait jurer.

On appelait Croyants ceux qui, vivant dans le

siècle, et sans chercher à imiter la vie des

Parfaits, espéraient pourtant être sauvés dans la

foi de ceux-ci; ils étaient divisés par le genre de

vie, mais unis dans la loi et l'infidélité. Les

Croyants étaient livrés à l'usure, au brigandage,

aux homicides et aux plaisirs de la chair, aux

parjures et à tous les vices. En effet, ils

péchaient avec toute sécurité et toute licence,

parce qu'ils croyaient que sans restitution du bien

mal acquis, sans confession ni pénitence, ils

pouvaient se sauver, pourvu qu'à l'article de la

mort ils pussent dire un _Pater_, et recevoir de

leurs maîtres l'imposition des mains. Les

hérétiques prenaient parmi les Parfaits des

magistrats qu'ils appelaient diacres et évêques;

les Croyants pensaient ne pouvoir se sauver s'ils

ne recevaient d'eux en mourant l'imposition des

mains. S'ils imposaient les mains à un mourant,

quelque criminel qu'il fût, pourvu qu'il pût dire

un _Pater_ ils le croyaient sauvé, et, selon leur

expression, consolé; sans faire aucune satisfaction

et sans autre remède, il devait s'envoler tout

droit au ciel.

«..... Certains hérétiques disaient que nul ne

pouvait pécher depuis le nombril et plus bas. Ils

traitent d'idolâtrie les images qui sont dans les

églises, et appelaient les cloches, les trompettes

du démon. Ils disaient encore que ce n'était pas un

plus grand péché de dormir avec sa mère ou sa

soeur qu'avec tout autre. Une de leurs plus

grandes folies, c'était de croire que si quelqu'un

des Parfaits péchait mortellement, en mangeant, par

exemple, tant soit peu de viande, ou de fromage, ou

d'oeufs, ou de toute autre chose défendue, tous

ceux qu'il avait consolés perdaient l'Esprit-Saint,

et il fallait les consoler; et ceux même qui

étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait

tomber du ciel.»

«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés

Vaudois, du nom d'un certain Valdus, de Lyon.

Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins mauvais

que les autres; car ils s'accordaient avec nous en

beaucoup de choses, et ne différaient que sur

quelques-unes. Pour ne rien dire de la plus grande

partie de leurs infidélités, leur erreur consistait

principalement en quatre points; en ce qu'ils

portaient des sandales à la manière des Apôtres;

qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune

façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que

le premier venu d'entre eux pouvait au besoin,

pourvu qu'il portât des sandales, et sans avoir

reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer

le corps de Jésus-Christ.

«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des

hérétiques.--Lorsque quelqu'un se rend aux

hérétiques, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si

tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à

toute la foi que tient l'Église de Rome. Il répond:

J'y renonce.--Reçois donc des Bons hommes le

Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois

dans la bouche. Il lui dit encore:--Renonces-tu à

cette croix que le prêtre t'a faite, au baptême,

sur la poitrine, les épaules et la tête, avec

l'huile et le chrême?--J'y renonce.--Crois-tu que

cette eau opère ton salut?--Je ne le crois

pas.--Renonces-tu à ce voile qu'à ton baptême le

prêtre t'a mis sur la tête?--J'y renonce.--C'est

ainsi qu'il reçoit le baptême des hérétiques et

renie celui de l'Église. Alors tous lui imposent

les mains sur la tête, et lui donnent un baiser, le

revêtent d'un vêtement noir, et dès lors il est

comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. I,

ap. Scr. fr. XIX. 5, 7. Extrait d'un ancien

registre de l'Inquisition de Carcassonne. (Preuves

de l'Histoire du Languedoc, III, 371.)

Voy. Gieseler. II, P. 2, p. 495.--Sandii nucleus

hist. eccles., VI; 404: «Veniens papa Nicetas

nomine a Constantinopoli...»

Histoire de France 1180-1304 (Volume 3/19) · 第 11 / 40 题