corps à corps en traversant le détroit. Mais pour passer la mer avec
sécurité il aurait fallu apaiser le continent, et il prit Gênes! Alors
le continent éclata, et la guerre de maritime devint continentale, ce
qui n'était pas à regretter, car on lui fournit ainsi l'occasion de
battre l'Angleterre dans la personne de ses alliés, et de résoudre la
question sur terre au lieu de la résoudre sur mer. Après avoir écrasé
l'Autriche à Ulm et à Austerlitz, il renvoya chez elle la Russie
battue et confuse, et couvrit de ridicule la Prusse accourue pour lui
faire la loi. C'était le cas de revenir à la raison, et de se
replacer dans la paix de Lunéville et d'Amiens consolidée et agrandie.
En ne faisant subir à l'Autriche que les pertes inévitables, en la
dédommageant même au besoin; en consolant la Prusse de l'embarras de
sa position par des égards, par des dons qui ne la couvrissent pas de
honte, en ne demandant rien à la Russie que de se tenir hors d'une
querelle qui lui était étrangère, Napoléon aurait isolé l'Angleterre,
l'aurait contrainte de traiter aux conditions qu'il voulait, et il
serait rentré dans la politique consulaire avec son titre impérial
universellement reconnu, avec quelques acquisitions de plus, inutiles
sans doute, mais brillantes. Malheureusement au lieu de faire de ses
triomphes d'Ulm et d'Austerlitz ce qu'ils étaient, ce qu'ils devaient
être, le moyen de vaincre l'Angleterre par terre, il y chercha
l'occasion de la monarchie universelle. Ce fut la seconde de ses
grandes fautes et celle qui définitivement devait l'engager dans la
voie de la politique follement conquérante. Alors on le vit coup sur
coup prendre Naples pour son frère Joseph, la Lombardie pour son fils
adoptif Eugène, la Hollande pour son frère Louis, destinés tous les
trois à devenir rois vassaux du grand empire d'Occident, briser
l'Allemagne qu'il avait reconstituée et qui était l'un de ses plus
glorieux ouvrages, créer une Allemagne française sous le titre de
Confédération du Rhin, une Allemagne dont la Prusse et l'Autriche
étaient exclues, mettre la couronne des Césars sur sa tête, humilier
la Prusse par le don du Hanovre! et cependant, il était si puissant à
cette époque, qu'il n'avait pas encore rendu la paix impossible par
ces excès, tant on la désirait avec lui pour ainsi dire à tout prix.
La Russie lui avait envoyé M. d'Oubril, l'Angleterre lord Lauderdale,
et elles ne demandaient d'autre satisfaction, après tant d'entreprises
exorbitantes, que la Sicile pour la maison de Bourbon, la Sardaigne
pour la maison de Savoie. Napoléon voulant traiter séparément avec
l'une et avec l'autre, pour les mieux plier à ses volontés, manqua la
paix avec toutes deux, la paix qui eût été la consécration de tout ce
qu'il avait osé, refusa une simple explication à la Prusse, au sujet
de la restitution du Hanovre à Georges III, et se retrouva rejeté dès
lors dans la guerre universelle. Mais il avait les premiers soldats du
monde, et il était le premier capitaine des temps modernes, peut-être
même de tous les temps. On le vit en quelques mois anéantir l'armée
prussienne à Iéna, et achever la destruction de l'armée russe à
Friedland. À partir de ce jour, l'envie n'avait plus une seule piqûre
à faire à son orgueil: elle ne pouvait plus lui opposer ni l'armée du
grand Frédéric, évanouie en une journée, ni les distances qui devaient
rendre la Russie invincible. C'était le cas, bien plus encore qu'après
Austerlitz, de rentrer dans la vraie politique, de se servir de sa
puissance sur le continent pour priver à jamais l'Angleterre d'alliés,
en gratifiant par exemple l'Autriche des provinces danubiennes, en
faisant de ce don à l'Autriche la seule punition de la Russie, en
relevant la Prusse abattue, en lui rendant tout ce qu'elle avait perdu
par son imprudence, en la comblant ainsi de surprise, de joie, de
reconnaissance; et certes avec l'Autriche consolée, avec la Prusse à
jamais rattachée à la France, avec la Russie deux fois punie de son
intervention imprudente, l'Angleterre isolée pour toujours eût rendu
les armes, et l'Empire gigantesque déjà imaginé par Napoléon eût été
consacré. Mais la cause qui l'avait fait sortir de la politique
modérée de 1803, qui l'avait empêché d'y rentrer après Austerlitz,
subsistait, et enivré d'orgueil, cherchant à systématiser ses fautes
pour les excuser à ses propres yeux, supprimant de sa pensée, comme
s'ils n'existaient pas, la plupart des États de l'Europe, il ne voulut
plus voir que deux grands Empires, celui d'Occident et celui d'Orient,
s'appuyant l'un sur l'autre, et, forts de cet appui, se permettant
tous les excès de pouvoir sur le monde esclave. Ce fut la troisième
des grandes fautes de Napoléon, car cette alliance russe, unique
fondement désormais de sa politique, ne pouvait être qu'un mensonge ou
un attentat contre l'Europe, un mensonge s'il voulait tout se
permettre de son côté sans rien permettre à la Russie, un attentat
contre l'Europe s'il ouvrait à son alliée la route de Constantinople.
Hélas! emporté par le torrent de la conquête, il allait si vite, et
réfléchissait si peu, qu'il ne s'était pas dit jusqu'où il laisserait
la Russie s'avancer sur la route de Constantinople, et ce qu'il ferait
de ce grand-duché de Varsovie, qui n'était rien s'il n'était la
Pologne! Ce qu'il s'était dit, c'est qu'avec la complaisance de la
Russie il résoudrait la question d'Espagne, et c'était désormais sa
pensée dominante. L'Espagne restée aux Bourbons manquait seule à son
vaste Empire, et il était pressé d'en faire l'un des royaumes vassaux
de l'Occident. L'Espagne soumise, honteuse de son état, lui demandant
une politique, un gouvernement, une épouse, eût peut-être été amenée à
lui demander un roi, à condition qu'il sût attendre. Mais il était
devenu incapable de patience comme de modération, et il avait imaginé
de faire fuir les Bourbons d'Aranjuez, pour les arrêter à Cadix. Le
peuple espagnol s'étant opposé à leur fuite, il les avait attirés à
Bayonne, avait précipité le père et le fils l'un sur l'autre, s'était
autorisé de leurs divisions pour déclarer l'un incapable, l'autre
indigne, et avait terminé cette sombre comédie par une usurpation qui
révolta l'Europe, souleva l'Espagne, et fit de celle-ci une immense
Vendée, au sein de laquelle un peuple neuf comme les Espagnols, un
peuple opiniâtre comme les Anglais, nous suscitèrent une guerre sans
fin! Cette faute fut la quatrième du règne impérial, et la plus grande
assurément après celle d'être sorti de la politique modérée de 1803,
car elle entraîna la ruine de l'armée française, seul appui de la
dynastie des Bonaparte, depuis que Napoléon avait fait de son règne le
règne de la force.
Baylen, nom funeste, Baylen fut la première punition de l'attentat de
Bayonne. À l'aspect de paysans révoltés tenant tête à nos soldats et
les forçant à capituler, on vit l'Europe abattue reprendre courage, et
l'Autriche impatiente donner en 1809 le signal de la révolte générale.
Napoléon privé de ses meilleurs soldats employés en Espagne, courut
sur l'Autriche avec des conscrits, accomplit des prodiges à
Ratisbonne, s'exposa à un grand danger à Essling par excès de
précipitation, opéra de nouveaux prodiges à Wagram, et fit tomber
ainsi cette première révolte européenne dont l'Autriche avait
prématurément donné le signal.
Pourtant la terre avait tremblé sous les pieds de Napoléon, et
quelques lumières avaient pénétré dans sa tête enivrée. Il avait senti
le besoin d'apaiser l'Europe, et avait formé le projet d'évacuer
l'Allemagne, d'appliquer le blocus continental avec persévérance, de
terminer la guerre d'Espagne en s'occupant exclusivement de cette
guerre, de réduire par ce double moyen l'Angleterre à la paix, de se
reposer alors, de laisser reposer le monde, et de se marier pour
donner un héritier à la monarchie universelle.
Avec ces vues pacifiques, Napoléon, en quinze mois, avait réuni à
l'Empire, la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck, Oldenbourg, la
Toscane, Rome, avait fait enlever le Pape, défendu aux commerçants du
continent de communiquer avec les Anglais, tout en accordant aux
commerçants français la faculté d'aller à Londres et d'en revenir au
moyen des licences, épousé enfin une archiduchesse autrichienne, sans
daigner se dégager avec la soeur d'Alexandre, parce qu'on la lui avait
fait attendre, et terminé ainsi ce mensonge de l'alliance russe, qui
avait valu à la Russie la Finlande, la Bessarabie, et à nous la
faculté de nous perdre en Espagne!
Néanmoins le continent, quoique plein de haine, se soumettait sous
l'impression de la bataille de Wagram. La Russie seule avait présenté
quelques observations sur le territoire d'Oldenbourg enlevé à un
prince de sa famille, sur la manière d'entendre le blocus
continental, sur le grand-duché de Varsovie successivement augmenté
jusqu'à devenir bientôt une Pologne. Là-dessus Napoléon trouvant trop
longue la guerre d'Espagne, trop long le blocus continental, voulut
s'enfoncer en Russie, s'imaginant que lorsqu'il aurait puni à cette
distance une puissance qui avait osé élever la voix, il aurait terminé
la terrible lutte entreprise avec le monde civilisé. Ce fut la
cinquième de ses grandes fautes, et nous ne saurions dire à quel degré
elle est plus ou moins grande que les précédentes, car on est
embarrassé de prononcer entre elles, et de décider quelle est la plus
grave, d'avoir rompu hors de propos la paix d'Amiens, d'avoir rêvé la
monarchie universelle après Austerlitz, d'avoir après Friedland fondé
sa politique sur l'alliance inexpliquée de la Russie, de s'être engagé
en Espagne, ou d'être allé se précipiter sur la route de Moscou. Quoi
qu'il en soit, il se fit suivre de six cent mille soldats, et
entreprit cette fois de lutter contre les hommes et contre la nature.
Mais la nature se défend mieux que les hommes, et elle résista en
opposant tour à tour au vainqueur des Alpes la distance, les chaleurs,
le froid, la disette. Et pourtant elle-même aurait pu être vaincue
avec le temps! Mais du temps, Napoléon n'en avait pas. Le monde
sourdement conjuré ne lui en laissait point, et il fallait qu'il fût
vainqueur en une campagne. Il succomba alors dans une catastrophe qui
sera la plus tragique des siècles.
La France désolée lui donna généreusement de quoi refaire sa grandeur
et la nôtre, et il était près de la refaire après Lutzen et Bautzen,
au delà même de ce qui était désirable, lorsque le fol espoir de la
refaire tout entière et d'un seul coup lui fit commettre la sixième de
ses grandes fautes, et la dernière parce qu'elle consomma sa ruine,
celle de refuser les conditions de Prague, et d'étendre le rayon de
ses opérations de Dresde à Berlin, tandis qu'en concentrant ses forces
derrière l'Elbe il aurait pu se rendre inexpugnable. Contraint
d'abandonner l'Allemagne, il reçut une dernière offre, celle de la
frontière du Rhin, à quoi il eut le tort de faire une réponse ambiguë,
par crainte de se montrer trop pressé de traiter, et tandis qu'il
perdait un mois à s'expliquer, l'Europe usant de ce mois pour
s'éclairer sur la situation de la France, retira son offre, et passa
le Rhin. Napoléon alors employant à résister à des conditions
humiliantes les talents, le caractère qu'il avait employés à se
perdre, finit en grand homme un règne commencé en grand homme, mais
vicié à son milieu par une ambition à la façon des conquérants d'Asie,
règne étrange duquel on peut dire qu'il n'y a rien de plus parfait que
le début, de plus extravagant que le milieu, de plus héroïque que la
fin.
Ainsi cet homme grand et fatal, après avoir atteint la perfection
pendant le Consulat, sort de la politique forte et modérée de 1803 à
la première blessure faite à son orgueil, veut se jeter sur
l'Angleterre, en est détourné par le continent qu'il a lui-même
provoqué, le châtie cruellement, pourrait alors par un effort de
générosité et de sagesse rentrer dans la vraie politique, une première
fois à Austerlitz, une seconde fois à Friedland, mais tout-puissant
sur le monde, profondément faible sur lui-même, il se lance dans le
champ des chimères, rêve un vaste empire d'Occident qui doit embrasser
l'Europe civilisée depuis la Pologne jusqu'à l'Espagne, pour s'aider à
réaliser son rêve, flatte le rêve russe, reçoit cependant à Essling, à
Wagram, un premier avertissement de l'Europe exaspérée, songe à en
profiter, pourrait, avec de la modération, de la patience, consolider
peut-être son chimérique empire, mais, incapable de patience autant
que de modération, veut précipiter ce résultat, court en Russie, ne
précipite que sa propre fin; pourrait, après Lutzen et Bautzen, sauver
de sa grandeur plus qu'il n'est désirable d'en sauver, et pour n'avoir
pas accepté à Prague cette transaction avec la fortune, tombe pour ne
plus se relever! Tel est le règne en quelques mots.
Si, pour trouver le vrai sens de ce spectacle extraordinaire, nous
reculons d'un pas en arrière, comme on fait devant un objet trop grand
pour être jugé de près, si nous remontons à la Révolution française
elle-même, alors tout s'explique, et nous voyons que c'est une des
phases de cette immense révolution, phase tragique et prodigieuse
comme les autres, et nous le reconnaissons à ce caractère essentiel du
règne impérial: l'intempérance. De 1789 à 1800, nous assistons au
premier emportement de la Révolution française; de 1800 à 1814, nous
assistons à sa réaction sur elle-même, réaction dont l'Empire est la
souveraine expression, et dans l'un comme dans l'autre le délire des
passions est le trait essentiel. La Révolution française se lance
dans le champ des réformes sociales avec le coeur plein de sentiments
généreux, avec l'esprit plein d'idées grandes et fécondes, elle
rencontre des obstacles, s'en étonne, s'en irrite, comme si le char de
l'humanité en roulant sur cette terre ne devait pas y trouver de
frottement, s'emporte, devient ivre et furieuse, verse en abondance le
sang humain sur l'échafaud, révolte le monde, est elle-même révoltée
de ses propres excès, et de ce sentiment naît un homme, grand comme
elle, comme elle voulant le bien, le voulant ardemment,
précipitamment, par tous les moyens, et le bien alors c'est de la
faire reculer elle-même, de lui infliger démentis sur démentis, leçons
sur leçons. Ah! quand il ne faut que donner des leçons à la Révolution
française, Napoléon les lui donne admirables! Il condamne le régicide,
la guerre civile, le schisme, la captivité du Pape, la république
universelle, la fureur de la guerre, et rappelle les émigrés, remet le
Pape à Rome, conclut le Concordat, accorde à l'Europe la paix de
Lunéville et d'Amiens. Mais le monde n'est qu'obstacles, dans quelque
sens qu'on marche, en avant ou en arrière. Au premier tort de ses
adversaires, digne fils de sa mère, intempérant comme elle,
n'admettant ni une résistance ni un délai, le sage Consul s'emporte,
commet le régicide à Vincennes, rouvre le schisme, détient le Pape à
Fontainebleau, retombe dans la guerre, cette fois générale et
continue, à la république universelle substitue la monarchie
universelle, et, phénomène de passion inouï, de même que la Révolution
dont il n'est que le continuateur, le représentant, ou le fils, comme
on voudra l'appeler, laisse après lui d'immenses calamités, de grands
principes et une gloire éblouissante. Les calamités et la gloire sont
pour la France, les principes pour le monde entier!
Si, après l'étonnement, l'admiration, l'effroi, qu'on éprouve devant
ce spectacle, on veut en tirer une leçon profonde, une leçon à ne
jamais oublier, il faut se dire, que, fût-on la plus belle, la plus
généreuse des révolutions, fût-on le plus grand des hommes, se
contenir est le premier devoir. Leçon banale, dira-t-on! oui, banale
dans son énoncé, mais toujours neuve, à voir comment en profitent les
générations en se succédant; leçon qu'il faut répéter sans cesse, et
qui est, à elle seule, le résumé de la sagesse privée ou publique. En
effet, l'élan ne manque jamais ni aux individus ni aux nations,
surtout aux grandes nations et aux grands individus. Ce qui leur
manque, c'est la retenue, la raison, le gouvernement d'eux-mêmes. Pour
les hommes, privés ou publics, ordinaires ou extraordinaires, pour les
nations, pour les révolutions surtout, qui ne sont le plus souvent
qu'un élan irréfléchi vers le bien, se contenir est le secret pour
être honnête, pour être habile, pour être heureux, pour réussir en un
mot. Si on ne sait se contenir, c'est-à-dire se gouverner, on perd la
cause que dans l'excès de son amour on a voulu faire triompher par la
violence ou la précipitation! Ayons toujours trois exemples mémorables
sous les yeux: la Convention a perdu la liberté, Napoléon la grandeur
française, la maison de Bourbon la légitimité, c'est-à-dire ce qu'ils
étaient spécialement chargés de faire triompher! Mais nous disons trop
quand nous disons perdu, car les nobles choses ne sont jamais perdues
en ce monde, elles ne sont que compromises.
Après avoir jugé le règne de Napoléon, il resterait à juger l'homme
lui-même, comme militaire, politique, administrateur, législateur,
penseur, écrivain, et à lui assigner sa place dans cette glorieuse
famille où l'on compte Alexandre, Annibal, César, Charlemagne,
Frédéric le Grand. Mais pour que le jugement fût complet, il faudrait
que la carrière de l'homme fût terminée. Or elle ne l'est pas à l'île
d'Elbe. La Providence réservait encore à Napoléon deux épreuves: elle
devait le remettre en présence des puissances de l'Europe occupées à
se partager nos dépouilles, et troublées dans ce partage par son
retour de l'île d'Elbe; elle devait surtout le placer un moment en
présence de la liberté renaissante. C'est le spectacle donné en 1815,
pendant la période dite des _Cent Jours_, spectacle triste et
tragique, qui nous reste à retracer. Après quoi nous pourrons juger
l'homme tout entier, et après avoir jugé l'homme impartialement, notre
tâche sera finie, et nous laisserons la postérité juger notre jugement
lui-même, si elle daigne s'en occuper pour le réviser ou le confirmer.
FIN DU LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME ET DU TOME DIX-SEPTIÈME.
NOTE SUR LE MARIAGE DU PRINCE JÉRÔME BONAPARTE
(VOIR TOME VIII, PAGE 28.)
M. Jérôme-Napoléon Bonaparte, citoyen français, résidant aux
États-Unis, à Baltimore, a fait aux éditeurs, à la date du 7 mai 1859,
sommation d'insérer dans ce nouveau volume la note suivante, qu'ils
croient de leur devoir d'insérer, n'étant pas juges d'une question
d'état que les tribunaux seuls peuvent décider.
«C'est le 24 décembre 1803 que M. Jérôme Bonaparte, alors simple
officier de marine au service de la République française, épousa
mademoiselle Élisabeth Paterson, fille d'un honorable citoyen des
États-Unis; ce mariage fut célébré à Baltimore par l'évêque de
Baltimore, suivant le rite de la sainte Église catholique, et
l'acte de célébration fut inscrit le même jour sur le registre
des mariages de la cathédrale de la ville de Baltimore.
»M. Jérôme Bonaparte, alors âgé de dix-neuf ans, avait dépassé
l'âge requis par la loi française pour contracter un mariage
valable. (Art. 144 du Code civil.)
»Ce mariage n'était entaché d'aucune des nullités absolues
prononcées par l'article 184 du même Code.
»Le père de M. Jérôme Bonaparte était décédé; sa mère, Mme
Lætitia Bonaparte, survivait seule, son consentement n'était
exigé pour la validité du mariage ni par la loi américaine ni par
le droit canonique. Suivant la loi française, la nullité
résultant du défaut de consentement paternel ou maternel n'était
point absolue; cette nullité n'ayant point été demandée dans
l'année où le mariage a été connu de la dame sa mère. (Art.183 du
Code civil.)
»Mme Lætitia n'a jamais demandé judiciairement que le mariage de
son fils Jérôme fût déclaré nul; au contraire, dans sa
correspondance ultérieure, Mme Lætitia appelait son cher fils M.
Jérôme-Napoléon Bonaparte, issu de ce mariage, et notamment, dans
une lettre du 10 novembre 1829, elle le félicite de son mariage,
et signe en ces termes: _Votre bien affectionnée mère_.
»Les princes Joseph et Louis Bonaparte l'ont de même toujours et
par écrit qualifié du titre de leur neveu.
»En 1803, Napoléon Bonaparte partageait la dignité de Consul de
la République avec deux autres citoyens français; il n'était
investi d'aucun des droits qui sont attribués aux chefs des
maisons souveraines à l'égard des membres de leur famille qui ne
peuvent se marier sans leur consentement. Le Premier Consul
n'avait aucune autorité légale pour reconnaître ou _refuser de
reconnaître_ la validité du mariage de son frère.
»En 1805, le 24 mai, l'empereur Napoléon écrivait au pape Pie
VII: «_Je désirerais une bulle de Votre Sainteté qui annulât ce
mariage. Que Votre Sainteté veuille bien faire cela sans bruit;
ce ne sera que lorsque je saurai qu'elle veut le faire que je
ferai faire la cassation civile._»
»Le Saint Père répondit à l'Empereur par un bref fort développé
sous la date du 27 juin 1805; on y lit: «Pour garder un secret
impénétrable, nous nous sommes fait un honneur de satisfaire avec
la plus grande exactitude aux sollicitations de Votre Majesté;
c'est pourquoi nous avons évoqué entièrement à nous-même l'examen
touchant le jugement sur le mariage en question. ......_Il nous
peine de ne trouver aucune raison qui puisse nous autoriser à
porter notre jugement pour la nullité de ce mariage_...... Si
nous usurpions une autorité que nous n'avons pas, nous nous
rendrions coupable d'un _abus le plus abominable_ de notre
ministère sacré devant le tribunal de Dieu et devant l'Église
entière. Votre Majesté même, dans sa justice, n'aimerait pas que
nous prononçassions _un jugement contraire au témoignage de notre
conscience_ et aux principes invariables de l'Église.»
»Il importait peu, quant à la validité du mariage contracté en
1803 par le citoyen Jérôme Bonaparte, que ce mariage fût plus
tard contraire au plus haut point aux desseins politiques de
l'empereur des Français.»
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME DIX-SEPTIÈME.
LIVRE CINQUANTE ET UNIÈME.
L'INVASION.