Pourtant, si ces résolutions prises sous une sage inspiration eussent

été sérieusement exécutées, il est possible que l'ordre de choses

exorbitant que Napoléon prétendait établir, eût acquis de la

consistance, peut-être même de la durée, du moins en tout ce qui ne

contrariait pas invinciblement les sentiments et les intérêts des

peuples. S'il eût réellement évacué l'Allemagne, employé en Espagne

des moyens proportionnés à la difficulté de l'oeuvre, et persévéré

sans violence dans le blocus continental, il aurait probablement

obtenu la paix maritime, ce qui eût fait cesser les principales

souffrances des populations européennes, supprimé une grave cause de

collision avec les États soumis au blocus continental, et enfin s'il

eût couronné le tout d'un mariage qui eût été une véritable alliance,

il aurait vraisemblablement consolidé un état de choses excessif, et

l'eût perpétué dans ce qu'il n'avait pas d'absolument impossible. Mais

le caractère, les habitudes prises conduisirent bientôt Napoléon à des

résultats diamétralement contraires à ses velléités passagèrement

pacifiques. Ainsi, en évacuant quelques parties de l'Allemagne, il

accumula ses troupes de Brême à Hambourg, de Hambourg à Dantzig, sous

le prétexte du blocus continental. Il fit mieux: pour plus de

simplicité, il réunit à l'Empire la Hollande, Brême, Hambourg, Lubeck,

et le duché d'Oldenbourg qui appartenait à la famille impériale russe.

En même temps il réunit la Toscane et Rome à l'Empire. Le Pape lui

avait résisté, il le fit enlever, conduire à Savone, puis à

Fontainebleau, où il le détint respectueusement. Il fit exécuter

depuis Séville jusqu'à Dantzig des saisies de marchandises, qui sans

ajouter beaucoup à l'efficacité du blocus continental, ajoutèrent

cruellement à l'irritation des peuples contre ce système. Tandis qu'il

était si rigoureux dans l'exécution du blocus, surtout à l'égard de

ceux que le blocus n'intéressait point, il y commettait lui-même les

plus étranges infractions en permettant au commerce français de

trafiquer avec l'Angleterre au moyen des licences, ce qui donnait au

système un aspect intolérable, car la France semblait ne pas vouloir

endurer les peines d'un régime imaginé pour elle seule. Quant à

l'Espagne, dont il importait tant de terminer la guerre, Napoléon,

s'abusant sur la difficulté, eut le tort ou de n'y pas envoyer des

forces plus considérables, ou de n'y pas aller lui-même, car sa

présence eût au moins permis de faire concourir les forces existantes

à un résultat décisif. La guerre d'Espagne s'éternisa, aux dépens de

l'armée française qui s'y épuisait, à la plus grande gloire des

Anglais qui paraissaient seuls tenir le grand Empire en échec. Enfin,

le mariage de Napoléon, qui aurait pu être comme un signal de paix,

comme une espérance de repos pour l'Europe épuisée, au lieu de

procurer une solide alliance, fut au contraire une occasion de rompre

l'alliance russe, sur laquelle on avait fait reposer toute la

politique impériale depuis Tilsit. C'était une princesse russe que

Napoléon devait épouser, d'après ce qu'on s'était promis à Erfurt.

Mais Alexandre qui, en se jetant dans notre alliance, s'y était jeté

tout seul, car sa cour, sa nation, moins mobiles et moins rusées que

lui, ne voyaient pas que s'il était inconséquent, il gagnait à son

inconséquence la Finlande et la Bessarabie, Alexandre, pour disposer

de sa soeur, avait besoin de quelques ménagements envers sa mère, et

dès lors de quelques délais. Napoléon ne souffrant pas qu'on le fît

attendre, abandonna brusquement cette négociation à peine commencée,

et sans prendre la peine de se dégager, épousa une princesse

autrichienne. L'Autriche s'était hâtée de la lui offrir, moins pour

former des liens avec la France, que pour rompre les liens de la

France avec la Russie, et il l'avait acceptée, parce qu'on lui avait

fait attendre la princesse russe, parce que la princesse autrichienne

était de plus noble extraction, parce qu'elle lui procurait un mariage

comme les Bourbons en contractaient jadis. À partir de ce jour

l'alliance avec la Russie, alliance fausse, mensongère, mais

spécieuse, et par cela momentanément utile, était brisée. Napoléon

était seul dans le monde avec son orgueil et son armée, armée

admirable mais éparpillée de Cadix à Kowno.

Ainsi le résultat de ses vues pacifiques à la suite de Wagram était

celui-ci: Réunion à l'Empire de la Hollande, des villes anséatiques,

du duché d'Oldenbourg, de la Toscane, de Rome; captivité du Pape;

rigueurs intolérables et infractions inexplicables dans l'exécution du

blocus continental; prolongation indéfinie de la guerre d'Espagne;

rupture de l'alliance russe, sans avoir acquis l'alliance de la cour

d'Autriche, avec laquelle on avait contracté un mariage de vanité!

Telle était la situation de Napoléon en 1811, après douze années d'un

règne absolu, soit comme Premier Consul, soit comme Empereur. Il

fallait une solution. Se lassant de la chercher dans la Péninsule,

depuis que Masséna avait été arrêté devant les lignes de

Torrès-Védras, Napoléon s'occupa de la trouver ailleurs. L'Autriche,

la Prusse, profondément soumises en apparence, le coeur ulcéré mais la

tête basse, ne proféraient pas une parole qui ne fût une parole de

déférence, et faisaient entendre tout au plus une prière si elles

avaient quelque intérêt trop souffrant à défendre. La Russie, un peu

moins humble, osait seule discuter avec le maître du continent, mais

du ton le plus doux. On voyait qu'elle n'avait pas cessé de compter

sur son éloignement géographique, bien qu'à Friedland elle eût senti

qu'à la distance de la Seine au Niémen les coups de Napoléon étaient

encore bien rudes. Elle se plaignait modérément de ce qu'on avait

dépouillé son parent le duc d'Oldenbourg. Elle demandait que par une

convention secrète on la rassurât sur l'avenir réservé au grand-duché

de Varsovie, que Napoléon avait agrandi après Wagram, et qui n'était

rien, ou devait être la Pologne. Enfin, elle résistait à la nouvelle

forme donnée au blocus continental. Elle disait que chacun devait être

libre d'établir chez soi les lois commerciales qu'il jugeait les

meilleures; qu'elle avait promis de fermer les rivages russes au

commerce britannique, et qu'elle tenait parole; qu'il entrait sans

doute quelques bâtiments anglais sous le pavillon américain, mais

qu'ils étaient infiniment peu nombreux, et qu'elle ne pouvait

l'empêcher sans révolter ses peuples. Tout cela, on s'en souvient,

était dit avec une modération infinie, et appuyé de raisonnements

très-solides. Quant à l'outrage fait à la princesse russe, la Russie

se taisait, mais de manière à prouver qu'elle l'avait vivement senti.

Ces objections indignèrent Napoléon. Lui avoir résisté, même sans

bruit, même sans que le monde en sût rien, c'était à ses yeux avoir

donné le signal de la révolte. De ce que quelqu'un, quelque part,

opposait une objection à ses volontés arbitraires, il se tenait pour

bravé. À la colère de l'orgueil se joignit chez lui un calcul. Achever

la guerre d'Espagne en Espagne semblant difficile, et surtout long,

les effets du blocus continental se faisant attendre, l'expédition de

Boulogne étant depuis longtemps abandonnée, il crut qu'il fallait

aller tout terminer sur les bords de la Dwina et du Dniéper. Il se

figura que lorsque de Cadix à Moscou il n'y aurait plus une ombre de

résistance, et que la Russie serait réduite à l'état de la Prusse ou

de l'Autriche, il aurait résolu la question européenne, que

l'Angleterre à bout de constance se rendrait, que l'Empire français

s'étendant de Rome à Amsterdam, d'Amsterdam à Lubeck, serait fondé,

avec les royaumes d'Espagne, de Naples, d'Italie, de Westphalie, pour

royaumes vassaux! Ainsi colère d'orgueil, calcul de finir au Nord ce

qui ne finissait pas au Midi, telles furent les véritables et seules

causes de la guerre de Russie.

Cette funeste entreprise fut tentée avec des moyens formidables, et

commença à Dresde par un spectacle inouï de puissance d'un côté, de

dépendance de l'autre, donné par Napoléon et les souverains du

continent pendant un mois tout entier. Ceux-ci, plus ulcérés et plus

humbles que jamais, se présentèrent devant leur maître l'humilité sur

le front, la haine dans le coeur. Bien que Napoléon, loin d'avoir

perdu de ses facultés comme capitaine, possédât au contraire ce que la

plus grande expérience pouvait ajouter au plus grand génie, cependant

l'art de la guerre lui-même avait perdu quelque chose sous l'influence

de l'immensité et de la précipitation des entreprises. Dans tous les

arts en effet, il arrive souvent qu'on fait mal en faisant trop. Les

conceptions étaient plus vastes sans doute, l'exécution était moins

parfaite. Dans la guerre de Russie notamment, le luxe introduit parmi

nos généraux, les précautions imaginées contre un climat inconnu et

redouté, avaient chargé l'armée d'équipages, embarrassants même à de

faibles distances, accablants à des distances considérables. De plus

le désir de pousser au nombre, l'habitude de tout terminer par un

habile maniement des masses, avaient fait négliger la qualité des

troupes. Un seul corps était resté modèle, celui du maréchal Davout,

et deux cent mille hommes comme les siens eussent gagné la cause que

perdirent les six cent mille transportés au delà du Niémen. Mais,

singulier exemple des progrès de la bassesse sous le despotisme! on en

voulait presque au maréchal Davout d'être demeuré si sévère, si

correct dans la tenue de ses troupes, au milieu de la corruption

générale. Ainsi l'art, parvenu à sa perfection théorique dans les

conceptions de Napoléon, s'était quelque peu corrompu dans la

pratique. La campagne de 1812 présenta l'image d'une expédition à la

manière de Xerxès. Huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le

passage du Niémen, que deux cent mille hommes avaient déjà quitté les

drapeaux, et donnaient le spectacle déplorable et contagieux d'une

dissolution d'armée. Peut-être en s'arrêtant Napoléon aurait-il

resserré ses rangs, consolidé sa base d'opération, et réussi à porter

un coup mortel au colosse russe. Mais en présence de l'Europe

attentive, sourdement et profondément haineuse, désirant notre ruine,

il fallait un de ces prodiges sous lesquels Napoléon l'avait

accoutumée à fléchir, comme Austerlitz, Iéna, Friedland. Napoléon

courut après ce prodige jusqu'aux bords de la Moskowa, y trouva un

prodige en effet dans la journée du 7 septembre 1812, mais un prodige

de carnage, et rien de décisif, alla chercher du décisif jusqu'à

Moscou même, y trouva du merveilleux, puis un sacrifice patriotique

effroyable, l'incendie de Moscou, et resta ainsi tout un mois

hésitant, incertain à l'extrémité du monde civilisé. Jamais assurément

il ne montra plus de ténacité, d'esprit de combinaison, que dans les

vingt et quelques jours passés et perdus à Moscou. Mais la constance

épuisée de ses lieutenants manqua aux combinaisons par lesquelles il

voulait sortir de l'abîme où il s'était jeté. Il fallut revenir. Le

climat, la distance, agissant à la fois sur une armée accablée des

fardeaux qu'elle portait avec elle, et qui comptait dans ses rangs

trop d'étrangers, trop de jeunes gens, cette armée tomba en

dissolution au milieu de l'immensité glacée de la Russie. Au début de

la retraite Napoléon eut quelques jours de stupéfaction qui donnèrent

à son caractère une apparence de défaillance, mais ce furent quelques

jours perdus à contempler, à reconnaître son prodigieux changement de

fortune. À la Bérézina son caractère reparut tout entier, et il ne

faillit plus même à Waterloo. Ceux qui accusent ici le génie militaire

de Napoléon commettent une erreur de jugement. Ce n'est pas au génie

militaire de Napoléon qu'il faut s'en prendre, mais à cette volonté

délirante, impatiente de tous les obstacles, qui des hommes voulant

s'étendre à la nature, trouva dans la nature la résistance qu'elle ne

trouvait plus dans les hommes, et succomba sous les éléments

déchaînés. Ce n'est donc pas le militaire qui eut tort et fut puni par

le résultat, c'est le despote à la façon des despotes d'Asie. Avec

moins d'esprit qu'il n'en avait, et dans un autre siècle, Napoléon

aurait peut-être comme Xerxès fait fouetter la mer pour lui avoir

désobéi. Pourtant on vit bien quelque chose qui rappelait cette

extravagance, car pendant plusieurs mois ce fut un déchaînement inouï

de ses écrivains contre le climat de la Russie, seule cause,

affirmaient-ils, de tous nos malheurs. Ainsi la forme des choses

change, mais la folie humaine persiste!

Napoléon désertant son armée, disent ses détracteurs, la quittant sans

pitié, dira l'impartiale histoire, afin d'aller en préparer une autre,

traversa l'Allemagne en secret, l'Allemagne plus stupéfaite que lui,

et ayant besoin elle aussi de se reconnaître pour croire à son

changement de fortune. Il eut le temps d'échapper et de ressaisir à

Paris les rênes de l'Empire. La France consternée lui fournit avec un

empressement où il n'entrait aucune indulgence pour ses erreurs, de

quoi venger et relever nos armes. Il employa ces dernières ressources

avec un génie militaire éprouvé et agrandi par le malheur. L'Allemagne

soulevée avait tendu les mains à la Russie, et à l'union de l'Europe

contre nous il ne manquait que l'Autriche. De la conduite qu'on

tiendrait envers cette puissance allait dépendre le salut ou la ruine

de la France. L'Autriche prit tout à coup une attitude aussi honorable

qu'habile, à laquelle on n'avait pas même droit de s'attendre, et

qu'on dut uniquement au ministre négociateur du mariage de

Marie-Louise, lequel cherchait à ménager convenablement la transition

de l'alliance à la guerre. Entre les peuples de l'Europe voulant que

tous les opprimés s'unissent contre le commun oppresseur, et la France

invoquant les liens du sang, l'Autriche se posa hardiment et

franchement en arbitre. Elle demandait certes bien peu de chose, elle

demandait qu'on renonçât à cette Allemagne française qualifiée de

Confédération du Rhin, qu'on rendît à l'Allemagne ses ports

indispensables, Lubeck, Hambourg, Brême, qu'on lui rendît à elle-même

Trieste, qu'enfin on renonçât à cette fausse Pologne appelée

grand-duché de Varsovie. À ce prix elle nous laissait la Westphalie,

la Lombardie et Naples à titre de royaumes vassaux, la Hollande, le

Piémont, la Toscane, les États romains constitués en départements

français, et ne parlait pas de l'Espagne. Elle nous concédait donc

deux fois plus que nous ne devions désirer, et deux fois plus que le

fils de Napoléon n'aurait pu garder. Napoléon ne voulant pas croire

que l'Autriche osât sérieusement se constituer arbitre entre lui et

l'Europe, se flattant, depuis que la guerre s'était rapprochée du

Rhin, de la soutenir victorieusement, se hâta pendant qu'on négociait

de gagner deux batailles, celles de Lutzen et de Bautzen, où, sans

cavalerie et avec une infanterie composée d'enfants, il battit les

meilleures troupes de l'Europe; puis traitant l'Autriche en

subalterne, ne tenant aucun compte de ses avis, même de ses prières,

convaincu qu'il referait sa grandeur sans elle, malgré elle, il rompit

l'armistice de Dresde, et recommença cette funeste lutte avec l'Europe

entière, qu'il ouvrit par une des plus belles victoires de son règne,

celle de Dresde, lutte dont il serait peut-être sorti victorieux s'il

se fût borné à défendre la ligne de l'Elbe de Koenigstein à

Magdebourg. Mais dans la téméraire espérance de refaire d'un seul

coup et tout entière son ancienne grandeur, il voulut étendre sa

gauche jusqu'à Berlin, sa droite jusqu'aux environs de Breslau, afin

d'intercepter les secours qu'on aurait pu envoyer de Prague à Berlin,

et tandis que de sa personne il restait victorieux sur l'Elbe, il fut

vaincu dans la personne de ses lieutenants, tant sur la route de

Breslau que sur celle de Berlin, fut alors obligé de se concentrer, se

concentra trop tard, perdit la ligne de l'Elbe, essaya de la

reconquérir à Leipzig, et là, dans la plus grande action guerrière des

siècles, lutta trois jours consécutifs sans perdre son champ de

bataille. Mais réduit à battre en retraite, il fut atteint par un

accident funeste, l'explosion du pont de Leipzig, accident fortuit en

apparence, en réalité inévitable, car il résultait des proportions

exorbitantes que Napoléon avait données à toutes choses. Il y perdit

une partie de son armée, et ce déplorable accident lui valut, de la

Saale au Rhin, une seconde retraite, moins longue mais presque aussi

triste que celle de Russie. Le typhus acheva sur le Rhin cette armée

que la France lui avait fournie pour réparer le désastre de 1812.

Une fois sur le Rhin, l'Autriche persistant dans sa prudence, fit

offrir à Napoléon la paix aux conditions du traité de Lunéville,

c'est-à-dire la France avec ses frontières naturelles. Il ne la refusa

point, mais il exprima son acceptation avec une ambiguïté de langage

qui tenait à la fois à l'orgueil et à la crainte de s'affaiblir par

trop d'empressement à traiter: nouvelle faute qui, cette fois, était

la suite presque inévitable des fautes antérieures. Mais l'Europe,

qui avait tremblé à l'idée d'envahir la France, apprit bientôt en

approchant combien Napoléon s'était aliéné les esprits; elle profita

dès lors de l'ambiguïté de l'acceptation pour retirer ses offres, et

marcha droit sur Paris. Napoléon, qui croyait avoir le temps de réunir

des forces suffisantes, et se regardait comme invincible en deçà du

Rhin, n'eut que les tristes restes de Leipzig pour tenir tête à

l'Europe, c'est-à-dire 60 à 70 mille hommes, les uns épuisés, les

autres enfants, contre 300 mille soldats aguerris. En ce moment on lui

proposa encore la paix, mais avec la France de 1790. Ayant pour la

première fois raison contre ses conseillers, au lieu du fol orgueil

d'un conquérant asiatique déployant le noble orgueil du citoyen,

comprenant que la France de 1790 serait mieux placée dans les mains

des Bourbons que dans les siennes, il refusa les conditions de

Châtillon, et n'ayant que des débris lutta jusqu'au dernier jour avec

une énergie indomptable.

L'histoire, on peut le dire, ne présente pas deux fois le spectacle

extraordinaire qu'il offrit pendant ces deux mois de février et mars

1814. En effet ses lieutenants assaillis par toutes les frontières se

retirent en désordre, et arrivent à Châlons consternés. Il accourt,

seul, sans autre renfort que lui-même, les rassure, les ranime, rend

la confiance à ses soldats démoralisés, se précipite au-devant de

l'invasion à Brienne, à la Rothière, s'y bat dans la proportion d'un

contre quatre, et même contre cinq, étonne l'ennemi par la violence de

ses coups, parvient ainsi à l'arrêter, profite alors de quelques jours

de répit, conquis à la pointe de l'épée, pour munir de forces

indispensables la Marne, l'Aube, la Seine, l'Yonne, conserve au

centre une force suffisante pour courir au point le plus menacé, et

là, comme le tigre à l'affût, attend une chance qu'il a entrevue dans

les profondeurs de son génie, c'est que l'ennemi se divise entre les

rivières qui coulent vers Paris. Cette prévision se trouvant

justifiée, il court à Blucher séparé de Schwarzenberg, l'accable en

quatre jours, revient ensuite sur Schwarzenberg séparé de Blucher, le

met en fuite, le ramène des portes de Paris à celles de Troyes, voit

alors l'ennemi lui offrir une dernière fois la paix, c'est-à-dire la

couronne, refuse l'offre parce qu'elle ne comprend pas les limites

naturelles, court de nouveau sur Blucher, l'enferme entre la Marne et

l'Aisne, va le détruire pour jamais, et relever miraculeusement sa

fortune, quand Soissons ouvre ses portes! Nullement troublé par ce

changement soudain de fortune, il lutte à Craonne, à Laon, avec une

ténacité indomptable, est près de ressaisir la victoire que Marmont

lui fait perdre par une faute, se retire à demi vaincu sans être

ébranlé, ne désespère pas encore, bien que la manoeuvre de courir de

Blucher à Schwarzenberg ne soit plus possible, parce qu'elle est trop

prévue, parce qu'il n'a pas vaincu Blucher, parce qu'enfin on est trop

près les uns des autres! Toujours inépuisable en ressources, il

imagine alors de se porter sur les places pour y rallier les garnisons

et s'établir sur les derrières de l'ennemi avec cent mille hommes.

Avant d'exécuter cette marche audacieuse, il donne à Arcis-sur-Aube un

coup dans le flanc de Schwarzenberg afin de l'attirer à lui, court

ensuite vers Nancy, lorsque l'ennemi se décidant à marcher sur Paris,

parvient à en forcer les portes. Napoléon y revient en toute hâte,

trouve l'ennemi dispersé sur les deux rives de la Seine, s'apprête à

l'accabler, quand ses lieutenants lui arrachent son épée, le punissant

ainsi trop tard d'en avoir abusé, et lui, l'homme des guerres

heureuses, termine sa carrière après avoir déployé toutes les

ressources du caractère et du génie dans une guerre désespérée, où il

ajoute à l'éclat, à l'audace, à la fécondité de ses premières

campagnes, une qualité qu'il lui restait à déployer, et qu'il déploie

jusqu'au prodige, la constance inébranlable dans le malheur!

Telle fut la carrière de Napoléon de son commencement à sa fin. Nous

l'avons résumée en quelques pages pour la mieux faire saisir; résumons

ce résumé pour en tirer les leçons profondes qu'il contient.

Au milieu de la France épuisée de sang, révoltée du spectacle auquel

elle avait assisté pendant dix années, le général Bonaparte s'empara

de la dictature au 18 brumaire, et ce ne fut là, quoi qu'on en dise,

ni une faute ni un attentat. La dictature n'était pas alors une

invention de la servilité, mais une nécessité sociale. La liberté,

pour qu'elle soit possible, exige que, gouvernements, partis,

individus, se laissent tout dire avec une patience inaltérable. C'est

à peine s'ils en sont capables lorsque n'ayant rien de sérieux à se

reprocher, ils n'ont à s'adresser que des calomnies. Mais lorsque les

hommes du temps pouvaient justement s'accuser d'avoir tué, spolié,

trahi, pactisé avec l'ennemi extérieur, les imaginer en face les uns

des autres, discutant paisiblement les affaires publiques, est une

pure illusion. Ce n'est donc pas d'avoir pris la dictature qu'il faut

demander compte au général Bonaparte, mais d'en avoir usé comme il le

fit de 1800 à 1814.

Lorsqu'en présence des affreux désordres d'une longue révolution, son

génie, sensé autant qu'il était grand, s'appliquait à réparer les

fautes d'autrui, il ne laissa rien à désirer. Il avait trouvé les

Français acharnés les uns contre les autres, et il pacifia la Vendée,

rappela les émigrés, leur rendit même une partie de leurs biens. Il

avait trouvé le schisme établi et troublant toutes les âmes: il n'eut

pas la prétention de le faire cesser avec son épée, il s'adressa

respectueusement au chef spirituel de l'univers catholique qu'il avait

rétabli sur son trône, le remplit de sa raison, l'amena à reconnaître

les légitimes résultats de la Révolution française, obtint de lui

notamment la consécration de la vente des biens d'Église, la

déposition de l'ancien clergé et l'institution d'un clergé orthodoxe

et nouveau, l'absolution des prêtres assermentés ou sortis des ordres,

et, après une négociation de près d'une année, chef-d'oeuvre d'adresse

autant que de patience, composa de tous les rapports de l'État avec

l'Église une admirable constitution, la seule de nos constitutions qui

ait duré, le Concordat. La Révolution avait commencé nos lois civiles

sous l'inspiration des passions les plus folles; il les reprit et les

acheva sous l'inspiration du bon sens et de l'expérience des siècles.

Il rétablit les impôts nécessaires, abolis par les complaisants de la

multitude, organisa une comptabilité infaillible, créa une

administration active, forte et probe. Au dehors fier, résolu, mais

contenu, il sut se servir de la force en y joignant la persuasion. En

Suisse, il opéra une seconde pacification de la Vendée, au moyen de

l'acte de médiation, qui en changeant de nom, est resté la

constitution définitive de la Suisse. Il reconstitua l'Allemagne

bouleversée par la guerre en indemnisant les princes dépossédés avec

les biens d'Église, et en rétablissant entre les confédérés un juste

équilibre. Tenant ainsi d'une main équitable et ferme la balance des

intérêts allemands, et la faisant légèrement pencher vers la Prusse

sans révolter l'Autriche, il prépara l'alliance prussienne, seule

possible alors, et en même temps suffisante. Après avoir ainsi au

dedans comme au dehors opéré le bien praticable et désirable, admiré

du monde, adoré de la France, il ne lui restait qu'à s'endormir au

sein de cette gloire si pure, et à permettre au monde fatigué de

s'endormir avec lui.

Vain rêve! cet homme qui avait si bien jugé, si bien réprimé les

passions d'autrui, ne sut pas se contenir dès qu'on eut blessé les

siennes. Des émigrés réfugiés à Londres l'insultèrent: l'Angleterre

les laissa dire parce que d'après ses lois elle ne pouvait les en

empêcher, et de plus elle les écouta parce qu'ils flattaient sa

jalousie. Quel miracle qu'il en fût ainsi, et quelle raison de s'en

étonner, de s'en irriter surtout! Mais ce héros, ce sage, que le monde

admirait, ne se possédait déjà plus. Il demanda vengeance, et ne

l'obtenant pas au gré de sa colère, il outragea l'ambassadeur de la

Grande-Bretagne. Tandis qu'il n'aurait fallu que patienter quelques

jours pour que l'Angleterre évacuât Malte, il rompit la paix d'Amiens,

et mit ainsi Malte pour jamais dans les mains britanniques. Les

émigrés qui l'avaient injurié conspirèrent contre sa vie, ayant

malheureusement des princes pour confidents ou pour complices. Dans

l'impuissance d'atteindre les uns et les autres, il alla sur le

territoire neutre saisir un prince qui peut-être n'ignorait pas ces

complots, mais qui n'y avait point trempé, et il le fit fusiller

impitoyablement. L'Europe révoltée de cette violation de territoire

réclama; il insulta l'Europe. Hélas! dans son âme bouleversée les

passions avaient vaincu la raison, et les révolutions de cette âme

puissante devenant celles du monde, la politique forte et contenue du

Consulat fit place à la politique aveugle et désordonnée de l'Empire.

Ce fut la première des grandes fautes du Premier Consul, et la plus

décisive, car elle devint la source de toutes les autres.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 63 / 65 段