étaient arrivés, et Napoléon les avait parfaitement accueillis,
excepté le commissaire prussien, qui lui rappelait deux souvenirs
pénibles: ses anciens torts envers la Prusse, et la conduite odieuse
de l'armée prussienne envers nos provinces ravagées. Il l'avait traité
avec politesse et froideur. Tout étant prêt dès le 18, Napoléon, mieux
informé de ce qui s'était passé à Rambouillet entre sa femme et son
beau-père, comprit que cette entrevue de laquelle il avait espéré
quelque chose, moins pour lui que pour Marie-Louise et le Roi de Rome,
n'aboutirait qu'à le priver de leur présence, et que ces êtres chéris,
considérés non comme une famille, mais comme une partie des grandeurs
du trône, lui seraient probablement enlevés avec le trône lui-même. Il
en conçut un mouvement d'irritation fort vif, et un instant fut prêt à
briser le traité du 11 avril, et à se précipiter dans de nouvelles
aventures. Revenu bientôt à la raison et à la résignation, il se
montra résolu à partir. Mais les ordres pour le gouverneur de l'île
d'Elbe n'étant pas assez explicites, M. de Caulaincourt courut de
nouveau à Paris pour les faire préciser. Enfin le 20 au matin, plus
rien ne manquant, Napoléon se décida à quitter Fontainebleau. Le
bataillon de sa garde destiné à le suivre à l'île d'Elbe était déjà en
route. La garde elle-même était campée à Fontainebleau. Il voulut
lui adresser ses adieux. Il la fit ranger en cercle autour de lui,
dans la cour du château, puis, en présence de ses vieux soldats
profondément émus, il prononça les paroles suivantes: «Soldats, vous
mes vieux compagnons d'armes, que j'ai toujours trouvés sur le chemin
de l'honneur, il faut enfin nous quitter. J'aurais pu rester plus
longtemps au milieu de vous, mais il aurait fallu prolonger une lutte
cruelle, ajouter peut-être la guerre civile à la guerre étrangère, et
je n'ai pu me résoudre à déchirer plus longtemps le sein de la France.
Jouissez du repos que vous avez si justement acquis, et soyez heureux.
Quant à moi, ne me plaignez pas. Il me reste une mission, et c'est
pour la remplir que je consens à vivre, c'est de raconter à la
postérité les grandes choses que nous avons faites ensemble. Je
voudrais vous serrer tous dans mes bras, mais laissez-moi embrasser ce
drapeau qui vous représente....--Alors attirant à lui le général
Petit, qui portait le drapeau de la vieille garde, et qui était le
modèle accompli de l'héroïsme modeste, il pressa sur sa poitrine le
drapeau et le général, au milieu des cris et des larmes des
assistants, puis il se jeta dans le fond de sa voiture, les yeux
humides, et ayant attendri les commissaires eux-mêmes chargés de
l'accompagner.
[En marge: Voyage de Napoléon.]
[En marge: Accueil qu'il reçoit dans la Bourgogne et le Bourbonnais.]
Son voyage se fit d'abord lentement. Le général Drouot ouvrait la
marche dans une voiture. Napoléon suivait, ayant dans la sienne le
général Bertrand; les commissaires des puissances venaient ensuite.
Pendant les premiers relais, des détachements à cheval de la garde
accompagnèrent le cortége. Plus loin, les détachements manquant on
marcha sans escorte. Dans la partie de la France qu'on traversait, et
jusqu'au milieu du Bourbonnais, Napoléon fut accueilli par les
acclamations du peuple, qui tout en maudissant la conscription et les
droits réunis voyait en lui le héros malheureux et le vaillant
défenseur du sol national. Tandis que la foule entourait sa voiture en
criant: _Vive l'Empereur!_ elle faisait entendre autour de celle des
commissaires le cri: _À bas les étrangers!_ Plusieurs fois Napoléon
s'excusa auprès d'eux de manifestations qu'il ne dépendait pas de lui
d'empêcher, mais qui prouvaient cependant qu'il n'était pas dans toute
la France aussi impopulaire qu'on avait voulu le dire. En général il
s'entretenait librement et doucement avec les fonctionnaires qu'il
rencontrait sur la route, recevait leurs adieux, et leur faisait les
siens, avec une parfaite tranquillité d'esprit.
[En marge: Accueil à Lyon.]
[En marge: Rencontre avec Augereau.]
[En marge: Scènes épouvantables à Orgon.]
[En marge: Napoléon obligé de revêtir un uniforme étranger.]
Bientôt le voyage devint plus pénible. Aux environs de Moulins les
cris de _Vive l'Empereur!_ cessèrent, et ceux de _Vive le Roi!_
_Vivent les Bourbons!_ se firent entendre. Entre Moulins et Lyon, le
peuple ne montra que de la curiosité, sans y ajouter aucun témoignage
significatif. À Lyon Napoléon avait toujours compté beaucoup de
partisans, sensibles à ce qu'il avait fait pour leur ville et pour
leur industrie; néanmoins il y avait aussi une portion de la
population qui professait des sentiments entièrement contraires. Afin
d'éviter toute manifestation on traversa Lyon pendant la nuit.
Pourtant quelques cris de _Vive l'Empereur!_ accueillirent le cortége
impérial. Mais ce furent les derniers. En traversant Valence Napoléon
rencontra le maréchal Augereau qui venait de publier une proclamation
indigne, rédigée, dit-on, par le duc d'Otrante, et se terminant par
ces mots: «Soldats, vous êtes déliés de vos serments; vous l'êtes par
la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il
était nécessaire, par l'abdication même d'un homme, qui, après avoir
immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, _n'a pas su
mourir en soldat_.» Le pauvre Augereau l'avait su encore moins, et ne
s'était pas exposé à mourir sur la Saône et le Rhône, où il avait
contribué par sa faiblesse et son ineptie à ruiner les affaires de la
France. Napoléon qui ne connaissait pas sa proclamation, mais qui
connaissait sa triste campagne, ne lui fit cependant aucun reproche,
l'accueillit avec une familiarité indulgente, et l'embrassa même en le
quittant. En avançant vers le Midi les cris de _Vive le Roi!_ se
multiplièrent, et bientôt s'y ajoutèrent ceux-ci: _À bas le tyran!_ _À
mort le tyran!_--À Orange notamment, ces cris furent proférés avec
violence. À Avignon, la population ameutée demandait avec emportement
qu'on lui livrât _le Corse_ pour le mettre en pièces et le précipiter
dans le Rhône. Tandis qu'on traitait de la sorte le génie, coupable
mais glorieux, dans lequel s'étaient longtemps personnifiées la
prospérité et la grandeur de la France, on criait: _Vivent les
alliés!_ autour de la voiture des commissaires. Du reste cette faveur
pour l'étranger était heureuse en ce moment, car sans la popularité
dont jouissaient les représentants des puissances, Napoléon égorgé
eût devancé dans les eaux du Rhône l'infortuné maréchal Brune. Il
fallut en effet tous les efforts des commissaires, des autorités, de
la gendarmerie, pour empêcher un horrible forfait. À Orgon, on
annonçait un nombreux rassemblement de peuple, et des scènes plus
violentes encore. Ces populations ardentes, exaspérées par la
conscription, par les droits réunis, et par une longue privation de
tout commerce, étaient royalistes en 1814, comme elles avaient été
terroristes en 1793, et n'avaient besoin que d'une occasion pour se
montrer aussi sanguinaires. Les commissaires, chargés d'une immense
responsabilité, ne virent d'autre moyen d'échapper au péril que de
faire prendre à Napoléon un déguisement, et on l'obligea de revêtir un
uniforme étranger, afin qu'il parût être un des officiers composant le
cortége. Cette humiliation, la plus douloureuse qu'il eût encore
subie, avait été, on s'en souvient, présente à son esprit lorsqu'il
avait avalé le poison préparé par le docteur Yvan; et pourtant toute
douloureuse qu'elle était, on put bientôt reconnaître à quel point
elle était nécessaire. Lorsqu'on eut atteint la petite ville d'Orgon,
le peuple armé d'une potence, se présenta en demandant le tyran, et se
jeta sur la voiture impériale pour l'ouvrir de force. Elle ne
contenait que le général Bertrand, qui peut-être eût payé de sa vie la
fureur excitée contre son maître, si M. de Schouvaloff se jetant à bas
de sa voiture, et comme tous les Russes parlant très-bien le français,
n'eût cherché à réveiller chez ces furieux les sentiments que devait
inspirer un vaincu, un prisonnier. Au surplus son uniforme russe
servit M. de Schouvaloff plus que son langage, et il parvint à calmer
les plus emportés. Pendant ce temps les voitures échappèrent au péril.
Aux relais suivants les scènes de violence allèrent en diminuant, et
elles cessèrent tout à fait en approchant de la mer.
[En marge: Sa douleur.]
Durant ces cruelles épreuves, Napoléon immobile, silencieux, affectant
le plus souvent le mépris, ne put cependant demeurer toujours
insensible aux cris répétés de la haine publique, et une fois enfin il
fondit en larmes. Il se remit promptement, et tâcha de reprendre une
hautaine impassibilité, sans pouvoir toutefois s'empêcher de sentir, à
travers la bassesse de ces démonstrations, cette tardive mais
infaillible justice des choses, qui serait odieuse à contempler si on
ne la considérait que dans les vils instruments qu'elle emploie, mais
qui paraît bientôt, si on élève la vue jusqu'à elle, aussi profonde
que terriblement rémunératrice. Il ne reste aux grands esprits qui
l'ont provoquée par leurs fautes, qu'un honneur, une consolation,
c'est de la reconnaître, de la comprendre, et de se résigner à ses
arrêts. Après avoir fait couler, non par méchanceté de coeur, mais par
excès d'ambition, plus de sang que n'en versèrent les conquérants
d'Asie, Napoléon sentait bien, sans le dire, qu'il s'était exposé à
ces violentes manifestations de la multitude. Hélas! elle a souvent
traîné dans une boue sanglante des sages, des héros vertueux, qui
n'avaient mérité que ses hommages, et il faut bien avouer que si elle
n'avait jamais été plus basse qu'en cette occasion, il lui était
souvent arrivé d'être plus injuste!
[Date en marge: Mai 1814.]
[En marge: Arrivée de Napoléon à l'île d'Elbe.]
[En marge: Joie des habitants de cette île.]
Ce supplice fut terrible, mais heureusement court. Napoléon trouva au
golfe de Saint-Raphaël une frégate anglaise, l'_Undaunted_, que le
colonel Campbell (commissaire pour l'Angleterre) avait fait préparer.
Il s'embarqua le 28 avril pour l'île d'Elbe, et jeta l'ancre le 3 mai
dans la rade de Porto-Ferrajo. Le lendemain 4 il débarqua au milieu
des cris de joie d'une population qui était fière d'avoir pour
souverain ce monarque tombé du plus grand des trônes, apportant,
disait-on, d'immenses trésors, et devant combler l'île de bienfaits.
Pour le dédommager des hommages de l'univers, il avait ainsi les
applaudissements de quelques mille insulaires vivant de la pêche ou du
travail des mines! Vaine et cruelle comédie des choses humaines!
Napoléon, empereur du grand Empire qui s'était étendu de Rome à
Lubeck, Napoléon était aujourd'hui le monarque applaudi de l'île
d'Elbe!
CONCLUSION.
[En marge: Considérations sur l'ensemble du règne de Napoléon, depuis
le 18 brumaire jusqu'à la première abdication, en 1814.]
En voyant finir si désastreusement ce règne prodigieux, les réflexions
se pressent en foule dans l'esprit, suggérées par la grandeur,
l'abondance, le caractère étrange des événements! Recueillons-les
avant de clore ce récit, pour notre instruction et pour celle des
siècles à venir.
Le gouvernement républicain en 1795, ayant cessé d'être sanguinaire
sans cesser d'être persécuteur, avait imposé la paix à l'Espagne, à la
Prusse, à l'Allemagne du Nord, et restait engagé dans une guerre
traînante avec l'Autriche, obstinée avec l'Angleterre, guerre qu'il
soutenait pour ainsi dire par habitude, au moyen de soldats
admirables, de généraux excellents mais désunis, lorsque apparut tout
à coup à l'armée des Alpes un jeune officier d'artillerie, de petite
taille, de visage sauvage mais superbe, d'esprit singulier mais
frappant, tour à tour taciturne ou prodigue de ses paroles, un moment
disgracié par la République, et relégué alors dans les bureaux du
Directoire dont il attira l'attention par des opinions justes et
profondes sur chaque circonstance de la guerre, ce qui lui valut le
commandement de Paris dans la journée du 13 vendémiaire, et bientôt le
commandement des troupes d'Italie. Reparaissant au milieu d'elles
comme général en chef, il imprima tout à coup aux événements un
mouvement extraordinaire, franchit les Alpes dont on n'avait jamais
fait que toucher le pied, envahit la Lombardie, y attira toute la
guerre, vainquit l'une après l'autre les armées de l'Autriche, lassa
sa constance, lui arracha la reconnaissance de nos conquêtes, la força
de souscrire à des pertes immenses pour elle-même, donna ainsi la paix
au continent, et à ses actes étonnants ajouta un langage entièrement
nouveau par son originalité et sa grandeur, langage qu'on peut appeler
l'éloquence militaire. Que ce jeune homme extraordinaire, apparaissant
comme un météore sur cet horizon troublé et sanglant, n'y attirât pas
tous les regards, et ne finît par les charmer, c'était impossible! La
France eût-elle été de glace, ce qu'elle ne fut jamais, la France eût
été séduite. Elle fut séduite en effet, et le monde avec elle.
Entre les puissances auxquelles la Révolution avait jeté le gant, une
seule restait à vaincre, c'était l'Angleterre. Retirée sur son
élément, inaccessible pour nous comme nous l'étions pour elle, on eût
dit qu'elle ne pouvait être ni vaincue ni victorieuse. Le Directoire
cherchant à occuper le conquérant de l'Italie, et le regardant comme
le capitaine non-seulement le plus grand du siècle, mais le plus
fécond en ressources, le chargea de surmonter la difficulté physique
qui nous sépare de notre éternelle rivale. Le jeune Bonaparte, nommé
général de l'armée de l'Océan, ne trouvant pas suffisants les apprêts
qu'on avait faits pour franchir le Pas-de-Calais, et dominé par sa
puissante imagination, voulut attaquer l'Angleterre en Orient. Il fit
décider l'expédition d'Égypte, franchit sous les yeux mêmes de Nelson
la Méditerranée avec cinq cents voiles, prit Malte en passant,
descendit au pied de la colonne de Pompée, vainquit les Mameluks aux
Pyramides, les janissaires à Aboukir, et devenu maître de l'Égypte, se
livra pendant quelques mois à des rêves merveilleux qui embrassaient à
la fois l'Orient et l'Occident. Tout à coup, en apprenant que par sa
nature anarchique le Directoire s'était attiré de nouveau la guerre,
et que grâce à son incapacité il la faisait mal, le général Bonaparte
abandonna l'Égypte, traversa la mer une seconde fois, et, par sa
subite apparition, surprit, ravit la France désolée. Il n'avait pas
été plus prompt à désirer le pouvoir que la France à le lui offrir,
car à le voir diriger la guerre, administrer les provinces conquises,
manier en un mot toutes choses, elle avait reconnu en lui un chef
d'empire autant qu'un grand capitaine. Devenu Premier Consul, il signa
dans l'espace de deux ans la paix du continent à Lunéville, la paix
des mers à Amiens, pacifia la Vendée, réconcilia l'Église avec la
Révolution française, releva les autels, rétablit le calme en France
et en Europe, et fit respirer le monde fatigué de douze ans
d'agitations sanglantes. En récompense de tant de prodiges, revêtu en
1802 du pouvoir pour la durée de sa vie, il travaillait au milieu de
l'admiration universelle à reconstituer la France et l'Europe!
Qui pouvait empêcher un tel homme de demeurer en repos, et de jouir
paisiblement du bonheur qu'il avait procuré aux autres et à lui-même?
Quelques esprits pénétrants, en voyant son activité dévorante,
éprouvaient une sorte de terreur involontaire, mais la génération de
cette époque se livrait à lui en toute confiance, et, en effet, à
entendre ce jeune homme, il était difficile de mettre en doute sa
profonde sagesse. Il ne ressortait pas des événements de cette
terrible Révolution française un seul enseignement qui n'eût
profondément pénétré dans son esprit, et n'y eût jeté une abondante
lumière. Il ne parlait du régicide et de l'effusion du sang humain
qu'avec horreur. Il jugeait extravagantes et odieuses les fureurs des
partis, et avait voulu y mettre un terme en pacifiant la Vendée et en
rappelant les émigrés. Il trouvait la prétention de la Révolution
française, de régler à elle seule les affaires de religion sans tenir
aucun compte de l'autorité pontificale, tyrannique pour les
consciences, dangereuse pour l'État, et après s'être entendu avec le
Pape, il avait rouvert les églises, et assisté à la messe en présence
des révolutionnaires courroucés. Il avait horreur du désordre
financier, du papier-monnaie, de la banqueroute, et traitait avec
mépris ces flatteurs de la populace qui avaient aboli les impôts
indirects. En outre, la guerre qui était son art, sa gloire, sa
puissance, il s'était attaché à la décrier dans des diatribes
éloquentes contre M. Pitt, insérées au _Moniteur_, et disait qu'il
voudrait bien qu'on envoyât M. Pitt et ses adhérents bivouaquer sur
des champs de bataille ensanglantés, ou croiser jour et nuit au milieu
des tempêtes de l'Océan, pour leur enseigner ce que c'était que la
guerre. Enfin, il n'avait pas assez de raillerie pour les inventeurs
de la République universelle, qui voulaient soumettre l'Europe à une
seule puissance, et prétendaient de plus la constituer sur un type
imaginaire tiré de leur cerveau! Qui donc avait quelque chose à
enseigner à ce jeune homme que la Révolution française avait si bien
instruit? Hélas! il était si sage, si bien pensant, quand il
s'agissait de juger les passions des autres, mais quand il s'agirait
de résister aux siennes, qu'adviendrait-il?
Pour le moment le jeune Consul n'avait rien à désirer, et ne laissait
rien à désirer au monde. Son pouvoir était sans limites, en vertu
non-seulement des lois, mais de l'adhésion universelle. Ce pouvoir il
l'avait pour la vie, ce qui était bien suffisant pour un mari sans
enfants, et il avait la faculté de choisir son successeur, ce qui lui
permettait de régler l'avenir selon l'intérêt public, et selon ses
propres affections. Quant à la France, elle avait, grâce à la
Révolution et à lui, une position qu'elle n'avait jamais eue dans le
monde, qu'elle ne devait point avoir, même quand elle commanderait de
Cadix à Lubeck. Elle avait pour frontières les Alpes, le Rhin,
l'Escaut, c'est-à-dire tout ce qu'elle pouvait souhaiter pour sa
sûreté et pour sa puissance, car au delà il n'y avait que des
acquisitions contre la nature et contre la vraie politique. Elle avait
affranchi l'Italie jusqu'à l'Adige, en ayant soin de donner aux
princes autrichiens autrefois apanagés dans ce pays, des
dédommagements en Allemagne. Reconnaissant la nécessité de l'autorité
pontificale d'après le dogme, sa haute utilité d'après la politique,
elle avait rétabli le Pape qui lui devait la sûreté et le respect dont
il jouissait, et qui attendait d'elle la restitution complète de ses
États. Elle dédaignait sagement l'impuissante colère des Bourbons de
Naples. Elle avait réglé l'état de la Suisse avec une raison
admirable. Admettant à la fois de grands et de petits cantons, des
cantons aristocratiques et des cantons démocratiques, parce qu'il y a
des uns et des autres, les forçant à vivre en paix et en égalité,
faisant cesser les sujétions de classes, les sujétions de territoire,
appliquant en un mot dans les Alpes les principes de 1789, sans
violenter la nature toujours invincible, elle avait donné dans l'acte
de médiation le modèle de toutes les constitutions futures de la
Suisse. C'est en Allemagne surtout que la profonde sagesse de la
politique consulaire avait éclaté. Il y avait des princes allemands
dépouillés de leurs États par la cession de la rive gauche du Rhin à
la France; il y avait des princes autrichiens dépouillés de leur
patrimoine par l'affranchissement de l'Italie. Le Premier Consul
n'avait pas pensé qu'on pût laisser les uns et les autres sans
dédommagement, et l'Allemagne sans organisation. La Révolution
française avait déjà posé en France le principe des sécularisations
par l'aliénation des biens ecclésiastiques, et c'était l'étendre à
l'Allemagne, le lui faire reconnaître, que de s'en servir pour
indemniser les princes dépossédés. Avec ce qui restait des États des
archevêques de Trèves, de Mayence, de Cologne, avec ceux de quelques
autres princes ecclésiastiques, le Premier Consul avait composé une
masse d'indemnité, suffisante pour satisfaire toutes les familles
princières en souffrance, et pour maintenir en Allemagne un sage
équilibre. Après avoir savamment combiné les indemnités et les
influences dans la Confédération, après avoir assuré des pensions
convenables aux princes ecclésiastiques dépossédés, il avait mûrement
arrêté son plan, et n'ayant pas alors la prétention d'écrire les
traités avec son épée seule, il avait associé à son oeuvre la Prusse
par l'intérêt, la Russie par l'amour-propre, amené par ces diverses
adhésions celle de l'Autriche, et accompli en faisant adopter le recez
de la diète de 1803, un chef-d'oeuvre de politique patiente et
profonde. Ce recez, en effet, sans nous trop engager dans les affaires
allemandes, faisait rentrer en Allemagne l'ordre, le calme, la
résignation, et plaçait en nos mains la balance des intérêts
germaniques. Il nous préparait surtout l'unique alliance alors
désirable et possible, celle de la Prusse. La France était en ce
moment si puissante, si redoutée, qu'avec l'alliance d'un seul des
États du continent elle était assurée de la soumission des autres, et
avec le continent soumis, l'Angleterre devait dévorer en silence son
chagrin de voir sa rivale si grande. Or cette alliance on pouvait la
trouver alors en Prusse, et seulement chez elle. L'Autriche ayant
perdu les Pays-Bas, la Souabe, presque toute l'Italie, et les
principautés ecclésiastiques qui formaient sa clientèle en Allemagne,
était en Europe la grande victime de la Révolution française, et
c'était là un mal inévitable. La politique conseillait de la ménager,
de la dédommager même s'il était possible, mais ne permettait pas
d'espérer en elle une amie, une alliée. La Russie ne pouvait donner
son alliance qu'au prix de concessions funestes en Orient. Il fallait
avec elle de la courtoisie sans intimité et presque sans affaires.
Restait donc la Prusse, avec laquelle en effet il était aisé de
s'entendre. Cette puissance, gorgée de biens d'Église, et ne demandant
pas mieux que d'en avoir davantage, était devenue ce qu'en France on
appelait un _acquéreur de biens nationaux_. En la respectant, en la
favorisant, sans toutefois pousser l'Autriche à bout, on était certain
de l'avoir avec soi. Son monarque prudent et honnête était ravi de la
politique du Premier Consul, et recherchait son amitié. L'union avec
la Prusse nous assurait dès lors la soumission du continent, et la
résignation de la fière Angleterre. Le Premier Consul avait arraché à
celle-ci, avec la paix d'Amiens, la reconnaissance de nos conquêtes,
et de la plus difficile à lui faire supporter, celle d'Anvers. Il n'y
avait plus avec elle qu'une difficulté à vaincre, c'était de nous
faire pardonner, à force de ménagements, tant de grandeur acquise en
quelques années, et on le pouvait, car les Anglais admiraient le
Premier Consul avec toute la vivacité de l'engouement britannique, au
moins égal à l'engouement parisien. Une flatterie de lui, en
descendant de la hauteur de son génie comme du plus haut des trônes,
était assurée de toucher vivement la fière Angleterre. Il était
possible qu'on ne lui rendît pas toujours flatterie pour flatterie;
mais qu'au faîte de la gloire où il était alors parvenu, quelques
orateurs anglais, ou quelques journalistes émigrés essayassent de
l'insulter, il pouvait bien n'en pas tenir compte, et laisser au
monde, à la nation anglaise elle-même, le soin de le venger!
Restait une puissance, bien considérable jadis, bien déchue à cette
époque, l'Espagne, demeurée sous le sceptre des Bourbons, mais tombée
dans un tel état de décomposition, et dans cet état tellement
prosternée aux pieds du Premier Consul, qu'il n'y avait pour la
gouverner de Paris qu'un mot à dire au pauvre Charles IV, ou au
misérable Godoy. En laissant même la décomposition s'achever, on
devait la voir bientôt demander au Premier Consul, non-seulement une
politique, ce qu'elle faisait déjà, mais un gouvernement, un roi
peut-être!
Qu'avait-il donc à désirer, pour lui, pour la France, l'heureux mortel
qui en était devenu le chef? Rien, que d'être fidèle à cette
politique, qui était celle de la force rendue supportable par la
modération. Le vainqueur de Rivoli, des Pyramides, de Marengo, auteur
aussi du Concordat, des traités de Lunéville et d'Amiens, de l'acte de
la médiation suisse, du recez de la diète de 1803, du Code civil, du
rappel des émigrés, avait plus de gloires diverses qu'aucun mortel
n'en a jamais eu. Si un mérite pouvait manquer au faisceau de tous ses
mérites, c'était peut-être de n'avoir pas donné la liberté à la
France. Mais alors la peur de la liberté loin d'être un prétexte de la
servilité, était un sentiment insurmontable. Pour la génération de
1800, la liberté c'était l'échafaud, le schisme, la guerre de la
Vendée, la banqueroute, la confiscation. La seule liberté qu'il
fallait alors à la France, c'était la modération d'un grand homme.
Mais, hélas! la modération d'un grand homme, doté de tous les
pouvoirs, fût-il en outre doté de tous les génies, n'est-elle pas de
toutes les chimères révolutionnaires la plus chimérique?