La liberté même lorsqu'elle est hors de saison, n'en fait pas moins

faute là où elle n'est point. Cet homme si admirable alors, par cela

même qu'il pouvait tout, était au bord d'un abîme. À peine en effet la

paix d'Amiens était-elle signée depuis quelques mois, et la joie de la

paix un peu refroidie chez les Anglais, qu'il resta sous leurs yeux,

éclatante comme une lumière importune, la grandeur de la France,

malheureusement trop peu dissimulée dans la personne du Premier

Consul. Quelques caresses à M. Fox, en visite à Paris, n'empêchèrent

pas que le Premier Consul n'eût l'attitude du maître non-seulement

des affaires de la France, mais des affaires de l'Europe. Son langage

plein de génie et d'ambition offusquait l'orgueil des Anglais, son

activité dévorante inquiétait leur repos. Il expédiait une armée à

Saint-Domingue, ce qui était fort permis assurément, mais il envoyait

publiquement le colonel Sébastiani en Turquie, le colonel Savary en

Égypte, le général Decaen dans l'Inde, chargés de missions

d'observation, qui pouvaient difficilement être prises pour des

missions scientifiques. C'était plus qu'il n'en fallait pour éveiller

les ombrages britanniques. À cette époque des émigrés, obstinément

restés en Angleterre malgré la gloire et la clémence du Premier

Consul, publiaient contre lui et sa famille des écrits que la

réprobation universelle de l'Angleterre eût étouffés un an auparavant,

qu'aujourd'hui sa jalousie imprudemment excitée accueillait avec

complaisance, que ses lois ne permettaient pas d'interdire. C'était

bien le cas du dédain, car quel sommet plus élevé que celui où était

placé le Premier Consul, pour regarder de haut en bas les indignités

de la calomnie? Hélas! il descendit de ce faîte glorieux pour écouter

des pamphlétaires, et se livra à des emportements aussi violents

qu'indignes de lui. L'outrager lui, le sage, le victorieux, quel crime

irrémissible! Comme si dans tous les temps, dans tous les pays, libres

ou non, on n'outrageait pas le génie, la vertu, la bienfaisance! Non,

il fallait que des torrents de sang coulassent parce que des

pamphlétaires injuriant tous les jours leur gouvernement, avaient

insulté un étranger, grand homme sans doute, mais homme après tout,

et de plus chef d'une nation rivale!

Dès cet instant le défi fut jeté entre le guerrier en qui s'était

résumée la Révolution française, et le peuple anglais dont la jalousie

avait été trop peu ménagée. Il suffisait de quelques jours pour que

Malte fût évacuée, et, par une fatalité singulière, il fallut que dans

ce moment où toutes les passions britanniques étaient excitées, le

Premier Consul exerçant en Suisse sa bienfaisante dictature, envoyât

une armée à Berne. Un ministère faible, humble serviteur des passions

britanniques, y chercha un prétexte de suspendre l'évacuation de

Malte. Si le Premier Consul eût pris patience, s'il eût insisté avec

fermeté mais douceur, la frivolité du motif n'eût pas permis de

différer longtemps l'évacuation solennellement promise de la grande

forteresse méditerranéenne. Mais le Premier Consul éprouvant outre le

sentiment de l'orgueil offensé, celui de la justice blessée, demanda

qu'on exécutât les traités, car il n'était, disait-il, aucune

puissance qui pût manquer impunément de parole à la France et à lui.

Tout le monde se souvient de la scène tristement héroïque avec lord

Whitworth, et de la rupture de la paix d'Amiens. Le Premier Consul

jura dès lors de périr ou de punir l'Angleterre. Funeste serment! Les

émigrés, nous voulons parler des irréconciliables, ne se bornèrent pas

à écrire, ils conspirèrent. Le Premier Consul avec son oeil pénétrant

découvrant les trames que sa police ne savait pas découvrir, frappa

les conspirateurs, et croyant apercevoir parmi eux des princes, ne

pouvant pas saisir ceux qui paraissaient les vrais coupables, alla en

pleine Allemagne, sans s'inquiéter du droit des gens, arrêter le

descendant des Condé! Il le fit fusiller sans pitié, et lui, le sévère

improbateur du 21 janvier, égala autant qu'il put le régicide, et

sembla éprouver une sorte de satisfaction de le commettre à la face de

l'Europe, à son mépris, en la bravant! Le sage Consul était devenu

tout à coup un furieux, ayant deux égarements: l'égarement de l'homme

blessé qui ne respire que vengeance, l'égarement du victorieux bravant

volontiers les ennemis qu'il est sûr de vaincre! Puis pour mieux

braver ses adversaires, et satisfaire son ambition en même temps que

sa colère, il posa la couronne impériale sur sa tête. L'Europe

offensée et intimidée à la fois regarda d'un oeil nouveau la France et

son chef. Au bruit de la fusillade de Vincennes, la Prusse qui allait

nouer avec la France une alliance formelle, recula, garda le silence,

et renonça à une intimité qui cessait d'être honorable. L'Autriche,

plus calculée, ne manifesta rien, mais profita de l'occasion pour ne

plus observer de mesure dans l'exécution du recez de 1803. Le jeune

empereur de Russie, Alexandre, honnête et plein d'honneur, osa seul,

comme garant de la constitution germanique, demander une explication

pour la violation du territoire badois. Napoléon lui répondit par une

allusion injurieuse à la mort de Paul Ier. Le czar se tut, blessé au

coeur, et avec la résolution de venger son outrage. Ainsi la Prusse

glacée, l'Autriche encouragée dans ses excès, la Russie outragée,

assistèrent dans ces dispositions aux débuts de notre lutte avec

l'Angleterre.

Alors fut préparée l'expédition de Boulogne. Napoléon aurait pu

organiser lentement sa marine, diriger des expéditions lointaines

contre les colonies anglaises, et laissant tranquille le continent mal

disposé mais intimidé, attendre que ses expéditions causassent de

sensibles dommages à l'Angleterre, que nos corsaires désolassent son

commerce, et qu'elle se fatiguât d'une guerre où nous pouvions peu

contre elle, mais où elle ne pouvait rien contre nous, notre trafic

étant alors purement continental. Mais ce génie puissant, le plus

grand triomphateur de difficultés physiques qui ait peut-être existé,

voulut prendre l'Angleterre corps à corps, et fit bien, car s'il était

permis à quelqu'un de tenter le passage du détroit de Calais avec une

nombreuse armée, c'était à lui sans aucun doute. Il joignait en effet

au génie profond des combinaisons le génie foudroyant des batailles;

il y joignait surtout le prestige qui fascine les soldats, qui

déconcerte l'ennemi, et il pouvait, après avoir opéré le prodige de

franchir le détroit, en opérer un second, celui de terminer la guerre

d'un seul coup. Ses préparatifs, demeurés sans résultat, seront, pour

les militaires et les administrateurs, des monuments immortels de

l'esprit de ressource. Mais admirez la conséquence des caractères! Cet

homme qui avait la plus grande des difficultés à vaincre, celle de

passer la mer avec une armée de cent cinquante mille soldats, qui

avait besoin par conséquent de la parfaite immobilité du continent,

cet homme audacieux, étant allé prendre à Milan la couronne d'Italie,

déclara de sa seule autorité que Gênes serait réunie à l'Empire.

Sur-le-champ la coalition européenne fut formée de nouveau. La Russie,

blessée au coeur par l'outrage qu'elle avait reçu du Premier Consul,

mais offusquée aussi par les prétentions maritimes de l'Angleterre,

avait songé à se poser en médiatrice, et n'avait pu se dispenser de

demander l'évacuation de Malte. À la nouvelle de l'annexion de Gênes,

elle ne demanda plus rien; elle se coalisa avec l'Angleterre et

l'Autriche, mit ses armées en mouvement, et se promit d'entraîner la

Prusse en passant, la Prusse que la prudence et la modération de son

roi retenaient encore. Ainsi dès ce jour le sage pacificateur de 1803

était devenu le provocateur d'une guerre générale, uniquement pour

n'avoir pas su maîtriser ses passions!

Mais cet homme était un homme de génie, comme Alexandre ou César, et

la fortune pardonne beaucoup et longtemps au génie. Les menaces du

continent n'avaient point interrompu les apprêts de sa grande

expédition: la faute d'un amiral la fit échouer, et ce fut heureux,

car s'il eût été embarqué au moment où l'armée autrichienne passait

l'Inn, il eût été bien possible que, tandis qu'il se serait ouvert la

route de Londres, l'armée autrichienne se fût ouvert celle de Paris.

Quoi qu'il en soit, son expédition ajournée, il s'élança comme un lion

qui d'un ennemi bondit sur un autre, courut en quelques jours de

Boulogne à Ulm, d'Ulm à Austerlitz, accabla l'Autriche et la Russie,

puis vit la Prusse, qui allait se joindre à l'Europe, tomber

tremblante à ses pieds, et demander grâce au vainqueur de la

coalition!

À partir de ce moment la guerre à l'Angleterre s'était convertie en

guerre au continent, et ce n'était certainement pas un malheur, si on

savait se conduire politiquement aussi bien que militairement. Les

puissances du continent, en prenant les armes pour l'Angleterre, nous

fournissaient un champ de bataille qui nous manquait, un champ de

bataille où nous trouvions Ulm et Austerlitz au lieu de Trafalgar. Il

n'y avait donc pas à se plaindre. Mais après les avoir bien battues et

convaincues de l'inanité de leurs efforts, il fallait se comporter à

leur égard de manière qu'elles ne fussent pas tentées de recommencer;

il fallait punir l'Autriche sans la désespérer, la consoler même de

ses grands malheurs, si on pouvait lui procurer un dédommagement; il

fallait laisser la Russie à sa confusion, à l'impuissance résultant

des distances, sans lui rien demander ni lui rien accorder, et quant à

la Prusse enfin, il fallait ne pas trop abuser de ses fautes, ne pas

trop se railler de sa médiation manquée; il fallait lui montrer le

danger de céder aux passions des coteries, se l'attacher

définitivement en lui donnant quelques-unes des dépouilles opimes de

la victoire, et puis revenir avec nos forces victorieuses vers

l'Angleterre, privée désormais d'alliés, effrayée de son isolement,

assaillie de nos corsaires, menacée d'une expédition formidable. La

raison dit, et les faits prouvent qu'elle n'eût pas attendu qu'on eût

traité avec ses alliés battus, pour traiter elle-même. On aurait eu la

paix d'Amiens agrandie.

Après Ulm et Austerlitz, Napoléon se trouvait dans une position unique

pour réaliser en Europe cette sage et profonde politique, qui aurait

consisté à séparer le continent de l'Angleterre, et à forcer ainsi

cette dernière à la paix. L'Autriche, habituée à lutter cinq ans,

trois ans au moins contre nous, se voyant en deux mois envahie jusqu'à

Vienne, et jusqu'à Brunn, perdant en un jour des armées entières,

réduites à poser les armes comme celle de Mack, n'avait plus aucune

idée de nous résister, à moins toutefois qu'on ne la poussât au

dernier degré du désespoir. Le jeune empereur de Russie qui, à la tête

des soldats de Souvarof, avait cru pouvoir jouer un rôle important et

n'en avait joué qu'un fort humiliant, était tombé dans un abattement

extrême. La Prusse qui, avec les deux cent mille soldats du grand

Frédéric, était venue à Vienne pour dicter la loi, et nous trouvait en

mesure de la dicter à tout le monde, était à la fois tremblante et

presque ridicule. Qu'il eût été facile, séant, habile, d'être généreux

envers de tels ennemis!

Sans doute on ne pouvait pas faire une amie de l'Autriche, et nous

avons dit pourquoi; mais en renonçant à en faire à cette époque

l'alliée de la France, il ne fallait pas ajouter inutilement à ses

chagrins, et les convertir en haine implacable. En dédommagement des

Pays-Bas, de la Souabe, du Milanais, de la clientèle des États

ecclésiastiques qu'elle avait perdus, on lui avait donné les États

vénitiens. Les lui retirer était dur. Pourtant comme la guerre ne peut

être un jeu qui ne coûte rien à ceux qui la suscitent, on conçoit

qu'on lui reprît les États vénitiens, bien que le motif d'affranchir

l'Italie ne pût être allégué décemment, depuis que nous avions pris

le Piémont, et converti la Lombardie en apanage de la famille

Bonaparte. Mais en ôtant Venise à l'Autriche, lui ôter encore Trieste,

lui ôter l'Illyrie, comme le fit alors Napoléon, lui enlever tout

débouché vers la mer, la réduire ainsi à étouffer au sein de son

territoire continental, était une rigueur sans profit véritable pour

nous, et qui ne pouvait que la désespérer. Ne pas même s'en tenir là,

lui ravir de plus le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de la Souabe,

pour enrichir la Bavière, le Wurtemberg, Baden, petits et faux alliés

qui devaient nous exploiter pour nous trahir, c'était la rendre

implacable. À traiter les gens ainsi, il faut les tuer, et quand on ne

peut pas les tuer, c'est se préparer des ennemis, qui, à la première

occasion, vous égorgent par derrière, et qui en ont le droit.

Ôter à l'Autriche les États vénitiens, seule consolation de toutes ses

pertes, était dur, disons-nous, et cependant résultait presque

inévitablement de la troisième coalition. La bonne politique eût

consisté à lui trouver un dédommagement de cette inévitable rigueur.

Il y en avait un facile alors, à la manière dont on traitait le monde,

c'était de la pousser à l'orient, et de lui donner les provinces du

Danube. Le sort de l'Europe dans ce cas eût été changé, car l'Autriche

assise sur le Danube, son véritable siége, eût acquis plus qu'elle

n'avait perdu, eût à jamais couvert Constantinople, eût à jamais été

brouillée avec la Russie. Le procédé eût été dictatorial sans doute,

mais puisqu'on devait un peu plus tard donner ces provinces à la

Russie, mieux valait assurément en gratifier l'Autriche dès cette

époque. La Russie l'eût trouvé mauvais, mais c'eût été sa punition de

cette guerre. Quant aux Turcs, incapables de comprendre le bien qu'on

leur faisait, on ne s'en serait guère occupé, et l'Autriche, qui

cherchait à se dédommager n'importe où, à tel point qu'elle nous

demandait le Hanovre pour les archiducs dépossédés, le Hanovre

patrimoine de son amie l'Angleterre, l'Autriche eût certainement

accepté les provinces danubiennes.

Loin de songer à l'indemniser, Napoléon ne songea qu'à la dépouiller,

à la bafouer, à en faire la victime du temps plus encore que le temps

ne l'exigeait. Il lui prit donc sans compensation, et indépendamment

des États vénitiens, l'Illyrie, le Tyrol, le Vorarlberg, les restes de

la Souabe. En général on punit pour ôter l'envie de recommencer, ici,

loin d'en ôter l'envie, on en mettait la passion au coeur de

l'Autriche. Quant à la Prusse, Napoléon n'eut qu'un sentiment, celui

de se moquer d'elle. Assurément il y avait de quoi! M. d'Haugwitz,

arrivant à Vienne au nom de son roi, que le czar avait entraîné à la

guerre en y employant une noblesse étourdie, une reine belle et

imprudente, M. d'Haugwitz arrivant la veille d'Austerlitz pour dicter

la loi, et la recevant à genoux le lendemain, présentait un spectacle

comique, comme le monde en offre quelquefois. Mais s'il est permis de

rire des choses humaines, souvent risibles en effet, c'est quand on

les regarde, ce n'est jamais quand on les dirige. Napoléon eut à la

fois tous les caprices de la puissance: en faisant ce qui lui

plaisait, il voulait de plus railler: c'était trop, cent fois trop!

L'Autriche en lui demandant le Hanovre pour ses archiducs lui inspira

l'idée, qu'il trouva piquante, de faire accepter aux alliés de

l'Angleterre les dépouilles de l'Angleterre. Seulement, au lieu de

donner le Hanovre à l'Autriche, il en fit don à la Prusse. La

géographie pouvait être satisfaite, mais il s'en fallait que la

politique le fût. Loin de se moquer de la Prusse il aurait dû au

contraire compatir à sa fausse position. Elle avait toujours désiré le

Hanovre avec ardeur, mais elle venait par la faute de la cour de

s'associer aux passions européennes contre la France, et la forcer en

ce moment d'accepter le Hanovre, c'était mettre en conflit dans son

coeur profondément troublé, l'avidité et l'honneur, c'était la placer

dès lors dans une situation cruelle. Sans doute c'est quelque chose,

c'est même beaucoup que de satisfaire l'intérêt des hommes, ce n'est

rien si on les humilie, car heureusement il y a dans le coeur humain

autant d'orgueil que d'avidité. Enrichir la Prusse et la couvrir de

confusion, ce n'était pas en faire une alliée, mais une ingrate, qui

serait d'autant plus ingrate qu'elle serait plus honnête. Napoléon

offrit le Hanovre à la Prusse l'épée sur la gorge.--Le Hanovre ou la

guerre, sembla-t-il dire à M. d'Haugwitz, qui n'hésita pas, et qui

préféra le Hanovre. Napoléon ne s'en tint pas là, et il lui fit payer

ce don déjà si amer par le sacrifice du marquisat d'Anspach et du

duché de Berg, de manière qu'il diminuait le don sans diminuer la

honte. C'était de plus une grave imprudence, car c'était rendre la

guerre interminable avec l'Angleterre. En effet, il était impossible

que le vieux Georges III consentît jamais à céder le patrimoine de sa

famille, et les rois anglais avaient alors dans la république

monarchique d'Angleterre une influence qu'ils n'ont plus. M.

d'Haugwitz, parti de Potsdam pour Schoenbrunn aux grands

applaudissements de la cour, parti pour faire la loi à la France, et

lui déclarer la guerre au profit de l'Angleterre, revint donc à Berlin

après avoir reçu la loi, et en rapportant la plus belle des dépouilles

britanniques. Quelle ne devait pas être l'agitation d'un roi honnête,

d'une nation fière, d'une cour vaine et passionnée!

Ainsi Napoléon au lieu de tirer de son incomparable victoire

d'Austerlitz la paix continentale et la paix maritime, double paix

qu'il lui était facile de s'assurer en décourageant pour jamais ou en

désintéressant les alliés de l'Angleterre, avait désolé les uns,

humilié les autres, et laissé à tous une guerre désespérée comme seule

ressource. Il avait même créé à la paix un obstacle invincible par le

don du Hanovre à la Prusse.

Tout était donc faute dans les arrangements de Vienne en 1806, mais

Napoléon ne se borna pas même à ces fautes déjà si graves. Revenu à

Paris, une ivresse d'ambition, inconnue dans les temps modernes,

envahit sa tête. Il songea dès lors à un empire immense, appuyé sur

des royaumes vassaux, lequel dominerait l'Europe et s'appellerait d'un

nom consacré par les Romains et par Charlemagne, EMPIRE D'OCCIDENT.

Napoléon avait déjà préparé deux royaumes vassaux, dans la république

Cisalpine convertie en royaume d'Italie, et dans l'État de Naples ôté

aux Bourbons pour le donner à son frère Joseph. Il y ajouta la

Hollande convertie de république en monarchie, et attribuée à Louis

Bonaparte. Mais ce n'était pas tout encore. L'Empire d'Occident pour

être complet devait embrasser l'Allemagne. Napoléon s'y était créé

pour alliés les princes de Bavière, de Wurtemberg, de Baden. Il leur

abandonna les dépouilles de l'Autriche, de la Prusse, des princes

ecclésiastiques non sécularisés, leur livra la noblesse immédiate, les

fit rois, et leur demanda pour ses frères, ses enfants adoptifs et ses

lieutenants, des princesses qu'ils livrèrent avec empressement. À ce

même moment l'Allemagne qui n'était pas remise encore des

bouleversements que le système des sécularisations y avait produits,

chez laquelle restaient une foule de questions pendantes, tomba dans

un état de désordre extraordinaire. Les princes souverains, demeurés

électeurs ou devenus rois, pillaient les biens de la noblesse et de

l'Église, ne payaient pas les pensions des princes ecclésiastiques

dépossédés, et tous les opprimés, dans leur désespoir, invoquaient,

non l'Autriche vaincue ou la Prusse frappée de ridicule, mais le

maître unique des existences, c'est-à-dire Napoléon. De ce recours

universel à lui, naquit l'idée d'une nouvelle confédération

germanique, qui porterait le titre de Confédération du Rhin, et serait

placée sous le protectorat de Napoléon. Elle se composa de la Bavière,

du Wurtemberg, de Baden, de Nassau, et de tous les princes du midi de

l'Allemagne. Ainsi l'Empereur d'Occident, médiateur de la Suisse,

protecteur de la Confédération du Rhin, suzerain des royaumes de

Naples, d'Italie, de Hollande, n'avait plus que l'Espagne à joindre à

ces États vassaux, et il serait alors plus puissant que Charlemagne.

Voilà jusqu'où était montée la fumée de l'orgueil dans le vaste

cerveau de Napoléon.

En présence d'une pareille dislocation, François II ne pouvant

conserver le titre d'Empereur d'Allemagne, abdiqua ce titre pour ne

plus s'appeler qu'Empereur d'Autriche. C'était, après toutes ses

pertes de territoire, la plus humiliante des dégradations à subir. La

Prusse, chassée elle aussi de la vieille Confédération germanique,

avait pour ressource de rattacher autour d'elle les princes du nord de

l'Allemagne, et de se faire ainsi le chef d'une petite Allemagne

réduite au tiers. Elle en demanda la permission qu'on lui accorda

froidement, avec la secrète pensée de décourager ceux qui seraient

tentés de se confédérer avec elle. C'étaient donc griefs sur griefs,

et pour l'Autriche qu'il eût fallu punir sans la pousser au désespoir,

et pour la Prusse qu'il eût fallu chercher à s'attacher en servant ses

intérêts, et en ménageant son honneur. Enfin, c'était la plus

illusoire de toutes les politiques que d'entrer à ce point dans les

affaires germaniques. En effet dans le cours du moyen âge l'Allemagne,

ne pouvant arriver à l'unité, s'était arrêtée à l'état fédératif. Tout

en réservant leur indépendance, les États qui la composent s'étaient

confédérés, pour se défendre contre leurs puissants voisins, et

naturellement contre le plus puissant de tous, contre la France. À

cela la France avait répondu par une politique tout aussi naturelle et

tout aussi légitime. Profitant des jalousies allemandes, elle avait

appuyé les petits princes contre les grands, et la Prusse contre

l'Autriche. Mais de cette politique traditionnelle et légitime, aller

jusqu'à créer une Confédération germanique qui ne serait pas

germanique mais française, qui nous chargerait de toutes les affaires

des Allemands, nous exposerait à toutes leurs haines, nous donnerait

des alliés du jour destinés à être des traîtres du lendemain, était de

la folie d'ambition, et rien de plus. Dans tout pays qui a une

politique traditionnelle, il existe un but assigné par cette

politique, et vers lequel on marche plus ou moins vite selon les

temps. Faire à chaque époque un pas vers ce but, c'est marcher comme

la nature des choses. En faire plus d'un est imprudent; les vouloir

faire tous à la fois c'est se condamner certainement à manquer le but

en le dépassant. Par le recez de 1803, Napoléon avait approché autant

que possible du but de notre politique traditionnelle en Allemagne.

Par la Confédération du Rhin, il l'avait désastreusement dépassé. Il

était ainsi dans le droit international ce que les Jacobins avaient

été dans le droit social. Ils avaient voulu refaire la société, il

voulait refaire l'Europe. Ils y avaient employé la guillotine; il y

employait le canon. Le moyen était infiniment moins odieux, et entouré

d'ailleurs du prestige de la gloire. Il n'était guère plus sensé.

Tels étaient les fruits de la grande victoire d'Austerlitz. Malgré ces

erreurs la victoire subsistait, éclatante, écrasante. La Russie

profondément abattue, l'Angleterre effrayée de son isolement,

souhaitaient la paix, et rien n'était plus facile que de la conclure

avec ces deux puissances. Napoléon en laissa passer l'occasion, et mit

ainsi le comble à ses fautes.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 61 / 65 段