Le lendemain 12 une affluence considérable s'était formée dès le matin

sur la route et dans les rues aboutissant à la barrière de Bondy. Les

hommes qui étaient nés royalistes, ceux que la révolution avait faits

tels, et le nombre de ces derniers était grand, avaient pris les

devants afin d'assister à un spectacle bien imprévu pour eux, car

après l'échafaud de Louis XVI, après les victoires de Napoléon, qui

aurait jamais cru que Paris s'ouvrirait encore pour recevoir les

Bourbons en triomphe? Pourtant, avec un peu de réflexion, on aurait pu

le prédire, car il faut compter sur de brusques et violents retours,

dès qu'on dépasse le but raisonnable et honnête des révolutions. Mais

qui est-ce qui réfléchit, surtout parmi les masses? À cette époque,

tant de gens avaient perdu leurs pères, leurs frères, leurs enfants

sur l'échafaud ou sur les champs de bataille; tant de gens avaient eu

leur famille dispersée, leur patrimoine envahi, que leur émotion était

profonde à la seule idée de revoir un prince qui était pour eux la

vivante image d'un temps où ils avaient été jeunes, où ils croyaient

avoir été heureux, et dont ils avaient oublié les vices. Aussi, dans

l'attente de la prochaine apparition du prince, des milliers de

visages étaient-ils fortement émus, et quelques-uns mouillés de

larmes. La sage bourgeoisie de Paris, expression toujours juste du

sentiment public, longtemps attachée à Napoléon qui lui avait procuré

le repos avec la gloire, et détachée de lui uniquement par ses fautes,

avait bientôt compris que Napoléon renversé, les Bourbons devenaient

ses successeurs nécessaires et désirables, que le respect qui

entourait leur titre au trône, que la paix dont ils apportaient la

certitude, que la liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur

antique autorité, étaient pour la France des gages d'un bonheur

paisible et durable. Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs

sentiments pour les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras,

s'ils lui montraient un peu de bonne volonté et de bon sens. La

figure si avenante de M. le comte d'Artois était tout à fait propre à

favoriser ces dispositions, et à les convertir en un élan universel.

[En marge: Entrée de M. le comte d'Artois dans Paris.]

[En marge: Animation des royalistes.]

[En marge: Rencontre du Prince avec les maréchaux.]

[En marge: _Te Deum_ chanté à la cathédrale.]

Dès onze heures du matin, M. le comte d'Artois, entouré d'un grand

nombre de personnages à cheval appartenant à toutes les classes, mais

surtout à l'ancienne noblesse, se dirigea vers la barrière de Bondy. À

chaque instant de nouveaux-venus, des fonctionnaires de haut rang, des

officiers français, des officiers étrangers, accouraient pour se

joindre au cortége, et quand ils étaient reconnus, les rangs

s'ouvraient pour les laisser parvenir jusqu'au Prince. Les royalistes

réunis autour de lui étaient singulièrement animés. Si parmi les

personnages qui survenaient, il y en avait quelques-uns de l'ancienne

noblesse dont la fidélité eût chancelé un moment, des cris frénétiques

de _Vive le Roi!_ éclataient à leur présence, et prouvaient que

l'oubli ne serait pas pratiqué par les royalistes, même à l'égard les

uns des autres. M. de Montmorency, rattaché à l'Empire quand tout le

monde l'était en France, aide-major général de la garde nationale,

arrivant avec son chef, le général Dessoles, fut assailli de ces cris

affectés de _Vive le Roi!_ comme si on avait eu besoin d'enseigner aux

Montmorency l'amour des Bourbons. En avançant vers la barrière, on vit

paraître un groupe de cavaliers en grand uniforme et en panache

tricolore: c'étaient les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Kellermann,

Sérurier, n'ayant pas quitté des couleurs qui étaient encore celles de

l'armée. Les cris recommencèrent, mais sans violence, car en présence

de ces hommes redoutables, un instinct des plus prompts avait appris,

même aux plus fougueux amis du Prince, qu'il fallait se contenir. Le

maréchal Ney se trouvait en tête du groupe. Son énergique figure,

violemment contractée, décelait un extrême malaise, sans aucune

crainte toutefois, car personne n'eût osé lui manquer d'égards. Au

cri: _Voilà les maréchaux!_ l'entourage du Prince s'ouvrit avec

empressement. M. le comte d'Artois poussant son cheval vers eux, leur

serra la main à tous.--Messieurs, leur dit-il, soyez les bienvenus,

Vous qui avez porté en tous lieux la gloire de la France. Croyez-le,

mon frère et moi n'avons pas été les derniers à applaudir à vos

exploits.--Placé auprès du Prince, touché de son accueil, le maréchal

Ney reprit bientôt une attitude plus aisée et plus naturelle. Près de

la barrière on trouva le gouvernement provisoire, son président en

tête, qui venait recevoir M. le comte d'Artois aux portes de la

capitale. M. de Talleyrand prononça quelques paroles courtoises,

respectueuses et brèves, auxquelles le Prince répondit par les mots

heureux que lui inspirait la situation. Puis on s'achemina vers

Notre-Dame, en suivant les grands quartiers de Paris. Dans les

faubourgs, le spectacle ne fut pas des plus animés; il changea sur les

boulevards. La bourgeoisie, sensible à l'espérance de la paix et du

repos, fortement émue par les souvenirs qui se pressaient dans tous

les esprits, charmée de la bonne mine du prince, lui fit l'accueil le

plus cordial. L'émotion alla croissant en approchant de la cathédrale.

À la porte de l'église M. le comte d'Artois fut reçu par le chapitre.

On s'était appliqué à éloigner le cardinal Maury, archevêque de Paris

non institué, en l'accablant d'outrages pendant huit jours dans tous

les journaux de la capitale. Ainsi l'intrépide défenseur de la cause

royale dans l'Assemblée constituante, pour quelques actes de faiblesse

envers l'Empire, n'obtenait pas l'oubli promis à tous. Le Prince

conduit sous le dais au fauteuil royal, y fut dans l'église même

l'objet de démonstrations bruyantes. Tous les grands fonctionnaires de

l'État, tous les états-majors étaient réunis dans la basilique; le

Sénat seul y manquait. Revenu à la dignité d'attitude dont il n'aurait

jamais dû s'écarter, il ne voulait assister à aucune cérémonie qui pût

signifier de sa part la reconnaissance de l'autorité des Bourbons,

tant qu'il n'y aurait pas un engagement pris à l'égard de la

Constitution. Les cris éclatèrent de nouveau lorsque le clergé

prononça ces paroles sacramentelles: _Domine, salvum fac regem

Ludovicum_, et le comte d'Artois qui ne les avait pas entendues depuis

que son auguste frère avait porté la tête sur l'échafaud, ne put

retenir ses pleurs.

[En marge: Entrée du prince aux Tuileries.]

La cérémonie terminée, M. le comte d'Artois fut conduit aux Tuileries,

au milieu de la même affluence et d'acclamations toujours plus

significatives. À la porte du palais de ses pères, il fallut le

soutenir, tant était forte son émotion, et les assistants, les larmes

aux yeux, firent retentir l'air des cris de _Vive le Roi!_ Monté au

premier étage du palais, il remercia ceux qui l'avaient accompagné, et

les maréchaux en particulier, qui durent alors se retirer. Ces

derniers, en quittant les Tuileries et en laissant le Prince au

milieu des grands personnages de l'émigration, sentirent déjà qu'ils

seraient étrangers dans cette cour, au rétablissement de laquelle ils

venaient de participer, et un regard de défiance et de regret indiqua

ce pénible sentiment sur leur visage[27].

[Note 27: C'est le propre récit de M. de Vitrolles.]

[En marge: Effet général de l'entrée de M. le comte d'Artois à Paris.]

L'impression causée par cette journée dans la capitale avait été des

plus vives. Le Prince, par sa bonne grâce, son émotion sincère,

l'à-propos de son langage, y avait contribué sans doute, mais elle

était due surtout aux grands souvenirs du passé, si puissamment

réveillés en cette occasion. Il semblait que la nation et l'ancienne

royauté s'adressassent ces paroles: Nous avons cherché le bonheur les

uns sans les autres, nous n'avons marché qu'à travers le sang et les

ruines, réconcilions-nous, et soyons heureux en nous faisant des

concessions réciproques.--Certainement on ne se le disait pas avec

cette clarté, mais on le sentait confusément et profondément, et si

les souvenirs qui en ce moment remuaient fortement les âmes et les

rapprochaient, ne venaient pas bientôt les éloigner après les avoir

réunies, la France pouvait être heureuse en jouissant sous ses anciens

rois d'une paisible liberté. Mais que de sagesse il eût fallu à tous

pour qu'il en fût ainsi! Cependant il était permis de l'espérer, et

l'on était fondé à croire que la grande victime de Fontainebleau,

immolée par sa faute au bonheur public, suffirait pour l'assurer.

[En marge: Comparaison établie par les flatteurs entre Napoléon et les

Bourbons.]

Les Tuileries restèrent ouvertes le lendemain, et quiconque se

présentait avec un nom, peu ou point qualifié, s'il pouvait rappeler

qu'en telle ou telle circonstance il avait vu les Princes, avait

souffert avec eux ou pour eux, était accueilli, et sentait sa main

affectueusement serrée par M. le comte d'Artois. En un instant on

répétait dans tout Paris les paroles sorties de la bouche du Prince,

et la flatterie, prompte à aider le sentiment, comparait sa personne

gracieuse et affable à la personne brusque et dure de l'usurpateur

déchu. On n'entendait, on ne lisait que de perpétuelles comparaisons

entre la tyrannie ombrageuse, défiante, souvent cruelle du soldat

parvenu, et l'autorité paternelle, douce et confiante des anciens

princes légitimes. On faisait sur ce thème mille jeux d'esprit plus ou

moins justes.--Nous avons eu assez de gloire, disait M. de Talleyrand

à M. le comte d'Artois, apportez-nous l'honneur.--Le génie était

autant en discrédit que la gloire. Ces mots de génie et de gloire, si

fastidieusement répétés depuis quinze ans, avaient fait place à

d'autres dans le vocabulaire des flatteurs, et on n'entendait parler

que du droit, de la légitimité, de l'antique sagesse. Ainsi, chaque

époque a son langage en vogue qu'il faut lui concéder, sans y attacher

plus d'importance qu'il ne convient.

[En marge: Préparatifs du voyage de Napoléon.]

[En marge: Commissaires étrangers chargés de l'accompagner.]

Les Bourbons étant rentrés aux Tuileries, il ne restait plus qu'à

emporter hors de France, et dans la retraite qui lui était destinée,

le lion vaincu et enfermé à Fontainebleau. M. de Caulaincourt avait

reçu mission de régler avec les souverains étrangers les détails du

voyage de Napoléon à travers la France, voyage difficile à cause des

provinces méridionales par lesquelles il fallait passer. Il avait été

convenu que chacune des grandes puissances belligérantes, la Russie,

la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, enverrait un commissaire chargé

de la représenter auprès de Napoléon, et d'assurer le respect de sa

personne et l'exécution du traité du 11 avril. En désignant M. de

Schouvaloff comme son commissaire, Alexandre lui avait dit en présence

de M. de Caulaincourt: Votre tête me répond de celle de Napoléon, car

il y va de notre honneur, et c'est le premier de nos devoirs de le

faire respecter, et arriver sain et sauf à l'île d'Elbe.--Ce monarque

avait en même temps expédié un de ses officiers auprès de

Marie-Louise, pour qu'elle ne fût inquiétée ni par les Cosaques, ni

par les furieux du parti royaliste, naturellement plus nombreux sur

les bords de la Loire qu'ailleurs.

[En marge: Marie-Louise à Blois; ses agitations, ses démêlés avec ses

beaux-frères.]

Marie-Louise, que nous avons laissée sur la route de Blois après la

bataille de Paris, avait voyagé à petites journées, le désespoir dans

l'âme, craignant pour la vie de son époux, pour la couronne de son

fils, pour son sort à elle-même, et, faute de lumières, ne sachant pas

mesurer ces différentes craintes à l'étendue réelle du danger. Les

nouvelles de la prise de Paris, du retour de Napoléon vers cette

capitale, de son abdication, et enfin de l'attribution du duché de

Parme à elle et à son fils, lui étaient successivement parvenues. Elle

avait cruellement souffert pendant ces diverses péripéties, car bien

qu'elle ne fût pas douée de la force qui produit les grands

dévouements, elle était douce, bonne, elle avait de l'attachement pour

Napoléon, et une véritable tendresse maternelle pour le Roi de Rome.

Le beau duché de Parme, où elle allait régner seule, était sans doute

un certain dédommagement de ce qu'elle perdait; pourtant elle y

songeait à peine dans le moment, et la vue de son époux tombé du plus

haut des trônes dans une sorte de prison, touchait son âme faible mais

nullement insensible. D'après sa propre impulsion, et sur les conseils

de madame de Luçay, elle avait songé un instant à courir à

Fontainebleau pour se jeter dans les bras de Napoléon, et ne plus le

quitter. Mais le désir de voir son père afin d'en obtenir la Toscane,

désir dans lequel Napoléon l'avait lui-même encouragée, l'avait fait

hésiter. De plus un incident qui, bien qu'insignifiant, avait produit

sur elle une pénible impression, l'avait singulièrement indisposée

contre les Bonaparte. Ses beaux-frères voyant l'ennemi approcher de la

Loire, l'avaient engagée à se retirer au delà, ce qu'elle répugnait à

faire, et ce qui avait amené une scène tellement vive que ses

serviteurs l'entendant, étaient pour ainsi dire accourus à son

secours. Elle en avait conservé une extrême irritation, et quand des

officiers d'Alexandre et de l'empereur François étaient venus la

prendre sous leur protection, elle s'était livrée volontiers à eux, ne

se doutant pas qu'elle allait devenir avec son fils un gage dont la

coalition ne se dessaisirait jamais. Il avait été ensuite convenu

qu'elle se rendrait à Rambouillet pour y recevoir la visite de son

père.

[En marge: Enlèvement du trésor personnel de Napoléon, que

Marie-Louise avait emporté avec elle.]

Avant son départ, la protection de la Russie et de l'Autriche ne put

lui épargner un genre d'outrage qui n'est que trop ordinaire au milieu

de semblables catastrophes. En quittant Paris, elle avait emporté le

reste du trésor personnel de Napoléon, consistant en dix-huit

millions, or ou argent, et en une riche vaisselle. À ce trésor étaient

joints les diamants de la couronne. Les dix-huit millions étaient le

dernier débris des économies de Napoléon sur sa liste civile, et la

vaisselle d'or était sa propriété personnelle. Sur ces 18 millions, il

avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde

de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et d'après

l'ordre formel de Napoléon lui-même, Marie-Louise avait mis environ

deux millions dans ses voitures, pour son propre usage. Il restait à

peu près dix millions dans les fourgons de la cour fugitive. Le

gouvernement provisoire manquant d'argent imagina d'envoyer des agents

à la suite de Marie-Louise, pour saisir ce trésor, sous prétexte qu'il

se composait de sommes dérobées aux caisses de l'État. Il n'en était

rien, mais on ne s'inquiète guère d'être vrai et juste en de pareilles

circonstances.

Suivant une autre coutume de ces temps de crise, on choisit pour agent

un ennemi, et on le prit en outre dans les rangs inférieurs de

l'administration. C'était M. Dudon, expulsé du conseil d'État par

ordre de Napoléon. Cet agent s'étant rendu à Orléans, se saisit des

dix millions placés dans les fourgons du Trésor, de la vaisselle

personnelle de Napoléon, d'une partie des diamants de Marie-Louise,

malgré les réclamations de celle-ci et les efforts des commissaires

étrangers pour lui épargner une telle avanie. On rapporta à Paris ces

dépouilles impériales, dont le nouveau gouvernement avait grand

besoin.

[En marge: Translation de Marie-Louise à Rambouillet.]

[En marge: Son entrevue avec son père.]

[En marge: Elle consent à se rendre provisoirement à Vienne.]

D'Orléans Marie-Louise se rendit à Rambouillet pour y attendre son

père. L'empereur d'Autriche, entré le 15 avril à Paris, où il avait

été reçu en grande pompe par ses alliés, et avec beaucoup de froideur

par le peuple parisien qui jugeait sévèrement la conduite du père de

l'Impératrice, se rendit à Rambouillet afin de voir sa fille. Il la

combla de témoignages de tendresse, et s'efforça de lui persuader que

tous ses malheurs étaient imputables à son mari; que l'Autriche

n'avait rien négligé pour amener une paix honorable, tantôt à Prague,

tantôt à Francfort, tantôt enfin à Châtillon; que jamais Napoléon

n'avait voulu y souscrire; que c'était un homme de génie sans doute,

mais absolument dépourvu de raison, et avec lequel l'Europe avait été

réduite à en venir aux dernières extrémités; que lui, empereur

d'Autriche, n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que ses

devoirs de souverain avaient dû passer avant sa tendresse de père; que

sa tendresse de père d'ailleurs n'était pas restée inactive, car il

avait ménagé à sa fille une belle principauté en Italie; qu'elle y

serait souveraine, qu'elle pourrait s'y occuper de son fils, et lui

préparer un doux et paisible avenir; que les plus favorisées des

branches de la maison impériale étaient rarement traitées aussi bien;

que, lorsque ce terrible orage serait passé, si elle voulait visiter

son époux, et même vivre avec lui, elle en aurait la liberté, mais

qu'actuellement, le plus sage était d'aller se reposer à Vienne des

émotions qui l'avaient si profondément agitée; qu'elle y serait

entourée des soins de sa famille jusqu'à ce qu'elle pût se rendre soit

à Parme, soit même à l'île d'Elbe; mais qu'actuellement, il serait

pénible, inconvenant de chercher à se réunir à Napoléon, pour

traverser la France en prisonnière; qu'elle serait pour lui un

embarras plutôt qu'un secours; que la vie, la sûreté de l'Empereur

vaincu et désarmé étaient un dépôt confié à l'honneur des monarques

alliés; qu'elle devait donc être tranquille à ce sujet, et suivre le

conseil de venir passer les premiers instants de cette séparation au

milieu des embrassements de sa famille et des souvenirs de son

enfance.

Marie-Louise, trouvant commode pour sa faiblesse ce qu'on lui

proposait du reste avec les formes les plus affectueuses, adhéra aux

désirs de son père, et consentit à se diriger sur Vienne, tandis que

Napoléon s'acheminerait vers l'île d'Elbe. Elle chargea M. de

Caulaincourt d'assurer Napoléon de son affection, de sa constance, de

son désir de le rejoindre le plus tôt possible, et de sa résolution de

lui amener son fils, dont elle promettait de prendre, et dont elle

prenait en effet le plus grand soin.

[En marge: Dispersion de la famille impériale, sa retraite en Suisse

et en Italie.]

Quant aux frères de Napoléon, à ses soeurs, à sa mère, ils se

dispersèrent tous après le départ de Marie-Louise, et cherchèrent à

gagner au plus vite les frontières de Suisse et d'Italie, pour s'y

soustraire aux avanies dont ils étaient menacés. Quant aux divers

ministres et agents du gouvernement impérial qui avaient accompagné la

Régente à Blois, ils se dispersèrent également, et la plupart pour

venir à Paris adhérer aux actes du Sénat.

[En marge: Derniers moments de Napoléon à Fontainebleau.]

Tel fut le sort de tout ce qui appartenait à Napoléon durant ces

derniers jours. En attendant il était à Fontainebleau, parfaitement

résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les préparatifs de

son voyage terminés, et d'être enfin rendu dans le lieu où il allait

goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir encore ni la

nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude s'accroître

autour de lui. Il trouvait tout simple qu'on le quittât, car ces

militaires qui l'avaient suivi partout, le dernier jour excepté,

devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour conserver des

positions qui étaient le juste prix des travaux de leur vie. Il aurait

voulu seulement qu'ils y missent un peu plus de franchise, et, pour

les y encourager, il leur adressait le plus noble langage.--Servez les

Bourbons, leur disait-il, servez-les bien; il ne vous reste pas

d'autre conduite à tenir. S'ils se comportent avec sagesse, la France

sous leur autorité peut être heureuse et respectée. J'ai résisté à M.

de Caulaincourt dans ses vives instances pour me faire accepter la

paix de Châtillon. J'avais raison. Pour moi ces conditions étaient

humiliantes; elles ne le sont pas pour les Bourbons. Ils retrouvent la

France qu'ils avaient laissée, et peuvent l'accepter avec dignité.

Telle quelle la France sera encore bien puissante, et quoique

géographiquement un peu moindre, elle demeurera moralement aussi

grande par son courage, son génie, ses arts, l'influence de son esprit

sur le monde. Si son territoire est amoindri sa gloire ne l'est pas.

Le souvenir de nos victoires lui restera comme une grandeur

impérissable, et qui pèsera d'un poids immense dans les conseils de

l'Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en ce moment la

fortune variable des révolutions, servez-la sous eux comme vous avez

fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop difficile, et

quittez-moi, en me gardant seulement un souvenir.--

[En marge: Profond isolement dans lequel on le laisse.]

[En marge: Fidélité du général Drouot, du général Bertrand, de MM. de

Caulaincourt et de Bassano.]

Tel est le résumé du langage qu'il tenait tous les jours dans la

solitude croissante de Fontainebleau. On a vu comment Ney et Macdonald

s'étaient séparés de lui. Oudinot, Lefebvre, Moncey l'avaient quitté,

chacun à sa manière. Berthier s'était retiré aussi, mais en quelque

sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le

commandement de l'armée pour qu'il le transmît au gouvernement

provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les

grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne.

Berthier avait promis de revenir; Napoléon l'attendait, et en voyant

les heures, les jours s'écouler sans qu'il reparût, désespérait de le

voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l'arrivée de

Berthier, c'était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de

haut grade. L'un quittait Fontainebleau pour raison de santé, l'autre

pour raison de famille ou d'affaires; tous promettaient de reparaître

bientôt, aucun n'y songeait. Napoléon feignait d'entrer dans les

motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il

savait que c'étaient des adieux définitifs qu'il recevait, et leur

laissait dire, sans le croire, qu'ils allaient revenir. Peu à peu le

palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours

silencieuses on avait quelquefois encore l'oreille frappée par des

bruits de voitures, on écoutait, et c'étaient des voitures qui s'en

allaient. Napoléon assistait ainsi tout vivant à sa propre fin. Qui

n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des campagnes déjà

ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure,

et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche végétation! Tout

autour règnent le froid et le silence, et par intervalles on entend à

peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. L'arbre immobile et fier

n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se détacher comme les

autres, mais il n'en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et

dépouillée. Ainsi Napoléon voyait disparaître une à une les fidélités

qui l'avaient suivi à travers les innombrables vicissitudes de sa vie.

Il y en avait qui tenaient un jour, deux jours de plus, et qui

expiraient an troisième. Toutes finissaient par arriver au terme. Il

en était quelques-unes pourtant que rien n'avait pu ébranler. Drouot,

l'improbation dans le coeur, la tristesse sur le front, le respect à

la bouche, était demeuré auprès de son maître malheureux. Le général

Bertrand avait suivi ce généreux exemple. Les ducs de Vicence et de

Bassano étaient restés aussi. Le duc de Vicence n'était pas plus

flatteur qu'autrefois, le duc de Bassano l'était presque davantage, et

donnait ainsi de sa longue soumission une honorable excuse, en

prouvant qu'elle tenait à une admiration de Napoléon, sincère,

absolue, indépendante du temps et des événements. Napoléon, touché de

son dévouement, lui adressa plus d'une fois ces paroles consolatrices:

Bassano, ils prétendent que c'est vous qui m'avez empêché de faire la

paix!... qu'en dites-vous?... Cette accusation doit vous faire

sourire, comme toutes celles qu'on me prodigue aujourd'hui... Et

Napoléon lui avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la

manière la plus noble qu'il était le seul coupable.

[Illustration: Napoléon.]

[En marge: Départ de Napoléon.]

[En marge: Ses adieux à sa garde.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 59 / 65 段