sur la route et dans les rues aboutissant à la barrière de Bondy. Les
hommes qui étaient nés royalistes, ceux que la révolution avait faits
tels, et le nombre de ces derniers était grand, avaient pris les
devants afin d'assister à un spectacle bien imprévu pour eux, car
après l'échafaud de Louis XVI, après les victoires de Napoléon, qui
aurait jamais cru que Paris s'ouvrirait encore pour recevoir les
Bourbons en triomphe? Pourtant, avec un peu de réflexion, on aurait pu
le prédire, car il faut compter sur de brusques et violents retours,
dès qu'on dépasse le but raisonnable et honnête des révolutions. Mais
qui est-ce qui réfléchit, surtout parmi les masses? À cette époque,
tant de gens avaient perdu leurs pères, leurs frères, leurs enfants
sur l'échafaud ou sur les champs de bataille; tant de gens avaient eu
leur famille dispersée, leur patrimoine envahi, que leur émotion était
profonde à la seule idée de revoir un prince qui était pour eux la
vivante image d'un temps où ils avaient été jeunes, où ils croyaient
avoir été heureux, et dont ils avaient oublié les vices. Aussi, dans
l'attente de la prochaine apparition du prince, des milliers de
visages étaient-ils fortement émus, et quelques-uns mouillés de
larmes. La sage bourgeoisie de Paris, expression toujours juste du
sentiment public, longtemps attachée à Napoléon qui lui avait procuré
le repos avec la gloire, et détachée de lui uniquement par ses fautes,
avait bientôt compris que Napoléon renversé, les Bourbons devenaient
ses successeurs nécessaires et désirables, que le respect qui
entourait leur titre au trône, que la paix dont ils apportaient la
certitude, que la liberté qui pouvait se concilier si bien avec leur
antique autorité, étaient pour la France des gages d'un bonheur
paisible et durable. Cette bourgeoisie était donc animée des meilleurs
sentiments pour les Bourbons, et prête à se jeter dans leurs bras,
s'ils lui montraient un peu de bonne volonté et de bon sens. La
figure si avenante de M. le comte d'Artois était tout à fait propre à
favoriser ces dispositions, et à les convertir en un élan universel.
[En marge: Entrée de M. le comte d'Artois dans Paris.]
[En marge: Animation des royalistes.]
[En marge: Rencontre du Prince avec les maréchaux.]
[En marge: _Te Deum_ chanté à la cathédrale.]
Dès onze heures du matin, M. le comte d'Artois, entouré d'un grand
nombre de personnages à cheval appartenant à toutes les classes, mais
surtout à l'ancienne noblesse, se dirigea vers la barrière de Bondy. À
chaque instant de nouveaux-venus, des fonctionnaires de haut rang, des
officiers français, des officiers étrangers, accouraient pour se
joindre au cortége, et quand ils étaient reconnus, les rangs
s'ouvraient pour les laisser parvenir jusqu'au Prince. Les royalistes
réunis autour de lui étaient singulièrement animés. Si parmi les
personnages qui survenaient, il y en avait quelques-uns de l'ancienne
noblesse dont la fidélité eût chancelé un moment, des cris frénétiques
de _Vive le Roi!_ éclataient à leur présence, et prouvaient que
l'oubli ne serait pas pratiqué par les royalistes, même à l'égard les
uns des autres. M. de Montmorency, rattaché à l'Empire quand tout le
monde l'était en France, aide-major général de la garde nationale,
arrivant avec son chef, le général Dessoles, fut assailli de ces cris
affectés de _Vive le Roi!_ comme si on avait eu besoin d'enseigner aux
Montmorency l'amour des Bourbons. En avançant vers la barrière, on vit
paraître un groupe de cavaliers en grand uniforme et en panache
tricolore: c'étaient les maréchaux Ney, Marmont, Moncey, Kellermann,
Sérurier, n'ayant pas quitté des couleurs qui étaient encore celles de
l'armée. Les cris recommencèrent, mais sans violence, car en présence
de ces hommes redoutables, un instinct des plus prompts avait appris,
même aux plus fougueux amis du Prince, qu'il fallait se contenir. Le
maréchal Ney se trouvait en tête du groupe. Son énergique figure,
violemment contractée, décelait un extrême malaise, sans aucune
crainte toutefois, car personne n'eût osé lui manquer d'égards. Au
cri: _Voilà les maréchaux!_ l'entourage du Prince s'ouvrit avec
empressement. M. le comte d'Artois poussant son cheval vers eux, leur
serra la main à tous.--Messieurs, leur dit-il, soyez les bienvenus,
Vous qui avez porté en tous lieux la gloire de la France. Croyez-le,
mon frère et moi n'avons pas été les derniers à applaudir à vos
exploits.--Placé auprès du Prince, touché de son accueil, le maréchal
Ney reprit bientôt une attitude plus aisée et plus naturelle. Près de
la barrière on trouva le gouvernement provisoire, son président en
tête, qui venait recevoir M. le comte d'Artois aux portes de la
capitale. M. de Talleyrand prononça quelques paroles courtoises,
respectueuses et brèves, auxquelles le Prince répondit par les mots
heureux que lui inspirait la situation. Puis on s'achemina vers
Notre-Dame, en suivant les grands quartiers de Paris. Dans les
faubourgs, le spectacle ne fut pas des plus animés; il changea sur les
boulevards. La bourgeoisie, sensible à l'espérance de la paix et du
repos, fortement émue par les souvenirs qui se pressaient dans tous
les esprits, charmée de la bonne mine du prince, lui fit l'accueil le
plus cordial. L'émotion alla croissant en approchant de la cathédrale.
À la porte de l'église M. le comte d'Artois fut reçu par le chapitre.
On s'était appliqué à éloigner le cardinal Maury, archevêque de Paris
non institué, en l'accablant d'outrages pendant huit jours dans tous
les journaux de la capitale. Ainsi l'intrépide défenseur de la cause
royale dans l'Assemblée constituante, pour quelques actes de faiblesse
envers l'Empire, n'obtenait pas l'oubli promis à tous. Le Prince
conduit sous le dais au fauteuil royal, y fut dans l'église même
l'objet de démonstrations bruyantes. Tous les grands fonctionnaires de
l'État, tous les états-majors étaient réunis dans la basilique; le
Sénat seul y manquait. Revenu à la dignité d'attitude dont il n'aurait
jamais dû s'écarter, il ne voulait assister à aucune cérémonie qui pût
signifier de sa part la reconnaissance de l'autorité des Bourbons,
tant qu'il n'y aurait pas un engagement pris à l'égard de la
Constitution. Les cris éclatèrent de nouveau lorsque le clergé
prononça ces paroles sacramentelles: _Domine, salvum fac regem
Ludovicum_, et le comte d'Artois qui ne les avait pas entendues depuis
que son auguste frère avait porté la tête sur l'échafaud, ne put
retenir ses pleurs.
[En marge: Entrée du prince aux Tuileries.]
La cérémonie terminée, M. le comte d'Artois fut conduit aux Tuileries,
au milieu de la même affluence et d'acclamations toujours plus
significatives. À la porte du palais de ses pères, il fallut le
soutenir, tant était forte son émotion, et les assistants, les larmes
aux yeux, firent retentir l'air des cris de _Vive le Roi!_ Monté au
premier étage du palais, il remercia ceux qui l'avaient accompagné, et
les maréchaux en particulier, qui durent alors se retirer. Ces
derniers, en quittant les Tuileries et en laissant le Prince au
milieu des grands personnages de l'émigration, sentirent déjà qu'ils
seraient étrangers dans cette cour, au rétablissement de laquelle ils
venaient de participer, et un regard de défiance et de regret indiqua
ce pénible sentiment sur leur visage[27].
[Note 27: C'est le propre récit de M. de Vitrolles.]
[En marge: Effet général de l'entrée de M. le comte d'Artois à Paris.]
L'impression causée par cette journée dans la capitale avait été des
plus vives. Le Prince, par sa bonne grâce, son émotion sincère,
l'à-propos de son langage, y avait contribué sans doute, mais elle
était due surtout aux grands souvenirs du passé, si puissamment
réveillés en cette occasion. Il semblait que la nation et l'ancienne
royauté s'adressassent ces paroles: Nous avons cherché le bonheur les
uns sans les autres, nous n'avons marché qu'à travers le sang et les
ruines, réconcilions-nous, et soyons heureux en nous faisant des
concessions réciproques.--Certainement on ne se le disait pas avec
cette clarté, mais on le sentait confusément et profondément, et si
les souvenirs qui en ce moment remuaient fortement les âmes et les
rapprochaient, ne venaient pas bientôt les éloigner après les avoir
réunies, la France pouvait être heureuse en jouissant sous ses anciens
rois d'une paisible liberté. Mais que de sagesse il eût fallu à tous
pour qu'il en fût ainsi! Cependant il était permis de l'espérer, et
l'on était fondé à croire que la grande victime de Fontainebleau,
immolée par sa faute au bonheur public, suffirait pour l'assurer.
[En marge: Comparaison établie par les flatteurs entre Napoléon et les
Bourbons.]
Les Tuileries restèrent ouvertes le lendemain, et quiconque se
présentait avec un nom, peu ou point qualifié, s'il pouvait rappeler
qu'en telle ou telle circonstance il avait vu les Princes, avait
souffert avec eux ou pour eux, était accueilli, et sentait sa main
affectueusement serrée par M. le comte d'Artois. En un instant on
répétait dans tout Paris les paroles sorties de la bouche du Prince,
et la flatterie, prompte à aider le sentiment, comparait sa personne
gracieuse et affable à la personne brusque et dure de l'usurpateur
déchu. On n'entendait, on ne lisait que de perpétuelles comparaisons
entre la tyrannie ombrageuse, défiante, souvent cruelle du soldat
parvenu, et l'autorité paternelle, douce et confiante des anciens
princes légitimes. On faisait sur ce thème mille jeux d'esprit plus ou
moins justes.--Nous avons eu assez de gloire, disait M. de Talleyrand
à M. le comte d'Artois, apportez-nous l'honneur.--Le génie était
autant en discrédit que la gloire. Ces mots de génie et de gloire, si
fastidieusement répétés depuis quinze ans, avaient fait place à
d'autres dans le vocabulaire des flatteurs, et on n'entendait parler
que du droit, de la légitimité, de l'antique sagesse. Ainsi, chaque
époque a son langage en vogue qu'il faut lui concéder, sans y attacher
plus d'importance qu'il ne convient.
[En marge: Préparatifs du voyage de Napoléon.]
[En marge: Commissaires étrangers chargés de l'accompagner.]
Les Bourbons étant rentrés aux Tuileries, il ne restait plus qu'à
emporter hors de France, et dans la retraite qui lui était destinée,
le lion vaincu et enfermé à Fontainebleau. M. de Caulaincourt avait
reçu mission de régler avec les souverains étrangers les détails du
voyage de Napoléon à travers la France, voyage difficile à cause des
provinces méridionales par lesquelles il fallait passer. Il avait été
convenu que chacune des grandes puissances belligérantes, la Russie,
la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre, enverrait un commissaire chargé
de la représenter auprès de Napoléon, et d'assurer le respect de sa
personne et l'exécution du traité du 11 avril. En désignant M. de
Schouvaloff comme son commissaire, Alexandre lui avait dit en présence
de M. de Caulaincourt: Votre tête me répond de celle de Napoléon, car
il y va de notre honneur, et c'est le premier de nos devoirs de le
faire respecter, et arriver sain et sauf à l'île d'Elbe.--Ce monarque
avait en même temps expédié un de ses officiers auprès de
Marie-Louise, pour qu'elle ne fût inquiétée ni par les Cosaques, ni
par les furieux du parti royaliste, naturellement plus nombreux sur
les bords de la Loire qu'ailleurs.
[En marge: Marie-Louise à Blois; ses agitations, ses démêlés avec ses
beaux-frères.]
Marie-Louise, que nous avons laissée sur la route de Blois après la
bataille de Paris, avait voyagé à petites journées, le désespoir dans
l'âme, craignant pour la vie de son époux, pour la couronne de son
fils, pour son sort à elle-même, et, faute de lumières, ne sachant pas
mesurer ces différentes craintes à l'étendue réelle du danger. Les
nouvelles de la prise de Paris, du retour de Napoléon vers cette
capitale, de son abdication, et enfin de l'attribution du duché de
Parme à elle et à son fils, lui étaient successivement parvenues. Elle
avait cruellement souffert pendant ces diverses péripéties, car bien
qu'elle ne fût pas douée de la force qui produit les grands
dévouements, elle était douce, bonne, elle avait de l'attachement pour
Napoléon, et une véritable tendresse maternelle pour le Roi de Rome.
Le beau duché de Parme, où elle allait régner seule, était sans doute
un certain dédommagement de ce qu'elle perdait; pourtant elle y
songeait à peine dans le moment, et la vue de son époux tombé du plus
haut des trônes dans une sorte de prison, touchait son âme faible mais
nullement insensible. D'après sa propre impulsion, et sur les conseils
de madame de Luçay, elle avait songé un instant à courir à
Fontainebleau pour se jeter dans les bras de Napoléon, et ne plus le
quitter. Mais le désir de voir son père afin d'en obtenir la Toscane,
désir dans lequel Napoléon l'avait lui-même encouragée, l'avait fait
hésiter. De plus un incident qui, bien qu'insignifiant, avait produit
sur elle une pénible impression, l'avait singulièrement indisposée
contre les Bonaparte. Ses beaux-frères voyant l'ennemi approcher de la
Loire, l'avaient engagée à se retirer au delà, ce qu'elle répugnait à
faire, et ce qui avait amené une scène tellement vive que ses
serviteurs l'entendant, étaient pour ainsi dire accourus à son
secours. Elle en avait conservé une extrême irritation, et quand des
officiers d'Alexandre et de l'empereur François étaient venus la
prendre sous leur protection, elle s'était livrée volontiers à eux, ne
se doutant pas qu'elle allait devenir avec son fils un gage dont la
coalition ne se dessaisirait jamais. Il avait été ensuite convenu
qu'elle se rendrait à Rambouillet pour y recevoir la visite de son
père.
[En marge: Enlèvement du trésor personnel de Napoléon, que
Marie-Louise avait emporté avec elle.]
Avant son départ, la protection de la Russie et de l'Autriche ne put
lui épargner un genre d'outrage qui n'est que trop ordinaire au milieu
de semblables catastrophes. En quittant Paris, elle avait emporté le
reste du trésor personnel de Napoléon, consistant en dix-huit
millions, or ou argent, et en une riche vaisselle. À ce trésor étaient
joints les diamants de la couronne. Les dix-huit millions étaient le
dernier débris des économies de Napoléon sur sa liste civile, et la
vaisselle d'or était sa propriété personnelle. Sur ces 18 millions, il
avait été envoyé quelques millions à Fontainebleau, soit pour la solde
de l'armée, soit pour la dépense du quartier général, et d'après
l'ordre formel de Napoléon lui-même, Marie-Louise avait mis environ
deux millions dans ses voitures, pour son propre usage. Il restait à
peu près dix millions dans les fourgons de la cour fugitive. Le
gouvernement provisoire manquant d'argent imagina d'envoyer des agents
à la suite de Marie-Louise, pour saisir ce trésor, sous prétexte qu'il
se composait de sommes dérobées aux caisses de l'État. Il n'en était
rien, mais on ne s'inquiète guère d'être vrai et juste en de pareilles
circonstances.
Suivant une autre coutume de ces temps de crise, on choisit pour agent
un ennemi, et on le prit en outre dans les rangs inférieurs de
l'administration. C'était M. Dudon, expulsé du conseil d'État par
ordre de Napoléon. Cet agent s'étant rendu à Orléans, se saisit des
dix millions placés dans les fourgons du Trésor, de la vaisselle
personnelle de Napoléon, d'une partie des diamants de Marie-Louise,
malgré les réclamations de celle-ci et les efforts des commissaires
étrangers pour lui épargner une telle avanie. On rapporta à Paris ces
dépouilles impériales, dont le nouveau gouvernement avait grand
besoin.
[En marge: Translation de Marie-Louise à Rambouillet.]
[En marge: Son entrevue avec son père.]
[En marge: Elle consent à se rendre provisoirement à Vienne.]
D'Orléans Marie-Louise se rendit à Rambouillet pour y attendre son
père. L'empereur d'Autriche, entré le 15 avril à Paris, où il avait
été reçu en grande pompe par ses alliés, et avec beaucoup de froideur
par le peuple parisien qui jugeait sévèrement la conduite du père de
l'Impératrice, se rendit à Rambouillet afin de voir sa fille. Il la
combla de témoignages de tendresse, et s'efforça de lui persuader que
tous ses malheurs étaient imputables à son mari; que l'Autriche
n'avait rien négligé pour amener une paix honorable, tantôt à Prague,
tantôt à Francfort, tantôt enfin à Châtillon; que jamais Napoléon
n'avait voulu y souscrire; que c'était un homme de génie sans doute,
mais absolument dépourvu de raison, et avec lequel l'Europe avait été
réduite à en venir aux dernières extrémités; que lui, empereur
d'Autriche, n'avait pu agir autrement qu'il n'avait fait; que ses
devoirs de souverain avaient dû passer avant sa tendresse de père; que
sa tendresse de père d'ailleurs n'était pas restée inactive, car il
avait ménagé à sa fille une belle principauté en Italie; qu'elle y
serait souveraine, qu'elle pourrait s'y occuper de son fils, et lui
préparer un doux et paisible avenir; que les plus favorisées des
branches de la maison impériale étaient rarement traitées aussi bien;
que, lorsque ce terrible orage serait passé, si elle voulait visiter
son époux, et même vivre avec lui, elle en aurait la liberté, mais
qu'actuellement, le plus sage était d'aller se reposer à Vienne des
émotions qui l'avaient si profondément agitée; qu'elle y serait
entourée des soins de sa famille jusqu'à ce qu'elle pût se rendre soit
à Parme, soit même à l'île d'Elbe; mais qu'actuellement, il serait
pénible, inconvenant de chercher à se réunir à Napoléon, pour
traverser la France en prisonnière; qu'elle serait pour lui un
embarras plutôt qu'un secours; que la vie, la sûreté de l'Empereur
vaincu et désarmé étaient un dépôt confié à l'honneur des monarques
alliés; qu'elle devait donc être tranquille à ce sujet, et suivre le
conseil de venir passer les premiers instants de cette séparation au
milieu des embrassements de sa famille et des souvenirs de son
enfance.
Marie-Louise, trouvant commode pour sa faiblesse ce qu'on lui
proposait du reste avec les formes les plus affectueuses, adhéra aux
désirs de son père, et consentit à se diriger sur Vienne, tandis que
Napoléon s'acheminerait vers l'île d'Elbe. Elle chargea M. de
Caulaincourt d'assurer Napoléon de son affection, de sa constance, de
son désir de le rejoindre le plus tôt possible, et de sa résolution de
lui amener son fils, dont elle promettait de prendre, et dont elle
prenait en effet le plus grand soin.
[En marge: Dispersion de la famille impériale, sa retraite en Suisse
et en Italie.]
Quant aux frères de Napoléon, à ses soeurs, à sa mère, ils se
dispersèrent tous après le départ de Marie-Louise, et cherchèrent à
gagner au plus vite les frontières de Suisse et d'Italie, pour s'y
soustraire aux avanies dont ils étaient menacés. Quant aux divers
ministres et agents du gouvernement impérial qui avaient accompagné la
Régente à Blois, ils se dispersèrent également, et la plupart pour
venir à Paris adhérer aux actes du Sénat.
[En marge: Derniers moments de Napoléon à Fontainebleau.]
Tel fut le sort de tout ce qui appartenait à Napoléon durant ces
derniers jours. En attendant il était à Fontainebleau, parfaitement
résigné aux rigueurs du destin, impatient de voir les préparatifs de
son voyage terminés, et d'être enfin rendu dans le lieu où il allait
goûter un genre de repos dont il ne pouvait pressentir encore ni la
nature ni la durée. Chaque jour il voyait la solitude s'accroître
autour de lui. Il trouvait tout simple qu'on le quittât, car ces
militaires qui l'avaient suivi partout, le dernier jour excepté,
devaient être pressés de se rallier aux Bourbons, pour conserver des
positions qui étaient le juste prix des travaux de leur vie. Il aurait
voulu seulement qu'ils y missent un peu plus de franchise, et, pour
les y encourager, il leur adressait le plus noble langage.--Servez les
Bourbons, leur disait-il, servez-les bien; il ne vous reste pas
d'autre conduite à tenir. S'ils se comportent avec sagesse, la France
sous leur autorité peut être heureuse et respectée. J'ai résisté à M.
de Caulaincourt dans ses vives instances pour me faire accepter la
paix de Châtillon. J'avais raison. Pour moi ces conditions étaient
humiliantes; elles ne le sont pas pour les Bourbons. Ils retrouvent la
France qu'ils avaient laissée, et peuvent l'accepter avec dignité.
Telle quelle la France sera encore bien puissante, et quoique
géographiquement un peu moindre, elle demeurera moralement aussi
grande par son courage, son génie, ses arts, l'influence de son esprit
sur le monde. Si son territoire est amoindri sa gloire ne l'est pas.
Le souvenir de nos victoires lui restera comme une grandeur
impérissable, et qui pèsera d'un poids immense dans les conseils de
l'Europe. Servez-la donc sous les princes que ramène en ce moment la
fortune variable des révolutions, servez-la sous eux comme vous avez
fait sous moi. Ne leur rendez pas la tâche trop difficile, et
quittez-moi, en me gardant seulement un souvenir.--
[En marge: Profond isolement dans lequel on le laisse.]
[En marge: Fidélité du général Drouot, du général Bertrand, de MM. de
Caulaincourt et de Bassano.]
Tel est le résumé du langage qu'il tenait tous les jours dans la
solitude croissante de Fontainebleau. On a vu comment Ney et Macdonald
s'étaient séparés de lui. Oudinot, Lefebvre, Moncey l'avaient quitté,
chacun à sa manière. Berthier s'était retiré aussi, mais en quelque
sorte par un ordre de son maître. Napoléon lui avait confié le
commandement de l'armée pour qu'il le transmît au gouvernement
provisoire, et que pendant cette transmission il pût confirmer les
grades qui étaient le prix du sang versé dans la dernière campagne.
Berthier avait promis de revenir; Napoléon l'attendait, et en voyant
les heures, les jours s'écouler sans qu'il reparût, désespérait de le
voir, et en souffrait sans se plaindre. Au lieu de l'arrivée de
Berthier, c'était chaque jour un nouveau départ de quelque officier de
haut grade. L'un quittait Fontainebleau pour raison de santé, l'autre
pour raison de famille ou d'affaires; tous promettaient de reparaître
bientôt, aucun n'y songeait. Napoléon feignait d'entrer dans les
motifs de chacun, serrait affectueusement la main des partants, car il
savait que c'étaient des adieux définitifs qu'il recevait, et leur
laissait dire, sans le croire, qu'ils allaient revenir. Peu à peu le
palais de Fontainebleau était devenu désert. Dans ses cours
silencieuses on avait quelquefois encore l'oreille frappée par des
bruits de voitures, on écoutait, et c'étaient des voitures qui s'en
allaient. Napoléon assistait ainsi tout vivant à sa propre fin. Qui
n'a vu souvent, à l'entrée de l'hiver, au milieu des campagnes déjà
ravagées, un chêne puissant, étalant au loin ses rameaux sans verdure,
et ayant à ses pieds les débris desséchés de sa riche végétation! Tout
autour règnent le froid et le silence, et par intervalles on entend à
peine le bruit léger d'une feuille qui tombe. L'arbre immobile et fier
n'a plus que quelques feuilles jaunies prêtes à se détacher comme les
autres, mais il n'en domine pas moins la plaine de sa tête sublime et
dépouillée. Ainsi Napoléon voyait disparaître une à une les fidélités
qui l'avaient suivi à travers les innombrables vicissitudes de sa vie.
Il y en avait qui tenaient un jour, deux jours de plus, et qui
expiraient an troisième. Toutes finissaient par arriver au terme. Il
en était quelques-unes pourtant que rien n'avait pu ébranler. Drouot,
l'improbation dans le coeur, la tristesse sur le front, le respect à
la bouche, était demeuré auprès de son maître malheureux. Le général
Bertrand avait suivi ce généreux exemple. Les ducs de Vicence et de
Bassano étaient restés aussi. Le duc de Vicence n'était pas plus
flatteur qu'autrefois, le duc de Bassano l'était presque davantage, et
donnait ainsi de sa longue soumission une honorable excuse, en
prouvant qu'elle tenait à une admiration de Napoléon, sincère,
absolue, indépendante du temps et des événements. Napoléon, touché de
son dévouement, lui adressa plus d'une fois ces paroles consolatrices:
Bassano, ils prétendent que c'est vous qui m'avez empêché de faire la
paix!... qu'en dites-vous?... Cette accusation doit vous faire
sourire, comme toutes celles qu'on me prodigue aujourd'hui... Et
Napoléon lui avait autant de fois serré la main, avouant ainsi de la
manière la plus noble qu'il était le seul coupable.
[Illustration: Napoléon.]
[En marge: Départ de Napoléon.]
[En marge: Ses adieux à sa garde.]