Napoléon semblait en ce moment entrevoir avec horreur, non pas la mort

qu'il était trop habitué à braver pour la craindre, mais un supplice

infâme!... S'apercevant enfin que cet entretien avait singulièrement

duré, s'excusant d'avoir retenu si longtemps M. de Caulaincourt, il

le renvoya avec des démonstrations encore plus affectueuses, répétant

qu'il le ferait rappeler quand il aurait besoin de lui. M. de

Caulaincourt le quitta, vivement frappé de ce qu'il avait entendu, et

persistant à voir dans ces longues récapitulations, dans ces jugements

suprêmes sur lui-même et sur les autres, un adieu aux grandeurs et non

pas à la vie.--Il se trompait. C'était un adieu à la vie que Napoléon

avait cru faire en s'épanchant de la sorte. Il venait en effet de

prendre la résolution étrange, et peu digne de lui, de se donner la

mort. Les caractères très-actifs éprouvent rarement le dégoût de la

vie, car ils s'en servent trop pour être tentés d'y renoncer.

Napoléon, qui a été l'un des êtres les plus actifs de la nature

humaine, n'avait donc aucun penchant au suicide; il le dédaignait même

comme une renonciation irréfléchie aux chances de l'avenir, qui

restent toujours aussi nombreuses qu'imprévues pour quiconque sait

supporter le fardeau passager des mauvais jours. Néanmoins dans toute

adversité, même le plus courageusement supportée, il y a des moments

d'abattement, où l'esprit et le caractère fléchissent sous le poids du

malheur. Napoléon eut dans cette journée l'un de ces moments

d'insurmontable défaillance. Le traité relatif à sa famille étant

signé, l'honneur des souverains y étant engagé, le sort de son fils,

de sa femme, de ses proches lui paraissant assuré, il crut s'être

acquitté de ses derniers devoirs. Il lui semblait d'ailleurs que pour

d'honnêtes gens sa mort imprimerait aux engagements pris envers lui

un caractère plus sacré, et qu'en cessant de le craindre on cesserait

de le haïr. Dès lors jugeant sa carrière finie, ne se comprenant pas

dans une petite île de la Méditerranée, où il ne ferait plus rien que

respirer l'air chaud d'Italie, ne comptant pas même sur la ressource

des affections de famille, car dans cet instant de sinistre

clairvoyance il devinait qu'on ne lui laisserait ni son fils, ni sa

femme, humilié d'avoir à signer un traité dont le caractère était tout

personnel et pour ainsi dire pécuniaire, fatigué d'entendre chaque

jour le bruit des malédictions publiques, se voyant avec horreur dans

son voyage à l'île d'Elbe livré aux outrages d'une hideuse populace,

il eut un moment l'existence en aversion, et résolut de recourir à un

poison qu'il avait depuis longtemps gardé sous la main pour un cas

extrême. En Russie, au lendemain de la sanglante bataille de

Malo-Jaroslawetz, après la soudaine irruption des Cosaques qui avait

mis sa personne en péril, il avait entrevu la possibilité de devenir

prisonnier des Russes, et il avait demandé au docteur Yvan une forte

potion d'opium pour se soustraire à l'insupportable supplice d'orner

le char du vainqueur. Le docteur Yvan, comprenant la nécessité d'une

telle précaution, lui avait préparé la potion qu'il demandait, et

avait eu soin de la renfermer dans un sachet, pour qu'il pût la porter

sur sa personne, et n'en être jamais séparé. Rentré en France,

Napoléon n'avait pas voulu la détruire, et l'avait déposée dans son

nécessaire de voyage, où elle se trouvait encore.

[En marge: Napoléon avale une forte dose d'opium.]

À la suite des accablantes réflexions de la journée, regardant le

sort des siens comme assuré, ne croyant pas le compromettre par sa

mort, il choisit cette nuit du 11 avril pour en finir avec les

fatigues de la vie, qu'il ne pouvait plus supporter après les avoir

tant cherchées, et tirant de son nécessaire la redoutable potion, il

la délaya dans un peu d'eau, l'avala, puis se laissa retomber dans le

lit où il croyait s'endormir pour jamais.

[En marge: L'opium avalé, il rappelle M. de Caulaincourt.]

Disposé à y attendre les effets du poison, il voulut adresser encore

un adieu à M. de Caulaincourt, et surtout lui exprimer ses dernières

intentions relativement à sa femme et à son fils. Il le fit appeler

vers trois heures du matin, s'excusant de troubler son sommeil, mais

alléguant le besoin d'ajouter quelques instructions importantes à

celles qu'il lui avait déjà données. Son visage se distinguait à peine

à la lueur d'une lumière presque éteinte; sa voix était faible et

altérée. Sans parler de ce qu'il avait fait, il prit sous son chevet

une lettre et un portefeuille, et les présentant à M. de Caulaincourt,

il lui dit: Ce portefeuille et cette lettre sont destinés à ma femme

et à mon fils, et je vous prie de les leur remettre de votre propre

main. Ma femme et mon fils auront l'un et l'autre grand besoin des

conseils de votre prudence et de votre probité, car leur situation va

être bien difficile, et je vous demande de ne pas les quitter. Ce

nécessaire (il montrait son nécessaire de voyage) sera remis à Eugène.

Vous direz à Joséphine que j'ai pensé à elle avant de quitter la vie.

Prenez ce camée que vous garderez en mémoire de moi. Vous êtes

un honnête homme, qui avez cherché à me dire la vérité...

Embrassons-nous.--À ces dernières paroles qui ne pouvaient plus

laisser de doute sur la résolution prise par Napoléon, M. de

Caulaincourt, quoique peu facile à émouvoir, saisit les mains de son

maître et les mouilla de ses larmes. Il aperçut près de lui un verre

portant encore les traces du breuvage mortel. Il interrogea

l'Empereur, qui, pour toute réponse, lui demanda de se contenir, de ne

pas le quitter, et de lui laisser achever paisiblement son agonie. M.

de Caulaincourt cherchait à s'échapper pour appeler du secours.

Napoléon, d'abord avec prière, puis avec autorité, lui prescrivit de

n'en rien faire, ne voulant aucun éclat, ni surtout aucun oeil

étranger sur sa figure expirante.

[En marge: Napoléon rejette l'opium qu'il avait avalé.]

[En marge: Long assoupissement.]

M. de Caulaincourt, paralysé en quelque sorte, était auprès du lit où

semblait près de s'éteindre cette existence prodigieuse, quand le

visage de Napoléon se contracta tout à coup. Il souffrait cruellement,

et s'efforçait de se roidir contre la douleur. Bientôt des spasmes

violents indiquèrent des vomissements prochains. Après avoir résisté à

ce mouvement de la nature, Napoléon fut contraint de céder. Une partie

de la potion qu'il avait prise fut rejetée dans un bassin d'argent que

tenait M. de Caulaincourt. Celui-ci profita de l'occasion pour

s'éloigner un instant, et appeler du secours. Le docteur Yvan

accourut. Devant lui tout s'expliqua. Napoléon réclama de sa part un

dernier service, c'était de renouveler la dose d'opium, craignant que

celle qui restait dans son estomac ne suffît pas. Le docteur Yvan se

montra révolté d'une semblable proposition. Il avait pu rendre un

service de ce genre à son maître, en Russie, pour l'aider à se

soustraire à une situation affreuse, mais il regrettait amèrement de

l'avoir fait, et, Napoléon insistant, il s'enfuit de sa chambre où il

ne reparut plus. En ce moment survinrent le général Bertrand et M. de

Bassano. Napoléon recommanda qu'on divulguât le moins possible ce

triste épisode de sa vie, espérant encore que ce serait le dernier. On

avait lieu de le penser en effet, car il semblait accablé, et presque

éteint. Il tomba dans un assoupissement qui dura plusieurs heures.

Ses fidèles serviteurs restèrent immobiles et consternés autour de

lui. De temps en temps il éprouvait des douleurs d'estomac cruelles,

et il dit plusieurs fois: Qu'il est difficile de mourir, quand sur le

champ de bataille c'est si facile! Ah! que ne suis-je mort à

Arcis-sur-Aube!--

La nuit s'acheva sans amener de nouveaux accidents. Il commençait à

croire qu'il ne verrait pas cette fois le terme de la vie, et les

personnages dévoués qui l'entouraient l'espéraient aussi, bien heureux

qu'il ne fut pas mort, sans être très-satisfaits pour lui qu'il vécût.

Sur ces entrefaites on annonça le maréchal Macdonald qui, avant de

quitter Fontainebleau, désirait présenter ses hommages à l'Empereur

sans couronne.--Je recevrai bien volontiers ce digne homme, dit

Napoléon, mais qu'il attende. Je ne veux pas qu'il me voie dans l'état

où je suis.--Le comte Orloff de son côté attendait les ratifications

qu'il était venu chercher. On était au matin du 12; à cette heure M.

le comte d'Artois allait entrer dans Paris, et beaucoup de personnages

étaient pressés de quitter Fontainebleau. Napoléon voulut être un peu

remis avant de laisser qui que ce fût approcher de sa personne.

[En marge: Napoléon revient à la vie.]

[En marge: Ses adieux au maréchal Macdonald.]

Après un assez long assoupissement, M. de Caulaincourt et l'un des

trois personnages initiés au secret de cet empoisonnement, prirent

Napoléon dans leurs bras, et le transportèrent près d'une fenêtre

qu'on avait ouverte. L'air le ranima sensiblement.--Le destin en a

décidé, dit-il à M. de Caulaincourt, il faut vivre, et attendre ce que

veut de moi la Providence. Puis il consentit à recevoir le maréchal

Macdonald. Celui-ci fut introduit, sans être informé du secret qu'on

tenait caché pour tout le monde. Il trouva Napoléon étendu sur une

chaise longue, fut effrayé de l'état d'abattement où il le vit, et lui

en exprima respectueusement son chagrin[26]. Napoléon feignit

d'attribuer à des souffrances d'estomac dont il était quelquefois

atteint, et qui annonçaient déjà la maladie dont il est mort, l'état

dans lequel il se montrait. Il serra affectueusement la main du

maréchal.--Vous êtes, lui dit-il, un brave homme, dont j'apprécie la

généreuse conduite à mon égard, et je voudrais pouvoir vous témoigner

ma gratitude autrement qu'en paroles. Mais les honneurs, je n'en

dispose plus; de l'argent, je n'en ai point, et d'ailleurs il n'est

pas digne de vous. Mais je puis vous offrir un témoignage auquel vous

serez, je l'espère, plus sensible.--Alors demandant un sabre placé

près de son chevet, et le présentant au maréchal, Voici, lui dit-il,

le sabre de Mourad-Bey, qui fut un des trophées de la bataille

d'Aboukir, et que j'ai souvent porté. Vous le garderez en mémoire de

nos dernières relations, et vous le transmettrez à vos enfants.--Le

maréchal accepta avec une vive émotion ce noble témoignage, et

embrassa l'Empereur avec effusion. Ils se quittèrent pour ne plus se

revoir, bien que leur carrière à l'un et à l'autre ne fût pas finie.

Le maréchal partit immédiatement pour Paris. Berthier était parti

aussi en promettant de revenir, mais d'une manière qui n'avait pas

persuadé son ancien maître.--Vous verrez qu'il ne reviendra pas, avait

dit Napoléon, tristement mais sans amertume.--

[Note 26: C'est le propre récit du maréchal dans ses

Mémoires encore manuscrits.]

[En marge: Lettre de Marie-Louise qui rend à Napoléon quelque goût

pour la vie.]

[En marge: Avenir qu'il entrevoit.]

[En marge: Mission qu'il donne à M. de Caulaincourt auprès de

Marie-Louise et des souverains.]

Durant cet intervalle M. de Caulaincourt avait enfin trouvé le temps

d'expédier les ratifications du traité du 11 avril, et de les remettre

au comte Orloff revêtues de la signature impériale. Il était retourné

auprès de Napoléon, qui venait de recevoir de Marie-Louise une lettre

extrêmement affectueuse. Cette lettre lui donnait les nouvelles les

plus satisfaisantes de son fils, lui témoignait le dévouement le plus

complet, et exprimait la résolution de le rejoindre aussi promptement

que possible. Elle produisit sur Napoléon un effet extraordinaire.

Elle le rappela en quelque sorte à la vie. C'était comme si une

nouvelle existence se fût offerte à sa puissante imagination.--La

Providence l'a voulu, dit-il à M. de Caulaincourt, je vivrai.... Qui

peut sonder l'avenir! D'ailleurs ma femme, mon fils me suffisent. Je

les verrai, je l'espère, je les verrai souvent; quand on sera

convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me

permettra de les recevoir, peut-être de les aller visiter, et puis

j'écrirai l'histoire de ce que nous avons fait.... Caulaincourt,

s'écria-t-il, j'immortaliserai vos noms!... Puis il ajouta: Il y a

encore là des raisons de vivre!....--Alors se rattachant avec une

prodigieuse mobilité à cette nouvelle existence dont il venait de se

tracer l'image, il s'occupa des détails de son établissement à l'île

d'Elbe, et voulut que M. de Caulaincourt allât lui-même, soit auprès

de Marie-Louise, soit auprès des souverains, pour régler la manière

dont sa femme le rejoindrait. Il n'avait songé à se réserver aucun

argent; tout le trésor de l'armée avait été épuisé pour la solde. Il

restait quelques millions à Marie-Louise. Son intention était de les

lui laisser, afin qu'elle n'eût de service à réclamer de personne, et

surtout pas de son père. Seulement d'après la nécessité démontrée de

recourir à cette unique ressource, il consentit à ce qu'on partageât

avec elle. Il chargea M. de Caulaincourt d'aller la voir, et de lui

conseiller de nouveau de demander une entrevue à l'empereur François

qui, touché peut-être par sa présence, lui accorderait la Toscane.

Elle devait ensuite venir le trouver par Orléans sur la route du

Bourbonnais. Toutefois il recommanda itérativement à M. de

Caulaincourt de ne pas presser Marie-Louise de le rejoindre, de

laisser à cet égard ses résolutions naître de son coeur, car, dit-il

plusieurs fois, je connais les femmes et surtout la mienne! Au lieu de

la cour de France, telle que je l'avais faite, lui offrir une prison,

c'est une bien grande épreuve! Si elle m'apportait un visage triste ou

ennuyé, j'en serais désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle

de la tristesse ou de l'ennui. Si son inspiration la porte vers moi,

je la recevrai à bras ouverts; sinon, qu'elle reste à Parme ou à

Florence, là où elle régnera enfin. Je ne lui demanderai que mon

fils.--Après l'expression de ces scrupules, Napoléon s'occupa des

détails de son voyage. On était convenu de le faire accompagner à

l'île d'Elbe par des commissaires des puissances, et il parut tenir

surtout à la présence du commissaire anglais.--Les Anglais, dit-il,

sont un peuple libre, et ils se respectent.--Tous ces détails réglés,

il se sépara de M. de Caulaincourt, en lui renouvelant ses témoignages

de confiance absolue et de gratitude éternelle. M. de Caulaincourt

partit pour aller remplir sa mission auprès de Marie-Louise et des

souverains.

Tandis que cette scène lugubre avait lieu à Fontainebleau, une scène

toute différente se passait à Paris, car au milieu des perpétuelles

vicissitudes de ce monde, la joie, incessamment portée des uns aux

autres, vient luire tout à coup sur des visages longtemps assombris,

en laissant plongés dans une noire tristesse les visages sur lesquels

elle n'avait cessé de briller. En effet tout était agitation,

empressement, démonstrations de dévouement autour de M. le comte

d'Artois, qui allait faire dans Paris son entrée solennelle.

[En marge: Voyage du comte d'Artois à travers les provinces envahies.]

M. de Vitrolles avait rejoint le Prince le 7, et l'avait trouvé à

Nancy assistant à un _Te Deum_ que l'on chantait pour célébrer ce

qu'on appelait la délivrance de la France. M. le comte d'Artois fut

saisi d'une émotion bien naturelle en apprenant qu'il allait enfin

rentrer dans cette ville de Paris qu'il avait quittée en 1790, pour

vivre proscrit environ un quart de siècle. Il avait autour de lui

quelques amis fidèles, MM. François d'Escars, Jules de Polignac,

Roger de Damas, de Bruges, l'abbé de Latil, qui partageaient son

bonheur et se préparaient à l'accompagner dans la capitale. Il laissa

M. le comte Roger de Damas à Nancy pour y prendre, sous le titre de

gouverneur, l'administration de la Lorraine, et après s'être muni d'un

uniforme de garde national, il se mit en route de manière à être dans

les environs de Paris le jour qui serait choisi pour son entrée.

[En marge: Accueil d'abord embarrassé des populations.]

Les provinces qu'on traversait étaient horriblement ravagées. Des

cadavres d'hommes et de chevaux infectaient les chemins; les bâtiments

de ferme étaient en cendres; les ponts étaient barricadés ou coupés;

la population était en fuite ou cachée, et accourait quand elle

entendait un roulement de voiture autre que celui des canons. On la

comblait de joie quand on lui annonçait la paix, et d'étonnement quand

à cette nouvelle on ajoutait celle du retour des Bourbons. Elle

restait froide au nom de ces princes, car dans les provinces de l'est

Napoléon était encore pour les habitants le défenseur du sol, bien que

par sa politique il y eût attiré les ennemis. À Châlons, presque tout

le monde était absent. À Meaux, l'évêque, le préfet, les

fonctionnaires, les principaux habitants avaient quitté la ville pour

ne pas assister à l'arrivée du Prince. Pourtant M. le comte d'Artois,

dès qu'il pouvait se faire voir ou entendre, ne manquait jamais de

réussir. Avec peu de savoir, mais avec une remarquable facilité

d'expression, une bonne grâce parfaite, une noble figure à laquelle un

nez aquilin, une lèvre pendante donnaient tout à fait le caractère de

sa famille, et qu'une grande expression de bonté, un extrême désir de

plaire rendaient agréable à tous, il avait de quoi ramener les coeurs

à lui. À Châlons, à Meaux, il finit par vaincre la froideur de ceux

qu'il put joindre, et les laissa beaucoup mieux disposés qu'il ne les

avait trouvés.

[En marge: Lettre de M. de Talleyrand reçue en route, et annonçant les

conditions de l'entrée de M. le comte d'Artois.]

[En marge: M. de Vitrolles envoyé en avant pour faire modifier ces

conditions.]

En approchant de Paris, M. de Vitrolles reçut une lettre de M. de

Talleyrand qui lui mandait ce qui s'était passé, c'est-à-dire

l'adoption et la publication de la Constitution du Sénat, l'obligation

imposée au Roi de jurer cette Constitution avant d'être mis en

possession de la royauté, par conséquent l'obligation pour M. le comte

d'Artois de prendre un engagement quelconque avant d'être reconnu

comme lieutenant général du royaume, enfin le désir universel des gens

raisonnables et notamment des souverains alliés, de voir la cocarde

tricolore adoptée par les princes de Bourbon. M. de Vitrolles, en

recevant cette lettre, courut chez M. le comte d'Artois, se récria

fort contre ce qu'il appelait la nonchalance, la légèreté de M. de

Talleyrand, qui ne savait, disait-il, résister à aucune demande, et,

faute de fermeté dans les vues, promettait tantôt à l'un tantôt à

l'autre, sans jamais tenir parole à personne. M. le comte d'Artois

avait l'âme tellement remplie de joie qu'il était difficile dans le

moment d'y faire entrer un sentiment triste. Lui et ses amis avaient

bien pour la cocarde tricolore une répugnance instinctive, mais les

subtilités constitutionnelles les touchaient moins, et le comte

d'Artois, étonné du courroux de M. de Vitrolles, lui demanda si tout

ce qu'on lui annonçait était vraiment assez mauvais pour prendre feu

comme il faisait, et surtout pour en venir à un éclat. Le Prince

s'attacha donc lui-même à calmer M. de Vitrolles, et il fut convenu

que ce dernier irait clandestinement à Paris, pour y lever ou éluder

les principales difficultés. Pendant ce temps le Prince continua son

voyage, et vint coucher au château de Livry.

M. de Vitrolles s'étant transporté le 11 au soir rue Saint-Florentin,

chez M. de Talleyrand, y trouva ce qu'il y avait laissé, c'est-à-dire

une confusion extrême, des Cosaques étendus dans la cour sur de la

paille, au premier étage l'empereur Alexandre entouré de son

état-major, à l'entre-sol le gouvernement provisoire, les membres de

ce gouvernement dans une pièce, quelques copistes dans une autre, et

M. de Talleyrand, tantôt dans celle-ci, tantôt dans celle-là,

accueillant les solliciteurs avec un sourire insignifiant, les

donneurs de conseils avec un mouvement de tête qui n'engageait à rien,

concluant le moins qu'il pouvait, et laissant faire le temps, qui fait

beaucoup de choses, mais qui cependant ne les fait pas toutes. M. de

Vitrolles, toujours fort actif, mais moins condescendant à mesure que

son prince était plus près de Paris, s'emporta vivement contre la

cocarde aux trois couleurs, et contre le serment exigé du roi Louis

XVIII avant l'investiture de la royauté. Il semblait dire que l'on

refuserait de telles conditions. Le visage incolore et ironique de M.

de Talleyrand était fort déconcertant pour les gens impétueux; il

sourit des menaces de M. de Vitrolles, et puis il en vint aux

explications.

[En marge: Difficulté relative à la cocarde blanche.]

Au sujet de la cocarde, il était survenu un incident assez singulier,

fortuit ou combiné, qui avait beaucoup simplifié la difficulté. À

peine la Constitution avait-elle été publiée que beaucoup de

royalistes, ivres de joie, s'étaient répandus dans les provinces,

annonçant le retour des Bourbons, et portant la cocarde blanche à leur

chapeau, comme si ce signe était désormais universellement adopté.

Deux ou trois d'entre eux s'étant rendus à Rouen, auprès du maréchal

Jourdan, qui commandait dans cette division militaire, et que son

aversion pour l'Empire, ses opinions libérales et monarchiques,

disposaient favorablement à l'égard des Bourbons rappelés avec de

bonnes lois, ils l'avaient trouvé prêt à adhérer aux actes du Sénat;

et comme de plus ils lui avaient dit que la cocarde blanche avait été

prise à Paris, le maréchal Jourdan n'attachant d'importance qu'à

l'acte essentiel, celui du rappel des Bourbons avec une Constitution

libérale, avait fait une adresse aux troupes pour leur annoncer la

nouvelle révolution, les inviter à s'y rallier, et leur prescrire la

cocarde blanche. Il leur avait même donné l'exemple en la prenant

lui-même. N'ayant affaire qu'à des détachements épars, à des dépôts

sans consistance, le maréchal n'avait rencontré aucune résistance. La

cocarde blanche avait été acceptée par les troupes, et on était venu

en donner la nouvelle à Paris comme une circonstance déterminante, de

manière qu'on avait pris cette cocarde à Rouen en croyant suivre

l'exemple de Paris, et on allait la prendre à Paris en croyant suivre

l'exemple de Rouen. Considérant ainsi la question comme résolue, on

avait, par une décision du 9, ordonné à la garde nationale parisienne

d'arborer la cocarde blanche, bien qu'elle y eût répugné d'abord. Sur

ce point la difficulté se trouvait à peu près surmontée, du moins pour

la garde parisienne, et M. le comte d'Artois devant porter l'uniforme

de cette garde, qui était tricolore, on se flattait d'avoir opéré une

sorte de transaction entre les deux drapeaux. Il fut donc admis que M.

le comte d'Artois entrerait ayant la cocarde blanche à son chapeau, et

sur sa personne l'uniforme tricolore de garde national.

[En marge: Difficulté relative à la Constitution et à l'engagement

exigé de M. le comte d'Artois.]

[En marge: On ajourne cette seconde difficulté.]

Quant à la Constitution, l'arrangement était plus difficile. MM. de

Talleyrand, de Jaucourt, de Dalberg, membres du gouvernement

provisoire, discutaient la question avec M. de Vitrolles, et ne

savaient plus à quel expédient recourir pour résoudre la difficulté.

Sur ces entrefaites, quelques allants et venants s'étant introduits

chez M. de Talleyrand, on les admit à la consultation, et on chercha

comment on pourrait saisir M. le comte d'Artois de la lieutenance

générale du royaume, sans violer les décisions du Sénat, et sans faire

contracter à M. le comte d'Artois un engagement dont il n'avait pas le

goût, et qu'il n'était pas autorisé à prendre, n'ayant pas eu le temps

de consulter Louis XVIII. Un expédient se présenta, c'était de faire

donner par M. de Talleyrand sa démission de président du gouvernement

provisoire, et de transmettre cette présidence à M. le comte d'Artois.

Mais, même dans ce cas, il fallait l'intervention du Sénat, et, pour

l'obtenir, on ne pouvait se dispenser de se lier de quelque manière

envers ce corps. Importuné de pareilles difficultés, M. de

Talleyrand dit à M. de Vitrolles: Entrez d'abord, et nous verrons

ensuite...--Ainsi selon sa coutume il s'en fiait aux choses du soin de

s'arranger elles-mêmes, si on ne savait pas les arranger de sa propre

main.

[En marge: L'entrée de M. le comte d'Artois à Paris est fixée au 12

avril.]

M. de Vitrolles retourna le 11 au soir au château de Livry, après être

convenu que le lendemain 12 avril M. le comte d'Artois ferait son

entrée dans Paris. M. de Talleyrand qui avait sous la main M. Ouvrard,

sortant à peine des prisons impériales, et toujours renommé pour son

luxe, le chargea d'aller à Livry faire tous les préparatifs de la

réception. On envoya aussi à Livry la garde nationale à cheval, et six

cents hommes à pied de cette même garde, pour servir d'escorte

d'honneur au prince. Celui-ci, rayonnant de joie, les accueillit avec

une cordialité qui les toucha beaucoup, et comme s'il eût voulu

corriger l'effet de la cocarde blanche placée à son chapeau, il leur

dit qu'il s'était procuré à Nancy un uniforme pareil au leur, et qu'il

entrerait le lendemain dans Paris avec le même habit qu'eux, comme

avec les mêmes sentiments. Des acclamations répondirent à ces

gracieuses paroles, et pour le moment gens d'autrefois, gens

d'aujourd'hui, parurent du meilleur accord.

[En marge: Affluence et émotion des spectateurs.]

[En marge: Dispositions de la garde nationale.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 58 / 65 段