Un des officiers qui ne partageaient pas ces regrets imprudents et en

craignaient l'effet, avait eu la lâcheté de les dénoncer aux alliés,

en ajoutant la fausse nouvelle que Napoléon s'était échappé de

Fontainebleau pour aller se mettre à la tête des armées d'Italie, de

Catalogne et d'Espagne[25]. Quand ce renseignement parvint à

l'état-major des souverains, il y causa la plus vive agitation. Après

la désertion du 6e corps, involontaire de la part des soldats, la

désertion individuelle avait commencé à s'introduire dans l'armée, et

il ne restait pas plus d'une quarantaine de mille hommes à Napoléon.

Ces quarante mille hommes, conduits par lui, et pouvant être soutenus

par le peuple parisien, causaient aux deux cent mille coalisés qui

étaient dans Paris et que deux cent mille autres étaient prêts à

rejoindre, une terreur indicible, et ne leur laissaient pas de repos

tant que durait l'état d'incertitude où l'on se trouvait. Alexandre,

passant tout à coup avec la mobilité de sa nature d'une extrême

confiance à une extrême défiance, se crut trompé par les représentants

de Napoléon, et oubliant même la loyauté de M. de Caulaincourt qui

pourtant lui était si connue, supposa que la fidélité faisait taire

chez lui la sincérité, que par conséquent lui et les deux maréchaux

étaient à Paris pour cacher une grande manoeuvre militaire. La

supposition aurait pu être vraie quelques jours auparavant lorsqu'ils

avaient été envoyés pour la première fois, et qu'ils n'avaient pas

engagé leur parole, mais actuellement ce n'était qu'une illusion de la

crainte. Alexandre fit appeler les trois plénipotentiaires, leur

témoigna son mécontentement, et alla jusqu'à leur dire que s'il avait

suivi son premier mouvement et les conseils de ses alliés, il les

aurait fait arrêter. M. de Caulaincourt répondit avec hauteur au

soupçon dont ils étaient l'objet; il dit qu'après le noble abandon que

le monarque russe avait montré en traitant avec eux, ils n'auraient

jamais voulu être les complices même d'une ruse de guerre; il soutint

qu'on avait menti indignement aux monarques alliés, et offrit de se

constituer prisonnier jusqu'à ce que le fait eût été vérifié.

Alexandre n'accepta point cette proposition, et pour prouver qu'il

n'avait pas conçu ces défiances à la légère, il communiqua la

dénonciation et le nom du dénonciateur à M. de Caulaincourt. Celui-ci

fut indigné, et d'un commun accord on envoya des officiers à

Fontainebleau pour aller aux informations. Quelques heures après ces

officiers revinrent avec la relation exacte de ce qui s'était passé.

D'après leur rapport, tout se bornait à une espèce de sédition

militaire qui s'était apaisée d'elle-même, Napoléon n'ayant pas voulu

en profiter.

[Note 25: M. de Caulaincourt, qui avait connu l'auteur de la

dénonciation, n'a pas voulu le livrer au mépris de la

postérité, et a refusé d'en consigner le nom dans ses

souvenirs.]

C'était pour tout le monde une raison de hâter le dénoûment. Cette

raison n'était pas la seule, car on annonçait à chaque instant

l'arrivée de M. le comte d'Artois, et ce prince reçu dans Paris avec

les acclamations qui ne manquent jamais aux nouveaux arrivants, il

pouvait devenir impossible de rien obtenir pour Napoléon. Alexandre

avait bien promis de ne pas admettre M. le comte d'Artois à Paris

avant la signature des conventions relatives à la famille impériale,

mais c'était un motif de plus d'en finir. On se hâta donc. D'abord on

pensa qu'il n'était pas sage de vivre sur un armistice tacite qui

pouvait à tout moment être rompu, sans qu'il y eût à accuser personne.

On convint d'un armistice formel et écrit pour toutes les armées, et

particulièrement pour celle qui campait autour de Fontainebleau. Il

fut stipulé quant à celle-ci, que la Seine depuis Fontainebleau

jusqu'à Essonne la séparerait des troupes alliées, et à partir de la

ville d'Essonne, l'Essonne elle-même, en suivant cette rivière aussi

loin que l'exigerait l'extension des cantonnements. Cet armistice

signé, on s'occupa du traité qui devait régler le sort de Napoléon et

de sa famille.

[En marge: Conditions accordées à Napoléon et à sa famille par le

traité du 11 avril 1814.]

L'île d'Elbe, quoique contestée plus d'une fois à l'instigation de M.

Fouché et des ministres autrichiens, ne fut plus mise en question

grâce à la volonté bien prononcée d'Alexandre. Il fut convenu que

Napoléon posséderait cette île en toute souveraineté, en conservant

pendant sa vie le titre dont le monde était habitué à le qualifier,

celui d'EMPEREUR. Il fut convenu en outre qu'il pourrait se faire

accompagner de sept à huit cents hommes de sa vieille garde, lesquels

lui serviraient d'escorte d'honneur et de sûreté. Restait à fixer le

sort de Marie-Louise et de son fils. M. de Metternich était arrivé le

10 avril, et avait refusé la Toscane, disant qu'Alexandre, en se

montrant disposé à l'accorder, n'était généreux que du bien d'autrui.

Parme et Plaisance avaient été assignés à la mère et au fils. On

s'était ensuite occupé des arrangements pécuniaires. On avait consenti

à un traitement annuel de deux millions pour Napoléon, et à pareille

somme à partager entre ses frères et soeurs. Ces sommes devaient être

prises tant sur le Trésor français que sur le revenu des immenses pays

cédés par la France. À cette condition, Napoléon s'engageait à livrer

toutes les valeurs du Trésor extraordinaire ainsi que les diamants de

la couronne. Sur ce Trésor extraordinaire on lui permettait de

distribuer 2 millions en capital aux officiers dont il voudrait

récompenser les services. Une principauté était promise au prince

Eugène, lorsqu'on arrêterait les arrangements définitifs de

territoire. Enfin la dotation de l'impératrice Joséphine devait être

maintenue, mais réduite à un million.

Ce n'est qu'après de longs débats que ces arrangements furent adoptés.

Le gouvernement provisoire y faisant obstacle, non à cause de

l'étendue des sacrifices pécuniaires, mais à cause de la

reconnaissance du règne impérial qu'on pouvait en induire, Alexandre

voulut que les représentants de Napoléon fussent placés en présence de

M. de Talleyrand et des ministres alliés, dans une réunion commune. La

discussion fut vive, et le maréchal Macdonald que les petitesses de

cette discussion indignaient, y soutint avec énergie la cause de la

famille impériale. Enfin, la rudesse et la fierté de M. de

Caulaincourt, qui surpassèrent même les hauteurs habituelles de M. de

Talleyrand, mirent un terme au débat, et on tomba d'accord. On était

au 10 avril, et on annonçait l'arrivée prochaine de M. le comte

d'Artois.

[En marge: Signature définitive du traité du 11 avril.]

Le 11 il y eut une réunion générale des ministres des puissances, des

membres du gouvernement provisoire et des représentants de Napoléon.

Le traité fut signé par les ministres des monarques alliés, sur des

instruments séparés, et M. de Talleyrand, au nom du gouvernement

royal, sans adhérer au traité lui-même, garantit l'exécution des

conditions qui concernaient la France. M. de Caulaincourt, pour la

première fois alors, se dessaisit de l'abdication de Napoléon, et la

remit à M. de Talleyrand qui la reçut avec une joie peu dissimulée.

Ainsi devait finir la plus grande puissance qui eût régné sur l'Europe

depuis Charlemagne, et le conquérant qui avait signé les traités de

Campo-Formio, de Lunéville, de Vienne, de Tilsit, de Bayonne, de

Presbourg, était réduit à accepter, par son noble représentant, non

pas le traité de Châtillon dont il avait eu raison de ne pas vouloir,

mais le traité du 11 avril, qui lui accordait l'île d'Elbe, avec une

pension pour lui et les siens: terrible exemple du châtiment que la

fortune réserve à ceux qui se sont laissé enivrer par ses faveurs!

Ces signatures échangées, M. de Talleyrand prenant la parole avec un

mélange de dignité et de courtoisie, dit aux trois envoyés de

Napoléon, que leurs devoirs envers leur maître malheureux étant

largement remplis, le gouvernement comptait maintenant sur leur

adhésion, et y tenait à cause de leur mérite et de leur honorable

renommée. À cette ouverture, M. de Caulaincourt répondit que ses

devoirs envers Napoléon ne seraient pleinement accomplis que lorsque

toutes les conditions qu'on venait de souscrire auraient été

fidèlement exécutées. Le maréchal Ney répondit qu'il avait déjà adhéré

au gouvernement des Bourbons, et qu'il y adhérait de nouveau.--Je

ferai, dit le maréchal Macdonald, comme M. de Caulaincourt.--On se

quitta après ces déclarations, et M. de Caulaincourt, suivi du

maréchal Macdonald, repartit immédiatement pour Fontainebleau.

[En marge: Retour de M. de Caulaincourt et du maréchal Macdonald à

Fontainebleau.]

[En marge: Remercîments que leur adresse Napoléon.]

Un peu avant la signature de ce traité du 11 avril Napoléon avait fait

redemander à M. de Caulaincourt l'acte de son abdication. Bien qu'il

n'eût aucune illusion sur l'Autriche, et qu'il comprît que, tout en

aimant sa fille, François II dût lui préférer l'intérêt de son empire,

il s'était flatté que si Marie-Louise voyait son père, elle en

obtiendrait quelque chose, la Toscane peut-être, précieuse par le

voisinage de l'île d'Elbe. Il lui avait donc conseillé par la

correspondance secrète qu'il avait établie avec elle, de s'adresser à

l'empereur François. Marie-Louise suivant ce conseil, avait envoyé

plusieurs émissaires à Dijon, et avait reçu de son père des

protestations de tendresse qui étaient de nature à lui laisser quelque

espérance. En même temps un faux avis parvenu à Napoléon lui avait

fait croire que François II désapprouvait la précipitation avec

laquelle on condamnait la régence de Marie-Louise au profit des

Bourbons. C'est à la suite de ce faux avis que Napoléon avait

redemandé l'acte de son abdication, mais sans insister, ayant bientôt

reconnu lui-même la légèreté des informations qu'on lui avait fait

parvenir. M. de Caulaincourt avait nettement refusé pour ne pas rompre

les négociations. Napoléon appréciant ses motifs accueillit M. de

Caulaincourt et le maréchal Macdonald avec beaucoup de cordialité et

de témoignages de gratitude. Il prit le traité de leurs mains, le lut,

l'approuva, sauf le refus de la Toscane qu'il regrettait, et remercia

vivement ses deux négociateurs, surtout le maréchal Macdonald, duquel

il n'aurait pas attendu une conduite aussi amicale. Il les renvoya

ensuite tous deux, comme s'il eût voulu prendre quelque repos, et

remettre au lendemain la suite de cet entretien.

[En marge: Long entretien de Napoléon avec M. de Caulaincourt.]

À peine les deux négociateurs étaient-ils sortis, qu'il fit, selon son

habitude, rappeler M. de Caulaincourt, pour s'épancher avec lui en

toute confiance. Il était calme, plus doux que de coutume, et avait

dans ses paroles et son attitude quelque chose de solennel. Bien qu'il

eût mis à se modérer dans ces circonstances extraordinaires toute la

force de son âme, et que sur les ailes de son génie il se fût comme

élevé au-dessus de la terre, ce que M. de Caulaincourt n'avait pu

s'empêcher d'admirer profondément, il sembla en ce moment s'élever

plus haut encore, et parler de toutes choses avec un désintéressement

extraordinaire. Il remercia de nouveau M. de Caulaincourt, mais cette

fois très-personnellement, de ce qu'il avait fait, et en parut pénétré

de gratitude, quoique n'en éprouvant aucune surprise. Il répéta que le

traité était suffisant pour sa famille, plus que suffisant pour

lui-même qui n'avait besoin de rien, mais exprima encore une fois ses

regrets quant à la Toscane.--C'est une belle principauté, dit-il, qui

aurait convenu à mon fils. Sur ce trône, où les lumières sont restées

héréditaires, mon fils eût été heureux, plus heureux que sur le trône

de France toujours exposé aux orages, et où ma race n'a pour se

soutenir qu'un titre, la victoire. Ce trône en outre eût été

nécessaire à ma femme. Je la connais, elle est bonne, mais faible et

frivole....--Mon cher Caulaincourt, ajouta-t-il, César peut redevenir

citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer d'être l'épouse de

César. Marie-Louise aurait encore trouvé à Florence un reste de la

splendeur dont elle était entourée à Paris. Elle n'aurait eu que le

canal de Piombino à traverser pour me rendre visite; ma prison aurait

été comme enclavée dans ses États; à ces conditions j'aurais pu

espérer de la voir, j'aurais même pu aller la visiter, et quand on

aurait reconnu que j'avais renoncé au monde, que, nouveau _Sancho, je

ne songeais plus qu'au bonheur de mon île_, on m'aurait permis ces

petits voyages; j'aurais retrouvé le bonheur dont je n'ai guère joui

même au milieu de tout l'éclat de ma gloire. Mais maintenant, quand il

faudra que ma femme vienne de Parme, traverse plusieurs principautés

étrangères pour se transporter auprès de moi.... Dieu sait!... Mais

laissons ce sujet, vous avez fait ce que vous avez pu.... je vous en

remercie; l'Autriche est sans entrailles....--Il serra de nouveau la

main à M. de Caulaincourt, et parla de sa vie tout entière avec une

rare impartialité et une incomparable grandeur.

[En marge: Jugement de Napoléon sur ses maréchaux, sur ses ministres,

et sur lui-même.]

Il convint qu'il s'était trompé, qu'épris de la France, du rang

qu'elle avait dans le monde, de celui qu'elle pouvait y avoir, il

avait voulu élever avec elle et pour elle un empire immense, un empire

régulateur, duquel tous les autres auraient dépendu, et il reconnut

qu'après avoir réalisé presque en entier ce beau rêve, il n'avait pas

su s'arrêter à la limite tracée par la nature des choses. Puis il

parla de ses généraux, de ses ministres, donna un souvenir à Masséna,

affirma que c'était celui de ses lieutenants qui avait fait les plus

grandes choses, ne reparla plus de cette campagne de Portugal, trop

justifiée, hélas! par nos malheurs dans la Péninsule, mais répéta ce

qu'il avait dit plus d'une fois, qu'à la belle défense de Gênes en

1800 il n'avait manqué qu'une chose, vingt-quatre heures de plus dans

la résistance. Il parla de Suchet, de sa profonde sagesse à la guerre

et dans l'administration, dit quelques mots du maréchal Soult et de

son ambition, ne prononça pas une parole sur Davout, qui depuis deux

ans avait échappé à ses regards, et faisait en ce moment à Hambourg

des prodiges d'énergie ignorés en France; il s'entretint enfin de

Berthier, de son sens si juste, de son honnêteté, de ses rares talents

comme chef d'état-major.--Je l'aimais, dit-il, et il vient de me

causer un vrai chagrin. Je l'ai prié de passer quelque temps avec moi

à l'île d'Elbe, il n'a pas paru y consentir..., pourtant je ne

l'aurais pas retenu longtemps. Croyez-vous que je veuille prolonger

indéfiniment une vie oisive et inutile? Cette preuve de dévouement lui

eût peu coûté, mais son âme est brisée, il est père, il songe à ses

enfants; il se figure qu'il pourra conserver la principauté de

Neufchâtel; il se trompe, mais c'est bien excusable. J'aime

Berthier... je ne cesserai pas de l'aimer... Ah! Caulaincourt, sans

indulgence il est impossible de juger les hommes, et surtout de les

gouverner!--Puis Napoléon parla de ses autres généraux, cita Gérard et

Clausel comme l'espoir de l'armée française, et fit quelques

réflexions non pas amères mais tristes sur l'empressement de certains

officiers à le quitter.--Que ne le font-ils franchement, dit-il? Je

vois leur désir, leur embarras, je cherche à les mettre à l'aise, je

leur dis qu'ils n'ont plus qu'à servir les Bourbons, et au lieu de

profiter de l'issue que je leur ouvre, ils m'adressent de vaines

protestations de fidélité, pour envoyer ensuite sous main leur

adhésion à Paris, et prendre un faux prétexte de s'en aller. Je ne

hais que la dissimulation. Il est si naturel que d'anciens militaires

couverts de blessures cherchent à conserver sous le nouveau

gouvernement le prix des services qu'ils ont rendus à la France!

Pourquoi se cacher? Mais les hommes ne savent jamais voir nettement ce

qu'ils doivent, ce qui leur est dû, parler, agir en conséquence. Mon

brave Drouot est bien autre. Il n'est pas content, je le sens bien,

non à cause de lui, mais de notre pauvre France. Il ne m'approuve

point; il restera cependant, moins par affection pour ma personne, que

par respect de lui-même... Drouot... Drouot, c'est la vertu!--

Napoléon s'entretint ensuite de ses ministres. Il parut affecté de ce

qu'aucun d'eux n'était venu de Blois lui faire ses adieux. Il parla du

duc de Feltre, comme il en avait toujours pensé, peu favorablement.

Il vanta la probité, le savoir, l'application au travail du duc de

Gaëte et du comte Mollien. Puis il s'étendit sur l'amiral Décrès. Il

semblait attacher à ce ministre, qu'il aimait peu, une importance

proportionnée à son esprit.--Il est dur, impitoyable dans ses propos,

dit Napoléon, il prend plaisir à se faire haïr, mais c'est un esprit

supérieur. Les malheurs de la marine ne sont pas sa faute, mais celle

des circonstances. Il avait préparé avec peu de frais un matériel

magnifique. J'avais, Caulaincourt, cent vingt vaisseaux de ligne!

L'Angleterre, tout en se promenant sur les mers, ne dormait pas. Elle

m'a fait beaucoup de mal sans doute, mais j'ai laissé dans ses flancs

un trait empoisonné. C'est moi qui ai créé cette dette, qui pèsera sur

les générations futures, et sera pour elles un fardeau éternellement

incommode, s'il n'est accablant.--Napoléon parla aussi de M. de

Bassano, de M. de Talleyrand, du duc d'Otrante.--On accuse Bassano

bien à tort, dit-il. En tout temps il faut une victime à l'opinion. On

lui impute mes plus graves résolutions. Vous savez, vous qui avez tout

vu, ce qui en est. C'est un honnête homme, instruit, laborieux,

dévoué, et d'une fidélité inviolable. Il n'a pas l'esprit de

Talleyrand, mais il vaut bien mieux. Talleyrand, quoi qu'il en dise,

ne m'a pas beaucoup plus résisté que Bassano dans les déterminations

qu'on me reproche. Il vient de trouver un rôle, et il s'en est emparé.

Du reste, on doit souhaiter que les Bourbons gouvernent dans son

esprit. Il sera pour eux un précieux conseiller, mais ils ne sont pas

plus capables de le garder six mois, que lui de demeurer six mois

avec eux. Fouché est un misérable. Il va s'agiter, et tout brouiller.

Il me hait profondément, autant qu'il me craint. C'est pour cela qu'il

me voudrait voir aux extrémités de l'Océan.--

[En marge: Cause de la vraie douleur de Napoléon.]

Cette conversation était interminable, et M. de Caulaincourt admirait

le jugement impartial, presque toujours indulgent, de Napoléon, où il

restait à peine quelques traces des passions de la terre. Dans ce

moment on annonça le comte Orloff, qui apportait les ratifications du

traité du 11 avril, que l'empereur Alexandre avait mis une extrême

courtoisie à expédier sur-le-champ. Napoléon en parut importuné, et ne

voulut pas se séparer de M. de Caulaincourt, peu pressé qu'il était

d'apposer sa signature au bas d'un tel acte. Il poursuivit cet

entretien, et, après avoir parlé des autres, arrivant à parler de

lui-même, de sa situation, il dit avec un accent de douleur profond:

Sans doute, je souffre, mais les souffrances que j'endure ne sont rien

auprès d'une qui les surpasse toutes! finir ma carrière en signant un

traité où je n'ai pas pu stipuler un seul intérêt général, pas même un

seul intérêt moral, comme la conservation de nos couleurs, ou le

maintien de la Légion d'honneur! signer un traité où l'on me donne de

l'argent!... Ah! Caulaincourt, s'il n'y avait là mon fils, ma femme,

mes soeurs, mes frères, Joséphine, Eugène, Hortense, je déchirerais ce

traité en mille pièces!... Ah! si mes généraux qui ont eu tant de

courage et si longtemps, en avaient eu deux heures de plus, j'aurais

changé les destinées... Si même ce misérable Sénat qui, moi écarté,

n'a aucune force personnelle pour négocier, ne s'était mis à ma

place, s'il m'eût laissé stipuler pour la France, avec la force qui me

restait, avec la crainte que j'inspirais encore, j'aurais tiré un

autre parti de notre défaite. J'aurais obtenu quelque chose pour la

France, et puis je me serais plongé dans l'oubli... Mais laisser la

France si petite, après l'avoir reçue si grande!... quelle

douleur!...--

[En marge: Crainte qui le préoccupe.]

Et Napoléon semblait accablé sous le poids de ses réflexions, qui dans

les fautes d'autrui lui montraient les siennes mêmes, car

effectivement si ses généraux ne l'avaient pas voulu suivre une

dernière fois, c'est qu'il les avait épuisés, si le Sénat ne l'avait

pas laissé faire, c'est qu'on sentait la nécessité de lui arracher le

pouvoir des mains pour terminer une affreuse crise. Toutes ces vérités

il les apercevait distinctement sans les exprimer, et se punissait

lui-même en se jugeant, car c'est ainsi que la Providence châtie le

génie: elle lui laisse le soin de se condamner, de se torturer par sa

propre clairvoyance. Puis avec un redoublement de douleur, Napoléon

ajouta: Et ces humiliations ne sont pas les dernières!... Je vais

traverser ces provinces méridionales, où les passions sont si

violentes. Que les Bourbons m'y fassent assassiner, je le leur

pardonne; mais je serai peut-être livré aux outrages de cette

abominable populace du Midi. Mourir sur le champ de bataille ce n'est

rien, mais au milieu de la boue et sous de telles mains!--

[En marge: Napoléon se sépare enfin de M. de Caulaincourt sans que

celui-ci ait deviné ses intentions.]

[En marge: Résolution de Napoléon de se donner la mort.]

[En marge: Motifs de cet acte de désespoir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 57 / 65 段