Les discussions furent vives entre ce personnage et les sénateurs

chargés de rédiger la Constitution. Voici sur quoi portèrent ces

discussions. Le Sénat voulait d'abord que Louis XVIII, frère et

héritier de l'infortuné Louis XVI, depuis la mort de l'auguste

orphelin resté prisonnier au Temple, fût considéré comme _librement_

rappelé par la nation, et saisi de la royauté seulement après qu'il

aurait prêté serment à la Constitution nouvelle. On s'adressait à ce

prince, sans doute à cause de son origine royale dont on reconnaissait

ainsi la valeur héréditaire, mais on allait le chercher _librement_,

et on le prenait _à condition_, en vertu du droit qu'avait la nation

de disposer d'elle-même. Le Sénat prétendait concilier ainsi l'un et

l'autre droit, celui de l'ancienne royauté, et celui de la nation, en

les admettant tous les deux, et en les liant par un contrat

réciproque. Ce point, vivement contesté, une fois établi, venait la

question de la forme du gouvernement, sur laquelle heureusement il n'y

avait pas de contestation même entre les esprits les plus opposés.

Ainsi un roi inviolable, dépositaire unique du pouvoir exécutif,

l'exerçant par des ministres responsables, partageant le pouvoir

législatif avec deux Chambres, l'une aristocratique, l'autre

démocratique, était admis universellement. Sur certains détails

seulement tenant à la pratique de ce système, il y avait des

divergences. Les esprits imbus des préjugés de la Constituante

souhaitaient que les deux Chambres jouissent de l'initiative en fait

de présentation des lois, le Roi conservant toujours la faculté de les

sanctionner, faculté que personne du reste ne songeait à lui

contester. On n'avait pas alors appris par expérience que sous cette

forme de gouvernement, l'essentiel pour les Chambres c'est d'arriver

par le mécanisme de la Constitution à obtenir des ministres de leur

choix. Ces ministres obtenus font ensuite les lois généralement

désirées, car autrement des ministres contraints de présenter et

d'exécuter des lois qu'ils n'auraient pas voulues, seraient les

exécuteurs ou les plus gauches ou les moins sincères. On discutait

donc, faute d'expérience, sur l'importance de l'initiative. Faute

aussi d'expérience, ou pour mieux dire, sous l'influence d'expériences

trop récentes et trop douloureuses, on parlait d'ôter au Roi le droit

de paix et de guerre, oubliant encore que toutes ces prérogatives

qu'on revendiquait pour les Chambres sont renfermées bien plus

convenablement dans une seule, celle d'éloigner ou d'amener à volonté

les ministres, qui, étant les élus de la majorité, font suivant ses

désirs la paix ou la guerre. Enfin un autre sujet, tout de

circonstance, celui qui concernait la composition des deux Chambres,

était l'objet de nombreuses discussions. La seconde, dite Chambre

_basse_ par les Anglais, qui sont assez fiers pour tenir non pas aux

mots mais aux choses, ne donnait matière à aucun dissentiment. Au

lieu de la faire nommer par le Sénat sur des candidats que

présenteraient les corps électoraux, ainsi que cela se pratiquait sous

l'Empire, on était d'accord de la faire élire directement par les

colléges électoraux, en renvoyant à la législation ordinaire le soin

d'organiser ces colléges. Le conflit le plus grave s'élevait au sujet

de la Chambre _haute_. M. de Talleyrand et ses collaborateurs

voulaient que sous la monarchie restaurée des Bourbons, toute

influence appartînt au Sénat, composé des illustrations de la

Révolution et de l'Empire. C'eût été assurément la chose la plus

désirable, car les membres de ce Sénat avaient assez l'habitude de la

soumission pour ne pas devenir gênants envers la royauté, et étaient

assez imbus des sentiments de la révolution française pour opposer à

l'émigration un obstacle invincible. Aussi M. de Talleyrand les

avait-il encouragés à s'établir solidement dans la Constitution

nouvelle en se déclarant pairs héréditaires. Il avait en cela trouvé

l'empereur Alexandre complétement de son avis, car ce prince généreux

et enthousiaste, ayant auprès de lui son ancien instituteur, M. de

Laharpe, et mis par celui-ci en rapport avec les sénateurs libéraux,

abondait entièrement dans leurs idées, répugnait à placer la France

sous le joug de l'émigration après l'avoir arrachée au joug de

l'Empire, et voulait se servir exclusivement du Sénat, soit pour

détrôner Napoléon, soit pour lier les Bourbons en les rappelant.

Encouragés dans ces tendances par des convictions sincères, par leurs

intérêts, par de hautes approbations, les sénateurs n'entendaient pas

faire les choses à demi. Ils voulaient que le Sénat tout entier

composât la Chambre haute sous les Bourbons, et pour qu'il n'y fût pas

noyé dans une immense promotion de pairs appartenant à l'émigration,

ils prétendaient limiter le nombre des membres de cette Chambre au

nombre actuel des sénateurs, et accorder seulement au Roi la faculté

de pourvoir aux vacances, faculté singulièrement restreinte,

l'hérédité de la pairie étant admise. À ces avantages politiques ils

avaient le projet d'ajouter des avantages pécuniaires, en s'attribuant

la propriété de leur dotation, qui serait divisée par égale part entre

les sénateurs vivants. Du reste pour ne pas paraître songer

exclusivement à eux, les sénateurs voulaient encore que le Corps

législatif actuel, jusqu'à son remplacement successif, composât la

Chambre _basse_ de la monarchie.

Enfin venaient les points sur lesquels il y avait unanimité: le vote

de la dépense et de l'impôt par les Chambres, l'égalité de la justice

pour tous, l'inamovibilité de la magistrature, la liberté

individuelle, la liberté des cultes, la liberté de la presse sauf la

répression des délits par les tribunaux, l'égale admissibilité des

Français à tous les emplois, le maintien des grades et dotations de

l'armée, la conservation de la Légion d'honneur, la reconnaissance de

la nouvelle noblesse avec rétablissement de l'ancienne, le respect

absolu de la dette publique, l'irrévocabilité des ventes des biens

dits _nationaux_, et enfin l'oubli des actes et opinions par lesquels

chacun s'était signalé depuis 1789. Ainsi dès cette époque on était

d'accord, sauf quelques points de circonstance, sur la forme de

monarchie, qualifiée de _constitutionnelle_, consistant dans un roi

héréditaire, inviolable, représenté par des ministres responsables

devant deux Chambres diverses d'origine et pourvues des moyens de

plier les ministres à leur opinion, monarchie qui n'est ni anglaise,

ni française, ni allemande, mais de tous les pays et de tous les

temps, car elle est la seule possible dès qu'on repousse la monarchie

absolue.

[En marge: Résistance des royalistes systématiques à la Constitution

projetée.]

En général la masse des royalistes, enivrée de joie à l'idée de revoir

les Bourbons, ne s'occupait guère de questions constitutionnelles.

Pourvu qu'on lui rendit le Roi d'autrefois, c'était assez pour elle. À

la vérité elle l'aimait mieux maître de tout comme jadis, qu'entouré

de gênes révolutionnaires, mais enfin qu'on le lui rendît, n'importe

comment, et elle se croyait sûre de retrouver son bonheur passé.

Cependant quelques personnages, plus avisés ou plus subtils, ayant

systématisé leurs préjugés, prétendaient recouvrer le Roi _libre_, et

à aucun prix ne le voulaient recevoir chargé d'entraves. M. l'abbé de

Montesquiou était des principaux. Pour lui, comme pour ceux qui

partageaient sa manière de voir, le Roi était seul souverain, et la

prétendue souveraineté de la nation n'était qu'une impertinence

révolutionnaire. Sans doute le Roi, qui n'avait pas les yeux fermés à

la lumière, pouvait de temps en temps, tous les siècles ou

demi-siècles, s'apercevoir qu'il y avait des abus, et les réformer,

mais de sa pleine autorité, en octroyant une _ordonnance

réformatrice_, laquelle irait au besoin jusqu'à modifier les formes du

gouvernement, jamais jusqu'à aliéner le principe absolu de l'autorité

royale. Voilà tout ce qu'ils étaient capables de concéder; mais

imposer des conditions à la souveraineté du Roi, souveraineté d'ordre

divin, venant de Dieu non des hommes, la soumettre à un serment, et ne

rendre qu'à ce prix la couronne à son possesseur légitime, c'étaient

suivant eux autant d'actes de révolte et d'insurrection.

[En marge: Vives altercations entre M. de Montesquiou et les sénateurs

chargés de rédiger la Constitution.]

M. de Talleyrand, n'ayant guère le temps et pas davantage le goût de

s'occuper de questions de ce genre, s'en fiant d'ailleurs au Sénat du

soin d'enchaîner les Bourbons, avait laissé M. de Montesquiou aux

prises avec les sénateurs chargés de rédiger la nouvelle Constitution.

Cet abbé philosophe et politique ne se tenait pas de colère quand on

énonçait devant lui le principe de la souveraineté nationale. Pourtant

il n'était pas assez aveugle pour oser soutenir ouvertement le

principe opposé, et pour espérer surtout de le faire prévaloir, car on

aurait fait tourner notre planète en sens contraire plutôt que

d'amener les hommes de la révolution à reconnaître que le Roi seul

était souverain, que la nation était sujette, et n'avait que le droit

d'être par lui bien traitée, comme les animaux par exemple ont le

droit de n'être pas accablés par l'homme de souffrances inutiles.

Aussi, tout en s'emportant, et se récriant contre ceci, contre cela,

M. de Montesquiou n'osa-t-il pas aborder de front la difficulté, et

contester le principe d'une sorte de contrat entre la royauté et la

nation. Mais il profita de ce que le Sénat avait donné prise, en se

faisant une trop grande part dans la future Constitution, pour se

montrer à son égard violent, et presque injurieux.--Qu'êtes-vous

donc, dit-il aux sénateurs, pour vous imposer ainsi à la nation et au

Roi? À la nation? mais quel autre titre auriez-vous, qu'une

Constitution que vous venez de renverser, ou une confiance que la

nation ne vous a pas témoignée, et qu'il est douteux qu'elle éprouve?

Au Roi?... mais il ne vous connaît pas, il est mon souverain et le

vôtre, il revient par des décrets providentiels dont ni vous ni moi ne

sommes les auteurs, et n'a aucune condition à subir de votre part.

Limiter le nombre des pairs! Ne donner au Roi que la faculté de

remplir les vacances!... Mais c'est violer les principes de la

monarchie constitutionnelle, tels qu'on les entend dans le pays où on

la connaît le mieux, en Angleterre; c'est faire de la pairie une

oligarchie omnipotente, contre laquelle le Roi n'ayant pas la faculté

de la dissolution comme à l'égard de la seconde Chambre, et privé des

promotions par la limitation du nombre des pairs, resterait absolument

impuissant. La pairie serait tout simplement un souverain absolu, et

cette pairie ce serait vous-mêmes! Vous auriez rappelé le Roi

seulement pour servir de voile à votre omnipotence!--

Sur ce dernier point, il faut le reconnaître, M. l'abbé de Montesquiou

avait raison, et limiter le nombre des pairs c'était rendre la pairie

omnipotente. Mais il fut blessant, impertinent même, et sembla dire

aux sénateurs qu'on pourrait bien leur laisser à tous leurs pensions,

à quelques-uns leurs siéges, mais que c'était tout ce qu'on pouvait

faire pour une troupe de révolutionnaires qui n'avaient plus la faveur

populaire, qui n'auraient jamais la faveur royale, et qui avaient

brisé leur seul appui en brisant Napoléon.

[En marge: M. de Talleyrand pousse les uns et les autres à finir

l'oeuvre.]

Les sénateurs auraient pu répondre que s'ils ne représentaient ni le

Roi ni la nation, personne dans le moment ne les représentait plus

qu'eux, mais qu'avec leurs fautes et leurs faiblesses ils

représentaient quelque chose de fort considérable, la Révolution

française; qu'ils étaient les dépositaires fidèles de ses principes,

que c'était là une force morale immense, qu'ils y joignaient une force

de fait tout aussi incontestable, celle d'être la seule autorité

reconnue, notamment par les étrangers tout-puissants à Paris; qu'ils

avaient la couronne dans les mains, qu'ils la donneraient _à

condition_, sauf à ceux qui prétendaient la recouvrer, à la refuser si

les conditions ne leur convenaient point. Malheureusement parmi ces

hommes, dont les opinions étaient tenaces, mais le caractère brisé,

personne n'était capable de parler avec vigueur. Au lieu de répondre

ils se contentèrent d'agir. Regardant M. de Montesquiou comme un

arrogant, avant-coureur d'autres bien pires que lui, ils se hâtèrent

d'écrire ce qui leur convenait dans leur projet de Constitution,

encouragés qu'ils étaient par l'approbation secrète de M. de

Talleyrand, et par l'approbation peu dissimulée de l'empereur

Alexandre. Il faut ajouter que ces altercations avaient acquis leur

plus grande vivacité le 5 avril, le jour même où les maréchaux

traitaient à Paris la question de la régence de Marie-Louise, et où

les représentants du royalisme étaient en proie aux plus grandes

alarmes. Obtenir dans un pareil moment la proclamation des Bourbons

par le Sénat, n'importe à quelle condition, était un avantage

inestimable.--Finissons-en, dit M. de Talleyrand à M. de Montesquiou,

obtenons de la seule autorité reconnue l'exclusion des Bonaparte et le

rappel des Bourbons, et puis on s'appliquera, ou à se débarrasser de

gênes importunes, ou à les subir.--Finissez-en, dit-il également aux

sénateurs, proclamez les Bourbons, car Bonaparte vous ferait payer

cher vos actes du 1er et du 2 avril. Proclamez les Bourbons, et

imposez-leur les conditions que vous voudrez. Si elles ne leur

conviennent pas ils refuseront la couronne, mais n'en croyez rien. Ils

prendront la couronne n'importe comment, et nous serons sortis des

mains du furieux qui est à Fontainebleau.--Ces conseils, excellents

pour ajourner les difficultés, fort insuffisants pour les résoudre,

étaient un moyen de se tirer actuellement d'embarras. Le Sénat les

suivit, et le lendemain 6, tandis que les maréchaux retournaient à

Fontainebleau pour demander l'abdication pure et simple, il vota la

Constitution en la fondant sur les bases que nous avons exposées.

[En marge: Constitution dite du Sénat.]

Le Sénat dans cette Constitution _rappelait librement au trône_, sous

le titre de ROI DES FRANÇAIS, Louis-Stanislas-Xavier, frère de Louis

XVI, et lui conférait la royauté héréditaire, dont ce prince ne devait

être saisi qu'après avoir prêté serment d'observer fidèlement la

Constitution nouvelle; il établissait ensuite un Roi inviolable, des

ministres responsables, deux Chambres, l'une héréditaire, l'autre

élective; il composait avec le Sénat la Chambre héréditaire, dont il

limitait le nombre à 200 membres, ce qui laissait à la royauté une

cinquantaine de nominations à faire; il composait la Chambre élective

avec le Corps législatif actuel, jusqu'au renouvellement légal de ce

corps; il assurait aux membres du Sénat leurs dotations, à ceux du

Corps législatif leurs appointements; il réservait au Roi le pouvoir

exécutif tout entier, le droit de paix et de guerre compris; il

partageait le pouvoir législatif entre le Roi et les deux Chambres,

admettait une magistrature inamovible, consacrait la liberté des

cultes, la liberté individuelle, la liberté de la presse; il

maintenait la Légion d'honneur, les deux noblesses, les avantages

attribués à l'armée, la dette publique, les ventes dites nationales,

et proclamait enfin l'oubli des votes et actes antérieurs, etc.

[En marge: Déchaînement des royalistes et du public contre la

Constitution du Sénat.]

Ces dispositions rédigées en termes simples, clairs, et assez généraux

pour laisser beaucoup à faire au temps, furent votées le 6 au soir. Le

7 on imprima la Constitution; le 8 on la publia dans les divers

quartiers de la capitale. L'effet, il faut le dire, n'en fut pas

heureux. Le Sénat, qu'on aurait dû fortement appuyer, car lui seul

pouvait transporter la couronne de Napoléon aux Bourbons, lui seul

pouvait dans cette transmission représenter la nation à un titre

quelconque, et faire de sages conditions pour elle, le Sénat,

disons-nous, que par ces motifs on aurait dû appuyer, n'était ni

estimé ni aimé de personne. Les bonapartistes reprochaient à ce corps

d'avoir levé sur son fondateur une main parricide; les amis de la

liberté, à peine réveillés d'un long sommeil, ne voyaient en lui que

le servile instrument d'un insupportable despotisme; enfin, les

royalistes systématiques détestant en lui la Révolution et l'Empire,

étaient indignés de ce qu'il osait surgir du milieu de sa honte pour

dicter des conditions au Roi légitime; et quelles conditions! celles

qu'il empruntait à une révolution abhorrée. C'était à leurs yeux un

acte de révolte, d'impudence, de cynisme inouï. Ils eurent recours au

moyen le plus aisé, celui dont avait usé M. de Montesquiou, ils

attaquèrent le Sénat par son côté faible, et ils se récrièrent, avec

tout le public du reste, contre le soin qu'il avait eu de garantir ses

intérêts en spécifiant le maintien de sa dotation. On venait de lâcher

la bride à la presse, non pas celle des journaux, mais celle des

pamphlets, la seule en vogue alors, et ce fut un déluge d'écrits, de

plaisanteries amères contre ce Sénat _conservateur_, qui, de tout ce

qu'il était chargé de conserver, n'avait su conserver que ses

dotations. L'avidité prise sur le fait est l'un des vices dont il est

toujours facile de faire rire les hommes, ordinairement impitoyables

pour les travers dont ils sont le plus atteints. Aussi provoqua-t-on

contre le Sénat un rire de mépris universel. Le public se laissa

prendre au piége, et ne s'aperçut pas qu'en riant de ce corps il se

faisait le complice de l'émigration, dont les vices étaient en ce

moment bien plus à craindre que ceux du Sénat. C'était un malheur, que

les hommes calmes et éclairés, toujours si peu nombreux dans les

révolutions, pouvaient seuls apprécier. Mais le public tout entier,

unissant sa voix à celle des royalistes, sembla dire aux sénateurs:

Disparaissez avec le maître que vous n'avez su ni contenir, ni

défendre!--

[En marge: Les royalistes essayent de se servir du Corps législatif

contre le Sénat.]

[En marge: Quoi qu'on pût faire, le fond des choses était gagné, et

une Constitution peu différente de celle du Sénat était assurée.]

Les royalistes, quoique peu habiles encore, car ils sortaient d'une

longue inaction, essayèrent de tirer quelque parti du Corps législatif

contre le Sénat, mais sans beaucoup de succès. Le Corps législatif,

prorogé par Napoléon pour sa manifestation récente, n'était pas

légalement réuni. Mais la légalité n'est pas une difficulté dans un

moment où l'on détrône les souverains, et ce corps s'était assemblé en

aussi grand nombre qu'il avait pu, pour jouer son rôle dans la

nouvelle révolution. Trouvant le premier rôle pris par le Sénat, qui

seul avait prononcé la déchéance, qui seul rappelait les Bourbons, et

que les souverains étrangers reconnaissaient comme la seule autorité

existante, il devait se borner à suivre, et il était visiblement

jaloux. Quoique n'ayant pas été plus ferme que le Sénat, et possédant

moins de lumières, il avait acquis une certaine popularité pour la

conduite qu'il avait tenue au mois de décembre précédent, et les

royalistes, devinant sa jalousie, se mirent à le flatter, dans

l'espérance de s'en servir. Pourtant ces menées ne pouvaient pas être

de grande conséquence. Le Corps législatif, réduit à proférer quelques

paroles d'adhésion aux importantes résolutions qui venaient d'être

adoptées, pouvait bien tenir un langage un peu différent de celui du

Sénat, mais il était incapable d'émettre des résolutions véritablement

divergentes, et les Bourbons allaient rentrer liés par la Constitution

du 6 avril, ou par une autre à peu près semblable: c'était là le

résultat essentiel.

[En marge: Empressement des adhésions lorsque le rappel des Bourbons

n'est plus douteux.]

M. de Caulaincourt, particulièrement chargé de stipuler les intérêts

de Napoléon et de sa famille, voyait avec douleur le torrent des

adhésions se précipiter vers Paris, depuis la nouvelle répandue de

l'abdication pure et simple. Les maréchaux Oudinot, Victor, Lefebvre,

et une foule de généraux, s'étaient hâtés d'envoyer leur soumission au

gouvernement provisoire. Les ministres de l'Empire, réunis autour de

Marie-Louise à Blois, avaient fait de même pour la plupart, et, à leur

tête, le prince archichancelier Cambacérès. Il n'y avait que les chefs

d'armée éloignés, le maréchal Soult commandant l'armée d'Espagne, le

maréchal Suchet celle de Catalogne, le maréchal Augereau celle de

Lyon, le maréchal Davout celle de Westphalie, le général Maison celle

de Flandre, qui n'eussent point parlé, car ils n'en avaient pas eu le

temps. Mais le gouvernement provisoire leur avait dépêché des

émissaires pour les sommer officiellement, et les prier officieusement

de se rallier au nouvel ordre de choses, en leur montrant l'inutilité

et le danger de la résistance, et sauf un peut-être, le maréchal

Davout dont le caractère opiniâtre était connu, on espérait des

réponses conformes aux circonstances, et, il faut le dire, à la

raison, car, après l'abdication de Napoléon, on ne comprend pas quel

intérêt, soit public, soit privé, on aurait pu alléguer en faveur

d'une résistance prolongée.

[En marge: L'empereur Alexandre donne à M. de Caulaincourt le conseil

d'accélérer le règlement des intérêts de Napoléon et de sa famille.]

[En marge: Difficultés que rencontre M. de Caulaincourt, soit auprès

du gouvernement provisoire, soit auprès des ministres étrangers, pour

stipuler les intérêts de la famille impériale.]

Chaque jour qui s'écoulait, en rendant le nouveau gouvernement plus

fort, rendait Napoléon plus faible, et ses représentants plus

dépendants des négociateurs avec lesquels ils avaient à traiter.

Alexandre en avait averti loyalement M. de Caulaincourt, et lui avait

conseillé de se hâter, car c'est tout au plus, avait-il dit, si je

pourrai, en y employant toute mon autorité, faire accorder ce que je

vous ai promis.--En effet on se récriait dans le camp des souverains,

et dans les salons du gouvernement provisoire, contre la faiblesse que

ce monarque avait eue d'accorder l'île d'Elbe, et de placer ainsi

Napoléon si près du continent européen. Il y avait surtout un

personnage, récemment arrivé, le duc d'Otrante, qui, envoyé en mission

auprès de Murat pendant la dernière campagne, était désespéré de

s'être trouvé absent tandis qu'une révolution s'accomplissait à Paris,

et d'avoir par là laissé le premier rôle à M. de Talleyrand. Moins

propre que celui-ci à traiter avec les cabinets européens, il était

bien plus apte à diriger les intrigues dans les grands corps de

l'État, et présent à Paris il aurait acquis une importance presque

égale à celle de M. de Talleyrand. Condamné à n'être que le second

personnage, il allait, venait, blâmait, approuvait, conseillait, et

jetait les hauts cris contre l'idée d'accorder l'île d'Elbe à

Napoléon, pour lequel il avait autant de haine que de crainte. Il

qualifiait de folie la généreuse imprudence d'Alexandre, et à force de

se donner du mouvement, il avait soulevé à lui seul une forte

opposition contre les conditions promises à l'Empereur déchu.

L'Autriche de son côté répugnait à concéder une principauté en Italie

à Marie-Louise, laissait douter de son consentement pour Parme et

Plaisance, et le refusait absolument pour la Toscane. Enfin le

gouvernement provisoire lui-même avait ses objections. Il ne voulait

pas laisser à Napoléon l'honneur de stipuler certains avantages pour

l'armée, comme la conservation de la cocarde tricolore et de la Légion

d'honneur, prétendant que les intérêts de cette nature ne le

regardaient plus, et il contestait même les conditions pécuniaires,

moins à cause de ce qu'il en coûterait au Trésor, qu'à cause de

l'espèce de reconnaissance du règne impérial qui semblerait en

résulter. Mais Alexandre s'était prononcé avec une sorte d'irritation,

et avait fait sentir à ses alliés qu'on lui avait assez d'obligation

pour ne pas l'exposer à manquer à sa parole. Il voulait donc qu'on en

finît sur-le-champ. Mais M. de Metternich, resté à Dijon auprès de

l'empereur d'Autriche, et ne tenant pas à être à Paris pendant qu'on

détrônait Marie-Louise, lord Castlereagh ne voulant pas être

responsable auprès des chambres anglaises du rappel des Bourbons qu'il

désirait cependant avec ardeur, se faisaient attendre l'un et l'autre.

On annonçait pour le 10 avril l'arrivée de ces deux ministres, et il

était impossible de conclure sans eux.

[En marge: Incident qui interrompt un moment la négociation.]

[En marge: Émeute de nuit à Fontainebleau.]

Tout à coup un incident léger faillit interrompre la négociation, et

donner aux événements un cours entièrement nouveau. Si auprès de

Napoléon certains courages faiblissaient d'heure en heure, la plupart

au contraire s'exaltaient par le spectacle de la faiblesse générale.

Ces derniers ne se disaient pas que quelques jours auparavant ils

partageaient eux-mêmes la fatigue commune, qu'ils avaient maudit cent

fois l'ambition exorbitante qui avait fait couler leur sang sur tant

de champs de bataille, et ils étaient tout pleins de l'impression que

leur causait la vue du grand homme abandonné, et resté presque seul à

Fontainebleau. Quelques-uns sans doute songeaient surtout à leur

carrière brusquement interrompue, mais tous étaient sincèrement

révoltés de la défection de Marmont et du caractère d'ingratitude

qu'elle avait pris; ils criaient à la trahison, et étaient prêts à se

jeter sur leurs chefs qu'on accusait d'être les auteurs de

l'abdication forcée de l'Empereur. Le bruit s'était répandu en effet

que les maréchaux avaient fait violence à Napoléon pour l'obliger à

renoncer au trône. À un fait faux on ajoutait des détails plus faux

encore, et bien des têtes exaltées n'étaient pas loin de se porter à

des violences réelles, représailles des violences imaginaires qu'on se

plaisait à raconter. Quand Napoléon paraissait dans la cour du palais

de Fontainebleau, beaucoup d'officiers brandissaient leurs sabres et

lui offraient le sacrifice de leur vie. Profondément touché de ces

témoignages, revenant au calcul des forces qui restaient à ses

lieutenants, Soult, Suchet, Augereau, Eugène, Maison, Davout, il

n'avait pu dans certains moments s'empêcher d'éprouver quelques

regrets, et de les laisser voir. S'associant à ce sentiment, les

hommes jeunes, généreux, mais irréfléchis, qui éprouvaient pour lui un

redoublement d'enthousiasme, s'étaient, dans la nuit du 7 au 8, livrés

à plus d'agitation que de coutume. Les anciens chasseurs et grenadiers

de la garde notamment, restés à Fontainebleau, avaient parcouru les

rues de cette petite ville aux cris de: _Vive l'Empereur! à bas les

traîtres!_ Ils avaient menacé d'égorger ceux qu'on qualifiait ainsi,

et demandé à se précipiter sur Paris en désespérés. Cependant après un

instant de condescendance, Napoléon, ne prévoyant pas dans sa froide

raison qu'on pût tirer un grand résultat d'un mouvement pareil, avait

envoyé ses plus fidèles serviteurs pour calmer une effervescence

inutile, et cette émotion n'avait été que le dernier éclat d'une

flamme près de s'éteindre.

[En marge: Défiance momentanée de la part d'Alexandre à l'égard de M.

de Caulaincourt et des maréchaux.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 56 / 65 段