M. de Caulaincourt et les deux maréchaux repartirent immédiatement

pour Paris, où ils arrivèrent à une heure fort avancée de la journée

du 6. À minuit ils étaient chez l'empereur de Russie, qui les

attendait avec une extrême impatience, impatience partagée par le

gouvernement provisoire et par ses nombreux adhérents. Bien que la

défection du 6e corps eût fort diminué les craintes qu'inspirait

encore Napoléon, bien que les assurances données par le maréchal Ney

et par la plupart des personnages militaires avec lesquels on s'était

mis en correspondance, eussent laissé peu de doute sur la prochaine

adhésion de l'armée, on était toujours saisi d'un sentiment de terreur

en songeant à tout ce que pouvait tenter le génie infernal, comme on

l'appelait, qui s'était retiré à Fontainebleau, et qu'on honorait par

la peur qu'on éprouvait, tout en cherchant à le déshonorer par un

débordement d'injures inouï. Ce fut une sorte de joie universelle,

quand le maréchal Ney eut dit aux plus pressés de l'hôtel

Saint-Florentin, qu'ils pouvaient être tranquilles, et qu'on apportait

l'abdication pure et simple. Lorsque les envoyés de Napoléon entrèrent

chez l'empereur Alexandre, ce prince, qui réservait toujours à M. de

Caulaincourt son premier serrement de main, courut cette fois au

maréchal Ney pour le remercier de ce qu'il avait fait, et lui dire

qu'entre tous les services qu'il avait rendus à sa patrie, le dernier

ne serait pas le moins grand. Le monarque russe faisait allusion à la

lettre de la veille, dans laquelle le maréchal Ney s'était vanté

d'avoir décidé l'abdication, et avait promis d'en apporter l'acte

formel. M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald, ignorant

l'existence de cette lettre, et n'ayant rien vu qui pût leur faire

considérer le maréchal Ney comme l'auteur des dernières résolutions de

Napoléon, furent singulièrement surpris, et laissèrent apercevoir leur

surprise au maréchal Ney qui en parut embarrassé. Alexandre se hâta de

rendre communs aux deux autres négociateurs les remercîments qu'il

avait d'abord adressés au maréchal Ney, et s'étant enquis des

conditions auxquelles ils livreraient l'acte essentiel dont ils

étaient dépositaires, il n'y trouva rien à objecter. Quant à l'île

d'Elbe pourtant il déclara qu'il tiendrait sa parole, parce qu'il se

regardait comme engagé par les quelques mots qu'il avait dits à M. de

Caulaincourt, mais que ses alliés jugeaient cette concession

imprudente, et la blâmaient ouvertement, qu'il en serait néanmoins

comme il l'avait promis; que, relativement au Roi de Rome, à

Marie-Louise, une principauté en Italie était le moins qu'on pût

faire, et que l'Autriche allait recouvrer assez de territoires dans

cette contrée pour ne pas marchander avec sa propre fille; que, quant

aux frères de Napoléon, à sa première femme, à ses enfants adoptifs,

au prince Eugène, à la reine Hortense, on accorderait tout ce qui

serait dû, qu'il s'y engageait personnellement, que son ministre M. de

Nesselrode serait au besoin le défenseur des intérêts de la famille

Bonaparte, qu'on eût à s'adresser à ce ministre pour les détails, sauf

à recourir à lui Alexandre, en cas de difficulté. En congédiant les

négociateurs, l'empereur de Russie retint M. de Caulaincourt,

s'expliqua plus franchement encore avec ce noble personnage qu'il

traitait toujours en ami, et lui avoua que les nouvelles qu'il venait

de recevoir du soulèvement des paysans français, sans l'alarmer,

l'inquiétaient cependant, car ces paysans avaient égorgé un gros

détachement russe dans les Vosges. Il s'apitoya ensuite sur les

abandons qui allaient se multiplier autour de Napoléon, recommanda de

ne pas perdre de temps pour régler ce qui le concernait, car deux

choses faisaient, disait-il, de grands progrès en ce moment, la

bassesse des serviteurs de l'Empire, et l'enivrement des serviteurs de

l'ancienne royauté. À ce sujet il parla des Bourbons et de leurs amis

avec une liberté singulière, montra à la fois de la surprise, du

dégoût, de l'humeur de ce qu'il voyait de toutes parts, et dit

qu'après avoir eu tant de peine à se sauver des folies guerrières de

Napoléon, on aurait bien de la peine aussi à se garantir des folies

réactionnaires des royalistes. Il congédia M. de Caulaincourt en lui

promettant toute son amitié pour lui-même, et son appui pour

l'infortune de Napoléon.

[En marge: Joie du gouvernement provisoire et des royalistes à la

nouvelle de l'abdication pure et simple.]

[En marge: Déchaînement inouï dont Napoléon devient l'objet en ce

moment.]

Même après la déchéance prononcée par le Sénat, la crainte que

Napoléon à Fontainebleau ne cessait d'inspirer, avait contenu encore

les royalistes, et les avait empêchés de se livrer à toutes leurs

passions. La défection du 6e corps qui réduisait Napoléon à une

complète impuissance, les avait déjà fort rassurés; mais en apprenant

son abdication pure et simple, c'est-à-dire la remise faite par

lui-même de sa terrible épée, ils n'avaient plus gardé de mesure dans

l'explosion de leurs sentiments. Qu'ils fussent, après tant de

souffrances, de sang versé, de désastres publics et privés, qu'ils

fussent joyeux de revoir les princes sous lesquels ils avaient été

jeunes, riches, puissants, heureux, rien n'était plus naturel et plus

légitime! Qu'à la joie ils ajoutassent toutes les fureurs de la haine

triomphante, hélas! rien n'était plus naturel aussi, mais plus

déplorable pour la dignité de la France! Jamais en effet on n'a

surpassé, dans aucun temps, dans aucun pays, l'explosion de colère qui

signala la déchéance constatée de Napoléon, et il faut reconnaître que

les partisans de l'ancienne royauté, qualifiés spécialement du titre

de royalistes, n'étaient pas les seuls à vociférer les plus violentes

injures. Les pères et mères de famille, réduits jusqu'ici à maudire en

secret cette guerre qui dévorait leurs enfants, libres désormais de

faire éclater leurs sentiments, n'appelaient Napoléon que des noms les

plus atroces. On n'avait pas plus maudit Néron dans l'antiquité,

Robespierre dans les temps modernes. On ne le désignait plus que par

le titre de l'_Ogre de Corse_. On le représentait comme un monstre,

occupé à dévorer des générations entières, pour assouvir une rage de

guerre insensée. Un écrit, secrètement préparé par M. de Chateaubriand

dans les dernières heures de l'Empire, mais publié seulement à l'abri

des baïonnettes étrangères, était l'expression exacte de ce

débordement de haines sans pareilles. Dans un style où il semblait que

la passion eût surexcité le mauvais goût trop fréquent de l'écrivain,

M. de Chateaubriand attribuait à Napoléon tous les vices, toutes les

bassesses, tous les crimes. Cet écrit était lu avec une avidité

incroyable à Paris, et de Paris il passait dans les provinces, excepté

toutefois dans celles où l'ennemi avait pénétré. Contraste singulier!

les provinces qui souffraient le plus des fautes de Napoléon, lui en

voulaient moins que les autres, parce qu'elles s'obstinaient à voir en

lui l'intrépide défenseur du sol. Partout ailleurs la colère allait

croissant, et comme un homme irrité s'irrite encore davantage en

criant, l'esprit public paraissait s'enivrer lui-même de sa propre

fureur. Le meurtre du duc d'Enghien sur lequel on s'était tu si

longtemps, le perfide rendez-vous de Bayonne où avaient succombé les

princes espagnols, étaient le sujet des récits les plus noirs, comme

si à la vérité déjà si grave on avait eu besoin d'ajouter la calomnie.

Le retour d'Égypte, le retour de Russie, étaient qualifiés de lâches

abandons de l'armée française compromise. Napoléon, disait-on, n'avait

pas fait une seule campagne qui fût véritablement belle. Il n'avait

eu, dans sa longue carrière, que quelques événements heureux, obtenus

à coups d'hommes. L'art militaire, corrompu en ses mains, était

devenu une vraie boucherie. Son administration, jusque-là si admirée,

n'avait été qu'une horrible fiscalité destinée à enlever au pays son

dernier écu et son dernier homme. L'immortelle campagne de 1814

n'était qu'une suite d'extravagances inspirées par le désespoir.

Enfin, un ordre donné par l'artillerie dans la bataille du 30 mars, à

l'insu de Napoléon qui était à quatre-vingts lieues de Paris, et

prescrivant de détruire les munitions de Grenelle pour en priver

l'ennemi, était considéré comme la résolution de faire sauter la

capitale. Un officier, cherchant à flatter les passions du jour,

prétendait s'être refusé à l'exécution de cet ordre épouvantable. Le

monstre, disait-on, avait voulu détruire Paris, comme un corsaire qui

fait sauter son vaisseau, avec cette différence qu'il n'était pas sur

le vaisseau. Du reste, ajoutait-on, il n'était pas Français, et on

devait s'en féliciter pour l'honneur de la France. Il avait changé son

nom de _Buonaparte_, il en avait fait _Bonaparte_, et c'était

_Buonaparte_ qu'il le fallait appeler. Le nom de Napoléon même ne lui

était pas dû. Napoléon était un saint imaginaire; c'est Nicolas qu'il

fallait joindre à son nom de famille. Ce monstre, disait-on encore,

cet ennemi des hommes, était un impie. Tandis qu'en public il allait

entendre la messe à sa chapelle, ou à Notre-Dame, il faisait, dans son

intimité, avec Monge, Volney et autres, profession d'athéisme. Il

était dur, brutal, battait ses généraux, outrageait les femmes, et,

comme soldat, n'était qu'un lâche. Et la France, s'écriait-on, avait

pu se soumettre à un tel homme! On ne pouvait expliquer cette

aberration que par l'aveuglement qui suit les révolutions! À ce

débordement de paroles s'étaient ajoutés des actes du même caractère.

La statue de Napoléon, à laquelle on avait vainement attaché une corde

pour la renverser le jour de l'entrée des coalisés, attaquée quelques

jours plus tard avec les moyens de l'art, avait été descendue de la

colonne d'Austerlitz dans un obscur magasin de l'État, et en

contemplant le monument la haine publique avait la satisfaction de

n'apercevoir que le vide sur son sommet dépouillé.

[En marge: Flatteries adressées aux souverains qui occupent Paris.]

[En marge: Le patriotisme a ses revers comme la liberté.]

Telle était l'explosion de colère à laquelle, par un terrible retour

des choses d'ici-bas, l'homme le plus adulé pendant vingt années,

l'homme qui avait le plus joui de l'admiration stupéfaite de

l'univers, devait assister tout vivant. Au surplus, il était assez

grand pour se placer au-dessus de telles indignités, et assez coupable

aussi pour savoir qu'il s'était attiré par ses actes ce cruel

revirement d'opinion. Mais il y avait quelque chose de plus triste

encore dans ce spectacle, c'étaient les flatteries prodiguées en même

temps aux souverains alliés. Sans doute Alexandre, par la conduite

qu'il tenait et dont il donnait l'exemple à ses alliés, méritait les

remercîments de la France. Mais si l'ingratitude n'est jamais permise,

la reconnaissance doit être discrète quand elle s'adresse aux

vainqueurs de son pays. Il n'en était pas ainsi, et on s'évertuait à

redire qu'il était bien magnanime à des souverains qui avaient tant

souffert par les mains des Français, de se venger d'eux aussi

doucement. Les flammes de Moscou étaient rappelées tous les jours, non

par des écrivains russes, mais par des écrivains français. On ne se

contentait pas de louer le maréchal Blucher, le général Sacken, braves

gens dont l'éloge était naturel et mérité dans les bouches prussiennes

et russes, on allait chercher un émigré français, le général Langeron,

qui servait dans les armées du czar, pour raconter avec complaisance

combien il s'était distingué dans l'attaque de Montmartre, et combien

de justes récompenses il avait reçues de l'empereur Alexandre. Ainsi,

dans les nombreuses péripéties de notre grande et terrible révolution,

le patriotisme devait, comme la liberté, avoir ses revers, et, de même

que la liberté, idole des coeurs en 1789, était devenue en 1793

l'objet de leur aversion, de même le patriotisme devait être foulé aux

pieds jusqu'à faire honorer l'acte, coupable en tout temps, de porter

les armes contre son pays. Tristes jours que ceux de réaction, où

l'esprit public, profondément troublé, perd les notions les plus

élémentaires des choses, bafoue ce qu'il avait adoré, adore ce qu'il

avait bafoué, et prend les plus honteuses contradictions pour un

heureux retour à la vérité!

[En marge: Soudain enthousiasme pour les princes de la maison de

Bourbon.]

Naturellement si Napoléon était un monstre auquel il fallait arracher

la France, les Bourbons étaient des princes accomplis auxquels il

fallait la rendre le plus tôt possible, comme un bien légitime qui

leur appartenait. La France ne les avait pas précisément oubliés, car

vingt ans ne suffisent pas pour qu'on oublie une illustre famille qui

a grandement régné pendant des siècles, mais la génération présente

ignorait absolument comment et à quel degré ils étaient les parents

de l'infortuné roi mort sur l'échafaud, et de l'enfant non moins

infortuné mort entre les mains d'un cordonnier. On se demandait si

c'étaient des fils, des frères, des cousins de ces princes malheureux,

car, excepté quelques gens âgés, la masse n'en savait rien. La

flatterie, prompte à courir de celui qu'on appelait le tyran déchu, à

ceux qu'on appelait des anges sauveurs, attribuait à ces derniers

toutes les vertus, et ils en avaient assurément qui auraient mérité

d'être célébrées dans un langage plus noble et plus sérieux. On disait

que Louis XVI avait laissé un frère, Louis-Stanislas-Xavier, destiné

aujourd'hui à lui succéder sous le nom de Louis XVIII, lequel était un

savant, un lettré et un sage; qu'il avait laissé un autre frère, le

comte d'Artois, modèle de bonté et de grâce française, enfin des

neveux, le duc d'Angoulême, le duc de Berry, types de l'antique

honneur chevaleresque. Sous ces princes, doux, justes, ayant conservé

les vertus qu'une affreuse révolution avait presque emportées de la

terre, la France, aimée, estimée de l'Europe, trouverait le repos et

le laisserait au monde. Elle trouverait même la liberté, qu'elle

n'avait pas rencontrée au milieu des orgies sanguinaires de la

démagogie, et que lui apporteraient des princes formés vingt ans à

l'école de l'Angleterre. Il y avait une incontestable portion de

vérité dans ce langage de la flatterie impatiente, et tout cela

pouvait devenir vrai, si les passions des partis ne venaient corrompre

tant d'heureux éléments de prospérité et de repos.

[En marge: Nécessité du rétablissement des Bourbons.]

Quoi qu'il en soit, les Bourbons, outre leur mérite, avaient pour eux

la puissance de la nécessité. En effet, la République, toute souillée

encore du sang versé en 1793, n'étant pas proposable à la France

épouvantée, la royauté seule étant possible, et des deux royautés

alors présentes aux esprits, celle du génie, celle de la tradition, la

première s'étant perdue par ses égarements, que restait-il, sinon la

seconde, consacrée par les siècles, et rajeunie par le malheur? Il

était donc bien naturel qu'après avoir employé quelques jours à se

remettre les Bourbons en mémoire, on se ralliât à eux avec un

entraînement qui croissait d'heure en heure.

[En marge: Conditions mises à l'entrée de M. le comte d'Artois à

Paris.]

Il fallait donc se hâter de faire deux choses: rédiger la Constitution

qui lierait les Bourbons en les rappelant, et en même temps recevoir

M. le comte d'Artois à Paris. M. le comte d'Artois était demeuré caché

à Nancy, comme on l'a vu, attendant le retour de M. de Vitrolles, qui

était venu se concerter avec le gouvernement provisoire, et qui

n'avait pas voulu retourner auprès du prince avant que la question de

la régence de Marie-Louise fût vidée. Cette régence étant

définitivement repoussée, le rappel des Bourbons restant la seule

solution imaginable, il fallait renvoyer M. de Vitrolles à Nancy pour

qu'il y allât chercher le prince. M. de Talleyrand et les membres du

gouvernement provisoire, malgré les exigences de M. de Vitrolles, lui

donnèrent pour instruction de dire à M. le comte d'Artois qu'il serait

reçu aux portes de Paris avec tous les honneurs dus à son rang; qu'il

serait conduit à Notre-Dame pour y entendre un _Te Deum_, et de

Notre-Dame aux Tuileries; qu'il devrait entrer avec l'uniforme de

garde national; qu'il était même à désirer qu'il prît la cocarde

tricolore, car ce serait un moyen certain de s'attacher l'armée; que

tel était l'avis des hommes éclairés dont le concours était

actuellement indispensable; que le pouvoir qu'on lui attribuerait

serait celui de représentant de Louis XVIII, dont il avait les lettres

patentes; que ces lettres seraient soumises au Sénat, qui, s'appuyant

sur elles, décernerait au prince le titre de lieutenant-général du

royaume, aux conditions, bien entendu, de la Constitution nouvelle.

[En marge: Résistance de M. de Vitrolles à ces conditions.]

M. de Vitrolles, sous l'inspiration des sentiments qui animaient le

vieux parti royaliste, se récria fort contre la cocarde tricolore, les

couleurs blanches étant selon lui celles de l'antique royauté, et

l'emblème de son droit inaliénable; contre la prétention du Sénat

d'investir lui-même M. le comte d'Artois du pouvoir royal, et

par-dessus tout contre l'idée d'imposer une Constitution au souverain

légitime. M. de Talleyrand n'aimant point à lutter, et comptant sur le

temps pour arranger toutes choses, dit assez légèrement à M. de

Vitrolles qu'il fallait partir sans délai pour aller chercher le

prince, qu'on verrait au moment même de l'entrée de M. le comte

d'Artois comment on pourrait résoudre la difficulté de la cocarde;

que, relativement à la Constitution, il était indispensable d'en faire

une, mais qu'on la rendrait le moins gênante possible, et qu'on

tâcherait surtout de lui ôter l'apparence d'une loi imposée. Il lui

répéta, en un mot, qu'il fallait partir, et ne pas retarder par des

difficultés puériles la marche des événements. Il le chargea en même

temps de porter au prince l'assurance de son dévouement personnel le

plus absolu.

[En marge: On l'oblige à s'y soumettre, et à partir pour aller

chercher M. le comte d'Artois.]

Afin de convaincre davantage M. de Vitrolles qu'il n'y avait pas mieux

à faire que de s'en aller avec ces conditions, on lui procura une

audience de l'empereur Alexandre. Pendant cette audience M. de

Vitrolles ayant voulu, avec l'arrogance des partis victorieux, plaider

pour les anciennes couleurs et pour la pleine liberté du roi de

France, l'empereur Alexandre, sortant de sa douceur habituelle, lui

dit que les monarques alliés n'avaient pas franchi le Rhin avec quatre

cent mille hommes pour rendre la France esclave de l'émigration; que

sans avoir la prétention de lui imposer un gouvernement, ils

suivraient l'avis de l'autorité actuellement la seule admise et

admissible, celle du Sénat; que s'étant servis de cette autorité pour

détrôner Napoléon, ils ne la payeraient pas d'ingratitude en la

détrônant elle-même; que l'autorité du Sénat d'ailleurs était à leurs

yeux la seule sage, la seule éclairée, et qu'il n'y avait qu'elle qui

pût imprimer à tout ce qu'on ferait un caractère à la fois régulier et

national; qu'après tout la puissance qui avait enfoncé les portes de

Paris était là, que cette puissance était celle de l'Europe, qu'il

fallait la subir, et surtout ne pas lui inspirer le regret de s'être

déjà si fort engagée en faveur des Bourbons.

M. de Vitrolles aurait été bien tenté de contredire, car il trouvait

maintenant odieuse l'influence étrangère qu'il n'avait pas craint

d'aller chercher à Troyes, et la regardait comme insupportable depuis

qu'elle donnait de bons conseils. Pourtant il n'y avait pas à

répliquer, et il se mit en route porteur des conditions du

gouvernement provisoire, se promettant bien avec ses amis d'en

rabattre dans l'exécution le plus qu'ils pourraient.

[En marge: La principale des conditions imposées à M. le comte

d'Artois était une Constitution.]

[En marge: L'oeuvre de la Constitution nouvelle abandonnée à quelques

sénateurs et à M. de Montesquiou.]

La plus pressante des mesures à prendre, c'était de rédiger la

Constitution. Il importait de se hâter, premièrement pour rendre

définitive la déchéance de Napoléon en lui donnant les Bourbons pour

successeurs, secondement pour lier les Bourbons eux-mêmes en les

rappelant, et les astreindre aux principes de 1789. Cette double idée

de rappeler les Bourbons et de leur imposer de sages lois, propagée

par M. de Talleyrand, avait pénétré dans toutes les têtes. D'après le

plan primitif, c'était le gouvernement provisoire lui-même qui devait

arrêter le projet de Constitution. Afin d'accomplir cette tâche il

avait voulu s'aider des membres les plus éclairés et les plus

accrédités du Sénat, et les avait réunis auprès de lui. Aux premiers

mots proférés sur ce grave sujet, on avait vu surgir les idées les

plus contradictoires, toutes celles qui en 1791 dominaient les esprits

et les entraînaient en sens divers. En effet l'instruction politique

de la France, successivement interrompue par la Terreur et par

l'Empire, avait en quelque sorte été suspendue, et on en était aux

idées de l'Assemblée constituante, modérées toutefois par le temps. M.

de Talleyrand, qui haïssait la dispute, avait alors résolu de laisser

faire les sénateurs eux-mêmes, en leur recommandant trois choses:

d'aller vite, de lier les Bourbons en les rappelant, et pour les mieux

lier d'établir le Sénat dans la nouvelle Constitution à titre de

Chambre haute de la monarchie restaurée. Il cherchait ainsi à

contenter le Sénat dont on avait besoin, et à en faire un obstacle

contre l'émigration. Après ce conseil, M. de Talleyrand avait

abandonné l'oeuvre, et des membres du gouvernement provisoire il

n'était resté sur le terrain que M. l'abbé de Montesquiou, disputeur

opiniâtre et hautain, tenant beaucoup à savoir quelles conditions on

imposerait aux Bourbons, dont il était l'agent secret et très-fidèle.

[En marge: Principes sur lesquels devait reposer la Constitution

nouvelle.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 55 / 65 段