maréchal Marmont. Si l'acte de ce maréchal avait consisté à préférer
les Bourbons à Napoléon, la paix à la guerre, l'espérance de la
liberté au despotisme, rien n'eût été plus simple, plus légitime, plus
avouable. Mais même en ne tenant aucun compte des devoirs de la
reconnaissance, on ne peut oublier que Marmont était revêtu de la
confiance personnelle de Napoléon, qu'il était sous les armes, et
qu'il occupait sur l'Essonne un poste d'une importance capitale: or
quitter en ce moment cette position avec tout son corps d'armée, par
suite d'une convention secrète avec le prince de Schwarzenberg, ce
n'était pas opter comme un citoyen libre de ses volontés, entre un
gouvernement et un autre, c'était tenir la conduite du soldat qui
déserte à l'ennemi! Cet acte malheureux, Marmont a prétendu depuis
n'en avoir qu'une part, et il est vrai qu'après en avoir voulu et
accompli lui-même le commencement, il s'arrêta au milieu, effrayé de
ce qu'il avait fait! Ses généraux divisionnaires, égarés par une
fausse terreur, reprirent l'acte interrompu et l'achevèrent pour leur
compte, mais Marmont en venant s'en approprier la fin par sa conduite
à Versailles, consentit à l'assumer tout entier sur sa tête, et à en
porter le fardeau aux yeux de la postérité!
[En marge: Retour des maréchaux à Fontainebleau.]
[En marge: Empressement du maréchal Ney à devancer ses collègues.]
[En marge: Son entretien avec Napoléon.]
Les agitations étaient tout aussi grandes mais d'une autre nature à
Fontainebleau. Les trois plénipotentiaires y étaient retournés vers la
fin de cette journée du 5, pour y transmettre la réponse définitive
des souverains alliés. Le maréchal Ney, comblé des caresses du
gouvernement provisoire, s'était fait fort d'obtenir et de rapporter
l'abdication pure et simple de Napoléon. Aussi n'avait-il point
attendu ses deux collègues pour partir, soit désir d'être seul, soit
excès d'empressement à tenir ses promesses. Il avait trouvé Napoléon
instruit de la défection du 6e corps, en appréciant mieux que personne
les conséquences militaires et politiques, calme d'ailleurs, montrant
d'autant plus de hauteur que la fortune montrait plus d'acharnement
contre lui, et n'étant disposé à laisser voir ce qu'il éprouvait
qu'aux deux ou trois personnages qui avaient exclusivement sa
confiance. Napoléon remercia poliment le maréchal Ney d'avoir accompli
sa mission, mais ne le mit guère sur la voie des épanchements et des
conseils, devinant à son attitude, à son empressement à arriver le
premier, qu'il avait un vif désir de contribuer au dénoûment, et
peut-être de s'en faire un mérite. Il écouta, presque sans répondre,
tout ce que voulut dire le maréchal, et en effet celui-ci s'étendit
longuement sur la résolution irrévocable des souverains, sur
l'impossibilité de les en faire changer, sur l'espèce d'entraînement
avec lequel on se prononçait à Paris pour la paix et pour les
Bourbons, sur l'état de délabrement de l'armée, sur l'impossibilité
d'en obtenir de nouveaux efforts, et, à propos du sang si abondamment
versé par elle, il parla des malheurs présents avec vérité, mais sans
ménagement, car cette âme guerrière était plus forte que délicate.
Toutefois il ne s'éloigna point du respect dû à un maître sous lequel
lui et ses compagnons d'armes avaient contracté l'habitude de courber
la tête[24]. Napoléon après l'avoir écouté froidement et patiemment,
lui répondit qu'il aviserait, et qu'il lui ferait connaître le
lendemain ses résolutions définitives. Après cette entrevue le
maréchal Ney, pressé d'acquitter sa promesse, se hâta d'adresser au
prince de Bénévent une lettre, dans laquelle racontant son retour à
Fontainebleau à la suite de l'insuccès des négociations du matin,
insuccès qui était _dû_, écrivait-il, _à un événement imprévu_
(l'événement d'Essonne), il ajoutait que l'Empereur Napoléon,
_convaincu de la position critique où il avait placé la France, et de
l'impossibilité où il se trouvait de la sauver lui-même, paraissait
décidé à donner son abdication pure et simple_. Après cette assertion,
au moins prématurée, le maréchal disait qu'il espérait pouvoir porter
lui-même l'acte authentique et formel de cette abdication. La lettre
était datée de Fontainebleau, onze heures et demie du soir.
[Note 24: Il est aussi difficile de savoir ce qui s'est
passé dans cette dernière entrevue que dans la précédente,
dont nous avons parlé, page 704 et suivantes. Le maréchal
Ney n'a rien écrit, et Napoléon dans ses Mémoires de
Sainte-Hélène, par respect pour l'infortune et l'héroïsme du
maréchal, a gardé un complet silence. Seulement il est
facile de reconnaître à quelques-unes de ses expressions,
qu'il avait senti vivement l'attitude du maréchal Ney dans
les derniers jours de l'Empire. Le maréchal eut le tort en
rentrant à Paris de se vanter, notamment auprès du général
Dupont, ministre de la guerre, qui en a consigné le souvenir
dans ses Mémoires, d'avoir forcé Napoléon à abdiquer. Tout
prouve que le maréchal en cette occasion s'accusa mal à
propos, et qu'il s'était borné, dans la scène de
Fontainebleau, à manquer de ménagements envers le malheur,
sans se permettre une violence de propos qui n'était guère
possible. Ce qui nous porte à le croire, c'est que M. de
Caulaincourt en arrivant vers minuit, c'est-à-dire quelques
instants après le maréchal Ney, trouva Napoléon parfaitement
calme, n'ayant ni dans son attitude ni dans son langage
l'animation qu'une scène violente aurait dû lui laisser,
n'ayant de plus aucune résolution arrêtée. M. de
Caulaincourt, dans quelques souvenirs consignés par écrit,
dit positivement qu'en comparant ce qu'il avait vu à
Fontainebleau avec ce qu'il entendit raconter quelques jours
plus tard de la conduite du maréchal Ney, il eut de la peine
à s'expliquer les versions répandues, et qu'il ne put
s'empêcher de croire que le maréchal Ney s'était calomnié
lui-même. Sans doute il ne fut content ni du langage ni de
l'attitude du maréchal Ney à l'hôtel Saint-Florentin, mais
il ne put croire à la réalité des scènes de violence qu'on
racontait à Paris, et que beaucoup d'historiens ont
rapportées depuis. Quant au maréchal Macdonald, tout en se
montrant, dans ses Mémoires manuscrits, peu satisfait du
maréchal Ney, il raconte les scènes auxquelles il a pris
part d'une manière qui exclut complétement l'idée d'une
violence exercée sur Napoléon. Nous citons ces deux
personnages éminents, les seuls qui aient écrit comme
témoins oculaires les scènes de Fontainebleau en 1814, et
les plus dignes de foi entre tous ceux qui auraient pu les
écrire, pour ramener toutes choses au vrai. Aussi nous
flattons-nous d'avoir donné ici comme ailleurs la vérité
aussi exactement que possible, et ne craignons-nous pas
d'affirmer que tous les récits qui s'écartent de la mesure
dans laquelle nous nous renfermons, sont ou entièrement
faux, ou au moins singulièrement exagérés.]
[En marge: Entretien du maréchal Macdonald et de M. de Caulaincourt
avec Napoléon.]
M. de Caulaincourt et le maréchal Macdonald arrivèrent immédiatement
après le maréchal Ney. Ils trouvèrent Napoléon déjà profondément
endormi, et, après l'avoir réveillé, ils lui racontèrent avec les
mêmes détails que le maréchal Ney, mais en termes différents, tout ce
qui s'était passé à Paris depuis la veille, c'est-à-dire leurs
négociations d'abord heureuses, du moins en apparence, et bientôt
suivies d'un insuccès complet après la défection du 6e corps. Ils ne
dissimulèrent pas à Napoléon que, dans leur conviction profonde,
quelque douloureux qu'il fût pour eux de se prononcer de la sorte, il
n'avait pas autre chose à faire que de donner son abdication pure et
simple, s'il ne voulait pas empirer sa situation personnelle, ôter à
sa femme, à son fils, à ses frères, toute chance d'un établissement
convenable, et attirer enfin sur la France de nouveaux et
irrémédiables malheurs. Ce conseil se reproduisant coup sur coup,
quoique présenté cette fois dans les termes les plus respectueux,
importuna Napoléon. Il répondit avec une sorte d'impatience qu'il lui
restait beaucoup trop de ressources pour accepter sitôt une
proposition aussi extrême.--Et Eugène, s'écria-t-il, Augereau, Suchet,
Soult, et les cinquante mille hommes que j'ai encore ici...
croyez-vous que ce ne soit rien?... Du reste, nous verrons... À
demain...--Puis, montrant qu'il était tard, il envoya ses deux
négociateurs prendre du repos, en leur témoignant à quel point il
appréciait leurs procédés nobles et délicats.
[En marge: Entretien confidentiel de Napoléon avec M. de
Caulaincourt.]
[En marge: Belles et touchantes paroles de Napoléon.]
[En marge: Motifs qui le décident à abdiquer.]
À peine les avait-il congédiés qu'il fit rappeler M. de Caulaincourt,
pour lequel il avait non pas plus d'estime que pour le maréchal
Macdonald, mais plus d'habitude de confiance. Toute trace d'humeur
avait disparu. Il dit à M. de Caulaincourt combien il était satisfait
de la conduite du maréchal Macdonald qui, longtemps son ennemi, se
comportait en ce moment comme un ami dévoué, parla avec indulgence de
la mobilité du maréchal Ney, et s'exprimant sur le compte de ses
lieutenants avec une douceur légèrement dédaigneuse, dit à M. de
Caulaincourt: Ah! Caulaincourt, les hommes, les hommes!... Mes
maréchaux rougiraient de tenir la conduite de Marmont, car ils ne
parlent de lui qu'avec indignation, mais ils sont bien fâchés de
s'être autant laissés devancer sur le chemin de la fortune.... Ils
voudraient bien, sans se déshonorer comme lui, acquérir les mêmes
titres à la faveur des Bourbons.--Puis il parla de Marmont avec
chagrin, mais sans amertume.--Je l'avais traité, dit-il, comme mon
enfant. J'avais eu souvent à le défendre contre ses collègues qui
n'appréciant pas ce qu'il a d'esprit, et ne le jugeant que par ce
qu'il est sur le champ de bataille, ne faisaient aucun cas de ses
talents militaires. Je l'ai créé maréchal et duc, par goût pour sa
personne, par condescendance pour des souvenirs d'enfance, et je dois
dire que je comptais sur lui. Il est le seul homme peut-être dont je
n'aie pas soupçonné l'abandon: mais la vanité, la faiblesse,
l'ambition, l'ont perdu. Le malheureux ne sait pas ce qui l'attend,
son nom sera flétri. Je ne songe plus à moi, croyez-le, ma carrière
est finie, ou bien près de l'être. D'ailleurs quel goût puis-je avoir
à régner aujourd'hui sur des coeurs las de moi, et pressés de se
donner à d'autres?... Je songe à la France qu'il est affreux de
laisser dans cet état, sans frontières, quand elle en avait de si
belles! C'est là, Caulaincourt, ce qu'il y a de plus poignant dans les
humiliations qui s'accumulent sur ma tête. Cette France que je voulais
faire si grande, la laisser si petite!... Ah, si ces imbéciles ne
m'eussent pas délaissé, en quatre heures je refaisais sa grandeur,
car, croyez-le bien, les alliés en conservant leur position actuelle,
ayant Paris à dos et moi en face, étaient perdus. Fussent-ils sortis
de Paris pour échapper à ce danger, ils n'y seraient plus rentrés.
Leur sortie seule devant moi eût été déjà une immense défaite. Ce
malheureux Marmont a empêché ce beau résultat. Ah, Caulaincourt,
quelle joie c'eût été de relever la France en quelques heures!...
Maintenant que faire? Il me resterait environ 150 mille hommes, avec
ce que j'ai ici et avec ce que m'amèneraient Eugène, Augereau, Suchet,
Soult, mais il faudrait me porter derrière la Loire, attirer l'ennemi
après moi, étendre indéfiniment les ravages auxquels la France n'est
déjà que trop exposée, mettre encore bien des fidélités à l'épreuve,
qui peut-être ne s'en tireraient pas mieux que celle de Marmont, et
tout cela pour continuer un règne qui, je le vois, tire à sa fin! Je
ne m'en sens pas la force. Sans doute il y aurait moyen de nous
relever en prolongeant la guerre. Il me revient que de tous côtés les
paysans de la Lorraine, de la Champagne, de la Bourgogne, égorgent
les détachements isolés. Avant peu le peuple prendra l'ennemi en
horreur; on sera fatigué à Paris de la générosité d'Alexandre. Ce
prince a de la séduction, il plaît aux femmes, mais tant de grâce dans
un vainqueur révoltera bientôt le sentiment national. De plus les
Bourbons arrivent, et Dieu sait ce qui les suit! Aujourd'hui ils vont
pacifier la France avec l'Europe, mais demain dans quel état ils la
mettront avec elle-même! Ils sont la paix extérieure, mais la guerre
intérieure. D'ici à un an vous verrez ce qu'ils auront fait du pays.
Ils ne garderont pas Talleyrand six mois. Il y aurait donc bien des
chances de succès dans une lutte prolongée, chances politiques et
militaires, mais au prix de maux affreux.... D'ailleurs, pour le
moment, il faut autre chose que moi. Mon nom, mon image, mon épée,
tout cela fait peur.... Il faut se rendre.... Je vais rappeler les
maréchaux, et vous verrez leur joie, quand ils seront par moi tirés
d'embarras, et autorisés à faire comme Marmont, sans qu'il leur en
coûte l'honneur...»--
Ce complet détachement des choses, cette indulgence envers les
personnes, tenaient chez Napoléon à la grandeur de l'esprit, et au
sentiment de ses immenses fautes. Si en effet ses infatigables
lieutenants étaient aujourd'hui si fatigués, c'est qu'il avait atteint
en eux le terme des forces humaines, et qu'il n'avait su s'arrêter à
la mesure ni des hommes ni des choses. Ce n'étaient pas eux seulement
qui étaient fatigués, c'était l'univers, et leur défection n'avait pas
d'autre cause. Mais après de telles fautes il sied au génie de les
sentir, de puiser dans ce sentiment une noble justice, et de s'élever
ainsi à cette hauteur de langage qui donne tant de dignité au malheur.
[En marge: Désirs de Napoléon pour sa famille.]
Napoléon parla ensuite du sort qu'on lui réservait. Il accepta l'île
d'Elbe, et pour ce qui le concernait, se montra extrêmement
facile.--Vous le savez, dit-il à M. de Caulaincourt, je n'ai besoin de
rien. J'avais 150 millions économisés sur ma liste civile, qui
m'appartenaient comme appartiennent à un employé les économies qu'il a
faites sur son traitement. J'ai tout donné à l'armée, et je ne le
regrette pas. Qu'on fournisse de quoi vivre à ma famille, c'est tout
ce qu'il me faut. Quant à mon fils, il sera archiduc, cela vaut
peut-être mieux pour lui que le trône de France. S'il y montait,
serait-il capable de s'y tenir? Mais je voudrais pour lui et pour sa
mère la Toscane. Cet établissement les placerait dans le voisinage de
l'île d'Elbe, et j'aurais ainsi le moyen de les voir.--
[En marge: Ses désirs pour la France et pour l'armée.]
M. de Caulaincourt répondit que le Roi de Rome n'obtiendrait jamais
une telle dotation, et que, grâce à Alexandre, il aurait Parme tout au
plus.--Quoi! reprit Napoléon, en échange de l'Empire de France, pas
même la Toscane!... Et il se soumit aux affirmations réitérées de M.
de Caulaincourt. Après son fils, il s'occupa de l'Impératrice
Joséphine, du prince Eugène, de la reine Hortense, et insista pour que
leur sort fût assuré.--Du reste, dit-il à M. de Caulaincourt, toutes
ces choses se feront sans peine, car on ne sera pas assez mesquin pour
les contester. Mais l'armée, mais la France, c'est à elles surtout
qu'il faudrait songer. Puisque j'abandonne le trône et que je fais
plus, que je remets mon épée, ayant encore tant de moyens de m'en
servir, n'ai-je pas le droit de prétendre à quelque compensation? Ne
pourrait-on pas améliorer la frontière française, puisque la force qui
en résultera pour la France ne sera pas dans mes mains, mais dans
celles des Bourbons? Ne pourrait-on pas stipuler pour l'armée le
maintien de ses avantages, tels que grades, titres, dotations? ne
pourrait-on pas, ce qui lui serait si sensible, conserver ces trois
couleurs qu'elle a portées avec tant de gloire dans toutes les parties
du monde? Puisque enfin nous nous rendons sans combattre, lorsqu'il
nous serait si facile de verser tant de sang encore, ne nous doit-on
pas quelque chose, moi, moi seul, l'objet de toutes les haines et de
toutes les craintes, n'en devant pas profiter?...--Et s'étendant
longuement sur ce thème qui lui tenait à coeur, Napoléon voulait qu'on
stipulât quelque chose pour la France et pour l'armée. M. de
Caulaincourt essaya de le désabuser à cet égard, en lui montrant que
ces intérêts si grands, si respectables, il ne lui serait plus donné
de les traiter; que d'après le principe posé, celui de sa déchéance,
la faculté de représenter la France, de négocier pour elle, avait
passé au gouvernement provisoire, et qu'on n'écouterait rien de ce qui
serait dit par lui sur ce sujet.--Mais, repartit Napoléon, ce
gouvernement provisoire, quelle force a-t-il autre que la mienne,
autre que celle que je lui prête en me tenant ici à Fontainebleau avec
les débris de l'armée? Lorsque je me serai soumis, et l'armée avec
moi, il sera réduit à la plus complète impuissance; on l'écoutera
encore moins que nous, et il sera contraint de se rendre à
discrétion.--
Telle était en effet la situation, et on ne pouvait mieux la décrire,
mais celui qui la déplorait ainsi en était le principal auteur, et il
devait s'y résigner comme à tout le reste. M. de Caulaincourt
s'appliqua de son mieux à le lui faire comprendre, et ce grave
personnage mettant une sorte d'insistance à ramener Napoléon au seul
sujet qui le regardât désormais, c'est-à-dire à sa personne et à sa
famille, l'ancien maître du monde impatienté s'écria: On veut donc me
réduire à discuter de misérables intérêts d'argent!... C'est indigne
de moi... Occupez-vous de ma famille, vous Caulaincourt... Quant à
moi, je n'ai besoin de rien... Qu'on me donne la pension d'un
invalide, et ce sera bien assez!--
[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux et leur annonce son
abdication.]
Après ces entretiens qui remplirent la nuit et la matinée du 6 avril,
après la rédaction de l'acte qui contenait son abdication définitive,
à laquelle il apporta beaucoup de soin, Napoléon rappela les maréchaux
pour leur faire connaître ses dernières résolutions. Admis auprès de
lui, et ne sachant pas ce qu'il avait décidé, ils renouvelèrent leurs
doléances; ils recommencèrent à dire que l'armée était épuisée,
qu'elle n'avait plus de sang à répandre, tant elle en avait répandu,
et ils étaient si pressés d'obtenir la faculté de courir auprès du
nouveau gouvernement, qu'ils en seraient venus peut-être, s'ils
avaient trouvé de la résistance, à manquer pour la première fois de
respect à Napoléon. Mais après avoir mis une sorte de malice à les
laisser quelques instants dans cette anxiété, Napoléon leur dit:
Messieurs, tranquillisez-vous. Ni vous, ni l'armée, n'aurez plus de
sang à verser. Je consens à abdiquer purement et simplement. J'aurais
voulu pour vous, autant que pour ma famille, assurer la succession du
trône à mon fils. Je crois que ce dénoûment vous eût été encore plus
profitable qu'à moi, car vous auriez vécu sous un gouvernement
conforme à votre origine, à vos sentiments, à vos intérêts... C'était
possible, mais un indigne abandon vous a privés d'une situation que
j'espérais vous ménager. Sans la défection du 6e corps, nous aurions
pu cela et autre chose, nous aurions pu relever la France... Il en a
été autrement... Je me soumets à mon sort, soumettez-vous au vôtre...
Résignez-vous à vivre sous les Bourbons, et à les servir fidèlement.
Vous avez souhaité du repos, vous en aurez. Mais, hélas! Dieu veuille
que mes pressentiments me trompent!... Nous n'étions pas une
génération faite pour le repos. La paix que vous désirez moissonnera
plus d'entre vous sur vos lits de duvet, que n'eût fait la guerre dans
nos bivouacs.--Après ces paroles prononcées d'un ton triste et
solennel, Napoléon leur lut l'acte de son abdication, conçu dans les
termes suivants:
[En marge: Acte d'abdication.]
«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était
le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur
Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu'il renonce pour lui et ses
héritiers aux trônes de France et d'Italie, parce qu'il n'est aucun
sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire
à l'intérêt de la France.»
[En marge: Joie des maréchaux.]
En entendant cette lecture, les lieutenants de Napoléon se
précipitèrent sur ses mains pour le remercier du sacrifice qu'il
faisait, et lui répétèrent ce qu'ils lui avaient déjà dit à propos de
son abdication conditionnelle, c'est qu'en descendant ainsi du trône
il se montrait plus grand que jamais. Il permit à leur joie secrète
ces dernières flatteries, et les laissa dire, car il ne voulait pas
plus les abaisser que s'abaisser lui-même par de misérables
récriminations. D'ailleurs, qui les avait faits tels? Lui seul, par le
despotisme qui avait brisé leur caractère, par les guerres
interminables qui avaient épuisé leurs forces: il n'avait donc pas
droit de se plaindre, et il agissait noblement en reconnaissant les
conséquences inévitables de ses erreurs, et en s'y soumettant sans
éclat humiliant ni pour lui ni pour les autres.
Il fut ensuite convenu que M. de Caulaincourt, suivi comme auparavant
des maréchaux Macdonald et Ney, se rendrait à Paris, pour porter à
Alexandre l'acte définitif de l'abdication, acte dont il resterait
l'unique dépositaire, et qu'il devait échanger contre le traité qui
assurerait à la famille impériale un traitement convenable. Napoléon
insista encore une fois pour qu'il ne fût fait d'efforts, s'il en
fallait pour réussir, qu'en ce qui concernait son fils et ses proches.
Il congédia les maréchaux et serra affectueusement la main à M. de
Caulaincourt, toujours le dépositaire principal de sa confiance.
[En marge: Tristesse de l'armée.]
À peine cette nouvelle fut-elle connue dans Fontainebleau, que la
tristesse se répandit dans les rangs des vieux soldats. Au contraire
parmi les officiers de haut grade on éprouva un immense soulagement.
On pouvait en effet quitter sans trop d'embarras l'ancien maître pour
le nouveau. La plupart des maréchaux cherchèrent comment ils feraient
arriver leur adhésion au gouvernement provisoire. Ils auraient
volontiers chargé M. de Caulaincourt de ce soin, si sa hauteur n'eût
écarté ce genre de confiance. Mais leur supplice touchait à son terme,
et vingt-quatre heures allaient suffire pour que les modèles
d'adhésion abondassent, avec des signatures capables de mettre les
plus scrupuleux d'entre eux à leur aise.
[En marge: Retour à Paris de M. de Caulaincourt et des maréchaux.]
[En marge: Félicitations d'Alexandre aux envoyés de Napoléon, qui lui
apportent l'abdication pure et simple.]
[En marge: Promesse des traitements les plus généreux.]