diverses dans l'hôtel de la rue Saint-Florentin, elle se résolvait
ailleurs, non par des arguments vrais ou faux, mais par le plus
mauvais de tous, par une défection. Napoléon, comme on l'a vu,
n'attachait pas grande importance à la démarche tentée par les
maréchaux, et ne songeait qu'au projet de passer l'Essonne avec les 70
mille hommes qui lui restaient, pour accabler les coalisés, ou
s'ensevelir avec eux sous les ruines de Paris. Ayant besoin de Marmont
qui commandait le corps établi sur l'Essonne, il l'avait mandé à
Fontainebleau afin de lui donner ses dernières instructions.
Prévoyant toutefois que Marmont aurait pu suivre les maréchaux à
Paris, il avait prescrit qu'on lui envoyât à son défaut le général
chargé de le remplacer.
[En marge: Le général Souham qui remplaçait Marmont ayant été appelé
au quartier général, se figure que Napoléon est instruit de la
défection projetée, et veut sévir contre les généraux du 6e corps.]
Il avait confié cette commission au colonel Gourgaud. Cet officier
brave et dévoué, mais ne transmettant pas toujours les ordres de
l'Empereur avec la mesure convenable, se montra surpris de ne pas
trouver le maréchal Marmont à son poste, et demanda d'un ton presque
menaçant l'officier qui commandait à sa place. À le voir on eût dit
qu'il représentait un maître irrité, instruit de ce qui s'était passé
à Petit-Bourg entre Marmont et le prince de Schwarzenberg. Il n'en
était rien pourtant. Napoléon et le colonel Gourgaud ignoraient tout,
mais ce dernier, cédant aux fâcheuses habitudes de l'état-major
impérial, allait à son insu déterminer un événement de grande
importance. Il y a des temps où la fortune après vous avoir tout
pardonné ne vous pardonne plus rien, et vous punit non-seulement de
vos fautes, mais de celles d'autrui. Napoléon l'éprouva cruellement en
cette circonstance.
[En marge: Les autres généraux partagent la crainte de Souham, et se
décident avec lui à exécuter la convention souscrite avec le prince de
Schwarzenberg, sans attendre le retour de Marmont.]
C'était le vieux général Souham qui, en sa qualité de plus ancien
divisionnaire, commandait en l'absence du maréchal Marmont. Le colonel
Gourgaud parla du même ton, tant à lui qu'aux autres généraux,
Compans, Bordessoulle, Meynadier, et, par surcroît de malheur, un
nouvel ordre arriva en cet instant, ordre écrit cette fois, adressé
directement au général Souham, et lui prescrivant de se rendre
immédiatement à Fontainebleau. C'était la suite naturelle d'un usage
établi à l'état-major impérial, et consistant à répéter par écrit
tous les ordres verbaux de l'Empereur. Le vieux Souham ne fit pas
cette réflexion si simple, mais frappé de la manière dont le colonel
Gourgaud avait parlé, frappé plus encore de la répétition écrite des
mêmes ordres, et ayant en ce moment la défiance d'une conscience qui
n'était pas irréprochable, il conçut sur-le-champ une pensée des plus
malheureuses. Napoléon, suivant lui, savait tout, il connaissait
non-seulement la convention secrète conclue par le maréchal Marmont
avec le prince de Schwarzenberg, mais l'adhésion qu'elle avait reçue
des généraux divisionnaires du 6e corps, et il les appelait à
Fontainebleau pour les faire arrêter, peut-être même fusiller. Le
général Souham était un général de la révolution, excellent homme de
guerre, ancien ami de Moreau, ayant conservé pour Napoléon la haine
sourde de tous les généraux de l'armée du Rhin, se plaignant comme
Vandamme, et avec autant de motifs, de n'avoir pas été fait maréchal,
resté républicain au fond du coeur, et assez habitué aux procédés
révolutionnaires pour croire Napoléon capable des actes les plus
violents. Il assembla tout de suite ses collègues, les généraux
Compans, Bordessoulle, Meynadier, leur dit que Napoléon, évidemment
informé de ce qui s'était passé, les appelait auprès de lui pour les
faire fusiller, et qu'il n'était pas d'humeur à s'exposer à une fin
pareille. Ils n'en étaient pas plus d'avis que lui, et après quelques
objections qui tombèrent devant l'affirmation répétée que Napoléon
savait tout, ils consentirent à ce que proposait le général Souham,
c'est-à-dire à ne pas attendre le retour du maréchal Marmont pour
exécuter la convention conclue avec le prince de Schwarzenberg, et par
conséquent à passer l'Essonne pour se mettre aux ordres du
gouvernement provisoire. Le général Souham était si rempli de l'idée
qu'on l'appelait pour s'emparer de sa personne, qu'il avait établi un
piquet de cavalerie sur la route de Fontainebleau, avec ordre
d'arrêter et d'abattre le premier officier d'état-major qui
paraîtrait, si Napoléon, par impatience d'être obéi, renouvelait ses
messages. Le colonel Fabvier, attaché à l'état-major du maréchal
Marmont, désolé de ces résolutions si légères et si fâcheuses,
s'efforça en vain de calmer le général Souham, de lui prouver qu'il
s'exagérait le danger de sa situation, qu'au surplus les précautions
qu'il venait de prescrire pour garder la route devaient le rassurer,
qu'il n'avait qu'à y joindre celle de rester de sa personne au delà de
l'Essonne, de manière à s'échapper au premier signal, que ne pas s'en
tenir là, mais prendre sur soi le déplacement des troupes, c'était
mériter et peut-être encourir le traitement qu'il redoutait bien à
tort en ce moment. Rien ne put calmer cet esprit effaré, et aux
excellentes raisons du colonel Fabvier il ne sut opposer que cet adage
vulgaire de la soldatesque: _Il vaut mieux tuer le diable que se
laisser tuer par lui._ Il persista donc dans son erreur.
Poussés par cette fatale illusion, les généraux divisionnaires du 6e
corps avertirent le prince de Schwarzenberg, ou ceux qui le
remplaçaient, de leur prochain mouvement, et craignant de rencontrer
de fortes oppositions de la part des troupes, ordonnèrent que tous
les officiers des régiments, depuis les colonels jusqu'aux
sous-lieutenants, marchassent avec leurs soldats et à leur poste, de
peur que les officiers se réunissant pour s'entretenir, ne vinssent à
se communiquer leurs réflexions, peut-être leurs doutes, et ne fussent
ainsi amenés à un soulèvement contre des chefs dont ils auraient
deviné la défection.
[En marge: Défection du 6e corps, les troupes ignorant ce qu'elles
font.]
Ces précautions une fois prises, le 6e corps conduit par ses généraux
franchit l'Essonne vers quatre heures du matin, le 5, pendant que les
maréchaux étaient en conférence rue Saint-Florentin. Il s'avança en
silence vers les avant-postes ennemis. Les troupes obéirent, ignorant
la faute qu'on leur faisait commettre, les unes supposant que c'était
la suite de l'abdication dont la nouvelle s'était répandue dans la
soirée, les autres que c'était un mouvement concerté pour surprendre
l'ennemi. Pourtant en voyant les soldats alliés border paisiblement
les routes, et les laisser passer sans faire feu, elles commencèrent à
concevoir des soupçons. Bientôt même elles murmurèrent. Quelques
officiers complices de la défection cherchèrent à les apaiser, en
alléguant divers prétextes, et firent continuer la marche sur
Versailles. Mais les murmures allaient croissant à chaque pas, et tout
présageait un soulèvement en arrivant à Versailles même. Ainsi passa à
l'ennemi le 6e corps, à une seule division près, celle du général
Lucotte, à qui l'ordre parut suspect et qui refusa de l'exécuter. La
ligne de l'Essonne resta donc découverte, et le 6e corps, si
nécessaire à l'exécution des projets de Napoléon, fut complétement
perdu pour lui.
[En marge: Le colonel Fabvier court avertir Marmont.]
Le brave colonel Fabvier n'ayant aucun moyen d'empêcher cette triste
résolution, n'avait vu d'autre ressource, pour en prévenir les effets,
que de se transporter en toute hâte à Paris auprès du maréchal
Marmont. Mais dépourvu d'autorisation, il eut beaucoup de peine à
franchir les avant-postes ennemis, n'y réussit qu'à force de
sollicitations et de faux prétextes, arriva enfin à l'hôtel
Talleyrand, n'y rencontra plus le chef qu'il cherchait, courut chez le
maréchal Ney, y trouva les trois maréchaux assemblés, et fit à Marmont
le récit qu'on vient de lire.
[En marge: Marmont se désespère sans rien faire pour écarter de lui la
responsabilité dont il est menacé.]
En apprenant cette terrible nouvelle, Marmont éprouva une violente
émotion.--Je suis perdu, s'écria-t-il, déshonoré à jamais!--Le
malheureux, hélas! ne crut pas assez ce qu'il disait, car il aurait
fait les derniers efforts pour écarter de lui toute part de
responsabilité dans cette défection. Mais il se contenta de gémir, de
se plaindre, et de demander des consolations à ses collègues (fort peu
disposés à lui en offrir), au lieu d'aller lui-même à Versailles afin
de ramener ses troupes à leur poste à travers tous les périls. Tandis
qu'il consumait le temps en doléances inutiles, un message de
l'empereur de Russie vint annoncer aux représentants de Napoléon
qu'ils étaient attendus rue Saint-Florentin. Ils partirent suivis de
Marmont qui ne cessait de se lamenter sans agir, et dépourvus
d'espérance depuis la fatale nouvelle qui était venue les surprendre.
[En marge: Efforts des royalistes pour raffermir la volonté
chancelante d'Alexandre.]
Pendant que cette scène se passait sur la route de Versailles, les
auteurs de la restauration des Bourbons s'étaient donné eux aussi
beaucoup de mouvement. L'empereur Alexandre avait paru si ému du
langage tenu par les maréchaux, et ses alliés eux-mêmes, bien que
naturellement portés pour les Bourbons, avaient paru si touchés de
l'avantage de terminer immédiatement la guerre par un accord avec
Napoléon, que les royalistes réunis chez M. de Talleyrand conçurent de
véritables alarmes. Ils redirent à l'empereur Alexandre tout ce qu'ils
lui avaient déjà dit bien des fois depuis cinq jours; ils dépêchèrent
le général Beurnonville auprès du roi de Prusse, pour lui répéter les
mêmes choses; ils n'avaient rien à faire pour persuader le prince de
Schwarzenberg, mais ils le supplièrent de ne pas faiblir. En un mot
ils ne négligèrent aucun soin pour prévenir un retour de fortune, qui
dépendait surtout de la mobile volonté d'Alexandre. Ces efforts du
reste étaient à peu près superflus, car on n'avait rien à dire aux
cours alliées pour leur démontrer que les Bourbons valaient mieux que
Napoléon caché derrière la régence de sa femme, mais elles craignaient
de pousser Napoléon au désespoir, et ce motif était le seul qui pût
les faire hésiter. Pourtant, après s'être réunis à l'hôtel
Saint-Florentin, et avoir délibéré, les représentants de la coalition
furent d'avis de persévérer, premièrement parce qu'ils s'étaient déjà
fort avancés en faisant prononcer la déchéance de Napoléon et de ses
héritiers, secondement parce que les Bourbons étaient bien autrement
rassurants pour eux qu'une régence qui laisserait à Napoléon la
tentation et le moyen de reprendre le sceptre, avec le sceptre
l'épée; enfin parce que l'oeuvre de se débarrasser de l'oppresseur
commun étant si avancée, il valait mieux la pousser à terme, même au
prix d'une dernière effusion de sang, que de l'abandonner presque
accomplie. Ils avaient donc chargé Alexandre de déclarer qu'on
persistait dans ce qui avait été primitivement décidé, mais sans lui
communiquer une résolution énergique qu'ils n'avaient pas eux-mêmes,
et sans lui donner pour les Bourbons une ardeur de zèle qui leur
manquait.
[En marge: L'événement d'Essonne achève de décider Alexandre.]
[En marge: Les souverains alliés persistent dans la résolution
d'écarter du trône Napoléon et sa famille.]
[En marge: Alexandre engage M. de Caulaincourt à retourner à
Fontainebleau pour obtenir l'abdication pure et simple, en promettant
le plus généreux traitement pour Napoléon et sa famille.]
Alexandre, entouré du roi de Prusse et des ministres de la coalition,
reçut les maréchaux présentés par M. de Caulaincourt, avec la même
bienveillance que la veille. Il exprima encore une fois cette idée
reproduite depuis quelques jours jusqu'à satiété, que les souverains
alliés étaient venus à Paris pour y chercher la paix, et nullement
pour humilier la France ou lui imposer un gouvernement; puis il
répéta, d'une manière précise et résolue, les raisons déjà énoncées
contre le maintien personnel de Napoléon sur le trône de France, mais
d'une manière beaucoup moins ferme celles qu'on pouvait alléguer
contre la régence de Marie-Louise. Il se prononça sur cette dernière
partie du sujet d'une façon qui n'avait rien d'absolu, et qui laissait
même ouverture au renouvellement de la discussion. Elle recommença en
effet; les maréchaux répétèrent avec une extrême véhémence ce qu'ils
avaient dit contre le rappel des Bourbons, et se montrèrent presque
menaçants en parlant des forces qui restaient à Napoléon, et du
dévouement qu'il trouverait de leur part pour la défense des droits
du Roi de Rome. Alexandre, visiblement perplexe, regardait tantôt les
interlocuteurs, tantôt ses alliés, comme s'il eût songé à une solution
autre que celle qu'il avait mission de notifier[23], lorsqu'entra tout
à coup un aide de camp qui lui adressa en langue russe quelques mots à
voix basse. M. de Caulaincourt comprenant un peu cette langue, crut
deviner qu'on annonçait au czar la défection du 6e corps, évidemment
ignorée de ce monarque, à en juger par son étonnement.--Tout le corps?
demanda Alexandre en avançant son oreille qui était un peu dure.--Oui,
tout le corps, répondit l'aide de camp.--Alexandre revint aux
négociateurs, mais distrait, et paraissant écouter à peine ce qu'on
lui disait. Il s'éloigna ensuite un instant, pour s'entretenir avec
ses alliés. Pendant que les trois négociateurs étaient seuls (Marmont
n'avait pas osé se joindre à eux cette fois), M. de Caulaincourt dit
aux deux maréchaux que tout était perdu, car il ne pouvait plus douter
que la nouvelle apportée à l'empereur Alexandre ne fût celle de la
défection du 6e corps, et que cette nouvelle ne changeât toutes les
dispositions du czar. Alexandre reparut bientôt, mais cette fois ferme
dans son attitude, décidé dans son langage, et déclarant qu'il fallait
renoncer soit à Napoléon, soit à Marie-Louise, que les Bourbons seuls
convenaient à la France comme à l'Europe, que du reste l'armée au nom
de laquelle on parlait était au moins divisée, car il apprenait à
l'instant qu'un corps entier avait passé sous la bannière du
gouvernement provisoire, que toute l'armée suivrait sans doute ce bon
exemple, qu'elle rendrait ainsi à la France un service au moins égal à
tous ceux qu'elle lui avait déjà rendus, que sa gloire et ses intérêts
seraient soigneusement respectés, que les princes rappelés au trône
fonderaient sur elle, sur son appui, sur ses lumières, le nouveau
règne; que pour ce qui regardait Napoléon, il n'avait qu'à s'en fier à
la loyauté des souverains alliés, et qu'il serait traité lui et sa
famille d'une manière conforme à sa grandeur passée. Ces paroles
dites, Alexandre entretint les maréchaux l'un après l'autre, témoigna
à Macdonald l'estime qui lui était due, caressa Ney de manière à
troubler la tête malheureusement faible de ce héros, et retint
quelques instants M. de Caulaincourt. Là, dans un court entretien, il
laissa voir à celui-ci que les dernières indécisions des alliés
avaient été terminées par l'événement qui s'était passé la nuit sur
l'Essonne, car à partir de ce moment on avait bien compris que
Napoléon ne pouvait plus rien tenter, et qu'il ne lui restait qu'à se
résigner à sa destinée. L'empereur Alexandre renouvela les assurances
qu'il avait déjà données du traitement le plus généreux à l'égard de
Napoléon, ne dissimula pas qu'il s'était peut-être beaucoup avancé en
offrant l'île d'Elbe, mais il ajouta qu'il tiendrait son engagement,
et promit d'une manière formelle de faire accorder à Marie-Louise et
au Roi de Rome une principauté en Italie. Puis il congédia M. de
Caulaincourt en le pressant de revenir au plus tôt avec les pouvoirs
de son maître afin d'achever cette négociation, car d'heure en heure
la situation de Napoléon perdait ce que gagnait celle des Bourbons, et
les dédommagements qu'on était disposé à lui accorder devaient en être
fort amoindris.
[Note 23: Je parle d'après le témoignage écrit des hommes
les plus dignes de foi, et les moins hostiles au maréchal
Marmont et aux Bourbons.]
[En marge: Caresses qu'on prodigue à Marmont à l'hôtel Talleyrand.]
M. de Caulaincourt resté seul avec Macdonald, qui ne l'avait pas
quitté, s'apprêta à retourner à Fontainebleau. Ney, entouré par les
membres et les ministres du gouvernement provisoire, retenu au milieu
d'eux, fut comblé de témoignages capables d'ébranler la tête la plus
solide. Le maréchal Marmont de son côté était venu chez M. de
Talleyrand où il allait être exposé à de nouvelles séductions. Il
arrivait consterné de ce qui s'était passé sur l'Essonne, et cherchant
dans les yeux des assistants un jugement qu'il craignait de trouver
sévère, surtout en se rappelant ce que les maréchaux ses collègues lui
avaient dit le matin. Mais au lieu d'expressions improbatives, ou au
moins équivoques, il ne rencontra partout que l'assentiment le plus
flatteur, les serrements de main les plus expressifs. On lui dit
qu'après avoir héroïquement fait son devoir dans la dernière campagne,
il venait de mettre le comble à sa belle conduite en sauvant la France
par la détermination qu'il avait prise, qu'il n'était aucun prix trop
grand pour un tel service, et que les Bourbons se hâteraient
d'acquitter ce prix, quel qu'il pût être. L'infortuné Marmont était
prêt d'abord à protester contre les faux mérites qu'on lui attribuait.
Mais, assailli de félicitations, il n'eut pas la force de repousser
tant d'honneur, tant d'espérances brillantes, et sans s'en douter,
sans le vouloir, acceptant les compliments, il accepta la réprobation
qui depuis est restée si cruellement attachée à sa mémoire.
[En marge: Le 6e corps s'étant insurgé à Versailles, on supplie
Marmont d'aller le faire rentrer dans l'ordre.]
Dans les révolutions les péripéties sont promptes et brusques. Tandis
que les allants et venants de l'hôtel Talleyrand, ravis d'apprendre la
défection du 6e corps et la résolution définitive des alliés,
comblaient Marmont de compliments, cherchaient ainsi à l'associer à
leur joie et à leurs espérances, une nouvelle soudaine vint altérer un
instant leur félicité. Tout à coup on répandit le bruit qu'une
sédition militaire avait éclaté à Versailles parmi les soldats du 6e
corps, que ces soldats se disant trompés par leurs généraux, voulaient
les fusiller, et qu'on n'était pas bien sûr des conséquences de cet
accident imprévu. Avec plus de calme qu'on n'en conserve en pareille
circonstance, on aurait compris qu'un corps de quinze mille hommes,
séparé du gros de l'armée française, complétement entouré par les
troupes alliées, serait anéanti ou désarmé s'il essayait de revenir
sur ce qu'il avait fait. Mais on ne raisonne pas aussi juste dans le
tumulte des journées de révolution. On craignît que ce corps, revenant
en arrière par un coup de désespoir héroïque, ne rallumât les passions
des troupes restées à Fontainebleau ainsi que l'ardeur belliqueuse de
Napoléon, ne donnât même une forte émotion au peuple de Paris
tranquille en apparence mais frémissant à la vue des étrangers, et ne
fût en quelque sorte la cause d'un changement complet de scène. On fut
ému et profondément troublé.
[En marge: Marmont a la faiblesse d'accepter une mission qui le rend
complice de l'événement d'Essonne.]
[En marge: Succès de la mission de Marmont; son retour triomphal à
l'hôtel Talleyrand.]
Un homme seul pouvait empêcher que l'heureux événement de la nuit ne
devînt si promptement malheureux, et cet homme, c'était le maréchal
Marmont. Ce maréchal effectivement devait avoir sur les troupes du 6e
corps une grande influence, et plus que personne il était capable de
les maintenir dans la voie où elles avaient été engagées. On l'entoura
donc, et on le supplia d'aller achever l'oeuvre commencée. On lui
répéta pour la centième fois que le rétablissement de Napoléon contre
l'Europe entière était impossible, que l'Europe, fût-elle vaincue sous
les murs de Paris, ne se tiendrait point pour battue, recommencerait
la guerre avec un nouvel acharnement, que la France serait ainsi
exposée à une affreuse prolongation de maux, que la paix avec les
frontières de 1790, que les Bourbons avec des garanties légales,
étaient bien préférables à des chances pareilles, qu'au surplus lui
Marmont était entré dans cette voie, qu'il y avait poussé son corps
d'armée, que reculer maintenant serait hors de son pouvoir, resterait
inexplicable, et que, déjà perdu avec Napoléon, il le serait à jamais
avec les Bourbons.--Marmont qui ne voulait pas être ainsi perdu avec
tout le monde, et qui, d'ailleurs, après avoir eu la faiblesse
d'accepter des félicitations imméritées, désirait acquérir des titres
incontestables à la faveur royale, se décida à partir pour Versailles,
afin de ramener à l'obéissance les troupes mutinées du 6e corps. Il
s'y rendit sur-le-champ, et, arrivé sur les lieux, trouva ses soldats
en pleine insurrection, réunis hors de la ville, et refusant de
reprendre leurs rangs malgré les efforts du général Bordessoulle
auquel ils reprochaient vivement la conduite qu'on leur avait fait
tenir. L'arrivée imprévue du maréchal Marmont leur causa une véritable
satisfaction. Comme il était absent au moment où la défection s'était
accomplie, ils supposaient qu'il l'avait ignorée, et en le voyant
accourir, ils furent persuadés qu'il venait les tirer du mauvais pas
où on les avait engagés. En outre, Marmont s'était acquis leurs
sympathies par sa brillante bravoure dans la dernière campagne. Il se
présenta donc à eux, fit appel à leurs souvenirs, retraça les
circonstances périlleuses où il les avait commandés, et où il avait
toujours été le premier au danger, réussit ainsi à leur arracher des
acclamations, et, après avoir établi ses droits à leur confiance, leur
dit que les ayant toujours conduits dans le chemin de l'honneur, il ne
les en ferait pas sortir maintenant, qu'il les y conduirait encore
lorsque ce chemin s'ouvrirait devant eux; mais que dans l'état de
trouble où il les voyait, ils ne pouvaient être que des instruments de
désordre, destinés à être vaincus par le premier ennemi qu'ils
rencontreraient sur leurs pas, qu'il les suppliait donc de rentrer
dans le devoir, de se replacer sous leurs chefs, promettant, dès
qu'ils seraient redevenus une véritable armée, de revenir parmi eux,
et d'y demeurer jusqu'à ce que la France fût sortie de la crise
affreuse où elle se trouvait.--Marmont n'en dit pas davantage, et ses
soldats expliquèrent ses réticences par le voisinage de l'ennemi qui
les entourait de toutes parts. Ils se calmèrent, reprirent leurs
rangs, et parurent disposés à attendre patiemment ce qu'il ferait
d'eux. Au surplus il suffisait de quelques instants de soumission pour
qu'on n'eût plus rien à craindre de leur mutinerie. Les coalisés
naturellement allaient placer entre le 6e corps et Fontainebleau une
barrière impossible à franchir.
Marmont retourna tout de suite à Paris pour annoncer l'heureux
résultat de sa courte mission, pour recevoir les flatteries de cet
hôtel de la rue Saint-Florentin qui l'avaient perdu, et dont il ne
pouvait plus se passer. On l'y entoura de nouveau, on le combla de
plus de caresses que jamais, et on lui promit cette éternelle
reconnaissance, qui, de la part des peuples, des partis et des rois,
n'est pas toujours assurée aux services même les plus purs et les plus
avouables!
[En marge: Vrai caractère de la conduite du maréchal Marmont.]