Et pourtant Marmont n'avait pas l'âme d'un traître, loin de là! Mais

il était vain, ambitieux et faible, et malheureusement il suffit de

ces défauts dans des circonstances graves pour aboutir quelquefois à

des actes que la postérité frappe de réprobation. Marmont avait écouté

ce qu'on lui disait sur ses talents à la fois militaires et

politiques, sur l'importance personnelle qu'il pouvait acquérir, sur

les services qu'il pouvait rendre, et, cédant à l'appât trompeur

d'une position immense dans l'État, égale peut-être à celle de M. de

Talleyrand, il avait consenti à entrer en pourparlers avec le prince

de Schwarzenberg, qui s'était pour ce motif transporté à Petit-Bourg.

Après de nombreuses allées et venues on était secrètement convenu des

conditions suivantes. Marmont devait avec son corps d'armée quitter

l'Essonne le lendemain, gagner la route de la Normandie où il se

mettrait à la disposition du gouvernement provisoire, et comme il ne

se dissimulait pas les conséquences d'un acte pareil, car

non-seulement il enlevait à Napoléon près du tiers de l'armée, mais la

position si importante de l'Essonne, il avait stipulé que si, par

suite de cet événement, Napoléon tombait dans les mains des monarques

alliés, on respecterait sa vie, sa liberté, sa grandeur passée, et on

lui procurerait une retraite à la fois sûre et convenable. Cette seule

précaution, dictée par un repentir honorable, condamnait l'acte de

Marmont, en révélant toute la gravité que lui-même y attachait.

[En marge: Entente de Marmont avec les généraux sous ses ordres.]

Ces conditions, consignées par écrit, avaient été remises au prince de

Schwarzenberg. Mais ce n'était pas tout que d'avoir été séduit, il en

fallait séduire d'autres, il fallait gagner les généraux de division,

placés au-dessous du maréchal Marmont, car sans leur concours il était

difficile de faire exécuter aux troupes le mouvement convenu. Il

n'était pas du reste très-difficile de les entraîner. Ils ne savaient

rien ou presque rien de la situation générale; ils ne savaient pas

s'il était possible, ou non, d'arracher la France des mains de la

coalition au moyen d'une dernière bataille; ils se disaient seulement

ce que tout le monde se disait alors, c'est que Napoléon après avoir

fait tuer le plus grand nombre d'entre eux, était prêt à faire tuer

encore ceux qui survivaient pour obéir à son entêtement. Profitant de

leur disposition d'esprit, Marmont leur dit qu'après avoir fait faute

sur faute, après avoir laissé entrer les coalisés dans Paris, Napoléon

voulait commettre la folie insigne de les attaquer dans Paris même,

avec cinquante mille hommes contre deux cent mille, d'exposer ainsi le

peu de soldats qui lui restaient à être tués tous, en leur donnant

pour tombeau les ruines de Paris et de la France. On pouvait

assurément représenter ainsi les choses, car elles avaient par plus

d'un côté cet affreux aspect. À de telles peintures, que répondirent

les généraux à qui Marmont s'adressait? Ils répondirent qu'il ne

fallait pas suivre Napoléon dans cette dernière et extravagante

aventure, et qu'on devait mettre soi-même un terme aux malheurs de la

France. Ils promirent donc de suivre Marmont sur Versailles, dès qu'il

leur en donnerait l'ordre. Pour eux, ce qui par le fait est devenu une

défection, n'était qu'une séparation légitime et urgente d'avec un

insensé!

[En marge: Marmont en voyant arriver les maréchaux, est saisi d'un

repentir honorable et leur avoue ce qu'il a fait.]

Tels étaient les liens dans lesquels les maréchaux trouvèrent Marmont

enlacé lorsqu'ils arrivèrent à Essonne. Il hésita d'abord à

s'expliquer, et n'opposa que de vains prétextes aux instances qu'ils

lui firent pour l'emmener à Paris. Cependant comme il n'avait pas

l'âme faite pour enfanter la trahison, pas plus que pour en porter le

poids, il finit par tout avouer à Macdonald et à Caulaincourt, en

palliant sa conduite le mieux possible, et en la motivant sur toutes

les raisons qu'il pouvait donner, et qui ressemblaient fort, il faut

le dire, à celles qui avaient porté les maréchaux eux-mêmes à exiger

l'abdication de Napoléon. Macdonald, après avoir vivement blâmé l'acte

de Marmont, s'efforça de lui démontrer que le meilleur moyen de

réparer sa faute c'était de redemander son engagement au prince de

Schwarzenberg, en s'appuyant sur l'abdication conditionnelle de

Napoléon, sacrifice qui les obligeait tous à défendre énergiquement

les droits de son fils, et puis de se rendre à Paris pour y plaider

auprès des souverains la cause du Roi de Rome. Marmont, sans rien

objecter à ces raisonnements, parut répugner néanmoins à se mettre

dans une pareille contradiction avec lui-même, et resta plongé dans

les plus vives perplexités. Un moment il se montra prêt à courir à

Fontainebleau pour y solliciter l'indulgence de Napoléon, en lui

avouant ses torts, mais soit crainte, soit confusion, il ne persista

pas dans ce bon mouvement, et revint au conseil de Macdonald, celui de

reprendre son engagement des mains du prince de Schwarzenberg, d'aller

ensuite à Paris soutenir avec eux la cause du Roi de Rome, en ayant

soin de suspendre jusqu'au retour tout mouvement de son corps d'armée.

[En marge: Marmont promet à Macdonald de retirer son engagement, et

convient avec ses généraux de suspendre tout mouvement.]

[En marge: Les maréchaux se rendent à Petit-Bourg.]

[En marge: Altercation des maréchaux avec le prince de Schwarzenberg

et le prince royal de Wurtemberg.]

En effet, il appela ses généraux auprès de lui, les entretint de ce

nouvel état de choses, leur annonça l'abdication conditionnelle de

Napoléon, la négociation qui allait s'entamer sur cette base, et

convint avec eux de s'abstenir de tout mouvement jusqu'à de nouveaux

ordres de sa part. Il rejoignit ensuite M. de Caulaincourt et les

maréchaux, et, l'autorisation de franchir les avant-postes étant

arrivée, il les suivit à Petit-Bourg. Toutefois il ne voulut point

entrer en même temps qu'eux, sous prétexte qu'il avait à s'expliquer

en tête-à-tête avec le prince de Schwarzenberg, avant de prendre part

aux conférences communes. M. de Caulaincourt et les maréchaux

introduits dans le château eurent de vives altercations, d'abord avec

le prince de Schwarzenberg qui soutenait imperturbablement la froide

politique du cabinet autrichien, puis avec le prince royal de

Wurtemberg qui parlait de Napoléon et de la France en termes fort

amers. Le maréchal Ney qui avait eu autrefois ce prince sous ses

ordres, et ne l'avait guère ménagé, lui répondit avec hauteur que s'il

était une maison en Europe qui eût perdu le droit d'accuser l'ambition

de la France, c'était assurément celle de Wurtemberg. On était engagé

dans ces fâcheux entretiens, lorsqu'on reçut la permission de se

rendre à Paris demandée pour les représentants de Napoléon. Ceux-ci

partirent, et retrouvèrent en sortant le maréchal Marmont qui les

attendait, après avoir obtenu, disait-il, de la loyauté du prince de

Schwarzenberg la restitution de son engagement. Malgré cette

assertion, tout porte à croire que le prince ne lui avait rendu sa

parole que temporairement, pour la durée seule d'une négociation dont

à ses yeux le succès était impossible, et à la condition d'exiger

l'exécution de l'engagement pris, si cette négociation était rompue.

Ce qui le prouve, c'est la publicité que les coalisés donnèrent

immédiatement à la convention signée avec le maréchal Marmont.

[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt et des maréchaux à Paris.]

[En marge: Terreur des royalistes et du gouvernement provisoire en

apprenant la mission des maréchaux.]

M. de Caulaincourt et les maréchaux arrivèrent à l'hôtel de la rue

Saint-Florentin le 5 avril vers une ou deux heures du matin. Quand on

sut qu'ils venaient offrir l'abdication de Napoléon au profit du Roi

de Rome et de Marie-Louise, et appuyer cette négociation de toute

l'autorité de l'armée, l'émotion fut grande autour du gouvernement

provisoire, qui ne cessait d'avoir jour et nuit de nombreux assidus à

sa porte, solliciteurs ou curieux. On trembla à l'idée de voir

Napoléon exerçant le pouvoir derrière sa femme et son fils, et se

vengeant de ceux qui l'avaient abandonné. Depuis le 2 avril au soir,

moment où la déchéance avait été prononcée, les royalistes s'étaient

fort multipliés, les uns s'enhardissant peu à peu à professer une foi

ancienne chez eux, les autres sentant le royalisme naître dans leur

coeur avec le succès. Le nombre des gens compromis et disposés à

s'alarmer s'était donc augmenté considérablement, et les alarmes

furent poussées à ce point que le plus engagé de tous, M. de

Talleyrand, se demanda lui-même s'il ne faudrait pas s'arrêter dans la

voie où il avait fait tant de pas qu'on devait croire sans retour. En

effet, importuné par M. de Vitrolles, qui insistait, comme on l'a vu,

sur l'admission immédiate et sans condition de M. le comte d'Artois à

Paris, il en était à débattre ces exigences, et allait même remettre

une lettre pour le prince à M. de Vitrolles, lorsqu'on avait annoncé

les maréchaux. Frappé de leur apparition inattendue, il avait retenu

cette lettre, et engagé M. de Vitrolles à rester jusqu'à ce que les

derniers doutes fussent levés, ce que celui-ci avait accepté, voulant,

lorsqu'il irait rejoindre le prince, n'avoir à lui annoncer que des

résolutions certaines et définitives.

[En marge: Précautions de M. de Talleyrand pour raffermir l'empereur

Alexandre dans ses résolutions.]

M. de Caulaincourt et les maréchaux eurent avec les membres du

gouvernement provisoire un premier entretien court et froid, et qui

serait devenu orageux, si la question n'avait pas dû se vider

ailleurs. La nuit était avancée, et le roi de Prusse s'était retiré

dans l'hôtel qui lui servait de résidence. L'empereur Alexandre,

établi à l'hôtel Talleyrand, reçut tout de suite les envoyés de

Napoléon. Avant de livrer ce prince à l'influence des nouveaux venus,

M. de Talleyrand qui craignait sa mobilité, s'efforça de fixer dans

son esprit les idées qu'il avait déjà essayé d'y faire entrer, en lui

répétant que Napoléon était impossible, parce qu'il était la guerre,

que Marie-Louise était également impossible, parce qu'elle était

Napoléon à peine dissimulé, que Bernadotte était ridicule, qu'il n'y

avait d'admissible que les Bourbons, que d'ailleurs depuis cinq jours

on avait marché constamment dans cette voie, et que la raison comme la

loyauté voulaient qu'on n'abandonnât point des gens qui s'étaient

compromis sur la foi des souverains alliés, à la puissance et à la

parole desquels ils avaient dû croire. M. de Talleyrand ne s'en tint

point à cette précaution, et il donna à l'empereur Alexandre une

espèce de gardien, le général Dessoles, esprit ferme, avons-nous dit,

engagé dans la cause des Bourbons, non par intérêt, mais par

conviction, et capable de soutenir son opinion contre toute sorte de

contradicteurs. Bien que n'ayant pas les mêmes titres que les

maréchaux Ney et Macdonald pour parler au nom de l'armée, il avait

cependant quelque droit de répondre à ceux qui en parlant pour elle,

ne se renfermeraient pas dans l'exacte vérité des choses.

[En marge: Les envoyés de Napoléon reçus par Alexandre.]

[En marge: Paroles de ce prince, et longue explication de sa

conduite.]

[En marge: Offre aux maréchaux de choisir l'un des chefs de l'armée

pour souverain de la France.]

Alexandre accueillit M. de Caulaincourt et les maréchaux avec la

courtoisie qui lui était naturelle, et dont il ne faisait jamais plus

volontiers étalage qu'en présence des militaires français. Après les

avoir complimentés sur leurs exploits dans la dernière campagne, et

sur le dévouement héroïque avec lequel ils avaient rempli leurs

devoirs militaires, après avoir ajouté que ces devoirs accomplis il

était temps pour eux de choisir entre un homme et leur pays, et de ne

plus sacrifier leur pays par fidélité pour cet homme, il s'appliqua,

ce qu'il faisait souvent, à retracer l'origine de la présente guerre,

et à montrer en remontant jusqu'à 1812, que c'était Napoléon seul qui

l'avait provoquée. Il dit que la Russie avait supporté patiemment en

1809, en 1810, en 1811, toutes les charges de l'alliance, avait privé

ses sujets de tout commerce pour se prêter aux combinaisons politiques

de la France contre l'Angleterre, lorsque Napoléon, mobile autant

qu'absolu, avait soudainement inventé une législation commerciale

nouvelle, et prétendu l'imposer à ses alliés; qu'à cette époque, lui

Alexandre, avait fait les représentations les plus amicales et les

plus irréfutables, que néanmoins, malgré l'injustice de ce qu'on lui

demandait, il était disposé à un dernier sacrifice, quand Napoléon

avait brusquement envahi son territoire et l'avait mis dans la

nécessité de se défendre; qu'alors secondé par le courage de son armée

et par son climat, il avait repoussé l'envahisseur; qu'arrivé sur la

Vistule il se serait arrêté, si l'Europe opprimée n'avait imploré son

secours; qu'après Lutzen et Bautzen, les souverains alliés avaient

voulu s'entendre avec Napoléon, lui laisser ses immenses conquêtes, et

alléger seulement le joug qui pesait sur eux, mais qu'il s'y était

obstinément refusé; que sur le Rhin on s'était arrêté de nouveau pour

lui offrir ce beau fleuve comme frontière, et qu'il n'avait pas

répondu; qu'à Châtillon on lui avait offert la France de Louis XIV et

de Louis XV, qu'il avait refusé encore, et qu'alors il avait bien

fallu venir chercher à Paris la paix qu'on n'avait pu trouver nulle

part; qu'entrés dans Paris, les souverains alliés ne voulaient ni

humilier la France, ni lui imposer un gouvernement; qu'ils étaient

occupés de bonne foi à découvrir celui qu'elle désirait véritablement,

celui qui, en lui donnant le bonheur, assurerait à l'Europe le repos;

qu'ils n'avaient aucun pacte avec les Bourbons, et que s'ils

inclinaient vers eux, c'était plutôt par nécessité que par choix;

qu'ils étaient prêts, tant leur déférence pour l'opinion de la France

était grande, à adopter le gouvernement que les députés de l'armée,

ici présents, désigneraient, à condition seulement que ce gouvernement

n'eût rien d'alarmant pour l'Europe. Redoublant alors de flatteries à

l'égard de ses interlocuteurs, Alexandre ajouta: Entendez-vous,

messieurs, entre vous, adoptez la Constitution qui vous plaira,

choisissez le chef qui conviendra le mieux à cette Constitution, et,

si c'est parmi vous, qui par vos services et votre gloire réunissez

tant de titres, qu'il faut aller prendre ce nouveau chef de la France,

nous y consentirons de grand coeur, et nous l'adopterons avec

empressement, pourvu qu'il ne menace ni notre repos ni notre

indépendance.--

[En marge: Le maréchal Ney prend le premier la parole.]

[En marge: Chaleur qu'il met à défendre le fils de Napoléon.]

Le maréchal Ney, que son impétuosité naturelle portait toujours à se

mettre en avant, se hâta de répondre aux paroles courtoises du czar,

et, trop pressé même d'entrer dans ses idées, il dit qu'ils avaient

souffert plus que personne de ces guerres incessantes dont se

plaignait l'Europe, que ce dominateur absolu dont elle ne voulait

plus, ils en avaient été les premières victimes, car le continent

était couvert des corps de leurs compagnons d'armes, et que quant à

eux ils ne seraient pas les moins ardents à désirer son éloignement du

trône.--Ce langage, quelque vrai qu'il pût être, était peu adroit, et

peu fait surtout pour imposer à des souverains dont on ne pouvait

modifier les résolutions qu'en leur exagérant le dévouement de l'armée

pour Napoléon. Il produisit sur Alexandre une impression sensible, que

regrettèrent les collègues du trop fougueux maréchal. Il poursuivit

son discours, et répondant à l'insinuation flatteuse d'Alexandre en

faveur d'un candidat choisi parmi les militaires français, insinuation

qui, si elle avait été sérieuse, n'aurait pu se rapporter qu'à

Bernadotte, il donna à entendre que parmi les hommes d'épée il n'y en

avait qu'un qui fût parvenu à cette hauteur d'où l'on peut régner sur

les peuples, que celui-là, condamné par la fortune, s'était mis

lui-même hors de cause par son abdication, qu'après lui aucun

militaire n'oserait afficher de telles prétentions, et que le seul qui

osât peut-être y penser, couvert du sang français, révolterait tous

les coeurs; que le fils de Napoléon, avec sa mère pour Régente, était

donc le seul gouvernement présentable à l'armée et à la France.

[En marge: Le maréchal Macdonald joint ses efforts à ceux du maréchal

Ney.]

Cette proposition nettement formulée, Ney et Macdonald, l'un après

l'autre, défendirent avec véhémence, et une sorte d'éloquence toute

militaire, la cause du Roi de Rome. Ils s'élevèrent avec passion

contre l'idée du rappel des Bourbons, s'attachant à démontrer la

difficulté de les faire accepter par la France nouvelle qui ne les

connaissait pas, et de leur faire accepter à eux-mêmes cette France

qu'ils ne connaissaient pas davantage, la probabilité par conséquent

de voir bientôt éclater entre le trône et le pays une incompatibilité

de sentiments qui amènerait des troubles fâcheux, et tromperait les

espérances de repos que l'Europe fondait sur la restauration de

l'ancienne dynastie. Puis ils firent valoir la convenance, bien grande

suivant eux, de laisser les générations nouvelles sous un gouvernement

de même nature qu'elles, composé des hommes qui depuis vingt ans

administraient les affaires publiques, qui détestaient autant que

l'Europe elle-même le système de la guerre continue, car ils en

avaient supporté tout le poids, et qui d'ailleurs auraient à leur tête

une princesse dont les souverains alliés ne pouvaient se défier,

puisqu'elle était la fille de l'un d'entre eux. Parlant enfin pour

l'armée en particulier, les maréchaux dirent qu'il était bien dû

quelque chose à ces guerriers qui avaient tant versé leur sang pour la

France, et qui étaient prêts à en verser le reste si on les y

obligeait, qui seuls en ce moment retenaient le désespoir de Napoléon,

et qu'on leur devait au moins, au lieu de les faire vivre sous des

princes qui les flatteraient en les détestant, de les placer sous le

fils du général auquel ils avaient dévoué leur existence, et qui les

avait conduits vingt ans à la victoire.

[En marge: Alexandre alléguant la conduite du Sénat, le maréchal Ney

s'emporte contre ce corps, et demande qu'on mette les maréchaux en sa

présence.]

Ces considérations présentées avec une extrême chaleur ne laissèrent

pas de produire sur Alexandre une impression visible. Essayant de

contredire les deux maréchaux, plutôt pour les pousser à donner toutes

leurs raisons que pour les combattre, il leur cita les actes récents

du Sénat, leur fit remarquer qu'on avait déjà fait bien des pas vers

la restauration de l'ancienne dynastie, et que les représentants les

plus qualifiés de la Révolution et de l'Empire n'avaient pas hésité à

se prononcer en sa faveur.

Au premier mot dit sur le Sénat, le maréchal Ney ne put contenir sa

colère.--Ce misérable Sénat, s'écria-t-il, qui aurait pu nous épargner

tant de maux en opposant quelque résistance à la passion de Napoléon

pour les conquêtes, ce misérable Sénat toujours pressé d'obéir aux

volontés de l'homme qu'il appelle aujourd'hui un tyran, de quel droit

élève-t-il la voix en ce moment? Il s'est tu quand il aurait dû

parler, comment se permet-il de parler maintenant que tout lui

commande de se taire? La plupart de messieurs les sénateurs

jouissaient paisiblement de leurs dotations pendant que nous arrosions

l'Europe de notre sang. Ce n'est pas eux qui ont droit de se plaindre

du règne impérial, c'est nous, militaires, qui en avons supporté les

rigueurs; et si, oubliant toute convenance, ils osent afficher des

prétentions, mettez-nous en face d'eux, Sire, et vous verrez si leur

bassesse pourra élever la voix en notre présence.--

[En marge: Alexandre paraît un moment ébranlé.]

[En marge: Remise de la décision à quelques heures.]

Ému par ces paroles, Alexandre parut prêt à consentir à une conférence

des maréchaux avec les principaux sénateurs. Le général Dessoles

voyant combien on perdait de terrain, essaya d'intervenir dans cette

discussion. Il le fit avec véhémence, et même avec une certaine

rudesse. On l'interrompit plusieurs fois, et le débat devint confus et

violent. Ne trouvant guère d'appui autour de lui, le général Dessoles

fit alors une sorte d'appel à la loyauté d'Alexandre, et lui

représenta qu'on s'était bien engagé dans la voie du rétablissement

des Bourbons pour reculer, qu'une foule d'honnêtes gens s'étaient

compromis sur la foi des souverains alliés, et qu'il ne serait pas

loyal de les abandonner. Cet argument vrai, mais un peu égoïste, et

déjà allégué par M. de Talleyrand, n'allait guère au noble caractère

du général Dessoles, qui n'était conduit en ceci que par des

convictions désintéressées; il finit aussi par blesser l'empereur

Alexandre. Ce prince répondit fièrement que personne n'aurait jamais à

regretter de s'être fié à lui et à ses alliés, qu'il ne s'agissait pas

ici d'intérêts personnels, mais d'intérêts généraux, embrassant la

France, l'Europe et le monde, et que c'était par des vues plus

élevées qu'il fallait se guider. Rompant l'entretien qui avait duré

presque toute la nuit, et faisant remarquer qu'il était seul présent

parmi les souverains, car le roi de Prusse lui-même était absent,

Alexandre congédia gracieusement les maréchaux en leur donnant

rendez-vous pour le milieu de la matinée, afin de leur communiquer ce

qu'après de mûres réflexions auraient décidé les monarques alliés.

Bien qu'on eût fait trop de pas sur le chemin qui menait à la

restauration des Bourbons pour revenir aisément en arrière, la cause

du Roi de Rome et de Marie-Louise ne semblait pas tout à fait perdue,

et les maréchaux, se faisant illusion, sortirent de cette première

entrevue avec plus d'espérance qu'il n'était raisonnable d'en

concevoir. Écoutés par Alexandre avec complaisance, traités avec des

égards qui étaient presque du respect, échauffés par la discussion,

ils se retirèrent de chez lui fort animés, et en apercevant dans

l'antichambre de l'empereur de Russie les hommes qui naguère faisaient

foule dans les antichambres de Napoléon, ils ne surent pas se

contenir, quoiqu'ils dussent bientôt donner eux-mêmes le spectacle qui

les blessait si fort en cet instant. La discussion reprit sur-le-champ

avec les membres du gouvernement provisoire et avec plusieurs de ses

ministres. Elle fut moins mesurée que devant l'empereur Alexandre. Le

général Beurnonville ayant voulu s'adresser au maréchal Macdonald,

Retirez-vous, lui dit celui-ci; votre conduite a effacé en moi une

amitié de vingt années.--Puis rencontrant sur ses pas le général

Dupont, Général, lui dit-il, on avait été injuste, cruel peut-être à

votre égard, mais vous avez bien mal choisi l'occasion et la manière

de vous venger.--Le maréchal Ney ne fut pas plus réservé, et cette

scène allait prendre un caractère fâcheux, lorsque M. de Talleyrand

fit remarquer aux interlocuteurs que le lieu n'était pas convenable

pour discuter de la sorte, car on était chez l'empereur de Russie

auquel on manquait ainsi de respect, et il les invita à descendre chez

lui, où ils se trouveraient dans les appartements du gouvernement

provisoire.--Nous ne reconnaissons pas votre gouvernement provisoire,

et nous n'avons rien à lui dire, répondit le maréchal Macdonald, puis

il sortit brusquement emmenant avec lui ses collègues.--

[En marge: Les maréchaux vont attendre chez le maréchal Ney la réponse

des souverains.]

Les négociateurs de Napoléon se rendirent chez le maréchal Ney pour y

passer le reste de la nuit, et attendre la réponse des souverains

alliés, qui devait leur être remise dans le courant de la matinée.

[En marge: Événements graves qui se passaient en ce moment sur

l'Essonne.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 52 / 65 段