[En marge: Leur réponse malveillante et timide.]
Les maréchaux entrèrent: c'étaient Lefebvre, Oudinot, Ney. Macdonald
allait les rejoindre. Ils trouvèrent autour de Napoléon le
major-général Berthier, les ducs de Bassano et de Vicence, et quelques
autres personnages éminents. Napoléon venait de se débarrasser de son
chapeau, de son épée, et marchait, parlait dans son cabinet avec une
véhémence plus qu'ordinaire. Les maréchaux étaient tristes,
embarrassés, n'osant pas proférer une parole. Devinant ce que cachait
leur silence et voulant les forcer à le rompre, Napoléon les
questionna, leur demanda s'ils avaient des nouvelles de Paris, à quoi
ils répondirent qu'ils en avaient, et de bien fâcheuses. Puis il leur
demanda ce qu'ils pensaient.--Tout ce qui était arrivé, dirent-ils,
était bien douloureux, bien déplorable, et ce qu'il y avait de plus
désolant, c'est qu'on ne voyait pas la fin de cette cruelle
situation.--La fin, repartit Napoléon, elle dépend de nous. Vous voyez
ces braves soldats, qui n'ont ni grades ni dotations à sauver, ils ne
songent qu'à marcher, qu'à mourir pour arracher la France aux mains de
l'étranger. Il faut les suivre. Les coalisés sont partagés entre les
deux rives de la Seine dont nous avons les ponts principaux, et
dispersés dans une ville immense. Vigoureusement abordés dans cette
position, ils sont perdus. Le peuple parisien est frémissant, il ne
les laissera pas partir sans les poursuivre, et les paysans les
achèveront. Sans doute, ils peuvent revenir: mais Eugène est de retour
d'Italie avec trente-six mille hommes; Augereau en a trente, Suchet
vingt, Soult quarante. Je vais attirer à moi la plus grande partie de
ces forces; j'ai soixante-dix mille hommes ici, et avec cette masse,
je jetterai dans le Rhin tout ce qui sera sorti de Paris et voudra y
rentrer. Nous sauverons la France, nous vengerons notre honneur, et
alors j'accepterai une paix modérée. Que faut-il pour tout cela? Un
dernier effort, qui vous permettra de jouir en repos de vingt-cinq
années de travaux.--
[En marge: Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les
Bourbons?]
[En marge: Vive dénégation de leur part.]
[En marge: Vivre sous le fils de Napoléon, semble leur désir secret.]
[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et sa participation au
colloque engagé avec l'Empereur.]
[En marge: Lettre de Beurnonville à Macdonald lue devant Napoléon.]
[En marge: Napoléon irrité, mais contenu, renvoie les maréchaux de sa
présence.]
Ces raisons, quoique frappantes, ne parurent pas être du goût des
assistants. Ils objectèrent à Napoléon que, s'il était légitime de
vouloir livrer une dernière bataille, dans le cas toutefois où elle
pourrait être utile et ne serait pas l'occasion d'une irrémédiable
catastrophe, il était affreux de la livrer dans Paris, et de faire de
notre capitale une autre Moscou. Napoléon répondit à cette objection
qu'on le calomniait quand on prétendait qu'il voulait se venger des
Parisiens, qu'il ne cherchait pas à faire de Paris un champ de
bataille, mais qu'il prenait l'ennemi là où la Providence le lui
livrait, et que dans la position où étaient les coalisés, ils seraient
nécessairement détruits. S'adressant alors à Lefebvre, à Oudinot, à
Ney, il leur demanda si leur désir était de vivre sous les Bourbons? À
cette question, ils poussèrent de vives exclamations. Lefebvre, avec
la violence d'un vieux jacobin, affirma qu'il ne le voulait point, et
il était sincère. Ney s'en exprima avec une incroyable véhémence, et
dit que jamais ses enfants ne pourraient trouver sous les Bourbons ni
bien-être ni même sûreté, et que le seul souverain désirable pour eux
était le Roi de Rome.--Eh bien, reprit Napoléon, croyez-vous qu'en
abdiquant je vous assurerais à vous et à vos enfants l'avantage de
vivre sous mon fils? Ne voyez-vous pas tout ce qu'il y a de ruse et de
mensonge dans cette idée d'une régence au profit du Roi de Rome,
imaginée pour vous séparer de moi, et pour nous perdre en nous
divisant? Ma femme, mon fils, ne se soutiendraient pas une heure, vous
auriez une anarchie qui après quinze jours aboutirait aux Bourbons...
D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a des secrets de famille que je ne puis
divulguer... Le gouvernement de ma femme est impossible....--Napoléon
faisait ainsi allusion aux motifs qui l'avaient porté à ordonner que
sa femme sortît de Paris, et le principal de ces motifs, c'était la
faiblesse de Marie-Louise qu'il connaissait bien. Mais tandis que les
maréchaux avaient éclaté en dénégations violentes, lorsque Napoléon
leur avait parlé de vivre sous les Bourbons, ils s'étaient tus
lorsqu'il avait parlé de son abdication et des conséquences qu'elle
pourrait avoir, n'osant pas dire, mais laissant deviner que
l'abdication était véritablement ce qu'ils désiraient. Napoléon le
comprit sans paraître s'en apercevoir. En ce moment survint Macdonald,
ému, troublé de tout ce qu'il avait appris, tenant la lettre de
Beurnonville à la main.--Quelles nouvelles nous apportez-vous? lui dit
Napoléon.--De bien mauvaises, répondit le maréchal. On assure qu'il y
a deux cent mille ennemis dans Paris et que nous allons y livrer
bataille. Cette idée est affreuse... n'est-il pas temps de
finir?...--Il ne s'agit pas, répliqua Napoléon, de livrer bataille
dans Paris, il s'agit de profiter des fautes de l'ennemi.--Là-dessus
on discuta, et Napoléon demandant ce qu'était la lettre qu'il avait à
la main, Macdonald lui dit: Sire, je n'ai rien de caché pour vous,
lisez-la.--Ni moi pour vous tous, repartit Napoléon; qu'on la lise à
haute voix.--M. de Bassano prit la lettre, la lut avec l'embarras,
avec la souffrance d'un sujet resté aussi respectueux que fidèle
envers son maître. Napoléon écouta cette lecture avec un calme
dédaigneux, puis sans se plaindre de la franchise du maréchal
Macdonald, il répéta que Beurnonville et ses pareils n'étaient que des
intrigants, qui, de moitié avec l'étranger, cherchaient à opérer une
contre-révolution; qu'ils laisseraient la France ruinée et à jamais
affaiblie; que les Bourbons, loin de pacifier la France, la mettraient
bientôt en confusion, tandis qu'avec un peu de persévérance il serait
facile de changer cette situation en deux heures.--Oui, reprit
Macdonald, toujours le coeur navré à l'idée d'une bataille dans Paris,
oui, on le pourrait peut-être, mais en nous battant dans notre
capitale en cendres, et probablement sur les cadavres de nos
enfants.--De plus, sans oser dire qu'il désobéirait, le maréchal
déclara qu'on n'était pas sûr de l'obéissance des soldats. Ney sembla
confirmer cette déclaration. Arrivés ainsi à la limite qui sépare le
respect de la révolte, les maréchaux mettaient sur le compte des
soldats un refus d'obéir qui n'appartenait qu'à eux. Napoléon le
sentit et leur dit fièrement: Si les soldats ne vous obéissent point à
vous, ils m'obéiront à moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour les
conduire où je voudrai...--Puis avec un ton de hauteur qui n'admettait
pas de réplique, il ajouta: Retirez-vous, messieurs; je vais aviser,
et je vous ferai connaître mes résolutions.--
[En marge: Ils vont se vanter au dehors d'avoir dit à Napoléon plus
qu'ils n'ont osé dire.]
Ils sortirent tout étonnés de s'être montrés si hardis, quoiqu'ils
l'eussent été bien peu, et si émerveillés de leur courage, qu'ils se
vantèrent auprès de leurs aides de camp d'avoir déchiré tous les
voiles, se faisant ainsi beaucoup plus coupables qu'ils ne l'avaient
été réellement[22]. Ils se retirèrent attendant le résultat de cette
scène extraordinaire, extraordinaire vraiment, car Napoléon
tout-puissant ils n'avaient jamais osé lui adresser une observation,
lorsqu'il aurait peut-être suffi d'un mot pour l'arrêter sur la pente
qui menait aux abîmes.
[Note 22: On a dit, on a écrit, on a répété sous toutes les
formes, que la scène qui s'était passée le 4 avril au matin
dans le cabinet de l'Empereur avait été une scène de
violence poussée jusqu'à la menace, jusqu'à lui arracher
presque son abdication par la force. J'ai eu sous les yeux
les mémoires manuscrits des deux témoins les plus
respectables de cette scène; j'ai recueilli les souvenirs de
témoins oculaires dignes de foi, et j'ai acquis la
conviction que les récits qu'on a répandus à ce sujet sont
entièrement controuvés. Au fond, la scène eut bien pour but
et pour résultat d'arracher à Napoléon son abdication
conditionnelle, mais quant à la forme les choses se
renfermèrent dans la mesure que j'ai gardée dans ce récit.
Les versions exagérées dont je conteste l'exactitude ont eu
pour origine, et pour triste origine, les vanteries de
certains personnages militaires, qui, voulant se faire
valoir quelques jours après, se représentèrent comme plus
coupables envers Napoléon qu'ils ne l'avaient été
véritablement, et eurent fort à le regretter un an après. Ce
sont ces vanteries, exagérées encore par des colporteurs de
faux bruits, qui ont donné lieu aux versions inexactes
répandues sur ce sujet, et je suis certain que la vérité se
réduit à ce que je viens d'exposer.]
Napoléon dans cette journée n'aurait eu qu'un pas à faire en dehors de
son cabinet, pour en appeler des maréchaux aux colonels et aux
soldats, et il eût trouvé des serviteurs enthousiastes, prêts à le
suivre partout, prêts même à lui faire raison de serviteurs ingrats et
rassasiés. Mais vouloir que dans ce moment il jetât à la porte de son
palais tout un état-major, formé de généraux et de maréchaux qui lui
avaient prodigué leur sang pendant vingt années, qu'il en composât un
avec des colonels et des chefs de bataillon, pour marcher ainsi à une
opération formidable, c'est trop demander même au caractère le plus
énergique et le plus résolu.
[En marge: Napoléon, resté seul, se répand en plaintes amères, et puis
arrive à l'idée d'abdiquer, mais conditionnellement et au profit de
son fils.]
Resté seul avec Berthier, avec MM. de Caulaincourt et de Bassano,
Napoléon donna cours à l'irritation qu'il avait jusque-là
contenue.--Les avez-vous vus, leur dit-il, ardents quand il s'agissait
de ne pas vivre sous les Bourbons, silencieux quand je leur parlais de
mon abdication? C'est là en effet ce qu'ils désirent, car on leur a
persuadé que moi hors de cause, ils pourront jouir sous mon fils des
richesses que je leur ai prodiguées. Pauvres esprits qui ne voient pas
qu'entre les Bourbons et moi il n'y a rien, que ma femme et mon fils
ne sont qu'une ombre, destinée à s'évanouir en quelques jours ou en
quelques mois!--Ensuite Napoléon se plaignit qu'on eût osé lire en sa
présence une lettre aussi inconvenante que celle de Beurnonville, et
s'étendit sur la faiblesse et l'ingratitude des hommes. M. de
Caulaincourt essaya de le calmer, en lui disant que le maréchal
Macdonald était un personnage du plus noble caractère, qui n'avait
montré cette lettre que parce que Napoléon la lui avait demandée; que
cette répugnance à se battre dans Paris, prétexte pour les uns, était
pour d'autres un sentiment sérieux et sincère, et il ajouta que l'idée
de son abdication en faveur de son fils était fort répandue, et
qu'elle était du reste la seule base sur laquelle on pût encore
négocier.
[En marge: L'intention vraie de Napoléon est de donner ainsi une
satisfaction apparente aux maréchaux, et de gagner encore deux jours
dont il croit avoir besoin.]
Napoléon, revenu bientôt à cette indifférence supérieure avec laquelle
les grands esprits se mettent au-dessus des événements, avoua que son
abdication au profit du Roi de Rome était l'idée du moment, que
c'était peut-être une satisfaction à donner à des âmes troublées, et
il déclara qu'il y était tout disposé, pour leur prouver l'inanité
d'une semblable combinaison.--Je consens, dit-il à M. de Caulaincourt,
à ce que vous retourniez à Paris pour offrir de négocier sur cette
base, à ce que vous emmeniez même avec vous les maréchaux les plus
épris de ce projet; vous me délivrerez d'eux, ce qui ne sera pas un
médiocre avantage, car j'ai de quoi les remplacer ici, et, pendant que
vous occuperez les alliés au moyen de cette nouvelle proposition, moi
je marcherai, et je terminerai tout l'épée à la main. Il faut même
vous hâter de partir, car, d'ici à vingt-quatre heures, vous ne
pourriez plus franchir la ligne des avant-postes.--
Napoléon adhéra donc assez promptement à la proposition d'abdiquer au
profit de son fils, comme à une nouvelle manière de gagner deux ou
trois jours, d'endormir la vigilance de l'ennemi, de satisfaire ses
maréchaux, et de se débarrasser de deux ou trois d'entre eux qui
étaient devenus singulièrement incommodes. Cependant, il ajouta que si
on accordait la régence de sa femme au profit de son fils, à des
conditions tout à la fois honorables et rassurantes pour le maintien
de ce nouvel ordre de choses, il était possible qu'il acceptât. Malgré
ce langage, il y avait bien peu de chances pour que la négociation
qu'il se proposait d'interrompre bientôt à coups de canon, pût
réussir.
[En marge: Choix du duc de Vicence, et des maréchaux Ney et Macdonald
pour porter à Paris son abdication conditionnelle.]
Après avoir donné aussi brusquement cette face nouvelle à la
situation, il s'agissait de choisir les hommes chargés d'accompagner
M. de Caulaincourt à Paris. M. de Caulaincourt aurait voulu avoir
Berthier pour faire valoir les considérations militaires, M. de
Bassano pour se tenir le plus près possible de la pensée de Napoléon.
Mais Napoléon n'en voulut pas entendre parler. Berthier lui était
indispensable pour transmettre ses ordres à l'armée. M. de Bassano,
quoiqu'il fût, disait-il, bien innocent des dernières guerres, en
était responsable aux yeux du public et des souverains. Il ne
consentit qu'à l'envoi de M. de Caulaincourt, accompagné de deux ou
trois maréchaux. Il songea d'abord à Ney.--C'est le plus brave des
hommes, dit-il, mais j'ai des gens qui en ce moment se battront aussi
bien que lui, et vous m'en débarrasserez. Cependant veillez sur lui,
c'est un enfant. S'il tombe dans les mains de Talleyrand ou
d'Alexandre, il est perdu, et vous n'en pourrez plus rien faire.
Prenez Marmont qui m'est dévoué, et qui soutiendra bien les droits de
mon fils.--Puis revenant sur ce qu'il avait dit, Napoléon ajouta: Non,
ne prenez pas Marmont, il est trop nécessaire sur l'Essonne.--Alors on
proposa Macdonald, qui aurait plus de crédit que Marmont parce qu'il
n'avait jamais passé pour un complaisant, qui d'ailleurs était un
parfait honnête homme, et défendrait les intérêts qu'on lui confierait
comme les siens propres. Napoléon adhéra à ces propositions, rédigea
lui-même l'acte de son abdication conditionnelle, avec ce tact, cette
hauteur de langage qu'il apportait dans toutes les pièces émanées de
sa plume, et ordonna qu'on fît rentrer les maréchaux.
[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux, et leur annonce sa
nouvelle résolution.]
[En marge: Leur joie en apprenant un projet qui les tire d'embarras.]
[En marge: Paroles adressées au maréchal Macdonald.]
[En marge: Les maréchaux autorisés à s'adjoindre Marmont.]
--J'ai réfléchi, leur dit-il, à notre situation, à ce qu'elle vous a
inspiré, et j'ai résolu de mettre à l'épreuve la loyauté des
souverains. Ils prétendent que je suis le seul obstacle à la paix et
au bonheur du monde. Eh bien, je suis prêt à m'immoler pour faire
tomber cette prévention, et à quitter le trône, mais à la condition de
le transmettre à mon fils, qui pendant sa minorité sera placé sous la
régence de l'Impératrice. Cette proposition vous convient-elle?--À ces
mots, les maréchaux qu'une pareille solution tirait d'embarras, et à
qui elle convenait fort d'ailleurs, car ils aimaient bien mieux vivre
sous un enfant et une femme qui leur appartenaient, que sous les
Bourbons qui leur étaient absolument étrangers, poussèrent des cris de
reconnaissance et d'admiration, saisirent les mains de Napoléon, les
serrèrent avec une vive émotion, en s'écriant qu'il n'avait jamais
été plus grand à aucune époque de sa vie. Après ces témoignages, qu'il
reçut avec une médiocre satisfaction, sans laisser voir toutefois ce
qu'il éprouvait, Napoléon leur dit: Mais maintenant que je viens de
condescendre à vos désirs, vous me devez de défendre les droits de mon
fils, qui sont les vôtres, de les défendre non-seulement de votre
épée, mais de votre autorité morale.--Il leur annonça ensuite qu'il
avait choisi deux d'entre eux pour accompagner le duc de Vicence à
Paris, et pour aller négocier l'établissement de la régence de
Marie-Louise. Il désigna Ney et Macdonald, en racontant comment il
avait d'abord songé à Marmont, et pourquoi il y avait renoncé. Ney fut
extrêmement flatté de ce choix; Macdonald en fut touché, car il
n'avait jamais été l'un des amis personnels de l'Empereur.--Maréchal,
lui dit Napoléon, j'ai eu longtemps des préventions contre vous, mais
vous le savez, elles sont détruites. Je connais votre loyauté, et je
suis sûr que vous serez le plus solide défenseur des intérêts de mon
fils.--En proférant ces mots, il lui tendit la main, que Macdonald
pressa vivement dans les siennes, en promettant de justifier la
confiance que l'Empereur lui témoignait en cette occasion, promesse
que bientôt il devait tenir noblement. Napoléon, quoiqu'il eût renoncé
à envoyer Marmont à Paris, laissa cependant à ses plénipotentiaires la
liberté de le prendre avec eux en passant à Essonne, s'ils croyaient
sa présence utile, se réservant dans ce cas de le remplacer dans le
poste qu'il occupait. Ces explications terminées, Napoléon lut l'acte
suivant, qu'il venait de rédiger:
[En marge: Texte de l'abdication conditionnelle.]
«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était
le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur
Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du
trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie,
inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de
l'Impératrice, et des lois de l'Empire. Fait en notre palais de
Fontainebleau, le 4 avril 1814.»
Cette rédaction ayant reçu une approbation unanime, Napoléon prit une
plume pour y ajouter sa signature. Avant d'y apposer son nom, sentant
la gravité de cette démarche malgré les projets secrets qu'il
nourrissait, il fut saisi d'un regret douloureux, non pour le trône,
mais pour les chances auxquelles on allait peut-être renoncer, et
songeant encore à la position si imprudente prise par les alliés, il
s'écria: Et pourtant... pourtant nous les battrions, si nous
voulions!...--Après cette exclamation, qui fit baisser la tête aux
assistants, il signa la pièce, la remit à M. de Caulaincourt, et
congédia ses trois ambassadeurs, toujours plus porté à combattre qu'à
négocier, et résolu, si les moyens qu'il préparait ne se brisaient pas
dans ses mains, d'interrompre à coups de canon la négociation nouvelle
qu'on allait entamer à Paris.
[En marge: Les maréchaux passent par Essonne, pour y attendre
l'autorisation de se rendre à Paris.]
[En marge: Embarras que leur présence cause à Marmont.]
Les maréchaux accompagnés de M. de Caulaincourt quittèrent
immédiatement Fontainebleau afin de se rendre auprès des monarques
alliés. Ils devaient passer à Essonne pour se conformer aux intentions
de Napoléon, et pour y faire demander au quartier général du prince
de Schwarzenberg l'autorisation de traverser les avant-postes. Arrivés
à Essonne vers cinq heures après midi, ils y trouvèrent en effet le
maréchal Marmont, lui firent part de la mission dont ils étaient
chargés, et qu'il était autorisé à partager avec eux. À leur grande
surprise, le maréchal se montra froid, embarrassé, et peu disposé à
les accompagner. Le malheureux, hélas, avait succombé à tous les
piéges qu'on lui tendait depuis quatre jours!
[En marge: Succès des menées employées auprès de Marmont pour le
détacher de la cause impériale.]
[En marge: Raisons qu'on avait fait valoir auprès de lui.]
L'ancien aide de camp qu'on lui avait dépêché la veille, M. de
Montessuy, l'avait joint, et, après lui avoir communiqué les lettres
du gouvernement provisoire, y avait ajouté ses propres exhortations.
Il était facile à cet envoyé de parler avec effet, car il était
convaincu, et pensait avec tout le haut commerce de Paris dont il
faisait partie, qu'il était temps de se séparer d'un gouvernement
arbitraire et désastreusement belliqueux, qui avait jeté la France
dans un abîme de maux, et n'était pas capable de l'en tirer. L'agent
du gouvernement provisoire s'y était pris de plus d'une manière pour
pénétrer dans une âme dont il connaissait toutes les issues. Après
avoir parlé au patriotisme de Marmont, il avait parlé à sa vanité, à
son ambition. Il n'avait pas manqué de dire en effet que dans cette
campagne Marmont s'était couvert de gloire, que la France, l'Europe
avaient les yeux sur lui; que seul entre les maréchaux il avait assez
d'intelligence politique pour comprendre ce qu'exigeaient les
circonstances; que les circonstances commandaient de se séparer de
Napoléon, d'entourer, de fortifier le gouvernement provisoire chargé
de conclure la paix, de rappeler les Bourbons, et en les rappelant de
leur imposer une sage constitution; qu'en secondant l'accomplissement
de cette oeuvre excellente il jouerait dans l'armée le rôle de M. de
Talleyrand dans la politique, qu'il n'aurait sous les Bourbons qu'à
choisir sa situation, qu'après le service qu'il aurait rendu tout lui
serait dû, et qu'il réunirait le double avantage de sauver son pays et
d'en être magnifiquement récompensé.
[En marge: Nature des devoirs qui liaient Marmont à la cause de
Napoléon.]
Il y avait assurément beaucoup de vérité dans ce qu'on disait là au
malheureux Marmont, et de la part de celui qui le disait une entière
sincérité. Il était vrai que pour de simples citoyens exempts de tout
engagement personnel, ignorant la situation militaire, ne sachant pas
s'il y avait encore des chances de battre la coalition, d'arracher de
ses mains la France vaincue, le mieux était de se rattacher aux
Bourbons, de tâcher d'obtenir avec eux une paix moins dure, et un
gouvernement moins despotique. Mais ces considérations devaient
demeurer étrangères à un officier comblé des bontés de Napoléon, à un
soldat surtout chargé d'une consigne, celle de garder l'Essonne avec
vingt mille hommes, consigne capitale qui intéressait non-seulement
Napoléon mais la France, car tant qu'il restait quelque part une force
imposante, ce n'était pas seulement le sort de Napoléon, mais celui de
la France qu'on pouvait améliorer en négociant, consigne sacrée enfin
comme celle de tout soldat, jusqu'à ce qu'il en soit relevé.
Sans doute un militaire ne cesse pas d'être citoyen parce qu'il est
soldat, et parce qu'il verse son sang pour la patrie, ne perd pas le
droit de s'intéresser à ses destinées, et d'y contribuer. Aussi
Marmont pouvait-il courir à Fontainebleau auprès de Napoléon, forcer
l'entrée de son palais, après l'entrée de son palais celle de son
coeur, lui parler au nom de la France, le supplier de ne pas la
déchirer davantage, de la céder aux Bourbons plus capables que lui de
la réconcilier avec l'Europe et de la rendre libre; il pouvait lui
dire toutes ces choses, s'il était de ceux qui les croyaient vraies,
et puis s'il n'était pas écouté, il devait remettre à Napoléon son
épée, avec son épée le poste qu'il occupait, et se rendre auprès du
gouvernement provisoire pour apporter à ce gouvernement en se ralliant
publiquement à sa cause, une chose de grande valeur, une chose dont
Marmont pouvait disposer sans ingratitude et sans trahison, son
exemple! La reconnaissance en effet enchaîne l'intérêt personnel, mais
n'enchaîne pas le devoir. Sans cette démarche préalable, livrer
secrètement à l'ennemi la position de l'Essonne, était une trahison
véritable!
[En marge: Mobiles secrets qui avaient agi sur Marmont.]
[En marge: Convention secrète de Marmont avec le prince de
Schwarzenberg.]