[En marge: Paroles que leur adresse Napoléon.]

[En marge: Leur réponse malveillante et timide.]

Les maréchaux entrèrent: c'étaient Lefebvre, Oudinot, Ney. Macdonald

allait les rejoindre. Ils trouvèrent autour de Napoléon le

major-général Berthier, les ducs de Bassano et de Vicence, et quelques

autres personnages éminents. Napoléon venait de se débarrasser de son

chapeau, de son épée, et marchait, parlait dans son cabinet avec une

véhémence plus qu'ordinaire. Les maréchaux étaient tristes,

embarrassés, n'osant pas proférer une parole. Devinant ce que cachait

leur silence et voulant les forcer à le rompre, Napoléon les

questionna, leur demanda s'ils avaient des nouvelles de Paris, à quoi

ils répondirent qu'ils en avaient, et de bien fâcheuses. Puis il leur

demanda ce qu'ils pensaient.--Tout ce qui était arrivé, dirent-ils,

était bien douloureux, bien déplorable, et ce qu'il y avait de plus

désolant, c'est qu'on ne voyait pas la fin de cette cruelle

situation.--La fin, repartit Napoléon, elle dépend de nous. Vous voyez

ces braves soldats, qui n'ont ni grades ni dotations à sauver, ils ne

songent qu'à marcher, qu'à mourir pour arracher la France aux mains de

l'étranger. Il faut les suivre. Les coalisés sont partagés entre les

deux rives de la Seine dont nous avons les ponts principaux, et

dispersés dans une ville immense. Vigoureusement abordés dans cette

position, ils sont perdus. Le peuple parisien est frémissant, il ne

les laissera pas partir sans les poursuivre, et les paysans les

achèveront. Sans doute, ils peuvent revenir: mais Eugène est de retour

d'Italie avec trente-six mille hommes; Augereau en a trente, Suchet

vingt, Soult quarante. Je vais attirer à moi la plus grande partie de

ces forces; j'ai soixante-dix mille hommes ici, et avec cette masse,

je jetterai dans le Rhin tout ce qui sera sorti de Paris et voudra y

rentrer. Nous sauverons la France, nous vengerons notre honneur, et

alors j'accepterai une paix modérée. Que faut-il pour tout cela? Un

dernier effort, qui vous permettra de jouir en repos de vingt-cinq

années de travaux.--

[En marge: Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les

Bourbons?]

[En marge: Vive dénégation de leur part.]

[En marge: Vivre sous le fils de Napoléon, semble leur désir secret.]

[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et sa participation au

colloque engagé avec l'Empereur.]

[En marge: Lettre de Beurnonville à Macdonald lue devant Napoléon.]

[En marge: Napoléon irrité, mais contenu, renvoie les maréchaux de sa

présence.]

Ces raisons, quoique frappantes, ne parurent pas être du goût des

assistants. Ils objectèrent à Napoléon que, s'il était légitime de

vouloir livrer une dernière bataille, dans le cas toutefois où elle

pourrait être utile et ne serait pas l'occasion d'une irrémédiable

catastrophe, il était affreux de la livrer dans Paris, et de faire de

notre capitale une autre Moscou. Napoléon répondit à cette objection

qu'on le calomniait quand on prétendait qu'il voulait se venger des

Parisiens, qu'il ne cherchait pas à faire de Paris un champ de

bataille, mais qu'il prenait l'ennemi là où la Providence le lui

livrait, et que dans la position où étaient les coalisés, ils seraient

nécessairement détruits. S'adressant alors à Lefebvre, à Oudinot, à

Ney, il leur demanda si leur désir était de vivre sous les Bourbons? À

cette question, ils poussèrent de vives exclamations. Lefebvre, avec

la violence d'un vieux jacobin, affirma qu'il ne le voulait point, et

il était sincère. Ney s'en exprima avec une incroyable véhémence, et

dit que jamais ses enfants ne pourraient trouver sous les Bourbons ni

bien-être ni même sûreté, et que le seul souverain désirable pour eux

était le Roi de Rome.--Eh bien, reprit Napoléon, croyez-vous qu'en

abdiquant je vous assurerais à vous et à vos enfants l'avantage de

vivre sous mon fils? Ne voyez-vous pas tout ce qu'il y a de ruse et de

mensonge dans cette idée d'une régence au profit du Roi de Rome,

imaginée pour vous séparer de moi, et pour nous perdre en nous

divisant? Ma femme, mon fils, ne se soutiendraient pas une heure, vous

auriez une anarchie qui après quinze jours aboutirait aux Bourbons...

D'ailleurs, ajouta-t-il, il y a des secrets de famille que je ne puis

divulguer... Le gouvernement de ma femme est impossible....--Napoléon

faisait ainsi allusion aux motifs qui l'avaient porté à ordonner que

sa femme sortît de Paris, et le principal de ces motifs, c'était la

faiblesse de Marie-Louise qu'il connaissait bien. Mais tandis que les

maréchaux avaient éclaté en dénégations violentes, lorsque Napoléon

leur avait parlé de vivre sous les Bourbons, ils s'étaient tus

lorsqu'il avait parlé de son abdication et des conséquences qu'elle

pourrait avoir, n'osant pas dire, mais laissant deviner que

l'abdication était véritablement ce qu'ils désiraient. Napoléon le

comprit sans paraître s'en apercevoir. En ce moment survint Macdonald,

ému, troublé de tout ce qu'il avait appris, tenant la lettre de

Beurnonville à la main.--Quelles nouvelles nous apportez-vous? lui dit

Napoléon.--De bien mauvaises, répondit le maréchal. On assure qu'il y

a deux cent mille ennemis dans Paris et que nous allons y livrer

bataille. Cette idée est affreuse... n'est-il pas temps de

finir?...--Il ne s'agit pas, répliqua Napoléon, de livrer bataille

dans Paris, il s'agit de profiter des fautes de l'ennemi.--Là-dessus

on discuta, et Napoléon demandant ce qu'était la lettre qu'il avait à

la main, Macdonald lui dit: Sire, je n'ai rien de caché pour vous,

lisez-la.--Ni moi pour vous tous, repartit Napoléon; qu'on la lise à

haute voix.--M. de Bassano prit la lettre, la lut avec l'embarras,

avec la souffrance d'un sujet resté aussi respectueux que fidèle

envers son maître. Napoléon écouta cette lecture avec un calme

dédaigneux, puis sans se plaindre de la franchise du maréchal

Macdonald, il répéta que Beurnonville et ses pareils n'étaient que des

intrigants, qui, de moitié avec l'étranger, cherchaient à opérer une

contre-révolution; qu'ils laisseraient la France ruinée et à jamais

affaiblie; que les Bourbons, loin de pacifier la France, la mettraient

bientôt en confusion, tandis qu'avec un peu de persévérance il serait

facile de changer cette situation en deux heures.--Oui, reprit

Macdonald, toujours le coeur navré à l'idée d'une bataille dans Paris,

oui, on le pourrait peut-être, mais en nous battant dans notre

capitale en cendres, et probablement sur les cadavres de nos

enfants.--De plus, sans oser dire qu'il désobéirait, le maréchal

déclara qu'on n'était pas sûr de l'obéissance des soldats. Ney sembla

confirmer cette déclaration. Arrivés ainsi à la limite qui sépare le

respect de la révolte, les maréchaux mettaient sur le compte des

soldats un refus d'obéir qui n'appartenait qu'à eux. Napoléon le

sentit et leur dit fièrement: Si les soldats ne vous obéissent point à

vous, ils m'obéiront à moi, et je n'ai qu'un mot à dire pour les

conduire où je voudrai...--Puis avec un ton de hauteur qui n'admettait

pas de réplique, il ajouta: Retirez-vous, messieurs; je vais aviser,

et je vous ferai connaître mes résolutions.--

[En marge: Ils vont se vanter au dehors d'avoir dit à Napoléon plus

qu'ils n'ont osé dire.]

Ils sortirent tout étonnés de s'être montrés si hardis, quoiqu'ils

l'eussent été bien peu, et si émerveillés de leur courage, qu'ils se

vantèrent auprès de leurs aides de camp d'avoir déchiré tous les

voiles, se faisant ainsi beaucoup plus coupables qu'ils ne l'avaient

été réellement[22]. Ils se retirèrent attendant le résultat de cette

scène extraordinaire, extraordinaire vraiment, car Napoléon

tout-puissant ils n'avaient jamais osé lui adresser une observation,

lorsqu'il aurait peut-être suffi d'un mot pour l'arrêter sur la pente

qui menait aux abîmes.

[Note 22: On a dit, on a écrit, on a répété sous toutes les

formes, que la scène qui s'était passée le 4 avril au matin

dans le cabinet de l'Empereur avait été une scène de

violence poussée jusqu'à la menace, jusqu'à lui arracher

presque son abdication par la force. J'ai eu sous les yeux

les mémoires manuscrits des deux témoins les plus

respectables de cette scène; j'ai recueilli les souvenirs de

témoins oculaires dignes de foi, et j'ai acquis la

conviction que les récits qu'on a répandus à ce sujet sont

entièrement controuvés. Au fond, la scène eut bien pour but

et pour résultat d'arracher à Napoléon son abdication

conditionnelle, mais quant à la forme les choses se

renfermèrent dans la mesure que j'ai gardée dans ce récit.

Les versions exagérées dont je conteste l'exactitude ont eu

pour origine, et pour triste origine, les vanteries de

certains personnages militaires, qui, voulant se faire

valoir quelques jours après, se représentèrent comme plus

coupables envers Napoléon qu'ils ne l'avaient été

véritablement, et eurent fort à le regretter un an après. Ce

sont ces vanteries, exagérées encore par des colporteurs de

faux bruits, qui ont donné lieu aux versions inexactes

répandues sur ce sujet, et je suis certain que la vérité se

réduit à ce que je viens d'exposer.]

Napoléon dans cette journée n'aurait eu qu'un pas à faire en dehors de

son cabinet, pour en appeler des maréchaux aux colonels et aux

soldats, et il eût trouvé des serviteurs enthousiastes, prêts à le

suivre partout, prêts même à lui faire raison de serviteurs ingrats et

rassasiés. Mais vouloir que dans ce moment il jetât à la porte de son

palais tout un état-major, formé de généraux et de maréchaux qui lui

avaient prodigué leur sang pendant vingt années, qu'il en composât un

avec des colonels et des chefs de bataillon, pour marcher ainsi à une

opération formidable, c'est trop demander même au caractère le plus

énergique et le plus résolu.

[En marge: Napoléon, resté seul, se répand en plaintes amères, et puis

arrive à l'idée d'abdiquer, mais conditionnellement et au profit de

son fils.]

Resté seul avec Berthier, avec MM. de Caulaincourt et de Bassano,

Napoléon donna cours à l'irritation qu'il avait jusque-là

contenue.--Les avez-vous vus, leur dit-il, ardents quand il s'agissait

de ne pas vivre sous les Bourbons, silencieux quand je leur parlais de

mon abdication? C'est là en effet ce qu'ils désirent, car on leur a

persuadé que moi hors de cause, ils pourront jouir sous mon fils des

richesses que je leur ai prodiguées. Pauvres esprits qui ne voient pas

qu'entre les Bourbons et moi il n'y a rien, que ma femme et mon fils

ne sont qu'une ombre, destinée à s'évanouir en quelques jours ou en

quelques mois!--Ensuite Napoléon se plaignit qu'on eût osé lire en sa

présence une lettre aussi inconvenante que celle de Beurnonville, et

s'étendit sur la faiblesse et l'ingratitude des hommes. M. de

Caulaincourt essaya de le calmer, en lui disant que le maréchal

Macdonald était un personnage du plus noble caractère, qui n'avait

montré cette lettre que parce que Napoléon la lui avait demandée; que

cette répugnance à se battre dans Paris, prétexte pour les uns, était

pour d'autres un sentiment sérieux et sincère, et il ajouta que l'idée

de son abdication en faveur de son fils était fort répandue, et

qu'elle était du reste la seule base sur laquelle on pût encore

négocier.

[En marge: L'intention vraie de Napoléon est de donner ainsi une

satisfaction apparente aux maréchaux, et de gagner encore deux jours

dont il croit avoir besoin.]

Napoléon, revenu bientôt à cette indifférence supérieure avec laquelle

les grands esprits se mettent au-dessus des événements, avoua que son

abdication au profit du Roi de Rome était l'idée du moment, que

c'était peut-être une satisfaction à donner à des âmes troublées, et

il déclara qu'il y était tout disposé, pour leur prouver l'inanité

d'une semblable combinaison.--Je consens, dit-il à M. de Caulaincourt,

à ce que vous retourniez à Paris pour offrir de négocier sur cette

base, à ce que vous emmeniez même avec vous les maréchaux les plus

épris de ce projet; vous me délivrerez d'eux, ce qui ne sera pas un

médiocre avantage, car j'ai de quoi les remplacer ici, et, pendant que

vous occuperez les alliés au moyen de cette nouvelle proposition, moi

je marcherai, et je terminerai tout l'épée à la main. Il faut même

vous hâter de partir, car, d'ici à vingt-quatre heures, vous ne

pourriez plus franchir la ligne des avant-postes.--

Napoléon adhéra donc assez promptement à la proposition d'abdiquer au

profit de son fils, comme à une nouvelle manière de gagner deux ou

trois jours, d'endormir la vigilance de l'ennemi, de satisfaire ses

maréchaux, et de se débarrasser de deux ou trois d'entre eux qui

étaient devenus singulièrement incommodes. Cependant, il ajouta que si

on accordait la régence de sa femme au profit de son fils, à des

conditions tout à la fois honorables et rassurantes pour le maintien

de ce nouvel ordre de choses, il était possible qu'il acceptât. Malgré

ce langage, il y avait bien peu de chances pour que la négociation

qu'il se proposait d'interrompre bientôt à coups de canon, pût

réussir.

[En marge: Choix du duc de Vicence, et des maréchaux Ney et Macdonald

pour porter à Paris son abdication conditionnelle.]

Après avoir donné aussi brusquement cette face nouvelle à la

situation, il s'agissait de choisir les hommes chargés d'accompagner

M. de Caulaincourt à Paris. M. de Caulaincourt aurait voulu avoir

Berthier pour faire valoir les considérations militaires, M. de

Bassano pour se tenir le plus près possible de la pensée de Napoléon.

Mais Napoléon n'en voulut pas entendre parler. Berthier lui était

indispensable pour transmettre ses ordres à l'armée. M. de Bassano,

quoiqu'il fût, disait-il, bien innocent des dernières guerres, en

était responsable aux yeux du public et des souverains. Il ne

consentit qu'à l'envoi de M. de Caulaincourt, accompagné de deux ou

trois maréchaux. Il songea d'abord à Ney.--C'est le plus brave des

hommes, dit-il, mais j'ai des gens qui en ce moment se battront aussi

bien que lui, et vous m'en débarrasserez. Cependant veillez sur lui,

c'est un enfant. S'il tombe dans les mains de Talleyrand ou

d'Alexandre, il est perdu, et vous n'en pourrez plus rien faire.

Prenez Marmont qui m'est dévoué, et qui soutiendra bien les droits de

mon fils.--Puis revenant sur ce qu'il avait dit, Napoléon ajouta: Non,

ne prenez pas Marmont, il est trop nécessaire sur l'Essonne.--Alors on

proposa Macdonald, qui aurait plus de crédit que Marmont parce qu'il

n'avait jamais passé pour un complaisant, qui d'ailleurs était un

parfait honnête homme, et défendrait les intérêts qu'on lui confierait

comme les siens propres. Napoléon adhéra à ces propositions, rédigea

lui-même l'acte de son abdication conditionnelle, avec ce tact, cette

hauteur de langage qu'il apportait dans toutes les pièces émanées de

sa plume, et ordonna qu'on fît rentrer les maréchaux.

[En marge: Napoléon rappelle les maréchaux, et leur annonce sa

nouvelle résolution.]

[En marge: Leur joie en apprenant un projet qui les tire d'embarras.]

[En marge: Paroles adressées au maréchal Macdonald.]

[En marge: Les maréchaux autorisés à s'adjoindre Marmont.]

--J'ai réfléchi, leur dit-il, à notre situation, à ce qu'elle vous a

inspiré, et j'ai résolu de mettre à l'épreuve la loyauté des

souverains. Ils prétendent que je suis le seul obstacle à la paix et

au bonheur du monde. Eh bien, je suis prêt à m'immoler pour faire

tomber cette prévention, et à quitter le trône, mais à la condition de

le transmettre à mon fils, qui pendant sa minorité sera placé sous la

régence de l'Impératrice. Cette proposition vous convient-elle?--À ces

mots, les maréchaux qu'une pareille solution tirait d'embarras, et à

qui elle convenait fort d'ailleurs, car ils aimaient bien mieux vivre

sous un enfant et une femme qui leur appartenaient, que sous les

Bourbons qui leur étaient absolument étrangers, poussèrent des cris de

reconnaissance et d'admiration, saisirent les mains de Napoléon, les

serrèrent avec une vive émotion, en s'écriant qu'il n'avait jamais

été plus grand à aucune époque de sa vie. Après ces témoignages, qu'il

reçut avec une médiocre satisfaction, sans laisser voir toutefois ce

qu'il éprouvait, Napoléon leur dit: Mais maintenant que je viens de

condescendre à vos désirs, vous me devez de défendre les droits de mon

fils, qui sont les vôtres, de les défendre non-seulement de votre

épée, mais de votre autorité morale.--Il leur annonça ensuite qu'il

avait choisi deux d'entre eux pour accompagner le duc de Vicence à

Paris, et pour aller négocier l'établissement de la régence de

Marie-Louise. Il désigna Ney et Macdonald, en racontant comment il

avait d'abord songé à Marmont, et pourquoi il y avait renoncé. Ney fut

extrêmement flatté de ce choix; Macdonald en fut touché, car il

n'avait jamais été l'un des amis personnels de l'Empereur.--Maréchal,

lui dit Napoléon, j'ai eu longtemps des préventions contre vous, mais

vous le savez, elles sont détruites. Je connais votre loyauté, et je

suis sûr que vous serez le plus solide défenseur des intérêts de mon

fils.--En proférant ces mots, il lui tendit la main, que Macdonald

pressa vivement dans les siennes, en promettant de justifier la

confiance que l'Empereur lui témoignait en cette occasion, promesse

que bientôt il devait tenir noblement. Napoléon, quoiqu'il eût renoncé

à envoyer Marmont à Paris, laissa cependant à ses plénipotentiaires la

liberté de le prendre avec eux en passant à Essonne, s'ils croyaient

sa présence utile, se réservant dans ce cas de le remplacer dans le

poste qu'il occupait. Ces explications terminées, Napoléon lut l'acte

suivant, qu'il venait de rédiger:

[En marge: Texte de l'abdication conditionnelle.]

«Les puissances alliées ayant proclamé que l'Empereur Napoléon était

le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur

Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre du

trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie,

inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de

l'Impératrice, et des lois de l'Empire. Fait en notre palais de

Fontainebleau, le 4 avril 1814.»

Cette rédaction ayant reçu une approbation unanime, Napoléon prit une

plume pour y ajouter sa signature. Avant d'y apposer son nom, sentant

la gravité de cette démarche malgré les projets secrets qu'il

nourrissait, il fut saisi d'un regret douloureux, non pour le trône,

mais pour les chances auxquelles on allait peut-être renoncer, et

songeant encore à la position si imprudente prise par les alliés, il

s'écria: Et pourtant... pourtant nous les battrions, si nous

voulions!...--Après cette exclamation, qui fit baisser la tête aux

assistants, il signa la pièce, la remit à M. de Caulaincourt, et

congédia ses trois ambassadeurs, toujours plus porté à combattre qu'à

négocier, et résolu, si les moyens qu'il préparait ne se brisaient pas

dans ses mains, d'interrompre à coups de canon la négociation nouvelle

qu'on allait entamer à Paris.

[En marge: Les maréchaux passent par Essonne, pour y attendre

l'autorisation de se rendre à Paris.]

[En marge: Embarras que leur présence cause à Marmont.]

Les maréchaux accompagnés de M. de Caulaincourt quittèrent

immédiatement Fontainebleau afin de se rendre auprès des monarques

alliés. Ils devaient passer à Essonne pour se conformer aux intentions

de Napoléon, et pour y faire demander au quartier général du prince

de Schwarzenberg l'autorisation de traverser les avant-postes. Arrivés

à Essonne vers cinq heures après midi, ils y trouvèrent en effet le

maréchal Marmont, lui firent part de la mission dont ils étaient

chargés, et qu'il était autorisé à partager avec eux. À leur grande

surprise, le maréchal se montra froid, embarrassé, et peu disposé à

les accompagner. Le malheureux, hélas, avait succombé à tous les

piéges qu'on lui tendait depuis quatre jours!

[En marge: Succès des menées employées auprès de Marmont pour le

détacher de la cause impériale.]

[En marge: Raisons qu'on avait fait valoir auprès de lui.]

L'ancien aide de camp qu'on lui avait dépêché la veille, M. de

Montessuy, l'avait joint, et, après lui avoir communiqué les lettres

du gouvernement provisoire, y avait ajouté ses propres exhortations.

Il était facile à cet envoyé de parler avec effet, car il était

convaincu, et pensait avec tout le haut commerce de Paris dont il

faisait partie, qu'il était temps de se séparer d'un gouvernement

arbitraire et désastreusement belliqueux, qui avait jeté la France

dans un abîme de maux, et n'était pas capable de l'en tirer. L'agent

du gouvernement provisoire s'y était pris de plus d'une manière pour

pénétrer dans une âme dont il connaissait toutes les issues. Après

avoir parlé au patriotisme de Marmont, il avait parlé à sa vanité, à

son ambition. Il n'avait pas manqué de dire en effet que dans cette

campagne Marmont s'était couvert de gloire, que la France, l'Europe

avaient les yeux sur lui; que seul entre les maréchaux il avait assez

d'intelligence politique pour comprendre ce qu'exigeaient les

circonstances; que les circonstances commandaient de se séparer de

Napoléon, d'entourer, de fortifier le gouvernement provisoire chargé

de conclure la paix, de rappeler les Bourbons, et en les rappelant de

leur imposer une sage constitution; qu'en secondant l'accomplissement

de cette oeuvre excellente il jouerait dans l'armée le rôle de M. de

Talleyrand dans la politique, qu'il n'aurait sous les Bourbons qu'à

choisir sa situation, qu'après le service qu'il aurait rendu tout lui

serait dû, et qu'il réunirait le double avantage de sauver son pays et

d'en être magnifiquement récompensé.

[En marge: Nature des devoirs qui liaient Marmont à la cause de

Napoléon.]

Il y avait assurément beaucoup de vérité dans ce qu'on disait là au

malheureux Marmont, et de la part de celui qui le disait une entière

sincérité. Il était vrai que pour de simples citoyens exempts de tout

engagement personnel, ignorant la situation militaire, ne sachant pas

s'il y avait encore des chances de battre la coalition, d'arracher de

ses mains la France vaincue, le mieux était de se rattacher aux

Bourbons, de tâcher d'obtenir avec eux une paix moins dure, et un

gouvernement moins despotique. Mais ces considérations devaient

demeurer étrangères à un officier comblé des bontés de Napoléon, à un

soldat surtout chargé d'une consigne, celle de garder l'Essonne avec

vingt mille hommes, consigne capitale qui intéressait non-seulement

Napoléon mais la France, car tant qu'il restait quelque part une force

imposante, ce n'était pas seulement le sort de Napoléon, mais celui de

la France qu'on pouvait améliorer en négociant, consigne sacrée enfin

comme celle de tout soldat, jusqu'à ce qu'il en soit relevé.

Sans doute un militaire ne cesse pas d'être citoyen parce qu'il est

soldat, et parce qu'il verse son sang pour la patrie, ne perd pas le

droit de s'intéresser à ses destinées, et d'y contribuer. Aussi

Marmont pouvait-il courir à Fontainebleau auprès de Napoléon, forcer

l'entrée de son palais, après l'entrée de son palais celle de son

coeur, lui parler au nom de la France, le supplier de ne pas la

déchirer davantage, de la céder aux Bourbons plus capables que lui de

la réconcilier avec l'Europe et de la rendre libre; il pouvait lui

dire toutes ces choses, s'il était de ceux qui les croyaient vraies,

et puis s'il n'était pas écouté, il devait remettre à Napoléon son

épée, avec son épée le poste qu'il occupait, et se rendre auprès du

gouvernement provisoire pour apporter à ce gouvernement en se ralliant

publiquement à sa cause, une chose de grande valeur, une chose dont

Marmont pouvait disposer sans ingratitude et sans trahison, son

exemple! La reconnaissance en effet enchaîne l'intérêt personnel, mais

n'enchaîne pas le devoir. Sans cette démarche préalable, livrer

secrètement à l'ennemi la position de l'Essonne, était une trahison

véritable!

[En marge: Mobiles secrets qui avaient agi sur Marmont.]

[En marge: Convention secrète de Marmont avec le prince de

Schwarzenberg.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 51 / 65 段