les fidélités chancelantes, et d'arrêter les souverains dans leurs
résolutions extrêmes, Napoléon à Fontainebleau n'avait pas perdu le
temps. Les doléances ne convenaient pas plus à son grand caractère,
que les illusions à son grand esprit. Si quelquefois il se livrait aux
illusions, c'était comme une excuse ou un encouragement qu'il se
donnait à lui-même dans ses desseins téméraires, et sans en être tout
à fait dupe. Dans le malheur, il ne craignait pas d'ouvrir entièrement
les yeux à la vérité, et savait la voir sans pâlir. Quoiqu'il fût hors
de Paris, il avait presque deviné ce qui s'y passait; il avait prévu
que les souverains chercheraient à tirer les dernières conséquences de
leur triomphe, que le Sénat l'abandonnerait, et que pour conjurer ce
double danger, un grand événement militaire était la seule ressource.
Aussi, dès son retour à Fontainebleau avait-il pris ses cartes et ses
états de troupes, et saisissant d'un coup d'oeil sûr la belle mais
terrible chance que la fortune semblait lui ménager encore, avait-il
résolu de ne pas la laisser échapper.
Les coalisés, après avoir perdu en morts ou blessés environ 12 mille
hommes sous les murs de Paris, et après avoir attiré à eux le corps de
Bulow, comptaient encore 180 mille combattants. Napoléon en ajoutant
à ce qu'il amenait les corps des maréchaux Mortier et Marmont, et
quelques troupes des bords de l'Yonne et de la Seine, n'en avait pas
moins de 70 mille. La disproportion était énorme, mais la passion de
l'armée (nous parlons de la passion qui régnait dans les rangs
inférieurs), le génie de Napoléon, les circonstances locales,
pouvaient compenser cette infériorité numérique, et tout faisait
présager une immense catastrophe, pour la capitale ou pour la
coalition. Quand on songe au prix du succès, si on avait triomphé, à
la France rétablie d'un seul coup dans sa grandeur, (il s'agit ici de
sa grandeur désirable et non de sa grandeur folle, de la ligne du Rhin
et non de celle de l'Elbe), nous n'hésitons pas à dire que le gain
possible justifiait l'enjeu, toutes les splendeurs de Paris
eussent-elles succombé dans une journée sanglante. La frontière du
Rhin valait bien tout ce qui aurait pu périr dans la capitale, et nous
ne saurions approuver ceux qui ayant suivi Napoléon jusqu'à Moscou, ne
l'auraient pas suivi cette fois jusqu'à Paris.
[En marge: Plan extraordinaire de Napoléon pour arracher Paris des
mains de l'ennemi.]
Quoi qu'il en soit, Napoléon conçut un plan dont le résultat ne lui
paraissait pas douteux, et dont la postérité jugera le succès au moins
vraisemblable. Depuis qu'il s'était établi à Fontainebleau pour y
concentrer ses troupes, les alliés s'étaient partagés en trois masses,
une de 80 mille hommes sur la gauche de la Seine, entre l'Essonne et
Paris (voir la carte nº 62); une autre dans l'intérieur même de Paris,
une autre enfin au dehors sur la droite de la Seine. Napoléon
considérait la situation qu'ils avaient prise comme mortelle pour
eux, si on savait en profiter. Il voulait franchir brusquement
l'Essonne avec son armée, refouler les 80 mille hommes de
Schwarzenberg sur les faubourgs de Paris, faire appel aux Parisiens
pour qu'ils se joignissent à lui, et, profitant du trouble probable
des coalisés assaillis à l'improviste, les écraser, soit qu'il entrât
dans la ville à leur suite, soit qu'il passât brusquement sur la
droite de la Seine par tous les ponts dont il disposait, et qu'il se
précipitât sur leur ligne de retraite. Il est en effet probable
qu'avec les 70 mille hommes réunis sous sa main, Napoléon culbuterait
les 80 mille hommes qui lui étaient directement opposés, que ceux-ci
refoulés sur Paris y rentreraient en désordre, que le moindre concours
des Parisiens convertirait ce désordre en déroute, et que Napoléon les
suivant à brûle-pourpoint, ou se portant par la droite de la Seine sur
leur ligne de retraite, placerait la coalition dans une position dont
elle aurait beaucoup de peine à se tirer, eût-elle à sa tête ce
qu'elle n'avait pas, le plus grand des capitaines. Il est
très-probable encore qu'après un tel événement, et aidé des paysans de
la Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, qui ne manqueraient pas
de se jeter sur les vaincus puisqu'ils se jetaient déjà sur les
vainqueurs, Napoléon aurait bientôt ramené la coalition jusqu'au Rhin.
S'il se trompait, il nous semble, quant à nous, qu'il valait mieux se
tromper avec lui ce jour-là, que s'être trompé avec lui à Wilna en
1812, à Dresde en 1813. Du reste, s'inquiétant peu des dangers de
Paris, il raisonnait à l'égard de cette capitale comme les Russes à
l'égard de Moscou, et il pensait qu'on ne pouvait payer d'un prix
trop élevé l'extermination de l'ennemi qui avait pénétré au coeur de
la France.
[En marge: Après avoir arrêté son plan, Napoléon passe tout de suite
aux détails d'exécution, et donne les ordres nécessaires.]
[En marge: Napoléon passe tous les jours ses troupes en revue.]
[En marge: Enthousiasme de la garde impériale.]
[En marge: Cet enthousiasme se communique aux rangs inférieurs de
l'armée.]
Imperturbable au milieu des situations les plus violentes, et toujours
passant sur-le-champ de la conception de ses plans aux détails
d'exécution, il avait donné ses ordres en conséquence. Il avait rangé
les maréchaux Marmont et Mortier le long de la rivière d'Essonne,
Marmont à Essonne même, Mortier à Mennecy. Il avait renforcé le corps
de Marmont de la division Souham, qui comptait au moins six mille
hommes; remplacé l'artillerie de Marmont et de Mortier, restée en
partie sous les murs de Paris, et fourni à ces deux maréchaux, au
moyen des ressources du grand parc, soixante bouches à feu
parfaitement approvisionnées. Il leur avait prescrit d'entourer
Corbeil d'ouvrages de campagne, afin de s'en approprier le pont,
indépendamment de celui de Melun dont il était maître, de manière à
pouvoir manoeuvrer à volonté sur l'une et l'autre rive de la Seine; de
réunir à Corbeil tous les approvisionnements de grains répandus en
abondance sur la droite de cette rivière, et de fabriquer à la
poudrerie d'Essonne autant de poudre qu'on pourrait. Il avait
échelonné sa cavalerie dans la direction d'Arpajon, afin de se mettre
en communication avec Orléans, où il venait d'appeler sa femme, son
fils, ses frères et ses ministres. Il avait fait avancer la jeune
garde entre Chailly et Ponthierry, pour ménager de la place aux corps
d'Oudinot, de Macdonald et de Gérard qui allaient arriver. Enfin il
avait mandé les troupes qui, sous le général Alix, avaient si bien
défendu l'Yonne, et prenait ainsi toutes ses dispositions pour avoir
l'armée entière concentrée derrière l'Essonne dans la journée du 4,
terme le plus rapproché possible en considérant la distance à
parcourir de Saint-Dizier à Fontainebleau. Chaque jour il passait en
revue les corps qui rejoignaient, et, sans s'expliquer clairement,
leur laissait entrevoir une éclatante revanche du revers essuyé sous
les murs de la capitale. La garde à son aspect poussait des cris
frénétiques. Fantassins et cavaliers, agitant les uns leurs fusils,
les autres leurs sabres, mêlaient au cri ordinaire de _Vive
l'Empereur_, ce cri bien plus significatif: _À Paris! à Paris!_--Les
autres corps de l'armée, plus jeunes et plus sensibles à la
souffrance, arrivaient quelquefois fatigués et tristes. Mais ils ne
résistaient pas à la présence de Napoléon, à la vue de son visage tout
à la fois sombre et inspiré, et, après un peu de repos, recevaient la
contagion des sentiments dont le foyer ardent était dans la garde
impériale. Les chefs de l'armée au contraire étaient consternés, et la
présence de Napoléon les embarrassait, les irritait même, sans les
ranimer. Ils n'osaient pas contester qu'une dernière et sanglante
bataille fût un devoir à remplir envers le pays, si on pouvait ainsi
le sauver, mais ils se récriaient contre l'idée de la livrer dans
l'intérieur de Paris, si c'était là que Napoléon voulût combattre, ce
qu'ils ignoraient, mais ce qu'ils répandaient autour d'eux, pour
rendre ce projet odieux. Leurs aides de camp et leurs complaisants
tenaient le même langage. Il en était autrement des officiers attachés
aux troupes. Ceux-là ne parlaient que de venger l'honneur des armes,
et soufflaient leurs passions à leurs soldats. Aussi dès que Napoléon
se montrait, des transports violents éclataient de toute part, et il
se manifestait un sentiment commun, non pas de dévouement à sa
personne, mais d'exaspération contre l'ennemi et contre les traîtres
qui, disait-on, avaient livré la capitale.
[En marge: Difficulté de discerner le vrai, à certaines époques et
dans certaines situations.]
Il y a des jours, tristes jours! où le devoir est obscur, et où les
coeurs les plus honnêtes sont perplexes. C'était le cas ici, et on
pouvait très-sincèrement être d'un avis à Paris, d'un autre avis à
Fontainebleau. Nous comprenons en effet qu'à Paris on pût, sans
estimer le Sénat, adhérer à ses résolutions, et préférer la paix, la
liberté sous l'ancienne dynastie, à la guerre perpétuelle sous un
gouvernement arbitraire et violent, et qu'à Fontainebleau au
contraire, pour de braves soldats n'ayant pas à choisir entre deux
régimes politiques, mais à expulser l'étranger du sol, la seule
espérance d'écraser la coalition, fût-ce au milieu des ruines de
Paris, les transportât d'un bouillant enthousiasme. Et, bien que la
vérité ne dépende pas des lieux, que vérité ici, elle ne soit pas
mensonge là, il nous semble que la manière de l'envisager peut
dépendre des situations, et que le devoir peut différer suivant le
lieu où l'on se trouve. À Paris, de bons citoyens devaient opter pour
la Charte et pour les Bourbons; des soldats à Fontainebleau, sur une
simple espérance d'expulser l'ennemi du territoire, devaient exposer
leur vie encore une fois, et il eût été plus patriotique de mourir
dans cette journée en avant d'Essonne que jadis à Austerlitz ou à
Iéna, car on serait mort certainement pour le pays, et on se serait
dévoué non pas au bonheur, mais au malheur!
[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt.]
[En marge: Accueil que lui fait Napoléon.]
[En marge: Froid jugement que porte Napoléon sur les événements de
Paris.]
[En marge: Ses paroles à M. de Caulaincourt.]
Du reste, nous le répétons, il était naturel qu'en face d'événements
si graves les âmes fussent profondément agitées. M. de Caulaincourt
effectivement les trouva fort émues, et lorsque dans la nuit du 2
avril il parut à la porte de Napoléon, les oisifs d'état-major qui
gardaient cette porte l'assaillirent de leurs questions, et le
supplièrent de dire la vérité à l'Empereur. Ce noble personnage
n'avait pas besoin d'y être convié. Il exposa simplement, sans détour,
sans réticence, tout ce qu'il avait vu et entendu pendant son séjour à
Paris, ne dissimula pas même à Napoléon les colères furieuses dont il
était l'objet, ni surtout les résolutions extrêmes des souverains à
son égard, et quoiqu'il n'hésitât jamais à donner un avis, il ne l'osa
pas cette fois, tant il était difficile de se prononcer, tant le
moindre conseil était inutile et cruel, seulement à insinuer. Napoléon
accueillit M. de Caulaincourt avec une grande douceur et des marques
visibles de gratitude. Il ne parut ni troublé ni étonné de tout ce
qu'il entendait. Il avait appris déjà par diverses informations
quelques-uns des faits rapportés par M. de Caulaincourt, et avait
deviné les autres. Il connaissait l'institution du gouvernement
provisoire, même la déchéance, sans les considérants toutefois, et
notamment les efforts tentés pour renverser sa statue.--C'est bien
fait, dit-il à M. de Caulaincourt, il m'arrive là ce que j'ai mérité.
Je ne voulais pas de statues, car je savais qu'il n'y a sûreté à les
recevoir que de la postérité. Pour les conserver de son vivant, il
faudrait être toujours heureux! Denon a voulu flatter, j'ai eu la
faiblesse de céder, et vous voyez ce que j'y ai gagné. Mais passons à
un sujet plus important. Rien ne me surprend dans votre récit.
Talleyrand se venge de moi, c'est tout simple... Les Bourbons me
vengeront de lui... Mais tous ces hommes de la révolution qui
remplissent le Sénat, et parmi lesquels il y a plus d'un régicide,
sont bien imprudents de se jeter ainsi dans les bras de l'étranger,
qui les jettera dans les bras des Bourbons. Mais ils sont effrayés,
ils cherchent leur sûreté où ils peuvent. Quant aux souverains alliés,
ils veulent abaisser la France. Pourtant ils se comportent envers moi
peu dignement. J'ai pu détrôner l'empereur François et le roi
Guillaume, j'ai pu déchaîner les paysans russes contre Alexandre, je
ne l'ai pas fait. Je me suis conduit à leur égard en souverain, ils se
conduisent à mon égard en jacobins. Ils donnent là un mauvais exemple.
Le moins hostile d'entre eux est Alexandre. Il est vengé, et de plus
il est bon, quoique rusé. Les Autrichiens sont ce que je les ai
toujours vus, humbles dans l'adversité, insolents et sans coeur dans
la prospérité. Ils m'ont presque forcé de prendre leur fille, et
maintenant ils agissent comme si cette fille n'était pas la leur.
Schwarzenberg est tout à l'émigration, Metternich aux Anglais. Mon
beau-père les laisse faire. Nous verrons s'il leur permettra d'aller
jusqu'aux dernières extrémités. L'Impératrice espère le contraire.
Quant aux Anglais et aux Prussiens, ils veulent l'anéantissement de la
France. Cependant tout n'est pas fini. On cherche à m'écarter, parce
qu'on sent que seul je puis relever notre fortune. Je ne tiens pas au
trône, croyez-le. Né soldat, je puis redevenir citoyen. Vous
connaissez mes goûts: que me faut-il? Un peu de pain, si je vis; six
pieds de terre, si je meurs. Il est vrai, j'ai aimé et j'aime la
gloire... Mais la mienne est à l'abri de la main des hommes... Si je
désire commander quelques jours encore, c'est pour relever nos armes,
c'est pour arracher la France à ses implacables ennemis. Vous avez
bien fait de ne rien signer. Je n'aurais pas souscrit aux conditions
qu'on vous aurait imposées. Les Bourbons peuvent les accepter
honorablement; la France qu'on leur offre est celle qu'ils ont faite.
Moi, je ne le puis pas. Nous sommes soldats, Caulaincourt, qu'importe
de mourir, si c'est pour une telle cause? D'ailleurs, ne croyez pas
que la fortune ait prononcé définitivement. Si j'avais mon armée,
j'aurais déjà attaqué, et tout aurait été fini dans deux heures, car
l'ennemi _est dans une position à tout perdre_. Quelle gloire si nous
les chassions, quelle gloire pour les Parisiens d'expulser les
Cosaques de chez eux, et de les livrer aux paysans de la Bourgogne et
de la Lorraine, qui les achèveraient! Mais ce n'est qu'un retard.
Après-demain, j'aurai les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, et
si on me suit je changerai la face des choses. Les chefs de l'armée
sont fatigués, mais la masse marchera. _Mes vieilles moustaches de la
garde_ donneront l'exemple, et il n'y aura pas un soldat qui hésite à
les suivre. En quelques heures, mon cher Caulaincourt, tout peut
changer... Quelle satisfaction... quelle gloire!...--
[En marge: Napoléon remet au lendemain pour s'expliquer
définitivement.]
Après ces paroles prononcées avec un mélange de calme et
d'entraînement communicatif, Napoléon envoya M. de Caulaincourt se
reposer, et tomba lui-même dans un profond sommeil.
[En marge: Napoléon passe la journée du 3 avril en revues et en
préparatifs.]
[En marge: Travail des émissaires de Paris.]
[En marge: Leur langage.]
[En marge: On fait surtout valoir l'idée d'une bataille livrée dans
Paris même pour révolter tous les coeurs.]
Le lendemain, 3 avril, il passa la journée en revues et en
préparatifs, et tantôt plongé dans ses réflexions, tantôt le visage
animé, et la flamme du génie dans les yeux, il semblait plein d'un
vaste projet dont il était impatient de commencer l'exécution. Les
troupes en ce moment suprême ne résistaient pas à l'effet de sa
présence, et quoique épuisées en arrivant, criaient à son aspect:
_Vive l'Empereur!_ avec une sorte de frénésie. Les vieux soldats de la
garde en leur racontant, avec la crédulité des camps, qu'une indigne
trahison avait livré Paris, les remplissaient de colère, et elles ne
manifestaient d'autre désir que d'arracher la capitale de la main des
traîtres. À la vérité, ces sentiments particuliers aux soldats et aux
officiers des régiments, n'étaient plus, comme nous venons de le dire,
les mêmes dans les états-majors. Les émissaires venus de Paris
s'étaient glissés parmi ces derniers, et avaient prétendu que Napoléon
étant légalement déchu, ceux qui continuaient de le servir ne
servaient plus qu'un rebelle, et n'étaient eux-mêmes que des rebelles;
qu'il était temps de quitter un homme qui avait perdu la France, qui
les perdrait eux-mêmes s'ils ne se séparaient de lui, et de se rallier
au gouvernement paternel des Bourbons tout disposé à leur ouvrir les
bras; qu'avec ce gouvernement seul on aurait la paix, car l'Europe
était résolue à en finir avec Napoléon et ses adhérents; que l'armée,
en quittant un camp qui désormais n'était plus que celui de la
rébellion, conserverait ses grades, pensions et dignités, et jouirait
enfin, à l'ombre d'un trône tutélaire, de la gloire qu'elle avait
acquise et qu'on ne lui contestait point, qu'autrement elle allait
être enveloppée par quatre cent mille ennemis, et détruite jusqu'au
dernier homme. Ce langage avait facilement pénétré dans l'âme fatiguée
et soucieuse des principaux chefs, et amené de leur part un singulier
déchaînement non-seulement contre les fautes politiques de Napoléon,
fautes trop réelles et trop désastreuses, mais contre ses prétendues
fautes militaires. Il n'était plus, à les entendre, qu'un aventurier,
qui avait rencontré une veine heureuse, et en avait abusé jusqu'à ce
qu'il l'eût épuisée. En 1813, il n'avait commis que des bévues, en
1814 également, et tout récemment encore il s'était trompé, en allant
chercher à Saint-Dizier un ennemi qu'il fallait venir chercher à
Paris. Maintenant rendu plus extravagant que jamais par le malheur, il
voulait livrer une dernière bataille, et faire égorger les malheureux
restes de son armée.--Une dernière bataille soit, disaient-ils, si
c'était pour relever l'honneur des armes, et surtout pour sauver la
France! Mais, dans sa colère contre les Parisiens, Napoléon avait
résolu de la livrer au sein même de Paris, apparemment pour tuer
autant de Parisiens que d'Autrichiens, de Prussiens ou de
Russes!--C'était surtout cette allégation d'une bataille dans Paris
qu'on répandait perfidement, pour rendre plus odieuse encore la
suprême tentative qui se préparait, et en admettant qu'on ne pouvait
se refuser à un dernier effort, s'il y avait chance de le rendre utile
à la France, on demandait avec une épouvante quelquefois feinte,
quelquefois sincère, s'il ne fallait pas être fou ou barbare pour
vouloir convertir Paris en un champ de bataille, et fournir ainsi aux
souverains le prétexte légitime de faire de la capitale de la France
une nouvelle Moscou!--
[En marge: Succès des émissaires de Paris dans les états-majors, et
auprès des chefs de l'armée.]
Ces propos avaient porté l'agitation des états-majors au comble, et,
tandis qu'une véritable fureur patriotique animait la garde, et de la
garde passait dans les rangs inférieurs de l'armée, un sentiment tout
opposé animait les états-majors et les chefs. La journée du 3 avril ne
fit qu'accroître ce double courant d'idées contraires, sous
l'influence des communications venues soit de Paris soit des
avant-postes.
[En marge: Le 4, Napoléon annonce ses projets dans une allocution aux
troupes.]
Le jour suivant, c'est-à-dire le 4 au matin, Napoléon parut enfin
décidé à agir. Il s'en expliqua positivement avec M. de Caulaincourt.
Les corps de Macdonald, d'Oudinot, de Gérard, étaient près d'arriver,
et en leur accordant cette journée de repos, il comptait pouvoir le
lendemain 5, ou le surlendemain 6 au plus tard, les porter en ligne,
et attaquer l'ennemi avec 70 mille combattants. Le succès ne lui
semblait pas douteux. Il donna de très-grand matin des ordres pour que
la garde s'ébranlât tout entière, et allât se placer derrière Marmont
et Mortier sur l'Essonne, à l'effet d'appuyer le mouvement, et de
laisser la place libre pour les troupes qui arriveraient
successivement. Après avoir passé en revue les corps qui allaient
partir, il fit former en cercle autour de lui les officiers et
sous-officiers, et de sa voix vibrante, il leur adressa ces paroles
énergiques:
«Soldats, l'ennemi en nous dérobant trois marches, s'est rendu maître
de Paris. Il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés,
auxquels nous avons eu la faiblesse de pardonner jadis, ont fait cause
commune avec l'étranger, et ont arboré la cocarde blanche. Les lâches!
ils recevront le prix de ce nouvel attentat... Jurons de vaincre ou de
mourir, et de venger l'outrage fait à la patrie et à nos armes.»--Nous
le jurons! répondirent avec ardeur ces vieux officiers passionnés pour
leur drapeau, et ils s'en allèrent répandre la flamme dont ils étaient
pleins dans les rangs de leurs soldats. Les troupes défilèrent en
poussant des acclamations fanatiques.
[En marge: Cris de colère dans les états-majors.]
[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald, et dispositions personnelles
de ce maréchal.]
Cette scène terminée, Napoléon remonta l'escalier du palais, suivi
d'une foule d'officiers, animés les uns de l'enthousiasme qui venait
d'éclater, les autres de sentiments tout contraires. Sur-le-champ, on
se forma en groupe autour des maréchaux, et là il n'y eut qu'un cri,
c'est que la résolution de jouer leur existence et celle de la France
dans une dernière folie, était évidemment prise, et que c'était le cas
de l'empêcher en se prononçant contre un pareil acte de démence. Tous
furent de cet avis, mais c'était à qui ne dirait pas les premiers
mots. Les aides de camp entourèrent les généraux, les généraux les
maréchaux, et, s'excitant les uns les autres, ils demandèrent bientôt
que leurs chefs refusassent l'obéissance. Le maréchal Macdonald
arrivait à peine, car il n'avait pas quitté son corps. Il descendait
de cheval couvert de la boue des grandes routes, et on venait de lui
remettre une lettre de Beurnonville, portant l'adresse erronée que
voici: _À M. le maréchal Macdonald, duc de Raguse._--Marmont, à qui le
titre de duc de Raguse, inscrit sur l'adresse, avait fait parvenir la
lettre en question, l'avait lue, et ayant reconnu qu'elle était
destinée au maréchal Macdonald, la lui avait renvoyée. Cette lettre
conjurait Macdonald, au nom de l'amitié, au nom de sa famille exposée
à périr au milieu des flammes de la capitale, et à laquelle il était
tendrement attaché, de se séparer du tyran qui n'était plus qu'un
rebelle, pour se donner au gouvernement légitime des Bourbons qui
allaient rentrer en France la paix dans une main, la liberté dans
l'autre.--Macdonald avait conservé dans le coeur les sentiments de
l'armée du Rhin, il était irrité de ce qu'il avait vu et souffert dans
les deux dernières campagnes, et il aimait ses enfants avec passion.
On venait de lui donner de leurs nouvelles et de lui apprendre qu'ils
étaient dans Paris. Il en eut l'âme navrée. On l'entoura, on lui dit
qu'il devait se joindre aux maréchaux ses collègues, et contribuer à
mettre fin à un règne odieux et insensé. Il le promit, et demanda
seulement le temps d'aller revêtir un costume plus convenable. On
était arrivé ainsi jusqu'à la porte du cabinet de Napoléon, et on
s'anima jusqu'à ne plus vouloir quitter l'antichambre, dans
l'intention de veiller sur les maréchaux et de les défendre si, à la
suite de la scène qui se préparait, l'Empereur voulait les faire
arrêter. Il y eut même dans cette espèce d'émeute quelques officiers
assez égarés pour s'écrier qu'au besoin il fallait se débarrasser de
la personne de Napoléon[21]. En un mot, c'était le spectacle d'une de
ces révoltes de la soldatesque dont l'empire romain avait fourni
autrefois de si odieux exemples, et c'était bien, il faut le
reconnaître, une digne fin de ce règne si déplorablement guerrier, que
de s'achever au milieu d'une sédition militaire!
[Note 21: Je tiens ce déplorable détail de témoins
oculaires, hommes respectables que je ne puis nommer, et qui
peuvent être rangés au nombre des plus honnêtes gens de leur
temps.]
[En marge: Les maréchaux suivent Napoléon dans son cabinet, en
compagnie de quelques personnages éminents.]