l'armée quelque mouvement comme celui qui venait de se produire dans
le Sénat. La fatigue certes n'existait pas seulement parmi les
serviteurs civils de l'Empire, et elle était aussi grande au moins
parmi ses serviteurs militaires. Les infortunés qui, à la suite de
Napoléon, avaient promené leur corps souvent mutilé de Milan à Rome,
de Rome aux Pyramides, des Pyramides à Vienne, de Vienne à Madrid, de
Madrid à Berlin, de Berlin à Moscou, sans jamais entrevoir le terme de
leurs peines, rares survivants de deux millions de guerriers, devaient
être bien autrement épuisés et dégoûtés que ceux qui dans le Sénat
s'étaient fatigués de la fatigue d'autrui. Tant qu'ils avaient eu la
gloire et les riches dotations pour prix des périls incessants qui
menaçaient leur tête, ils avaient, non sans murmurer, suivi leur
heureux capitaine. Mais aujourd'hui que l'édifice des dotations, qui
s'étendait comme l'édifice colossal de l'Empire de Rome à Lubeck,
venait de s'écrouler, aujourd'hui que la gloire n'était plus cette
gloire éclatante qu'on recueille à la suite de la victoire, mais cette
gloire vertueuse et amère qu'on recueille à la suite de défaites
héroïquement supportées, il n'était pas impossible par d'adroites
menées de convertir les murmures en clameurs, les clameurs en sédition
militaire. D'ailleurs on avait de fort bonnes raisons à donner aux
gens de guerre, déjà persuadés par leurs souffrances, pour les engager
à quitter le plus exigeant des maîtres. Il ne s'agissait pas en effet
d'abandonner Napoléon pour l'étranger, ou même pour les Bourbons, ce
qui aurait inspiré aux uns d'honnêtes scrupules, aux autres de
profondes répugnances, mais de l'abandonner pour se rallier au
gouvernement provisoire qui venait de surgir des malheurs mêmes que
Napoléon avait attirés sur la France. Ce gouvernement après tout, ce
n'étaient ni les étrangers ni les Bourbons, bien que les étrangers
pussent être son appui et les Bourbons sa fin, c'était la réunion des
hommes les plus considérables du régime impérial, qui, au milieu de
Paris déserté par la femme et les frères de Napoléon, découvert par
une fausse manoeuvre de sa part, et envahi par l'ennemi, s'étaient
concertés pour sauver le pays, le réconcilier avec l'Europe, et faire
cesser une lutte désastreuse et désormais inutile. Tant que Napoléon
avait représenté le sol et l'avait défendu, quelque coupable qu'il pût
être, on devait s'attacher opiniâtrement à lui; mais maintenant qu'à
la suite d'une fatale complication de fautes et de revers, il était
vaincu, et ne pouvait plus rien pour la France, que la ruiner
peut-être par la prolongation d'une guerre calamiteuse, n'était-il
pas légitime de se séparer d'un homme en qui ne se personnifiait plus
le salut du pays, bien qu'en lui se personnifiât encore la gloire de
nos armes, et de se rallier autour d'un gouvernement qui, sans parti
pris d'imposer telles ou telles institutions, telle ou telle dynastie,
faisait appel aux bons citoyens pour qu'ils l'aidassent à tirer le
pays d'une crise épouvantable, sauf à voir ensuite (son titre
provisoire l'indiquait assez) sous quelles lois, sous quelle famille
souveraine, on placerait définitivement la France affranchie et
sauvée.
[En marge: Outre les griefs généraux, beaucoup de chefs de l'armée
avaient contre Napoléon des griefs particuliers.]
Des idées si sages devaient avoir accès auprès de tous les hommes
sensés, et à plus forte raison auprès d'hommes dégoûtés, épuisés,
soucieux pour leurs intérêts, comme l'étaient les chefs de l'armée,
ayant pour la plupart outre les griefs généraux des griefs
particuliers, car Napoléon avait eu plus d'un de ses lieutenants à
redresser, notamment pendant la dernière campagne, et il l'avait fait
avec la brusquerie d'un caractère impétueux et absolu. Pourtant, il
faut dire à leur honneur que devant l'ennemi aucun d'eux n'avait
fléchi, et que les plus fatigués, les plus mécontents avaient été
souvent les plus braves. Mais il y a terme à tout, même au dévouement,
surtout quand on n'en voit plus la cause légitime, et qu'on se croit
sacrifié aux passions d'un maître insensé. Or, Napoléon ne devait plus
paraître autre chose à des hommes qui étaient persuadés qu'il avait
toujours pu faire la paix, et qu'il ne l'avait jamais voulu. Il lui
arrivait ce qui arrive à ceux qui ne disent pas constamment la vérité,
c'est qu'on ne les croit plus alors même qu'ils la disent. Napoléon
avait été coupable de ne pas conclure la paix à Prague, imprudent de
ne pas la conclure à Francfort, mais à Châtillon il était honorable à
lui de ne l'avoir pas acceptée, à Fontainebleau il était héroïque de
vouloir prolonger la guerre pour tirer Paris des mains de l'ennemi.
Mais on ne croyait rien de tout cela, et le chagrin, le noble chagrin
de M. de Caulaincourt était presque devenu pour Napoléon une calomnie.
Les regrets que M. de Caulaincourt exprimait d'avoir vu la paix tant
de fois repoussée, faisaient supposer que récemment encore, notamment
à Châtillon, la paix avait été honorablement possible, et follement
refusée. On ne voyait plus dans Napoléon qu'un fou furieux, des mains
duquel il fallait tout de suite et à tout prix tirer la France et
soi-même.
Dans les rangs inférieurs de l'armée, il existait quelquefois le
sentiment violent de la fatigue physique, mais un jour de soleil, un
bon repas, une heure de repos, la vue de Napoléon, suffisaient pour le
faire disparaître. C'était parmi les chefs que se manifestait la plus
dangereuse des fatigues, la fatigue morale, et elle était
proportionnée au grade, c'est-à-dire à la prévoyance. Grande chez les
généraux, elle était extrême chez les maréchaux.
[En marge: Dispositions personnelles du maréchal Marmont, qui
l'avaient fait choisir comme but de toutes les menées.]
[En marge: Émissaires envoyés à Marmont et à divers chefs de l'armée.]
Il y en avait un, entre tous, celui peut-être qu'on en aurait le moins
soupçonné, que M. de Talleyrand, avec son aptitude à démêler le côté
faible des coeurs, avait d'avance désigné du doigt comme l'homme qui
céderait le plus tôt aux bonnes et aux mauvaises raisons qu'on pouvait
employer pour détacher de Napoléon ses lieutenants les plus intimes,
et celui-là n'était autre que le maréchal Marmont. Cet officier, que
Napoléon avait créé maréchal et duc, par complaisance d'ancien
condisciple bien plus que par estime pour ses talents, ne se croyait
pas sous le régime impérial apprécié à sa juste valeur, porté à sa
véritable place, et il est vrai qu'en goûtant sa personne, en estimant
son brillant courage, Napoléon ne faisait aucun cas de sa capacité.
Cet esprit présomptueux et incomplet, à demi ouvert, à demi appliqué,
croyant approfondir ce qu'il pénétrait à peine, voulant partout le
premier rôle, et tout au plus capable du second, n'ayant pas assez de
supériorité pour diriger, pas assez de modestie pour obéir, était
antipathique à Napoléon, qui lui préférait de beaucoup l'esprit
simple, solide, même un peu borné, mais ponctuel et énergique dans
l'obéissance, de plusieurs de ses maréchaux. Aussi avait-il placé
au-dessus de Marmont bien des hommes au-dessus desquels Marmont
croyait être. Marmont en outre avait commis à Craonne une faute grave,
qui cependant ne lui avait pas attiré tous les reproches qu'il aurait
mérités, et il en voulait à Napoléon au lieu de s'en vouloir à
lui-même. Ces misères de la vanité, M. de Talleyrand les avait
parfaitement démêlées dans l'entretien qu'il avait eu avec Marmont le
30 mars au soir, et il avait désigné ce maréchal comme le but auquel
devaient tendre toutes les séductions. La vanité mécontente est en
effet, dans les moments de crise, un but vers lequel l'intrigue peut
se diriger avec grande probabilité de succès. Ajoutez que Marmont
avait dans la circonstance présente une position qui devait, autant
que son caractère, attirer sur lui les efforts des séducteurs. Il
venait de défendre Paris avec éclat, s'était attribué tout l'honneur
de cette défense, bien que la moitié en revînt de droit au maréchal
Mortier. Il était enfin avec son corps d'armée placé sur l'Essonne, il
couvrait le rassemblement qui se formait à Fontainebleau, et le faire
passer du côté du gouvernement provisoire, c'était décider la question
que le génie et le caractère indomptables de Napoléon semblaient
rendre douteuse encore. On avait cherché un intermédiaire qu'on pût
employer en cette occasion, et on en avait trouvé un parfaitement
choisi, dans la personne d'un ancien ami, d'un ancien aide de camp de
Marmont, de M. de Montessuy, qui avait jadis quitté l'armée pour la
finance et honorablement réussi dans cette nouvelle carrière, qui
partageait toutes les idées saines de la haute bourgeoisie sur le
despotisme impérial et sur la guerre, qui avait enfin sur Marmont
l'influence qu'ont souvent les aides de camp sur leurs généraux,
influence consistant à connaître leurs faiblesses et à savoir s'en
servir. On chargea M. de Montessuy de lettres des principaux
personnages du nouveau gouvernement, tant pour Marmont que pour
d'autres chefs de l'armée, et on l'envoya à Essonne. À ce moyen on en
ajouta un autre non moins efficace. Depuis que Napoléon, retiré à
Fontainebleau, avait paru y concentrer ses forces, on avait transporté
une partie de l'armée coalisée sur la rive gauche de la Seine. On
avait réuni à Paris et dans les environs les réserves des alliés, plus
le corps de Bulow employé d'abord au blocus de Châlons, et on avait
rangé entre Juvisy, Choisy-le-Roi, Longjumeau, Montlhéry, une portion
notable des troupes de la coalition. On avait établi non loin
d'Essonne le quartier général du prince de Schwarzenberg, pour que le
généralissime se tînt prêt à profiter des premières faiblesses de
Marmont. Marmont ne fut pas le seul objet de ces menées; on expédia
auprès du maréchal Oudinot un officier de ses parents, on fit écrire
par Beurnonville à son ami le maréchal Macdonald, on dépêcha enfin à
Fontainebleau une quantité d'émissaires qui étaient militaires pour la
plupart, et que le désir ardent d'avoir des nouvelles devait faire
accueillir par la curiosité, la fatigue ou l'infidélité.
[En marge: Langage dicté à ces émissaires.]
Le thème développé dans toutes les communications écrites ou verbales,
c'est qu'on appartenait au pays et non à un homme, que cet homme avait
perdu la France, que si, après l'avoir compromise, il avait les moyens
de la sauver, on devrait peut-être se dévouer encore à lui, mais qu'il
ne pouvait plus rien que répandre inutilement un sang généreux déjà
versé à trop grands flots; que l'Europe était résolue à ne plus
traiter avec lui, et qu'à tout gouvernement, excepté au sien, elle
serait prête à concéder des conditions honorables; qu'il fallait donc,
sans plus tarder, se rattacher au gouvernement provisoire, avec lequel
l'Europe était disposée à traiter; qu'en se rattachant à ce
gouvernement on lui donnerait de la force, de l'autorité, tous les
moyens en un mot de se faire respecter, soit des monarques coalisés,
soit des Bourbons contre lesquels on voulait, en les rappelant,
prendre des précautions légales. Enfin à ces raisons parfaitement
sensées et honnêtes, on en devait ajouter de moins élevées, quoique
avouables, c'est que les Bourbons, dont le retour était prochain,
accueilleraient à bras ouverts les militaires qui reviendraient à eux,
et particulièrement ceux qui se prononceraient les premiers.
[En marge: La présence de M. de Caulaincourt à Paris, et ses
fréquentes entrevues avec Alexandre donnant de l'ombrage, on l'oblige
à partir pour Fontainebleau.]
[En marge: Ses récents entretiens avec l'empereur Alexandre.]
[En marge: Violent colloque avec le prince de Schwarzenberg.]
Indépendamment de ces menées, les auteurs principaux de la nouvelle
révolution avaient eu soin de faire partir de Paris M. de
Caulaincourt, car ce personnage, admis auprès d'Alexandre aussi
intimement que lorsqu'il représentait à Saint-Pétersbourg le vainqueur
d'Austerlitz et de Friedland, les offusquait par sa présence autant
que les avait offusqués naguère le congrès de Châtillon. En effet,
tant qu'on semblait négocier avec l'Empereur déchu, rien n'était sûr à
leurs yeux, et ils avaient fait sentir au czar qu'il n'était ni sage
ni généreux de les engager à se compromettre davantage, s'il restait
quelque chance de rapprochement avec Napoléon. Alexandre l'avait
compris, et bien que par un sentiment de pure bonté il lui en coûtât
de dire la vérité tout entière à M. de Caulaincourt, il avait fini par
le décourager complétement, afin de le contraindre à quitter Paris
sans être obligé de lui en donner l'ordre. M. de Caulaincourt lui
répétant sans cesse qu'il était dupe d'intrigants, de gens de parti
qui le trompaient sur les sentiments de la France, et que pour vouloir
pousser son triomphe à bout, il s'exposait peut-être à quelque
catastrophe qui envelopperait dans un désastre commun la capitale de
la France et l'armée alliée, Alexandre lui avait dit qu'il n'en
croyait ni les gens de parti ni les intrigants, mais ses propres yeux;
que personne ne voulait plus de Napoléon, que la France n'était pas
moins fatiguée de lui que l'Europe elle-même, qu'il fallait donc se
soumettre à la nécessité et renoncer à le voir régner; qu'on savait
bien ce dont il était capable, mais qu'on était prêt, et que sous peu
on le serait davantage; que ceux qui aimaient Napoléon n'avaient plus
qu'un service à lui rendre, c'était de l'engager à se résigner, et que
c'était le seul moyen d'obtenir pour lui un sort moins rigoureux.
S'appliquant toujours à ménager M. de Caulaincourt, Alexandre, en
parlant d'un sort moins rigoureux pour Napoléon, avait laissé
entrevoir qu'il s'agissait pour sa personne d'une retraite meilleure,
et pour son fils d'un trône sous la régence de Marie-Louise. M. de
Caulaincourt, quoique peu enclin aux illusions, avait alors conçu
certaines espérances, et s'était dit que ce trône serait peut-être
celui de France, accordé au Roi de Rome sous la tutelle de sa mère.
Prêt à se rendre à Fontainebleau, il avait tenté un dernier effort
auprès du prince de Schwarzenberg, qui, en qualité de représentant du
beau-père de Napoléon, d'ancien négociateur du mariage de
Marie-Louise, devait être un peu plus disposé à ménager sinon Napoléon
lui-même, au moins sa dynastie. Mais M. de Caulaincourt l'avait trouvé
encore plus décourageant qu'Alexandre, et beaucoup moins réservé dans
ses termes. Le prince de Schwarzenberg, importuné de la présence de M.
de Caulaincourt et de ses instances, lui avait dit qu'il fallait enfin
s'expliquer franchement; qu'on ne voulait plus de Napoléon ni des
siens; que l'Autriche avait lutté pour lui jusqu'au bout, que dans le
désir de faire naître une dernière occasion de rapprochement elle
avait imaginé l'armistice de Lusigny, qu'au lieu de répondre à ses
intentions paternelles, Napoléon avait écrit à son beau-père une
lettre offensante pour ce monarque, car elle le supposait prêt à
tromper ses alliés, et dangereuse pour l'Europe si la cour d'Autriche
avait été capable de se laisser séduire; qu'à partir de ce jour
l'empereur François profondément blessé avait entièrement adhéré à
l'idée de ne plus traiter avec Napoléon, qu'on avait dans cette idée
tenté l'opération hasardeuse de marcher sur Paris, qu'on y avait
réussi malgré les dangers attachés à une semblable entreprise, et
qu'on ne resterait certainement pas au-dessous de sa bonne fortune;
qu'on ne voulait donc plus de Napoléon à aucun prix; que trouvant
d'ailleurs la France du même avis, il ne voyait pas pourquoi on
s'arrêterait dans une voie qui était la seule vraiment sûre, car il
n'y avait de repos à espérer qu'en se débarrassant de l'homme qui
depuis dix-huit ans bouleversait le monde; que pour ce qui concernait
sa femme et son fils, c'était une chimère de chercher à les faire
régner, que ni l'un ni l'autre ne le pouvaient; que l'Autriche au
surplus ne voulait pas en assumer la responsabilité; que ce serait ou
le gouvernement de Napoléon continué sous un nom supposé, ou le plus
faible, le plus impuissant des gouvernements, qui ne donnerait ni
repos à la France, ni sécurité à l'Europe; qu'il fallait donc en
prendre son parti, et que lui, M. de Caulaincourt, au lieu de
solliciter vainement des gens qui l'écoutaient avec le visage attentif
par politesse, et l'oreille fermée par devoir, ferait mieux d'aller
dire la vérité à Napoléon, et en le décidant à se résigner à son sort,
terminer pour lui, pour la France, pour tout le monde, une douloureuse
et trop longue agonie.
Irrité par cette rude franchise, M. de Caulaincourt qui aimait
beaucoup aussi à dire la vérité sans ménagements, demanda au prince de
Schwarzenberg, s'il n'était pas étonnant que, lui ministre du
beau-père de Napoléon, affectât d'être contre Napoléon le plus décidé
des représentants de l'Europe; que, lui naguère l'humble solliciteur
du mariage de Marie-Louise, fût aujourd'hui le contempteur le plus
hautain de ce mariage et des devoirs moraux qui en résultaient; que,
lui le lieutenant si empressé et si bien récompensé de l'empereur des
Français dans la campagne de Russie, se montrât si sévère pour ses
entreprises guerrières; qu'il oubliât enfin si tôt, après avoir eu des
occasions si récentes de s'en souvenir, ce qu'étaient l'armée
française et son chef?--Vous supposez peut-être, ajouta fièrement M.
de Caulaincourt, que parce que moi, constant apôtre de la paix, je
suis ici en suppliant pour avoir cette paix que je désirais après
Wagram, après Dresde comme à présent, vous supposez que mon attitude
est celle du maître que je sers! Vous vous trompez. Son génie est
aussi indomptable que jamais. Il est de plus exaspéré. Ses soldats
partagent ses ressentiments, et si les Autrichiens ont pu, en ayant
l'ennemi dans leur capitale, livrer encore les batailles d'Essling et
de Wagram, les Français ne feront pas moins pour arracher leur patrie
aux mains de l'étranger, et, après tout, il n'y a pas si grand orgueil
à croire que les Français valent les Autrichiens, et Napoléon
l'archiduc Charles!--
Un peu ramené par la rudesse de M. de Caulaincourt, le prince de
Schwarzenberg lui répondit qu'il n'avait jamais oublié ce qu'il devait
personnellement à Napoléon, mais qu'il y avait quelqu'un à qui il
devait davantage, c'était son propre souverain; que le mariage de
Marie-Louise, il l'avait désiré, demandé même, qu'il n'en
méconnaissait pas la valeur, qu'il y voyait un lien, mais pas une
chaîne; qu'en considération de ce lien, l'Autriche avait tout fait en
1813 et en 1814 pour éclairer Napoléon et l'amener à des résolutions
modérées, qu'elle n'y avait pas réussi, et qu'il devait y avoir terme
à tout, même aux ménagements de la parenté; que quant aux actes de
désespoir, on en prévoyait de redoutables de la part d'un homme de
génie commandant l'armée française, mais qu'on était préparé, qu'on se
battrait aussi en désespérés; que si pour les Français il s'agissait
d'arracher leur patrie aux mains de l'étranger, il s'agissait pour
toutes les puissances d'arracher leur indépendance aux mains d'un
dominateur impitoyable; qu'on avait été esclave, qu'on ne voulait plus
l'être; que s'il fallait sortir de Paris, on en sortirait, mais qu'on
y rentrerait, et que les alliés ne seraient pas moins dévoués à leur
indépendance que les Français à l'intégrité de leur sol.
[En marge: Vues évidentes de l'Autriche.]
Il est évident que si l'Autriche, par convenance et par prudence,
avait voulu ménager Napoléon en 1813, et s'était contentée, en lui
offrant la paix de Prague, de mettre des bornes à sa domination
absolue sur l'Europe, que si à Francfort elle avait encore, par
convenance et prudence, offert de lui laisser la France avec le Rhin
et les Alpes, et que si en dernier lieu à Châtillon, pour éviter les
hasards de la marche sur Paris, elle avait offert de lui laisser la
France de 1790, il est évident qu'aujourd'hui, croyant avoir surmonté
tous les dangers, et satisfait à toutes les convenances, l'Autriche
aimait mieux en finir d'un gendre insupportable, et surtout recueillir
tous les fruits de la commune victoire, fruits pour elle inespérés et
immenses, car en ôtant à la France les Pays-Bas et les provinces du
Rhin et en y renonçant pour elle-même, elle aurait en échange la ligne
de l'Inn, le Tyrol, et enfin l'Italie. Le plaisir fort douteux pour
elle, et en beaucoup de cas très-embarrassant, de voir une
archiduchesse demeurer Régente de France, ne valait pas le danger de
voir son terrible gendre ressaisir le sceptre, et elle préférait
donner à cette archiduchesse une indemnité en Italie, même à ses
dépens, que de la laisser à Paris pour y garder la place de Napoléon.
Ce calcul, fort naturel, ne prouvait pas que François II fût mauvais
père; il prouvait que ce prince aimait mieux l'intérêt de ses peuples
que celui de sa fille, et on ne peut pas dire qu'il manquât ainsi à
ses véritables devoirs.
[En marge: Entretien de M. de Caulaincourt avec Alexandre, avant de
quitter Paris.]
C'est là ce qui expliquait le peu d'appui que la cause de Napoléon
trouvait auprès du prince de Schwarzenberg, représentant beaucoup trop
franc d'une politique que M. de Metternich, s'il eût été à Paris en ce
moment, eût suivie avec plus de ménagement, mais avec autant de
constance. M. de Caulaincourt, convaincu par tout ce qu'il avait vu et
fait pendant ces trois jours, qu'il ne ramènerait personne à Napoléon,
ni parmi les serviteurs les plus éminents de l'Empire, ni parmi les
représentants des souverains alliés, voulut cependant voir l'empereur
Alexandre encore une fois, afin de savoir si la personne de Napoléon
étant sacrifiée, il ne resterait pas du moins quelque chance pour sa
dynastie. Alexandre le reçut avec la même bonté, mais en lui répétant
à peu près ce qu'il lui avait dit de la nécessité d'aller à
Fontainebleau conseiller un grand et dernier sacrifice.--Partez, lui
dit-il, partez, car on me demande à chaque instant votre renvoi; on me
dit que votre présence intimide beaucoup de gens et leur fait craindre
de notre part un retour vers Napoléon. Je finirai par être obligé de
vous éloigner, car ni mes alliés ni moi ne voulons autoriser de
pareilles suppositions. Je n'ai aucun ressentiment, croyez-le.
Napoléon est malheureux, et dès cet instant, je lui pardonne le mal
qu'il a fait à la Russie. Mais la France, l'Europe ont besoin de
repos, et avec lui elles n'en auront jamais. Nous sommes
irrévocablement fixés sur ce point. Qu'il réclame ce qu'il voudra pour
sa personne: il n'est pas de retraite qu'on ne soit disposé à lui
accorder. S'il veut même accepter la main que je lui tends, qu'il
vienne dans mes États, et il y recevra une magnifique, et, ce qui vaut
mieux, une cordiale hospitalité. Nous donnerons lui et moi un grand
exemple à l'univers, moi en offrant, lui en acceptant cet asile. Mais
il n'y a plus d'autre base possible de négociation que son
abdication. Partez donc, et revenez au plus tôt avec l'autorisation de
traiter aux seules conditions que nous puissions admettre.--
M. de Caulaincourt chercha à savoir si en abdiquant Napoléon sauverait
le trône de son fils. Alexandre refusa de s'expliquer, affirma
toutefois que la question relative aux Bourbons n'était pas résolue
irrévocablement, bien que tout semblât tendre vers eux, montra
toujours la même froideur à leur égard, et insista de nouveau pour que
M. de Caulaincourt s'occupât le plus promptement possible du sort
personnel de Napoléon. M. de Caulaincourt, voulant jeter la sonde,
demanda si en ôtant à Napoléon la France, on lui donnerait la Toscane
en indemnité.--La Toscane! repartit Alexandre. Quoique ce soit bien
peu de chose en comparaison de l'Empire français, pouvez-vous croire
que les puissances laissent Napoléon sur le continent, et que
l'Autriche le souffre en Italie? C'est impossible.--Mais Parme,
Lucques, reprit M. de Caulaincourt.--Non, non, rien sur le continent,
répéta Alexandre; une île, soit... la Corse, peut-être...--Mais la
Corse est à la France, répliqua M. de Caulaincourt, et Napoléon ne
peut consentir à recevoir une de ses dépouilles.--Eh bien, l'île
d'Elbe, ajouta Alexandre; mais partez, amenez votre maître à une
résignation nécessaire, et nous verrons. Tout ce qui sera convenable
et honorable sera fait. Je n'ai pas oublié ce qui est dû à un homme si
grand et si malheureux.--
[En marge: Départ de M. de Caulaincourt pour Fontainebleau.]
M. de Caulaincourt partit sur ces paroles, convaincu que sans un
prodige militaire il n'y avait absolument rien à espérer pour
Napoléon, et presque rien pour son fils, et que le devoir était de lui
faire connaître la vérité. Il se mit en route le 2 avril au soir, au
moment où la déchéance allait être prononcée, et certain qu'elle le
serait dans quelques heures. Il arriva au milieu de la nuit à
Fontainebleau.
[En marge: Pensées et projets de Napoléon à Fontainebleau.]