conseil municipal de Paris et sur l'état-major de la garde nationale.
Il y avait dans l'un et dans l'autre de grands propriétaires, de
riches négociants, des membres distingués des professions libérales.
On devait donc y trouver des partisans du royalisme. On en trouva en
effet dans le conseil municipal, et un avocat de talent, ayant plus
d'éclat que de justesse d'esprit, M. Bellart, rédigea une adresse aux
Parisiens, dans laquelle il énumérait en un langage virulent ce que
les partis appelaient alors les crimes de Napoléon, ce que l'histoire
plus juste appellera ses fautes, quelques-unes malheureusement fort
coupables, presque toutes irréparables. À la suite de cette longue
énumération, M. Bellart proposait la déchéance, en ajoutant résolûment
que la France ne pouvait se sauver qu'en se jetant dans les bras de la
dynastie légitime, et que les membres du conseil municipal, quelque
danger qu'ils eussent à courir, se faisaient un devoir de le proclamer
à la face de leurs concitoyens. Cette adresse fut adoptée à
l'unanimité. La délibération avait lieu en présence du préfet, M. de
Chabrol, qui devait à Napoléon sa soudaine élévation, car il avait
passé tout à coup de la préfecture de Montenotte à celle de la Seine.
Il aurait pu s'y opposer, cependant il crut avoir concilié ses devoirs
envers Napoléon dont il était l'obligé, et envers les Bourbons qu'il
aimait, en déclarant que ses convictions étaient conformes à l'adresse
proposée, mais que sa reconnaissance l'empêchait de la signer. La
pièce, revêtue de la signature de tous les membres présents du conseil
municipal, fut dans la soirée même du 1er avril, moment où le Sénat
instituait le gouvernement provisoire, placardée sur les murs de
Paris. On courut en même temps à l'hôtel Saint-Florentin pour obtenir
du gouvernement provisoire qu'il la fît insérer au _Moniteur_. M. de
Talleyrand se montra importuné de cette impatience, qui, selon lui,
pouvait tout gâter. Ses collègues, excepté M. de Montesquiou, furent
de cet avis, et on se contenta de laisser afficher la pièce dans les
rues de la capitale sans lui donner place au _Moniteur_.
[En marge: Résistance qu'on rencontre dans la garde nationale de
Paris.]
L'essai ne fut pas aussi heureux auprès de l'état-major de la garde
nationale. Le général Dessoles, qu'on venait de mettre à sa tête,
avait sans hésiter pris parti pour les Bourbons, en voulant toutefois
qu'on les liât par une sage Constitution. Il se prêta aux efforts qui
furent tentés pour faire arborer la cocarde blanche à la garde
nationale. Mais on fut arrêté par la résistance que l'on rencontra,
particulièrement dans le chef de l'état-major, M. Allent, si connu et
si estimé pendant trente années comme le membre le plus éclairé du
Conseil d'État. Il y avait dans cette garde, avec beaucoup de
lumières, de sagesse, d'amour de l'ordre, de blâme surtout pour les
fautes de Napoléon, un grand sentiment de patriotisme. Elle rougissait
de voir l'ennemi au sein de la capitale; elle s'était partiellement
battue aux barrières, elle se serait battue tout entière si on lui
avait fourni des armes, et surtout si la Régente ne l'eût pas
abandonnée, et aurait rivalisé avec le peuple dans la défense de
Paris. Sans improuver ceux qui cherchaient à remplacer un gouvernement
devenu insupportable et impossible, elle voyait avec une sorte de
répugnance cette oeuvre entreprise de moitié avec l'étranger, et il
fallait des ménagements pour la conduire, un acte après l'autre, à la
déchéance de Napoléon et à la proclamation des Bourbons. Après
quelques tentatives, il fut évident qu'on ne devait pas trop se hâter,
et qu'on s'exposait à heurter des sentiments honnêtes, sincères et
encore très-vifs.
[En marge: Arrivée de M. de Vitrolles à Paris.]
[En marge: Sa mission auprès du comte d'Artois.]
[En marge: Facilité de ce prince à accorder dans le premier moment
tout ce qu'on lui demande.]
Ce fut une leçon pour les impatients, une force pour les gens sages
qui, comme M. de Talleyrand, n'aimaient pas qu'on marchât trop vite.
Il venait d'arriver à Paris l'un des membres les plus ardents du parti
royaliste, et en ce moment le plus utile; nous voulons parler de M. de
Vitrolles, dépêché, comme on l'a vu, au camp des souverains alliés,
admis auprès d'eux après la rupture du congrès de Châtillon, et envoyé
ensuite en Lorraine, pour donner quelques bons avis à M. le comte
d'Artois, et le préparer ainsi au rôle que la Providence semblait lui
destiner. Le choix pour faire parvenir au prince des conseils de
prudence n'était pas le meilleur peut-être, mais M. de Vitrolles,
homme d'esprit, longtemps familier de MM. de Talleyrand et de Dalberg,
était convaincu qu'on ne pouvait arriver qu'entouré d'eux, et
gouverner qu'avec eux. C'était la vérité sur les personnes, si ce
n'était pas encore la vérité sur les choses, et l'une pouvait conduire
à l'autre. M. de Vitrolles, arrivé à Nancy, avait eu de la peine à
trouver le prince qui était encore obligé de se cacher, et l'avait
rempli de contentement en lui faisant connaître les récentes
résolutions des souverains, et les raisons qu'on avait d'espérer un
prochain changement dans l'état des choses en France. La nouvelle de
la bataille du 30 mars avait changé cette espérance en certitude. Le
prince, que la joie rendait facile à tout entendre, à tout accorder,
n'avait opposé d'objection à rien. S'entourer d'hommes devenus
illustres et restés puissants, bien traiter l'armée, lui semblait tout
simple. D'ailleurs, répétait-il fréquemment, j'ai beaucoup connu M.
l'évêque d'Autun, nous avons passé ensemble quelques-unes des plus
belles années de notre jeunesse, et je suis certain qu'il a pour moi
les sentiments d'amitié que j'ai conservés pour lui. En effet, M. le
comte d'Artois, quand il était jeune et ami des plaisirs, avait
rencontré M. de Talleyrand faisant et pensant sous son habit
sacerdotal, ce que faisait et pensait le prince sous son habit de
gentilhomme. M. le comte d'Artois s'en était repenti, il est vrai, et
M. de Talleyrand pas du tout, mais ces souvenirs formaient entre eux
un genre de lien qui ne leur était pas désagréable. M. de Vitrolles,
en assurant au prince qu'il trouverait dans M. de Talleyrand des
sentiments pareils aux siens, lui avait bien recommandé cependant de
ne pas l'appeler évêque d'Autun, et s'était attaché à graver dans sa
mémoire que l'évêque d'Autun, sorti des ordres et marié, était devenu
prince de Bénévent, grand dignitaire de l'Empire, président du Sénat.
M. le comte d'Artois averti se reprenait alors, appelait M. de
Talleyrand prince de Bénévent, puis l'instant d'après l'appelait
encore évêque d'Autun, se reprenait de nouveau, retombait sans cesse
dans la même faute, et dans ces choses insignifiantes donnait déjà
l'exemple de cette mémoire malheureuse, de laquelle rien n'était
sorti, dans laquelle rien ne devait pénétrer, et qui allait deux fois
encore entraîner sa chute et celle de son auguste race[20].
[Note 20: Je n'aime point la caricature en histoire, et je
ne veux point en faire une ici, mais je rapporte ce détail
parce qu'il me paraît caractéristique, et qu'il est contenu
dans les mémoires intéressants, spirituels et certainement
sincères de M. de Vitrolles.]
[En marge: M. de Vitrolles revient avec la mission de faire recevoir
M. le comte d'Artois tout de suite et sans condition.]
[En marge: Il restait beaucoup d'intermédiaires à franchir encore pour
passer du gouvernement de Napoléon à celui des Bourbons.]
Pour le moment, le seul point dont il fallait convenir, c'est qu'on
s'entourerait des hommes de l'Empire qui consentaient à livrer
l'Empire aux Bourbons, et sur ce point M. de Vitrolles et le comte
d'Artois avaient été naturellement d'accord. Seulement le prince
voulait entrer dans Paris tout de suite, et y faire reconnaître son
titre de lieutenant général du royaume comme émanant exclusivement de
son frère Louis XVIII, lequel n'avait pas quitté Hartwell, résidence
située aux environs de Londres. M. de Vitrolles était de cet avis
autant que le prince, et il était reparti pour Paris avec mission d'y
négocier cette entrée immédiate, et cette reconnaissance sans
restriction du titre de lieutenant général. En route, il avait été
exposé, comme on l'a vu, aux accidents les plus étranges, avait été
pris avec M. de Wessenberg, relâché avec lui, puis arrivé à Paris,
était tombé subitement au milieu de l'hôtel Saint-Florentin, dans le
moment même où, s'occupant très-peu du comte d'Artois, on songeait à
se débarrasser successivement des liens qui attachaient encore hommes
et choses à l'Empire. Ces liens, quoique relâchés, et presque brisés,
il restait à les rompre définitivement, et pour cela même il fallait
un peu de temps. Le Sénat, après avoir institué un gouvernement
provisoire, se préparait à frapper Napoléon de déchéance, mais ne
voulait se donner aux Bourbons qu'au prix d'une constitution. M. de
Talleyrand qui partageait cette opinion, promettait depuis
vingt-quatre heures à tous les sénateurs qu'il en serait ainsi, et de
plus l'empereur Alexandre, sincèrement épris alors des idées
libérales, avec la parfaite bonne foi qu'il apportait dans ses
premières impressions, se disait qu'il fallait donner à l'Europe
non-seulement la paix mais la liberté, et commencer par la France. Il
y avait donc bien autre chose à faire dans ces deux ou trois premiers
jours qu'à recevoir à bras ouverts M. le comte d'Artois; il y avait à
rompre définitivement avec Napoléon en le frappant de déchéance, il y
avait à déterminer la forme du futur gouvernement, à rédiger une
Constitution, et à l'imposer comme condition du nouveau règne.
[En marge: Étonnement et impatience de M. de Vitrolles à l'aspect des
obstacles qui restent à vaincre.]
L'étonnement du messager du comte d'Artois fut extrême. M. de
Vitrolles était de sa nature impétueux, aimant à se mêler des choses
les plus hautes, même de celles qui étaient supérieures à sa position,
fier des dangers qu'il avait courus, et fort enorgueilli de sa
nouvelle importance. Doué d'une remarquable intelligence, il sentait
très-bien que les Bourbons ne pouvaient pas régner comme autrefois,
mais la prétention de leur faire des conditions quelconques, écrites
ou sous-entendues, le confondait de surprise et d'indignation
(sentiment qui était alors dans le coeur de tous les royalistes), et
il se serait volontiers laissé aller à des propos fort déplacés, si la
grandeur de tout ce qu'il avait sous les yeux n'avait contenu son
impétuosité. Pourtant il comprit qu'avant de recevoir le prince,
n'importe à quelle condition, il fallait détrôner Napoléon qui ne
l'était pas encore, qu'il fallait amener à cette résolution un grand
corps, le Sénat, lequel était peu estimé du public sans doute, mais
contenait les meilleurs restes de la révolution française et était
armé de ses grands principes, qu'il fallait enfin accomplir cette
oeuvre devant une armée que Napoléon commandait en personne. En
présence des difficultés qui restaient à vaincre, M. de Vitrolles se
calma un peu, mais il demeura pressant, il dit et redit que M. le
comte d'Artois était là, impatient d'arriver, impatient de témoigner
sa gratitude à MM. de Talleyrand et de Dalberg, et que décemment on ne
pouvait le faire trop longtemps attendre.
[En marge: MM. de Talleyrand et de Dalberg font comprendre à M. de
Vitrolles qu'il faut savoir prendre patience.]
M. de Talleyrand opposa à cette impatience le corps amortissant qu'il
opposait à tous les chocs importuns, sa moqueuse insouciance, disant
lentement, après avoir promené çà et là des regards distraits, qu'il
fallait voir, qu'il restait bien des choses à faire avant d'en arriver
au bonheur de se jeter dans les bras de M. le comte d'Artois, et qu'au
surplus on s'en occuperait le plus prochainement qu'on pourrait. M. de
Vitrolles entendit de la bouche de M. de Dalberg des paroles bien plus
capables encore de le glacer, si son ardeur avait été moins grande. M.
de Dalberg était des plus décidés contre Napoléon, mais des plus
décidés aussi contre le rétablissement inconditionnel des Bourbons. Il
était franchement libéral, et ne ménageait à personne l'expression de
ses sentiments.--Il s'agit bien d'aller vite! dit-il à M. de
Vitrolles, il s'agit d'aller sûrement. Rien n'est aisé ici. On a
toutes les peines imaginables à obtenir que la déchéance soit
définitivement prononcée. Napoléon intimide encore tout le monde. On
ne peut se servir que du Sénat. Le Sénat vaincu par les événements se
rendra, mais en exigeant des garanties, et il aura raison. D'ailleurs
l'empereur de Russie, par qui tout se fait ici, pense comme le Sénat.
Ce n'est pas par goût que ce prince accepte les Bourbons, et il est
d'avis qu'on prenne beaucoup de précautions en remettant la France
dans leurs mains. Sachez donc attendre, et ne pas vouloir cueillir le
fruit avant qu'il soit mûr.--Quelque révoltante que parût à M. de
Vitrolles cette manière de procéder, il fallut bien se soumettre et
attendre.
[En marge: Après avoir procédé indirectement à l'égard de Napoléon
pour l'institution d'un gouvernement provisoire, on procède
directement en prononçant sa déchéance.]
[En marge: Le Sénat consterné se prête à tout, pourvu que son rôle
soit le moins actif possible.]
[En marge: On se sert des anciens opposants pour rédiger l'acte de la
déchéance.]
Du reste on n'avait guère perdu de temps. Le 31 mars on avait reçu les
souverains étrangers, et fait décider par eux qu'ils ne traiteraient
plus avec Napoléon, ni avec aucun membre de sa famille: le 1er avril
on avait formé un gouvernement provisoire, et laissé placarder dans
Paris l'adresse du corps municipal en faveur des Bourbons. On était au
matin du 2 avril: il n'y avait donc aucun instant qui n'eût été
employé. Mais l'heure était venue de passer à l'acte essentiel et
décisif, celui de prononcer la déchéance de Napoléon. Instituer un
gouvernement provisoire, c'était bien déclarer implicitement qu'on ne
reconnaissait plus le gouvernement de Napoléon, mais il fallait le
déclarer explicitement, et après avoir franchi le premier pas, le
Sénat ne pouvait certainement pas refuser de franchir le second.
Pourtant, si on voyait quelques sénateurs pressés de se faire valoir,
parlant et agissant assez vivement dans le sens du jour, la masse
était consternée, silencieuse, inactive, et quoique prête à prononcer
la déchéance de Napoléon, elle demandait des yeux, sinon de la voix,
qu'on se chargeât de formuler l'arrêt, afin qu'elle n'eût qu'à le
signer. Mais il y avait dans le Sénat quelques personnages moins
embarrassés et plus enclins à se mettre en avant, c'étaient les
anciens opposants, qui ordinairement se réunissaient à Passy, où, sous
l'inspiration de M. Sieyès, ils déversaient leur blâme, hélas! trop
justifié, sur tous les actes de l'Empereur. Après douze années
d'oppression leur coeur était plein, et sentait le besoin de
s'épancher. M. de Talleyrand, qui dans les derniers temps avait raillé
l'Empire pour son compte, sans aucun concert avec les opposants de
Passy, fut d'avis de donner carrière à leur ressentiment, et de leur
laisser proposer et rédiger l'acte de déchéance. On en chargea M.
Lambrechts, homme honnête, simple et courageux, qui ne songeait qu'à
être utile, sans s'inquiéter de savoir s'il servait les calculs de
gens plus avisés que lui. La soirée du 2 avril fut consacrée à
préparer la déchéance, en promettant à ceux qui s'en faisaient les
instruments de s'occuper sur-le-champ de la Constitution, condition
formelle et reconnue du retour à l'ancienne dynastie.
[En marge: Rôle et popularité de l'empereur Alexandre dans Paris.]
Le jour même où l'on devait procéder à cet acte, M. de Talleyrand
présenta le Sénat à l'empereur Alexandre. Ce monarque, uniquement
occupé de plaire aux Parisiens, s'était déjà promené à pied au milieu
d'eux, les caressant du regard, leur arrachant des saluts par sa bonne
mine et une affabilité séduisante, prodiguant çà et là les mots
heureux, disant à tout venant qu'il admirait les Français, qu'il les
aimait, qu'il ne leur imputait aucunement les malheurs de la Russie,
qu'il ne voulait pas se venger d'eux, mais au contraire leur faire
tout le bien possible, qu'il ne se regardait pas comme leur vainqueur
mais comme leur libérateur, et qu'il savait bien que s'il avait
triomphé de leur résistance, c'est parce qu'ils sentaient et pensaient
comme lui, et avaient horreur du joug qu'on était venu briser. Ces
idées, reproduites en cent manières, fines, délicates, gracieuses,
avaient produit leur effet, et l'orgueil national désintéressé devant
un vainqueur si pressé de plaire aux vaincus, on s'était prêté à ses
caresses, on les lui avait rendues, et il est vrai qu'Alexandre était
devenu tout à coup le personnage le plus populaire de Paris. Seul
regardé, seul compté, seul recherché par ces Parisiens, dispensateurs
de la gloire dans les temps modernes, il était enivré de son succès,
et disposé à le payer en rendant à la France tous les services
compatibles avec l'ambition russe.
[En marge: On lui présente le Sénat.]
[En marge: Brillant accueil fait à ce corps.]
On lui présenta donc le Sénat dans la soirée du 2 avril. Il
l'accueillit avec la plus parfaite courtoisie, lui répéta qu'il
s'était armé non pas contre la France, mais contre un homme, qu'il
avait admiré comment les Français se battaient même à contre-coeur,
qu'il voyait avec bonheur cette horrible lutte finie, et qu'en preuve
de la satisfaction dont il était rempli, et de l'espérance qu'il avait
de ne pas la voir renaître, il venait d'ordonner la délivrance
immédiate des prisonniers français détenus dans la vaste étendue de
son empire. Le Sénat, charmé de tout ce qui pouvait excuser sa
soumission, remercia vivement Alexandre de cet acte magnanime, et lui
promit de son côté de concourir de son mieux à mettre fin aux malheurs
de la France et du monde.
[En marge: Acte de la déchéance présenté et adopté le 2 avril au
soir.]
[En marge: Étranges considérants de cet acte.]
Dans cette même journée le Sénat prononça définitivement la déchéance
de Napoléon. La résolution formulée en deux articles essentiels
portait que la souveraineté héréditaire établie dans la personne de
Napoléon et de ses descendants était abolie, et que tous les Français
étaient déliés du serment qu'ils lui avaient prêté. La proposition une
fois présentée ne pouvait être adoptée qu'à l'unanimité. Elle le fut
sans aucune résistance, dans une sorte de silence grave et triste,
comme un arrêt du destin déjà rendu ailleurs, et plus haut que le
Sénat, plus haut que la terre. Il n'y avait de satisfaits, et osant le
montrer, que les anciens opposants. Aussi furent-ils chargés de
rédiger les considérants de cet acte capital. M. Lambrechts accepta
cette mission, et parlant pour le Sénat comme il l'eût fait pour
lui-même, il proposa les considérants qui suivent: Napoléon avait
violé toutes les lois en vertu desquelles il avait été appelé à
régner; il avait opprimé la liberté privée et publique, enfermé
arbitrairement les citoyens, imposé silence à la presse, levé les
hommes et les impôts en violation des formes ordinaires, versé le sang
de la France dans des guerres folles et inutiles, couvert l'Europe de
cadavres, jonché les routes de blessés français abandonnés, enfin
porté l'audace jusqu'à ne plus respecter le principe du vote de
l'impôt par la nation, en levant les contributions dans le mois de
janvier dernier sans le concours du Corps législatif, jusqu'à ne pas
même respecter la _chose jugée_, en faisant casser l'année précédente
la décision du jury d'Anvers. Napoléon, par ces motifs, devait être
déclaré déchu du trône, et ses descendants avec lui.
M. Lambrechts avait tellement paru oublier que si la liberté
individuelle et la liberté de la presse avaient été sacrifiées,
c'était au Sénat à l'empêcher, puisqu'il était chargé de l'examen des
actes extraordinaires relatifs aux personnes et aux écrits; que si des
conscriptions sans cesse répétées avaient permis des guerres folles,
il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même, car il les avait votées sans
mot dire, de 1804 à 1814; que si dans la levée des hommes et des
impôts les formes avaient été violées, la faute était également à lui,
car le vote des hommes et de l'argent avait été transféré du Corps
législatif au Sénat, du consentement de ce dernier et en violation des
constitutions impériales; qu'enfin si tout récemment la chose jugée
n'avait pas été respectée, il devait encore s'en attribuer le tort,
puisqu'il avait consenti à casser la décision du jury d'Anvers;
l'honnête M. Lambrechts, disons-nous, avait tellement paru oublier ces
faits présents cependant à toutes les mémoires, que le Sénat s'était
presque trouvé à l'aise, comme s'il eût été devant un public aussi
oublieux que lui-même. Du reste, les considérants avaient rencontré la
même adhésion silencieuse que l'acte, et on était si pressé de
proclamer le résultat, que pour ne pas perdre de temps on avait
placardé dans Paris la déclaration de déchéance, en laissant les
anciens opposants la motiver comme ils voudraient.
[En marge: La déchéance prononcée, restait à ôter à Napoléon les
moyens de ressaisir le pouvoir.]
[En marge: Craintes qu'il inspirait encore.]
Dès ce moment l'acte essentiel était accompli, et en prononçant la
déchéance, on avait dégagé les Français de leur serment envers
Napoléon et envers sa famille. Pourtant ce n'était pas tout que de
briser les liens légaux qui attachaient encore la France à la dynastie
impériale, il fallait enlever à Napoléon lui-même les moyens de
reprendre le sceptre arraché de ses mains, et bien qu'on fût abrité
derrière deux cent mille hommes, un sentiment d'effroi se répandait de
temps en temps parmi les auteurs de la révolution qui s'accomplissait
actuellement, surtout quand ils songeaient à l'homme qui était à
Fontainebleau, à ce qu'il y faisait, à ce qu'il pouvait y faire. Il
lui restait l'armée qui avait combattu sous ses ordres, renforcée de
ce qu'il avait ramassé en route, et des troupes qui avaient combattu
sous Paris; il lui restait l'armée de Lyon, mal commandée par Augereau
mais excellente, les armées incomparables des maréchaux Soult et
Suchet, éloignées sans doute mais faciles à rapprocher en les attirant
à soi ou en allant à elles; il lui restait enfin l'armée d'Italie! que
ne pouvait-il pas entreprendre avec de tels moyens, exaspéré qu'il
était, et jouissant de ses facultés autant que jamais, comme les deux
derniers mois en avaient donné de terribles preuves? Et, en cet
instant même, ne pouvait-il pas tout de suite, seulement avec ce qu'il
avait sous la main, fondre sur Paris, et s'il ne triomphait pas,
signaler au moins sa fin par quelque catastrophe tragique, par quelque
vengeance éclatante, qui couronneraient dignement sa formidable
carrière? On tremblait rien qu'à penser à ces chances diverses, et
parmi cette foule d'allants et venants qui remplissaient l'hôtel
Talleyrand, les uns royalistes d'ancienne date, les autres royalistes
du jour ou tout au plus de la veille, on était loin d'être rassuré: on
colportait, on commentait, on affirmait ou niait les nouvelles
arrivées de Fontainebleau et des environs.
[En marge: Le moyen imaginé pour désarmer Napoléon, consiste surtout à
provoquer une défection dans l'armée.]
[En marge: Extrême fatigue de tous les chefs militaires.]
[En marge: Raisons qu'on pouvait faire valoir auprès d'eux pour les
détacher de Napoléon.]