chez M. de Talleyrand, le roi de Prusse alla fixer sa résidence dans
l'hôtel du prince Eugène, qui est devenu depuis l'hôtel de la légation
de Prusse. Les ordres furent donnés pour que les troupes alliées ne
prissent point leur logement chez les habitants, mais que, pourvues
des vivres nécessaires, elles établissent leurs bivouacs sur les
principales places de la capitale, et notamment dans les
Champs-Élysées. Le général Sacken fut nommé gouverneur de Paris. Les
rédacteurs des divers journaux furent, ou changés, ou invités à parler
dans le sens de la révolution nouvelle. On se servit du télégraphe,
tel qu'il existait alors, pour annoncer les grands événements
accomplis dans la capitale, avec mention réitérée des intentions
généreuses des puissances. Les royalistes, anciens ou nouveaux, qui
avaient dans cette journée assiégé l'hôtel Talleyrand, se répandirent
dans la capitale afin d'y propager l'espérance, et presque la
certitude du prochain rétablissement des Bourbons. Ceux d'entre eux
qui avaient promené le matin dans Paris le drapeau blanc, s'étant
assemblés tumultueusement, proposèrent de s'adresser aux souverains
étrangers pour leur demander que les Bourbons fussent immédiatement
proclamés. Ils trouvaient que si c'était déjà quelque chose de
déclarer qu'on ne traiterait plus avec Napoléon, ce n'était point
assez, et qu'il fallait annoncer qu'on traiterait exclusivement avec
les Bourbons, seuls souverains légitimes de la France. Après une
délibération vive et confuse, on se sépara d'accord sur un point,
l'envoi d'une députation à Alexandre pour lui exprimer le voeu formel
des royalistes. En effet, cette députation alla chercher Alexandre à
l'Élysée d'abord, puis à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, ne fut
point reçue par ce prince, mais par M. de Nesselrode, qui, se
renfermant dans la réserve convenable, leur répéta que l'Europe réunie
à Paris entendait suivre exclusivement le voeu de la France, et que
si, comme tout l'indiquait, ce voeu était favorable aux Bourbons, les
souverains alliés seraient heureux d'assister à leur restauration, et
d'y contribuer par leur plein assentiment.
[En marge: Mouvement imprimé aux esprits par la déclaration des
souverains.]
Le premier acte de cette révolution était donc accompli. Les
souverains entrés dans Paris, reçus paisiblement par une population
désarmée qu'ils s'attachaient à flatter, s'étaient mis en rapport avec
quelques grands personnages, et sur leur conseil avaient déclaré
qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, tandis qu'ils étaient prêts
au contraire à traiter avantageusement avec tout gouvernement issu du
voeu de la nation française. C'était assez pour que l'opinion fatiguée
de la domination d'un soldat, qui ne prenait jamais de repos et n'en
laissait à personne, se prononçât bientôt en faveur de la seule
dynastie qui s'offrît à l'esprit en dehors de celle que la victoire
avait élevée et que la victoire renversait. Un moment d'hésitation en
présence d'un événement si subit, et après vingt-quatre ans d'absence
des Bourbons, était bien naturel; mais les heures allaient produire
ici l'effet qu'en d'autres temps produisent les mois et les années.
[Date en marge: Avril 1814.]
[En marge: Sentiments de la majorité de la France à l'égard de
Napoléon.]
[En marge: Facilités qu'on devait trouver auprès du Sénat pour
l'amener à se faire l'instrument d'une révolution.]
[En marge: Vains efforts de M. de Caulaincourt pour arrêter les
sénateurs prêts à abandonner Napoléon.]
[En marge: Indignation de M. de Caulaincourt en ne voyant partout que
faiblesse et défection.]
Le soir même, et le lendemain 1er avril, tous ces esprits remuants qui
se précipitent dans le torrent des révolutions, les uns pour en
profiter, les autres pour le plaisir de s'y mêler, allaient, venaient
sans cesse, et de chez M. de Talleyrand couraient chez les personnages
dont le concours était nécessaire, en particulier chez les sénateurs.
Il n'y avait d'aucun côté grande résistance à craindre, car pour tout
le monde Napoléon vaincu était Napoléon détrôné. Il existait bien dans
le peuple de Paris quelques regrets pour le guerrier éblouissant qui
avait longtemps charmé son imagination, et qui quelques jours
auparavant semblait encore le défenseur de ses murs; mais si on
excepte le peuple de quelques grandes villes, et surtout, les paysans
dont la chaumière avait été ravagée, pour la France entière, la paix,
conséquence assurée de la chute de Napoléon, était un immense
soulagement. Du reste parmi ceux qui mettent plus directement la main
aux événements, l'entraînement vers un nouvel état de choses était
général. Les anciens révolutionnaires, sans songer que c'étaient les
Bourbons qui allaient remplacer Napoléon, se livraient au plaisir de
la vengeance contre l'auteur du 18 brumaire. Les gens sensés
reconnaissaient dans ce qui arrivait la suite tant prédite des folles
témérités qu'ils avaient déplorées, et d'un pouvoir sans contre-poids.
Les hommes, occupés particulièrement de leurs intérêts, cherchaient la
fortune pour aller vers elle, et ne la voyant plus du côté de Napoléon
tournaient ailleurs leurs regards. Avec des dispositions aussi
unanimes, on n'avait point à craindre que le Sénat se souvînt de sa
longue soumission pour en rougir ou pour y persévérer. Ordinairement
on s'en prend d'une trop longue soumission à celui qui vous l'a
imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est au
contraire un prétexte pour l'ingratitude. Le fidèle et infortuné duc
de Vicence avait pu s'en convaincre dans cette même journée du 31
mars, et dans la nuit qui avait suivi, car en sortant de chez
l'empereur Alexandre il n'avait cessé de visiter tour à tour les
nombreux personnages qui, à des titres divers, avaient servi le
gouvernement impérial, et pouvaient en ce moment extrême lui apporter
un utile secours. Il lui semblait qu'en invoquant la foi promise, ou
au moins la reconnaissance, car il n'y avait pas alors une fortune qui
ne fût due à Napoléon, on parviendrait à raffermir les fidélités
ébranlées, et que si les souverains alliés fort soigneux de ménager le
sentiment public, le trouvaient tant soit peu persistant en faveur de
Napoléon, ils s'arrêteraient, et, au lieu de faire une révolution, se
borneraient à faire la paix, oeuvre pour laquelle M. de Caulaincourt
était aujourd'hui tout préparé. Cette fois en effet il avait pris au
fond de son coeur la résolution de violer ses instructions, et dût-il
être désavoué à Fontainebleau, il était déterminé à signer à Paris la
paix de Châtillon. Mais sa tournée non interrompue pendant
vingt-quatre heures, le consterna, l'indigna, le remplit de mépris
pour les hommes, qu'il ne connaissait pas assez pour s'attendre à ce
qui lui arrivait. Droit, rude, sensé, M. de Caulaincourt n'avait pas
cette profonde science des hommes, qui ôte toute colère en ôtant toute
surprise. Il passa ces deux jours à s'étonner et à s'emporter. Sa
première visite se dirigea vers l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et
là son sentiment ne fut point celui de la surprise, car il n'ignorait
pas les justes griefs de M. de Talleyrand, et trouvait sa conduite
toute naturelle. Seulement il aurait voulu pouvoir le décider à en
tenir une autre.--Il est trop tard, lui dit le grand acteur de la
scène du jour; il n'y a plus à s'occuper de Napoléon que pour lui
ménager une retraite éloignée. C'est un insensé, qui a tout perdu, qui
devait tout perdre, et dont il ne faut plus nous parler. Prenez-en
votre parti, et songez à vous. Votre honorable renommée, l'amitié de
l'empereur Alexandre, vous assurent une place sous tous les
gouvernements. Occupez-vous de vous, et oubliez un maître auquel votre
droiture était devenue importune.--M. de Caulaincourt, s'attendant à
ce langage dans la bouche de M. de Talleyrand, écarta ce qui le
concernait, et usant du privilége d'une ancienne amitié, s'efforça de
réveiller le penchant qu'on avait supposé à M. de Talleyrand pour la
régence de Marie-Louise, sous laquelle il aurait pu être le premier
personnage de l'État.--Il est trop tard, répéta le prince de Bénévent.
J'ai voulu sauver Marie-Louise et son fils, en les retenant à Paris,
mais une lettre de cet homme destiné à tout perdre, est venue décider,
le départ pour Blois, et produire le vide que nous cherchons à
remplir. Renoncez, vous dis-je, à vos regrets: tout est fini pour
Napoléon et les siens; songez à vos enfants, et laissez-nous sauver la
France, par les seuls moyens qu'il soit possible aujourd'hui
d'employer.--M. de Caulaincourt, trouvant M. de Talleyrand
irrévocablement engagé dans la cause des Bourbons, avait désespéré dès
lors d'exercer sur lui aucune influence. Quittant M. de Talleyrand, et
traversant au sortir de son cabinet, un groupe tout composé de
fonctionnaires de l'Empire, où l'abbé de Pradt faisait, selon sa
coutume, entendre les paroles les moins réservées, M. de Caulaincourt
qui se rappelait les longues adulations de l'archevêque de Malines, ne
put se défendre d'un mouvement d'indignation, marcha droit à lui, et
ne lui laissa d'autre asile que l'escalier de l'hôtel Saint-Florentin.
On entoura, on essaya de calmer M. de Caulaincourt, en lui disant que
son honorable fidélité l'égarait, qu'il se trompait, et qu'il fallait
enfin ouvrir les yeux à la vérité.--Mais pourquoi ne pas les ouvrir
plus tôt, s'était écrié M. de Caulaincourt, en s'adressant à tous ces
hommes naguère chauds partisans de l'Empire, pourquoi ne pas les
ouvrir plus tôt? car en m'aidant un peu, il y a six mois, nous aurions
pu arrêter sur le bord de l'abîme celui que vous appelez aujourd'hui
un fou, un extravagant, un despote intraitable!--À cela on n'avait
répliqué qu'en détournant la tête, et en répétant que Napoléon avait
tout perdu. Toujours désolé, M. de Caulaincourt était ensuite accouru
chez quelques sénateurs. Il avait vu bien peu de portes ne pas rester
fermées, même devant son nom autrefois si honoré, si accueilli.
Ceux-ci étaient absents, ceux-là feignaient de l'être. Quelques-uns
cependant, pris au dépourvu, étaient demeurés accessibles. Parmi ces
derniers, les uns paraissaient embarrassés, consternés, et
cherchaient à cacher sous de profonds gémissements la résolution
visible de faire tout ce qu'on leur demanderait. Les autres plus osés,
élevant tout à coup la voix, disaient qu'il était temps de penser à la
France, trop oubliée, trop sacrifiée à un homme qui l'avait gravement
compromise, et qui allait achever de la perdre si on ne se hâtait de
l'arracher de ses mains.--Sacrifiée par qui, disait M. de Caulaincourt
avec emportement, sinon par ceux qui aujourd'hui s'aperçoivent pour la
première fois que le héros, le dieu de la veille, est un insensé, un
despote, qu'il faut précipiter du trône pour le salut de la
France?--Mais les réflexions de l'honnête duc de Vicence quelque
justes qu'elles fussent ne réparaient rien, et il voyait bien que la
cause de Napoléon était désormais perdue, que tout au plus en
abandonnant le père on sauverait peut-être le fils, mais qu'on en
aurait à peine le temps, car la rapidité des événements était
effrayante. Au surplus, quoique indigné du spectacle qu'il avait sous
les yeux, il sentait si bien que ce qu'on disait, déplacé dans les
bouches qui le faisaient entendre, était vrai néanmoins, que souvent
prêt à se révolter, il finissait par baisser la tête, et par
s'éloigner en silence, comme s'il eût été le coupable auquel
s'adressaient les justes reproches qui retentissaient de toute part.
Désespérant donc d'arrêter le Sénat, il s'était promis de se rejeter
sur Alexandre et sur le prince de Schwarzenberg, pour sauver quelque
chose de ce grand naufrage.
[En marge: M. de Talleyrand au contraire trouve les sénateurs prêts à
faire tout ce qu'il voudra, et même à déposer Napoléon.]
[En marge: L'ancienne opposition du Sénat montre seule quelque
caractère, et, tout en étant prête à déposer Napoléon, veut qu'on
impose aux Bourbons une constitution.]
[En marge: M. de Talleyrand souscrit à cette condition.]
Mais le succès que M. de Caulaincourt n'obtenait pas auprès des
sénateurs, M. de Talleyrand l'obtenait sans difficulté. Quelques-uns
feignant l'indignation, le plus grand nombre gémissant, tous cherchant
à se bien placer dans l'esprit de l'homme qui allait disposer de
l'avenir, semblaient décidés à donner un assentiment complet à ce
qu'on leur proposerait. On avait trouvé plus de caractère chez ceux
qui, disciples de M. Sieyès, avaient formé dans le Sénat une
opposition inactive, mais sévère. Ceux-là paraissaient prêts à tout
oser contre Napoléon, et leur dignité était à l'aise, car ils ne
l'avaient jamais encensé, mais leur résignation à tout accepter ne
s'était pas montrée égale à celle de leurs collègues. Ils avaient
demandé si c'était en vaincus qu'on entendait les amener aux pieds des
Bourbons, et si en rappelant cette famille, on ne songerait pas à
garantir les principes de la révolution française, et à relever la
liberté immolée si longtemps à l'auteur du 18 brumaire. On avait
cherché à les rassurer, en leur disant qu'indépendamment de ses
grandes lumières, l'ancien évêque d'Autun était fort intéressé à
prendre ses précautions contre les Bourbons, et qu'après avoir écarté
Napoléon par les votes du Sénat, il s'occuperait immédiatement de
faire rédiger une constitution appropriée aux besoins et aux lumières
du siècle.
[En marge: Création par le Sénat d'un gouvernement provisoire, dans la
séance du 1er avril.]
[En marge: MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Beurnonville, de Jaucourt
de Montesquiou, nommés membres du gouvernement provisoire.]
Les choses ainsi entendues, M. de Talleyrand prit, en sa qualité de
grand dignitaire et de vice-président du sénat, la résolution de
convoquer ce corps pour le 1er avril, lendemain de l'entrée des armées
alliées, afin de pourvoir à la défaillance de l'autorité publique.
Bien qu'on eût frappé à beaucoup de portes, qu'on eût visité beaucoup
de sénateurs, le nombre de ceux qui avaient quitté la capitale à la
suite de Marie Louise, ou qui étaient par leurs fonctions retenus
auprès de Napoléon, le nombre surtout des intimidés, était si grand,
qu'à peine put-on réunir soixante-dix sénateurs environ sur cent
quarante. À trois heures ils étaient en séance, attendant avec
résignation ce qu'on allait leur proposer. Dans un discours assez mal
écrit par l'abbé de Pradt, M. de Talleyrand leur dit qu'ils étaient
appelés à venir au secours d'un _peuple délaissé_ (manière de fonder
sur le départ de la Régente la résolution qu'il s'agissait de
prendre), et à pourvoir au plus indispensable besoin de toute société,
celui d'être gouvernée; qu'ils étaient donc invités à créer
un gouvernement provisoire, lequel saisirait les rênes de
l'administration actuellement abandonnées. À ce discours prononcé avec
l'ordinaire nonchalance de M. de Talleyrand, et écouté dans un profond
silence, personne n'opposa une objection. Mais les membres de
l'opposition libérale demandèrent sur-le-champ que l'oeuvre de ce
gouvernement provisoire ne consistât pas seulement à se saisir de
l'administration de l'État que personne ne dirigeait plus en ce
moment, mais à rédiger une Constitution qui consacrerait les principes
de la Révolution française, et un séducteur, aposté pour allécher ses
collègues, s'empressa d'ajouter que le Sénat et le Corps législatif
devraient occuper la place des grands corps politiques dans la
Constitution future. On s'accorda réciproquement ces diverses
propositions, et il fut entendu que le gouvernement qu'on allait
nommer, après s'être emparé du pouvoir, procéderait immédiatement à la
rédaction d'une Constitution. Ces points convenus, il fallait songer
à composer ce gouvernement qualifié de provisoire. Il est inutile de
dire que le nombre, le choix des individus, tout avait été arrêté
d'avance chez M. de Talleyrand. Le nombre de trois ne répondant pas
assez aux divers besoins de la circonstance, on avait adopté celui de
cinq, et, quant aux personnes, on avait cherché parmi les amis de M.
de Talleyrand les hommes qui, tout en lui étant soumis, avaient
d'utiles relations avec les différents partis. À M. de Talleyrand,
chef indiqué du nouveau gouvernement, on adjoignit donc quatre
personnes. La première fut le duc de Dalberg, peu connu en France,
mais l'ouvrier le plus ancien, le plus actif, le plus habile de la
trame sourde qui éclatait actuellement au grand jour, et en outre lié
intimement avec les princes et les ministres étrangers qui étaient les
appuis nécessaires de la nouvelle révolution. Ce choix imaginé pour la
diplomatie étrangère, il en fallait un pour l'armée. On songea au
vieux Beurnonville, officier des premiers temps de la révolution,
médiocrité bienveillante et mobile, tout à l'heure s'apitoyant avec M.
de Lavallette sur les malheurs de Napoléon, et à présent indigné
contre ses fautes à l'hôtel Talleyrand, ayant du reste de grandes
relations d'amitié avec la plupart des mécontents de l'armée. Il
fallait aussi répondre le plus possible aux opinions des partis, sans
sortir de la société de M. de Talleyrand, essentiellement modérée. On
désigna M. de Jaucourt, galant homme, ancien constituant, doux,
éclairé, libéral, ayant appartenu à la minorité de la noblesse, et
représentant heureusement les hommes qui voulaient unir les Bourbons
et la liberté. Enfin pour que le royalisme, influence importante du
moment, eût sa part, on choisit M. l'abbé de Montesquiou, l'un des
présidents de l'Assemblée constituante, resté pendant l'Empire le
correspondant secret de Louis XVIII, homme d'église et homme du monde
à la fois, ne disant point la messe, fréquentant les salons,
conservant plus d'un préjugé politique quoique affectant de n'avoir
aucun préjugé religieux, instruit, spirituel, indépendant, mais
hautain et irritable, adopté aujourd'hui presque comme un accessoire,
et destiné à devenir bientôt le personnage principal, parce qu'à
l'avantage de représenter une puissance qui grandissait d'heure en
heure, il joignait celui d'être parmi les membres du nouveau
gouvernement l'homme qui avait les sentiments les plus prononcés.
Comme nous venons de le dire, on avait préparé ces choix chez M. de
Talleyrand. Le Sénat se forma en groupes, se les communiqua de bouche
en bouche, et les confirma par son vote sans avoir l'idée de repousser
un seul nom parmi ceux qu'on lui avait présentés. Ces résolutions une
fois arrêtées, M. de Talleyrand laissa aux sénateurs le soin de les
rédiger en termes officiels, et retourna rue Saint-Florentin, où
l'attendaient les nombreux courtisans de sa nouvelle grandeur, tous
convaincus qu'il rappellerait les Bourbons, et les dominerait après
les avoir rappelés.
[En marge: Choix des ministres.]
[En marge: Le baron Louis ministre des finances; le général Dupont, de
la guerre; M. Beugnot, de l'intérieur, etc., etc.]
Les hommes qu'on venait de désigner pouvaient constituer un
gouvernement nominal, nuancé des couleurs du jour, mais non un
gouvernement effectif capable d'administrer les affaires. Pour s'en
procurer un pareil il fallait composer un ministère. À peine revenu
du Luxembourg chez lui, M. de Talleyrand, réuni à ses collègues,
s'occupa de chercher des ministres. Deux importaient avant tout, celui
des finances et celui de la guerre, car il fallait se procurer de
l'argent et détacher l'armée de Napoléon. On fit pour les finances un
choix dont la France devra éternellement s'applaudir, celui du baron
Louis, esprit véhément et vigoureux, comprenant mieux qu'aucun homme
de cette époque la puissance du crédit, puissance féconde, seule
capable de fermer les plaies de la guerre et de remplacer le génie
créateur de Napoléon. Pour la guerre, on céda trop à la passion du
jour, et on fit une nomination qui avait malheureusement tous les
caractères d'une réaction, en appelant à ce département le général
Dupont, l'infortunée victime de Baylen. Dans les derniers temps on
avait songé plus d'une fois aux brillants exploits du général Dupont
pendant les années 1805 et 1806, on avait plaint ses infortunes
imméritées, et depuis que l'on commençait à blâmer Napoléon en secret
tout en continuant de l'aduler en public, on avait dit à voix basse
que le général Dupont avait été la victime désignée pour abuser
l'opinion sur les fautes de la guerre d'Espagne. On crut à tort que ce
choix, accusateur pour Napoléon, mais réparateur envers l'armée,
plairait à celle-ci, et on ne comprit pas qu'au contraire il
l'irriterait. M. de Talleyrand, l'un des juges du général Dupont,
l'envoya chercher à Dreux où il était prisonnier. On fit venir
également un administrateur impérial, homme de beaucoup d'esprit, qui
s'était signalé récemment par de vives épigrammes contre l'Empire, et
on le chargea du département de l'intérieur. Cet administrateur était
M. Beugnot. On remit la justice à un magistrat respectable et libéral,
M. Henrion de Pansey; la marine à un conseiller d'État disgracié,
estimable et laborieux, M. Malouet; les affaires étrangères à un
diplomate instruit, étranger aux partis, ayant la modération ordinaire
de sa profession, M. de Laforest. La police, sous la forme de
direction générale, fut confiée à un employé de ce département, M.
Anglès, ami secret des Bourbons, et les postes furent livrées à un
ennemi subalterne de Napoléon, M. de Bourrienne, son ancien
secrétaire, éloigné de son cabinet pour des motifs qui n'avaient rien
de politique.
[En marge: Le général Dessoles nommé commandant de la garde nationale
de Paris.]
À ces nominations, les unes excellentes, les autres médiocres ou
fâcheuses, on en ajouta une qui était des mieux entendues. La garde
nationale, très-bien composée, avait tenu une conduite ferme et
honorable, et elle méritait qu'on lui témoignât de la considération.
On lui donna un commandant digne d'elle, M. le général Dessoles,
ancien chef d'état-major de Moreau, caractère arrêté, esprit fin et
cultivé, jadis républicain, aujourd'hui partisan de la monarchie
constitutionnelle, et réunissant en lui le double caractère militaire
et civil, qui convient à la tête d'une troupe qu'on a nommée la milice
citoyenne.
Ces divers personnages ne reçurent qu'un titre provisoire, comme celui
du gouvernement qui les instituait. Ils furent qualifiés de
_commissaires délégués à l'administration_ de la justice, de la
guerre, de l'intérieur, etc. Ils eurent ordre de se rendre
immédiatement à leur poste, pour se saisir des affaires le plus tôt
et le plus complétement qu'ils pourraient. On avait donc un
gouvernement auquel il était possible de s'adresser, avec lequel les
souverains avaient le moyen de traiter, et dont ils allaient se servir
pour arracher à Napoléon ce qui lui restait de puissance militaire et
civile sur la France.
[En marge: L'institution du gouvernement provisoire ne suffit pas à
l'impatience des royalistes; ils voudraient qu'on proclamât
immédiatement les Bourbons.]
[En marge: M. de Talleyrand ne partage pas cette impatience.]
Instituer un gouvernement provisoire, c'était déclarer que celui de
Napoléon n'existait plus, et ce pas était considérable. On ne l'eût
pas osé faire sans l'appui des deux cent mille baïonnettes étrangères
qui occupaient Paris. Ce résultat toutefois ne suffisait pas à
l'impatience des royalistes encore peu nombreux mais zélés qui
s'agitaient dans la capitale, et qui, à défaut du nombre, avaient pour
eux l'empire des circonstances. Ils auraient voulu qu'on proclamât
sur-le-champ les Bourbons; ils obsédaient M. de Talleyrand et M. de
Montesquiou pour qu'on prît à cet égard un parti décidé, et que sans
transition comme sans délai on déclarât Louis XVIII seul souverain
légitime de la France, n'ayant pas cessé de régner depuis la mort de
l'infortuné Louis XVII. Aller si vite ne convenait ni aux calculs de
M. de Talleyrand qui ne voulait pas des Bourbons sans conditions, ni à
son caractère qui n'était jamais pressé, ni à sa prudence qui voyait
encore bien des intermédiaires à franchir. À tous les impatients il
opposait ses armes habituelles, la nonchalance et le dédain, et il se
croyait fondé à leur dire, ce qui était vrai au moins pour quelque
temps, que c'était à lui seul à régler le mouvement des choses.
[En marge: Adresse du conseil municipal de Paris aux Parisiens, ayant
pour but de demander le rétablissement des Bourbons.]
[En marge: Le gouvernement provisoire laisse afficher cette adresse,
mais n'en permet pas l'insertion au Moniteur.]