Après ce premier acte les souverains se séparèrent. Alexandre demeura

chez M. de Talleyrand, le roi de Prusse alla fixer sa résidence dans

l'hôtel du prince Eugène, qui est devenu depuis l'hôtel de la légation

de Prusse. Les ordres furent donnés pour que les troupes alliées ne

prissent point leur logement chez les habitants, mais que, pourvues

des vivres nécessaires, elles établissent leurs bivouacs sur les

principales places de la capitale, et notamment dans les

Champs-Élysées. Le général Sacken fut nommé gouverneur de Paris. Les

rédacteurs des divers journaux furent, ou changés, ou invités à parler

dans le sens de la révolution nouvelle. On se servit du télégraphe,

tel qu'il existait alors, pour annoncer les grands événements

accomplis dans la capitale, avec mention réitérée des intentions

généreuses des puissances. Les royalistes, anciens ou nouveaux, qui

avaient dans cette journée assiégé l'hôtel Talleyrand, se répandirent

dans la capitale afin d'y propager l'espérance, et presque la

certitude du prochain rétablissement des Bourbons. Ceux d'entre eux

qui avaient promené le matin dans Paris le drapeau blanc, s'étant

assemblés tumultueusement, proposèrent de s'adresser aux souverains

étrangers pour leur demander que les Bourbons fussent immédiatement

proclamés. Ils trouvaient que si c'était déjà quelque chose de

déclarer qu'on ne traiterait plus avec Napoléon, ce n'était point

assez, et qu'il fallait annoncer qu'on traiterait exclusivement avec

les Bourbons, seuls souverains légitimes de la France. Après une

délibération vive et confuse, on se sépara d'accord sur un point,

l'envoi d'une députation à Alexandre pour lui exprimer le voeu formel

des royalistes. En effet, cette députation alla chercher Alexandre à

l'Élysée d'abord, puis à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, ne fut

point reçue par ce prince, mais par M. de Nesselrode, qui, se

renfermant dans la réserve convenable, leur répéta que l'Europe réunie

à Paris entendait suivre exclusivement le voeu de la France, et que

si, comme tout l'indiquait, ce voeu était favorable aux Bourbons, les

souverains alliés seraient heureux d'assister à leur restauration, et

d'y contribuer par leur plein assentiment.

[En marge: Mouvement imprimé aux esprits par la déclaration des

souverains.]

Le premier acte de cette révolution était donc accompli. Les

souverains entrés dans Paris, reçus paisiblement par une population

désarmée qu'ils s'attachaient à flatter, s'étaient mis en rapport avec

quelques grands personnages, et sur leur conseil avaient déclaré

qu'ils ne traiteraient plus avec Napoléon, tandis qu'ils étaient prêts

au contraire à traiter avantageusement avec tout gouvernement issu du

voeu de la nation française. C'était assez pour que l'opinion fatiguée

de la domination d'un soldat, qui ne prenait jamais de repos et n'en

laissait à personne, se prononçât bientôt en faveur de la seule

dynastie qui s'offrît à l'esprit en dehors de celle que la victoire

avait élevée et que la victoire renversait. Un moment d'hésitation en

présence d'un événement si subit, et après vingt-quatre ans d'absence

des Bourbons, était bien naturel; mais les heures allaient produire

ici l'effet qu'en d'autres temps produisent les mois et les années.

[Date en marge: Avril 1814.]

[En marge: Sentiments de la majorité de la France à l'égard de

Napoléon.]

[En marge: Facilités qu'on devait trouver auprès du Sénat pour

l'amener à se faire l'instrument d'une révolution.]

[En marge: Vains efforts de M. de Caulaincourt pour arrêter les

sénateurs prêts à abandonner Napoléon.]

[En marge: Indignation de M. de Caulaincourt en ne voyant partout que

faiblesse et défection.]

Le soir même, et le lendemain 1er avril, tous ces esprits remuants qui

se précipitent dans le torrent des révolutions, les uns pour en

profiter, les autres pour le plaisir de s'y mêler, allaient, venaient

sans cesse, et de chez M. de Talleyrand couraient chez les personnages

dont le concours était nécessaire, en particulier chez les sénateurs.

Il n'y avait d'aucun côté grande résistance à craindre, car pour tout

le monde Napoléon vaincu était Napoléon détrôné. Il existait bien dans

le peuple de Paris quelques regrets pour le guerrier éblouissant qui

avait longtemps charmé son imagination, et qui quelques jours

auparavant semblait encore le défenseur de ses murs; mais si on

excepte le peuple de quelques grandes villes, et surtout, les paysans

dont la chaumière avait été ravagée, pour la France entière, la paix,

conséquence assurée de la chute de Napoléon, était un immense

soulagement. Du reste parmi ceux qui mettent plus directement la main

aux événements, l'entraînement vers un nouvel état de choses était

général. Les anciens révolutionnaires, sans songer que c'étaient les

Bourbons qui allaient remplacer Napoléon, se livraient au plaisir de

la vengeance contre l'auteur du 18 brumaire. Les gens sensés

reconnaissaient dans ce qui arrivait la suite tant prédite des folles

témérités qu'ils avaient déplorées, et d'un pouvoir sans contre-poids.

Les hommes, occupés particulièrement de leurs intérêts, cherchaient la

fortune pour aller vers elle, et ne la voyant plus du côté de Napoléon

tournaient ailleurs leurs regards. Avec des dispositions aussi

unanimes, on n'avait point à craindre que le Sénat se souvînt de sa

longue soumission pour en rougir ou pour y persévérer. Ordinairement

on s'en prend d'une trop longue soumission à celui qui vous l'a

imposée, et loin d'être un embarras pour la pudeur, elle est au

contraire un prétexte pour l'ingratitude. Le fidèle et infortuné duc

de Vicence avait pu s'en convaincre dans cette même journée du 31

mars, et dans la nuit qui avait suivi, car en sortant de chez

l'empereur Alexandre il n'avait cessé de visiter tour à tour les

nombreux personnages qui, à des titres divers, avaient servi le

gouvernement impérial, et pouvaient en ce moment extrême lui apporter

un utile secours. Il lui semblait qu'en invoquant la foi promise, ou

au moins la reconnaissance, car il n'y avait pas alors une fortune qui

ne fût due à Napoléon, on parviendrait à raffermir les fidélités

ébranlées, et que si les souverains alliés fort soigneux de ménager le

sentiment public, le trouvaient tant soit peu persistant en faveur de

Napoléon, ils s'arrêteraient, et, au lieu de faire une révolution, se

borneraient à faire la paix, oeuvre pour laquelle M. de Caulaincourt

était aujourd'hui tout préparé. Cette fois en effet il avait pris au

fond de son coeur la résolution de violer ses instructions, et dût-il

être désavoué à Fontainebleau, il était déterminé à signer à Paris la

paix de Châtillon. Mais sa tournée non interrompue pendant

vingt-quatre heures, le consterna, l'indigna, le remplit de mépris

pour les hommes, qu'il ne connaissait pas assez pour s'attendre à ce

qui lui arrivait. Droit, rude, sensé, M. de Caulaincourt n'avait pas

cette profonde science des hommes, qui ôte toute colère en ôtant toute

surprise. Il passa ces deux jours à s'étonner et à s'emporter. Sa

première visite se dirigea vers l'hôtel de la rue Saint-Florentin, et

là son sentiment ne fut point celui de la surprise, car il n'ignorait

pas les justes griefs de M. de Talleyrand, et trouvait sa conduite

toute naturelle. Seulement il aurait voulu pouvoir le décider à en

tenir une autre.--Il est trop tard, lui dit le grand acteur de la

scène du jour; il n'y a plus à s'occuper de Napoléon que pour lui

ménager une retraite éloignée. C'est un insensé, qui a tout perdu, qui

devait tout perdre, et dont il ne faut plus nous parler. Prenez-en

votre parti, et songez à vous. Votre honorable renommée, l'amitié de

l'empereur Alexandre, vous assurent une place sous tous les

gouvernements. Occupez-vous de vous, et oubliez un maître auquel votre

droiture était devenue importune.--M. de Caulaincourt, s'attendant à

ce langage dans la bouche de M. de Talleyrand, écarta ce qui le

concernait, et usant du privilége d'une ancienne amitié, s'efforça de

réveiller le penchant qu'on avait supposé à M. de Talleyrand pour la

régence de Marie-Louise, sous laquelle il aurait pu être le premier

personnage de l'État.--Il est trop tard, répéta le prince de Bénévent.

J'ai voulu sauver Marie-Louise et son fils, en les retenant à Paris,

mais une lettre de cet homme destiné à tout perdre, est venue décider,

le départ pour Blois, et produire le vide que nous cherchons à

remplir. Renoncez, vous dis-je, à vos regrets: tout est fini pour

Napoléon et les siens; songez à vos enfants, et laissez-nous sauver la

France, par les seuls moyens qu'il soit possible aujourd'hui

d'employer.--M. de Caulaincourt, trouvant M. de Talleyrand

irrévocablement engagé dans la cause des Bourbons, avait désespéré dès

lors d'exercer sur lui aucune influence. Quittant M. de Talleyrand, et

traversant au sortir de son cabinet, un groupe tout composé de

fonctionnaires de l'Empire, où l'abbé de Pradt faisait, selon sa

coutume, entendre les paroles les moins réservées, M. de Caulaincourt

qui se rappelait les longues adulations de l'archevêque de Malines, ne

put se défendre d'un mouvement d'indignation, marcha droit à lui, et

ne lui laissa d'autre asile que l'escalier de l'hôtel Saint-Florentin.

On entoura, on essaya de calmer M. de Caulaincourt, en lui disant que

son honorable fidélité l'égarait, qu'il se trompait, et qu'il fallait

enfin ouvrir les yeux à la vérité.--Mais pourquoi ne pas les ouvrir

plus tôt, s'était écrié M. de Caulaincourt, en s'adressant à tous ces

hommes naguère chauds partisans de l'Empire, pourquoi ne pas les

ouvrir plus tôt? car en m'aidant un peu, il y a six mois, nous aurions

pu arrêter sur le bord de l'abîme celui que vous appelez aujourd'hui

un fou, un extravagant, un despote intraitable!--À cela on n'avait

répliqué qu'en détournant la tête, et en répétant que Napoléon avait

tout perdu. Toujours désolé, M. de Caulaincourt était ensuite accouru

chez quelques sénateurs. Il avait vu bien peu de portes ne pas rester

fermées, même devant son nom autrefois si honoré, si accueilli.

Ceux-ci étaient absents, ceux-là feignaient de l'être. Quelques-uns

cependant, pris au dépourvu, étaient demeurés accessibles. Parmi ces

derniers, les uns paraissaient embarrassés, consternés, et

cherchaient à cacher sous de profonds gémissements la résolution

visible de faire tout ce qu'on leur demanderait. Les autres plus osés,

élevant tout à coup la voix, disaient qu'il était temps de penser à la

France, trop oubliée, trop sacrifiée à un homme qui l'avait gravement

compromise, et qui allait achever de la perdre si on ne se hâtait de

l'arracher de ses mains.--Sacrifiée par qui, disait M. de Caulaincourt

avec emportement, sinon par ceux qui aujourd'hui s'aperçoivent pour la

première fois que le héros, le dieu de la veille, est un insensé, un

despote, qu'il faut précipiter du trône pour le salut de la

France?--Mais les réflexions de l'honnête duc de Vicence quelque

justes qu'elles fussent ne réparaient rien, et il voyait bien que la

cause de Napoléon était désormais perdue, que tout au plus en

abandonnant le père on sauverait peut-être le fils, mais qu'on en

aurait à peine le temps, car la rapidité des événements était

effrayante. Au surplus, quoique indigné du spectacle qu'il avait sous

les yeux, il sentait si bien que ce qu'on disait, déplacé dans les

bouches qui le faisaient entendre, était vrai néanmoins, que souvent

prêt à se révolter, il finissait par baisser la tête, et par

s'éloigner en silence, comme s'il eût été le coupable auquel

s'adressaient les justes reproches qui retentissaient de toute part.

Désespérant donc d'arrêter le Sénat, il s'était promis de se rejeter

sur Alexandre et sur le prince de Schwarzenberg, pour sauver quelque

chose de ce grand naufrage.

[En marge: M. de Talleyrand au contraire trouve les sénateurs prêts à

faire tout ce qu'il voudra, et même à déposer Napoléon.]

[En marge: L'ancienne opposition du Sénat montre seule quelque

caractère, et, tout en étant prête à déposer Napoléon, veut qu'on

impose aux Bourbons une constitution.]

[En marge: M. de Talleyrand souscrit à cette condition.]

Mais le succès que M. de Caulaincourt n'obtenait pas auprès des

sénateurs, M. de Talleyrand l'obtenait sans difficulté. Quelques-uns

feignant l'indignation, le plus grand nombre gémissant, tous cherchant

à se bien placer dans l'esprit de l'homme qui allait disposer de

l'avenir, semblaient décidés à donner un assentiment complet à ce

qu'on leur proposerait. On avait trouvé plus de caractère chez ceux

qui, disciples de M. Sieyès, avaient formé dans le Sénat une

opposition inactive, mais sévère. Ceux-là paraissaient prêts à tout

oser contre Napoléon, et leur dignité était à l'aise, car ils ne

l'avaient jamais encensé, mais leur résignation à tout accepter ne

s'était pas montrée égale à celle de leurs collègues. Ils avaient

demandé si c'était en vaincus qu'on entendait les amener aux pieds des

Bourbons, et si en rappelant cette famille, on ne songerait pas à

garantir les principes de la révolution française, et à relever la

liberté immolée si longtemps à l'auteur du 18 brumaire. On avait

cherché à les rassurer, en leur disant qu'indépendamment de ses

grandes lumières, l'ancien évêque d'Autun était fort intéressé à

prendre ses précautions contre les Bourbons, et qu'après avoir écarté

Napoléon par les votes du Sénat, il s'occuperait immédiatement de

faire rédiger une constitution appropriée aux besoins et aux lumières

du siècle.

[En marge: Création par le Sénat d'un gouvernement provisoire, dans la

séance du 1er avril.]

[En marge: MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Beurnonville, de Jaucourt

de Montesquiou, nommés membres du gouvernement provisoire.]

Les choses ainsi entendues, M. de Talleyrand prit, en sa qualité de

grand dignitaire et de vice-président du sénat, la résolution de

convoquer ce corps pour le 1er avril, lendemain de l'entrée des armées

alliées, afin de pourvoir à la défaillance de l'autorité publique.

Bien qu'on eût frappé à beaucoup de portes, qu'on eût visité beaucoup

de sénateurs, le nombre de ceux qui avaient quitté la capitale à la

suite de Marie Louise, ou qui étaient par leurs fonctions retenus

auprès de Napoléon, le nombre surtout des intimidés, était si grand,

qu'à peine put-on réunir soixante-dix sénateurs environ sur cent

quarante. À trois heures ils étaient en séance, attendant avec

résignation ce qu'on allait leur proposer. Dans un discours assez mal

écrit par l'abbé de Pradt, M. de Talleyrand leur dit qu'ils étaient

appelés à venir au secours d'un _peuple délaissé_ (manière de fonder

sur le départ de la Régente la résolution qu'il s'agissait de

prendre), et à pourvoir au plus indispensable besoin de toute société,

celui d'être gouvernée; qu'ils étaient donc invités à créer

un gouvernement provisoire, lequel saisirait les rênes de

l'administration actuellement abandonnées. À ce discours prononcé avec

l'ordinaire nonchalance de M. de Talleyrand, et écouté dans un profond

silence, personne n'opposa une objection. Mais les membres de

l'opposition libérale demandèrent sur-le-champ que l'oeuvre de ce

gouvernement provisoire ne consistât pas seulement à se saisir de

l'administration de l'État que personne ne dirigeait plus en ce

moment, mais à rédiger une Constitution qui consacrerait les principes

de la Révolution française, et un séducteur, aposté pour allécher ses

collègues, s'empressa d'ajouter que le Sénat et le Corps législatif

devraient occuper la place des grands corps politiques dans la

Constitution future. On s'accorda réciproquement ces diverses

propositions, et il fut entendu que le gouvernement qu'on allait

nommer, après s'être emparé du pouvoir, procéderait immédiatement à la

rédaction d'une Constitution. Ces points convenus, il fallait songer

à composer ce gouvernement qualifié de provisoire. Il est inutile de

dire que le nombre, le choix des individus, tout avait été arrêté

d'avance chez M. de Talleyrand. Le nombre de trois ne répondant pas

assez aux divers besoins de la circonstance, on avait adopté celui de

cinq, et, quant aux personnes, on avait cherché parmi les amis de M.

de Talleyrand les hommes qui, tout en lui étant soumis, avaient

d'utiles relations avec les différents partis. À M. de Talleyrand,

chef indiqué du nouveau gouvernement, on adjoignit donc quatre

personnes. La première fut le duc de Dalberg, peu connu en France,

mais l'ouvrier le plus ancien, le plus actif, le plus habile de la

trame sourde qui éclatait actuellement au grand jour, et en outre lié

intimement avec les princes et les ministres étrangers qui étaient les

appuis nécessaires de la nouvelle révolution. Ce choix imaginé pour la

diplomatie étrangère, il en fallait un pour l'armée. On songea au

vieux Beurnonville, officier des premiers temps de la révolution,

médiocrité bienveillante et mobile, tout à l'heure s'apitoyant avec M.

de Lavallette sur les malheurs de Napoléon, et à présent indigné

contre ses fautes à l'hôtel Talleyrand, ayant du reste de grandes

relations d'amitié avec la plupart des mécontents de l'armée. Il

fallait aussi répondre le plus possible aux opinions des partis, sans

sortir de la société de M. de Talleyrand, essentiellement modérée. On

désigna M. de Jaucourt, galant homme, ancien constituant, doux,

éclairé, libéral, ayant appartenu à la minorité de la noblesse, et

représentant heureusement les hommes qui voulaient unir les Bourbons

et la liberté. Enfin pour que le royalisme, influence importante du

moment, eût sa part, on choisit M. l'abbé de Montesquiou, l'un des

présidents de l'Assemblée constituante, resté pendant l'Empire le

correspondant secret de Louis XVIII, homme d'église et homme du monde

à la fois, ne disant point la messe, fréquentant les salons,

conservant plus d'un préjugé politique quoique affectant de n'avoir

aucun préjugé religieux, instruit, spirituel, indépendant, mais

hautain et irritable, adopté aujourd'hui presque comme un accessoire,

et destiné à devenir bientôt le personnage principal, parce qu'à

l'avantage de représenter une puissance qui grandissait d'heure en

heure, il joignait celui d'être parmi les membres du nouveau

gouvernement l'homme qui avait les sentiments les plus prononcés.

Comme nous venons de le dire, on avait préparé ces choix chez M. de

Talleyrand. Le Sénat se forma en groupes, se les communiqua de bouche

en bouche, et les confirma par son vote sans avoir l'idée de repousser

un seul nom parmi ceux qu'on lui avait présentés. Ces résolutions une

fois arrêtées, M. de Talleyrand laissa aux sénateurs le soin de les

rédiger en termes officiels, et retourna rue Saint-Florentin, où

l'attendaient les nombreux courtisans de sa nouvelle grandeur, tous

convaincus qu'il rappellerait les Bourbons, et les dominerait après

les avoir rappelés.

[En marge: Choix des ministres.]

[En marge: Le baron Louis ministre des finances; le général Dupont, de

la guerre; M. Beugnot, de l'intérieur, etc., etc.]

Les hommes qu'on venait de désigner pouvaient constituer un

gouvernement nominal, nuancé des couleurs du jour, mais non un

gouvernement effectif capable d'administrer les affaires. Pour s'en

procurer un pareil il fallait composer un ministère. À peine revenu

du Luxembourg chez lui, M. de Talleyrand, réuni à ses collègues,

s'occupa de chercher des ministres. Deux importaient avant tout, celui

des finances et celui de la guerre, car il fallait se procurer de

l'argent et détacher l'armée de Napoléon. On fit pour les finances un

choix dont la France devra éternellement s'applaudir, celui du baron

Louis, esprit véhément et vigoureux, comprenant mieux qu'aucun homme

de cette époque la puissance du crédit, puissance féconde, seule

capable de fermer les plaies de la guerre et de remplacer le génie

créateur de Napoléon. Pour la guerre, on céda trop à la passion du

jour, et on fit une nomination qui avait malheureusement tous les

caractères d'une réaction, en appelant à ce département le général

Dupont, l'infortunée victime de Baylen. Dans les derniers temps on

avait songé plus d'une fois aux brillants exploits du général Dupont

pendant les années 1805 et 1806, on avait plaint ses infortunes

imméritées, et depuis que l'on commençait à blâmer Napoléon en secret

tout en continuant de l'aduler en public, on avait dit à voix basse

que le général Dupont avait été la victime désignée pour abuser

l'opinion sur les fautes de la guerre d'Espagne. On crut à tort que ce

choix, accusateur pour Napoléon, mais réparateur envers l'armée,

plairait à celle-ci, et on ne comprit pas qu'au contraire il

l'irriterait. M. de Talleyrand, l'un des juges du général Dupont,

l'envoya chercher à Dreux où il était prisonnier. On fit venir

également un administrateur impérial, homme de beaucoup d'esprit, qui

s'était signalé récemment par de vives épigrammes contre l'Empire, et

on le chargea du département de l'intérieur. Cet administrateur était

M. Beugnot. On remit la justice à un magistrat respectable et libéral,

M. Henrion de Pansey; la marine à un conseiller d'État disgracié,

estimable et laborieux, M. Malouet; les affaires étrangères à un

diplomate instruit, étranger aux partis, ayant la modération ordinaire

de sa profession, M. de Laforest. La police, sous la forme de

direction générale, fut confiée à un employé de ce département, M.

Anglès, ami secret des Bourbons, et les postes furent livrées à un

ennemi subalterne de Napoléon, M. de Bourrienne, son ancien

secrétaire, éloigné de son cabinet pour des motifs qui n'avaient rien

de politique.

[En marge: Le général Dessoles nommé commandant de la garde nationale

de Paris.]

À ces nominations, les unes excellentes, les autres médiocres ou

fâcheuses, on en ajouta une qui était des mieux entendues. La garde

nationale, très-bien composée, avait tenu une conduite ferme et

honorable, et elle méritait qu'on lui témoignât de la considération.

On lui donna un commandant digne d'elle, M. le général Dessoles,

ancien chef d'état-major de Moreau, caractère arrêté, esprit fin et

cultivé, jadis républicain, aujourd'hui partisan de la monarchie

constitutionnelle, et réunissant en lui le double caractère militaire

et civil, qui convient à la tête d'une troupe qu'on a nommée la milice

citoyenne.

Ces divers personnages ne reçurent qu'un titre provisoire, comme celui

du gouvernement qui les instituait. Ils furent qualifiés de

_commissaires délégués à l'administration_ de la justice, de la

guerre, de l'intérieur, etc. Ils eurent ordre de se rendre

immédiatement à leur poste, pour se saisir des affaires le plus tôt

et le plus complétement qu'ils pourraient. On avait donc un

gouvernement auquel il était possible de s'adresser, avec lequel les

souverains avaient le moyen de traiter, et dont ils allaient se servir

pour arracher à Napoléon ce qui lui restait de puissance militaire et

civile sur la France.

[En marge: L'institution du gouvernement provisoire ne suffit pas à

l'impatience des royalistes; ils voudraient qu'on proclamât

immédiatement les Bourbons.]

[En marge: M. de Talleyrand ne partage pas cette impatience.]

Instituer un gouvernement provisoire, c'était déclarer que celui de

Napoléon n'existait plus, et ce pas était considérable. On ne l'eût

pas osé faire sans l'appui des deux cent mille baïonnettes étrangères

qui occupaient Paris. Ce résultat toutefois ne suffisait pas à

l'impatience des royalistes encore peu nombreux mais zélés qui

s'agitaient dans la capitale, et qui, à défaut du nombre, avaient pour

eux l'empire des circonstances. Ils auraient voulu qu'on proclamât

sur-le-champ les Bourbons; ils obsédaient M. de Talleyrand et M. de

Montesquiou pour qu'on prît à cet égard un parti décidé, et que sans

transition comme sans délai on déclarât Louis XVIII seul souverain

légitime de la France, n'ayant pas cessé de régner depuis la mort de

l'infortuné Louis XVII. Aller si vite ne convenait ni aux calculs de

M. de Talleyrand qui ne voulait pas des Bourbons sans conditions, ni à

son caractère qui n'était jamais pressé, ni à sa prudence qui voyait

encore bien des intermédiaires à franchir. À tous les impatients il

opposait ses armes habituelles, la nonchalance et le dédain, et il se

croyait fondé à leur dire, ce qui était vrai au moins pour quelque

temps, que c'était à lui seul à régler le mouvement des choses.

[En marge: Adresse du conseil municipal de Paris aux Parisiens, ayant

pour but de demander le rétablissement des Bourbons.]

[En marge: Le gouvernement provisoire laisse afficher cette adresse,

mais n'en permet pas l'insertion au Moniteur.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 47 / 65 段