Schwarzenberg, derrière lui un brillant état-major, et pour escorte
cinquante mille soldats d'élite, observant un ordre parfait, et
portant au bras une écharpe blanche qu'ils avaient adoptée pour éviter
les méprises sur le champ de bataille, Alexandre s'avançait à cheval à
travers le faubourg Saint-Martin. Une proclamation des deux préfets,
annonçant les intentions bienveillantes des monarques alliés, avait
averti la population parisienne de l'événement solennel et douloureux
qui allait attrister ses murs. Dire les émotions de cette population,
en proie aux sentiments les plus contraires, serait difficile. Le
peuple de Paris, toujours si sensible à l'honneur des armes
françaises, irrité de n'avoir pas obtenu les fusils qu'il demandait,
soupçonnant même des trahisons là où il n'y avait eu que des
faiblesses, supportait avec une aversion peu dissimulée la présence
des soldats étrangers. La bourgeoisie plus éclairée sans être moins
patriote, appréciant les causes et les conséquences des événements,
était partagée entre l'horreur de l'invasion, et la satisfaction de
voir cesser le despotisme et la guerre. Enfin, l'ancienne noblesse
française, à force de haïr la révolution oubliant la gloire du pays
qui jadis lui était si chère, éprouvait de la chute de Napoléon une
joie folle, qui ne lui permettait pas de sentir actuellement le
désastre de la patrie. Quelques membres de cette noblesse, dans le
désir d'amener à Paris un événement semblable à celui de Bordeaux,
parcouraient le faubourg Saint-Germain, la place de la Concorde, le
boulevard, en agitant un drapeau blanc, et en poussant des cris de
_vive le roi!_ qui restaient sans écho, et provoquaient même assez
souvent une désapprobation manifeste. Calme et triste, la garde
nationale faisait partout le service, prête à maintenir l'ordre, que
personne au surplus ne songeait à troubler.
[En marge: Affabilité d'Alexandre.]
Tel était l'aspect de Paris. En suivant à travers une foule pressée et
silencieuse le faubourg Saint-Martin jusqu'au boulevard, les
souverains alliés ne rencontrèrent d'abord que des visages mornes, et
parfois menaçants. Du reste pas une insulte, pas une acclamation ne
signalèrent leur marche grave et lente. En arrivant au boulevard et en
s'approchant des grands quartiers de la capitale, les visages
commencèrent à changer avec les sentiments de la population. Quelques
cris se firent entendre qui indiquaient qu'on appréciait les
dispositions généreuses d'Alexandre. Il y répondit avec une
sensibilité marquée. Bientôt ses saluts répétés à la population,
l'ordre rassurant observé par ses soldats, amenèrent des
manifestations de plus en plus amicales. Enfin parut le groupe
royaliste qui depuis le matin se promenait dans Paris en agitant un
drapeau blanc. Ses cris enthousiastes de _vive Louis XVIII_, _vive
Alexandre_, _vive Guillaume_, éclatèrent subitement aux oreilles des
souverains, et leur causèrent une satisfaction visible. Aux cris
violents de ce groupe vinrent se joindre ceux de femmes élégantes,
agitant des mouchoirs blancs, et saluant avec la vivacité passionnée
de leur sexe la présence des monarques étrangers: triste spectacle
qu'il faut déplorer sans s'en étonner, car c'est celui que donnent en
tous lieux et en tout temps les peuples divisés. Les joies des partis
y étouffent en effet les plus légitimes douleurs de la patrie!
[En marge: Grande revue aux Champs-Élysées.]
[En marge: Envoi de M. de Nesselrode auprès de M. de Talleyrand.]
[En marge: Grands témoignages de considération donnés à M. de
Talleyrand.]
[En marge: Il est convenu que l'empereur Alexandre prendra son
logement chez M. de Talleyrand.]
Ces dernières manifestations rassurèrent les souverains alliés, que la
froideur malveillante témoignée par les masses populaires dans le
faubourg Saint-Martin et le boulevard Saint-Denis avait inquiétés
d'abord, non pour leur sûreté personnelle, mais pour la suite de leurs
desseins. Ils se rendirent sans s'arrêter aux Champs-Élysées, pour y
passer la revue de leurs soldats. C'était une manière de remplir, par
un grand spectacle militaire, les heures de cette journée, tandis que
leurs ministres vaqueraient à des soins plus sérieux et plus
pressants. Il était urgent, effectivement, de parler à cette ville de
Paris, si redoutée même dans sa défaite, de lui dire qu'on ne venait
ni conquérir, ni opprimer, ni humilier la France, qu'on lui apportait
seulement la paix, dont n'avait pas voulu un chef intraitable, et que
quant à la forme de son gouvernement, on la laisserait libre de
choisir celle qui lui conviendrait. Mais pour concerter ce langage,
pour savoir même à qui l'adresser, il fallait s'aboucher avec des
personnages accrédités, et pendant la revue des Champs-Élysées, M. de
Nesselrode s'était rendu auprès de celui qu'indiquait une sorte de
désignation universelle, c'est-à-dire auprès de M. de Talleyrand. Il
l'avait trouvé dans son célèbre hôtel de la rue Saint-Florentin,
attendant cette démarche si facile à prévoir, et lui avait demandé, au
nom des monarques alliés, quel était le gouvernement qu'il fallait
constituer, en lui déclarant qu'on s'en fierait à ses lumières plus
volontiers qu'à celles d'aucun homme de France. M. de Talleyrand, qui
connaissait et appréciait depuis longtemps l'habile diplomate dépêché
auprès de lui, l'accueillit avec empressement, et lui dit, ce qui
était vrai, que le gouvernement impérial était complétement ruiné dans
les esprits, que le régime de la guerre perpétuelle inspirait en 1814
autant d'horreur que celui de la guillotine en 1800, et que rien ne
serait plus facile que d'opérer une révolution, si on traitait la
France avec les égards dont ce grand pays était digne, si on lui
prouvait surtout par les faits aussi bien que par les paroles, que les
souverains alliés voulaient être non pas ses conquérants, mais ses
libérateurs. Dans ces termes généraux il était aisé de s'entendre. M.
de Nesselrode répéta les assurances qu'il était chargé de prodiguer,
et les deux diplomates commençaient à discuter les graves sujets que
comportait la circonstance, lorsque M. de Nesselrode reçut de
l'empereur Alexandre un message singulier, dont l'objet était le
suivant. Par une modestie pleine de délicatesse, Alexandre avait voulu
loger non aux Tuileries, mais à l'Élysée, et pendant la revue on lui
avait remis un billet dans lequel on prétendait que l'Élysée était
miné. Il avait envoyé ce billet à M. de Nesselrode pour que celui-ci
s'informât si un tel avis avait le moindre fondement. M. de Nesselrode
communiqua ce message à M. de Talleyrand, qui sourit d'un avis aussi
puéril, et qui cependant offrit courtoisement de mettre à la
disposition de l'empereur Alexandre son hôtel, où aucun danger n'était
à craindre, et où depuis longtemps régnaient des habitudes tout à fait
princières. M. de Nesselrode saisit cette offre avec empressement, car
c'était donner un haut témoignage de considération à un personnage
dont on avait grand besoin, c'était augmenter son influence, et se
ménager même bien des commodités pour l'oeuvre qu'on allait
entreprendre.
[En marge: La revue de ses troupes finie, Alexandre se rend chez M. de
Talleyrand.]
Les hommes qui depuis quelque temps étaient ou les confidents ou les
visiteurs assidus de M. de Talleyrand, le duc de Dalberg, l'abbé de
Pradt, le baron Louis, le général Dessoles, et une infinité d'autres,
étaient accourus chez lui pour s'entretenir des prodigieux événements
qui étaient en voie de s'accomplir. Il avait donc sa cour toute formée
pour recevoir l'empereur Alexandre lorsque celui-ci, après avoir passé
ses troupes en revue, se transporterait à l'hôtel de la rue
Saint-Florentin. L'empereur Alexandre étant descendu de cheval sur la
place de la Concorde, se rendit à pied chez le grand dignitaire
impérial, lui tendit la main avec cette courtoisie qui séduisait tous
ceux qui ne savaient pas combien il y avait de finesse cachée sous le
charme de ses manières, traversa les appartements qui contenaient déjà
une foule empressée, se laissa présenter les nouveaux royalistes dont
le nombre augmentait à vue d'oeil, et après avoir prodigué à chacun
les témoignages les plus flatteurs, s'enferma avec M. de Talleyrand
pour le consulter sur les importantes résolutions qu'il s'agissait
d'adopter. Le roi de Prusse, le prince de Schwarzenberg, appelés à
cette conférence, s'y rendirent immédiatement, et M. de Talleyrand
demanda l'autorisation d'y introduire son véritable, son unique
complice, le duc de Dalberg, qui, plus téméraire que lui, avait osé
envoyer un émissaire au camp des alliés. À peine assemblés ces
éminents personnages entreprirent de traiter le grand sujet qui les
réunissait, celui du gouvernement à donner à la France.
[En marge: Conférence des souverains avec M. de Talleyrand et avec
quelques personnages sur le choix du gouvernement qui convient à la
France.]
Alexandre qui avait déjà pris l'habitude, et qui continua de la
prendre chaque jour davantage, d'ouvrir les entretiens et de les
clore, Alexandre commença par répéter ce qu'il disait à tout le monde,
que lui et ses alliés n'étaient pas venus en France pour y opérer des
révolutions, mais pour y chercher la paix; qu'ils l'auraient faite à
Châtillon, si Napoléon s'y était prêté, mais que n'ayant trouvé à
Châtillon que des refus, obligés de venir chercher cette paix jusque
dans les murs de Paris, ils étaient prêts à la conclure avec ceux qui
la voudraient franchement; qu'il ne leur appartenait pas de désigner
les hommes qui seraient chargés de représenter la France en cette
circonstance, et de constituer son gouvernement, qu'à cet égard ils
n'avaient la prétention d'imposer personne, que Napoléon lui-même ils
n'auraient pas pris sur eux de l'exclure, s'il ne s'était exclu en
refusant péremptoirement des conditions auxquelles l'Europe attachait
sa sûreté; mais qu'après lui la régente Marie-Louise, le prince
Bernadotte, la république elle-même, et enfin les Bourbons, ils
étaient prêts à admettre tout ce que la nation française paraîtrait
désirer. Seulement, dans l'intérêt de l'Europe et de la France, on
devait choisir un gouvernement qui pût se maintenir, surtout en
succédant à la puissante main de Napoléon, car l'oeuvre qu'on allait
accomplir, il ne fallait pas qu'on eût à la recommencer.
[En marge: Exposé des sentiments des souverains fait par l'empereur
Alexandre.]
[En marge: Déclaration que les souverains entendent laisser la France
libre dans le choix de son souverain.]
Alexandre ne dissimula pas que, tout en ayant pour les Bourbons une
préférence naturelle, les monarques alliés craignaient que ces
princes, inconnus aujourd'hui de la France et ne la connaissant plus,
ne fussent incapables de la gouverner; qu'ils n'espéraient pas non
plus qu'on parvînt à composer un gouvernement sérieux avec une femme
et un enfant, comme Marie-Louise et le Roi de Rome, que c'était l'avis
notamment de l'empereur d'Autriche; que cherchant ainsi le meilleur
gouvernement à donner à la France il avait, lui, songé quelquefois au
prince Bernadotte, mais que ne trouvant pas beaucoup d'assentiment
lorsqu'il parlait de ce candidat il se garderait bien d'insister; que
du reste dans cet état d'indécision, l'avis des souverains en serait
d'autant plus facile à plier au voeu de la France, seule autorité à
consulter ici; que pour eux ils n'avaient qu'un intérêt et un droit,
c'était d'avoir la paix, mais de l'avoir sûre en l'accordant
honorable, telle qu'on la devait à une nation couverte de gloire, et à
laquelle ils ne s'en prenaient point de leurs maux, sachant bien que
sous le joug détesté qu'on venait de briser elle avait souffert autant
que l'Europe.
[En marge: Opinion très-arrêtée de M. de Talleyrand en faveur des
Bourbons.]
[En marge: Motifs de cette opinion.]
À ce langage, doux, flatteur, insinuant, un seul homme était appelé à
répondre, et c'était M. de Talleyrand. C'est à lui que s'adressaient
particulièrement ces questions comme au plus accrédité des personnages
auxquels on pouvait les poser. Généralement peu impatient de se
prononcer, laissant volontiers les plus pressés dire leur sentiment,
mais sachant se décider quand il le fallait, M. de Talleyrand
possédait au plus haut point le discernement des situations, savait
découvrir ce qui convenait à chacune, et avait de plus l'art de donner
à ses avis une forme piquante ou sentencieuse, qui leur valait tout de
suite la vogue d'un bon mot, ou d'un mot profond. Il avait clairement
discerné qu'élevé par la victoire, Napoléon ne pouvait se soutenir que
par elle, que vaincu il était détrôné; que la république n'étant pas
proposable à une génération qui avait assisté aux horreurs de 1793, la
monarchie étant le seul gouvernement alors possible, il n'y avait de
dynastie acceptable que celle des Bourbons, car on ne crée pas à
volonté et artificiellement les conditions qui rendent une famille
propre à régner. Le génie, le hasard des révolutions, peuvent un
moment élever un homme, et on venait d'en avoir la preuve, mais ce
phénomène passé, les peuples reviennent promptement à ce que le temps
et de longues habitudes nationales ont consacré. À l'abri désormais
des vengeances impériales, M. de Talleyrand dit lentement mais
nettement la vérité à ce sujet. Napoléon, selon lui, n'était plus
possible. La France, à laquelle il avait rendu de grands services
qu'il lui avait malheureusement fait payer cher, voyait en lui ce qu'y
voyait l'Europe, c'est-à-dire la guerre, et elle voulait la paix.
Napoléon était donc en ce moment le contraire du voeu formel, absolu
de la génération présente. Consentirait-il à signer la paix, il ne
faudrait pas y compter. En effet une paix, même très-honorable, telle
que la France pourrait l'accepter, telle que l'Europe dans sa haute
raison devrait l'accorder, cette paix quelle qu'elle fût, serait
toujours tellement au-dessous de ce que Napoléon devait prétendre,
qu'il ne saurait y souscrire sans déchoir, dès lors sans avoir
l'intention de la rompre. Il ne fallait donc plus songer à lui,
puisqu'il était incompatible avec la paix, qui était le besoin du
monde entier, et on verrait bientôt, en laissant éclater l'opinion
universelle encore comprimée, que cette manière de penser était au
fond de tous les esprits. Que si Napoléon était impossible
personnellement, il était tout aussi impossible dans sa femme et son
fils. Qui pouvait croire sérieusement qu'il ne serait pas derrière
Marie-Louise et le Roi de Rome, pour gouverner sous leur nom?
Personne. Ce serait Napoléon avec tous ses inconvénients et tous ceux
de la dissimulation. Il fallait par conséquent renoncer à une
semblable combinaison, et puisque le prince auguste qui avait donné sa
fille à Napoléon faisait un généreux sacrifice à l'Europe, on devait
accepter ce sacrifice en remerciant l'empereur d'Autriche de si bien
comprendre les besoins de la situation. Quant au prince Bernadotte,
devenu l'héritier du trône de Suède, c'était chose moins sérieuse
encore. Après avoir eu un soldat de génie, la France n'accepterait pas
un soldat médiocre, couvert du sang français. Restaient donc les
Bourbons. Sans doute la France, qui les avait tant connus, les
connaissait peu aujourd'hui, et éprouvait même à leur égard certaines
préventions. Mais elle referait connaissance avec eux, et les
accueillerait volontiers s'ils apportaient, en revenant, non les
préjugés qui avaient déjà perdu leur maison, mais les saines idées du
siècle. M. de Talleyrand ajoutait qu'il fallait les lier par de sages
lois, et les réconcilier avec l'armée, en plaçant auprès d'eux ses
représentants les plus illustres; qu'avec du tact, des soins, de
l'application, tout cela pourrait se faire; qu'il fallait bien
d'ailleurs que ce fût possible, car c'était nécessaire; qu'après tant
d'agitations, le besoin le plus impérieux des esprits était de voir
l'édifice social rétabli sur ses véritables bases, et qu'il ne
semblerait l'être que lorsque le trône de France serait rendu à ses
antiques possesseurs. Résumant enfin son opinion en quelques mots, M.
de Talleyrand dit: La république est une impossibilité; la régence,
Bernadotte, sont une intrigue; les Bourbons seuls sont un principe.--
[En marge: M. de Talleyrand fait intervenir divers personnages pour
appuyer ce qu'il a dit.]
Un tel langage avait de quoi plaire aux souverains alliés, et il
aurait trouvé parmi eux des approbateurs encore plus chauds, si le
vrai représentant de la vieille Europe, l'empereur François, si le
chef du parti tory, lord Castlereagh, eussent été présents. Pourtant
le rare bon sens du roi Guillaume désirait que tout ce qu'on venait de
dire fût vrai. Alexandre sans le désirer autant, était prêt cependant
à l'admettre, si la restauration des Bourbons était un moyen de
pacifier la France sans l'humilier, de lui plaire surtout après
l'avoir vaincue. M. de Talleyrand voulant donner à son opinion, nette,
ferme, mais exprimée sans véhémence, l'appui d'un langage plus vif,
plus chaleureux que le sien, proposa aux souverains alliés et à leurs
ministres assemblés dans son salon, de leur faire entendre quelques
Français, qui, à des titres divers, par leur esprit, leurs fonctions,
leur rôle, méritaient d'être écoutés. On introduisit l'abbé de Pradt,
archevêque de Malines, récemment ambassadeur à Varsovie, le baron
Louis, financier habile, employé par Napoléon dans quelques opérations
importantes, le général Dessoles, l'ancien chef d'état-major de
Moreau, l'un des hommes les plus estimés de l'armée.
L'entrevue cessa dès lors d'avoir le caractère d'un tête-à-tête.
L'entretien devint animé, et quelquefois confus à force de vivacité.
L'abbé de Pradt avec la pétulance de son langage, le baron Louis avec
la fermeté de son esprit, le général Dessoles avec une haute raison,
affirmèrent chacun à sa manière, que c'en était fait de la domination
de Napoléon, que personne ne voulait plus d'un furieux, prêt à immoler
la France et l'Europe à de sanglantes chimères; que dans sa femme et
son fils on ne verrait que lui sous un nom supposé, que dans
Bernadotte on verrait un outrage, que désirant une monarchie, on ne
pouvait admettre que les Bourbons; que sans doute on ne pensait pas à
eux, mais qu'on n'avait pas eu le temps d'y penser, que leur nom une
fois prononcé franchement, tout le monde comprendrait qu'il n'y avait
que ces princes de possibles, et qu'en prenant par de bonnes lois des
précautions contre leurs préjugés, on aurait leurs avantages sans
leurs inconvénients.
[En marge: L'opinion de M. de Talleyrand admise comme la bonne par les
monarques alliés.]
[En marge: Il est convenu qu'on se servira du Sénat pour opérer les
changements projetés.]
[En marge: Afin de donner au Sénat le courage de se prononcer, les
souverains déclarent qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon ni avec
aucun membre de sa famille.]
Personne n'était plus influencé que l'empereur Alexandre par
l'ensemble et la chaleur des avis.--Si vous êtes tous de cette
opinion, s'écria-t-il, ce n'est pas à nous à contredire. Et regardant
ses alliés qui donnaient leur assentiment d'un signe de tête,
notamment le prince de Schwarzenberg qui avait très-visiblement
approuvé ce qu'on avait dit contre la régence de Marie-Louise, il se
montra prêt à accepter les Bourbons; car, ajoutait-il, ce n'étaient
pas les représentants des vieilles monarchies européennes qui
pouvaient élever des objections contre le rétablissement de cette
antique famille. Le principe admis, il s'agissait du moyen à employer
pour consommer la déchéance de Napoléon, et pour instituer un
gouvernement nouveau qui pacifierait la France avec l'Europe, et la
France avec elle-même. M. de Talleyrand et ceux qui composaient son
conseil improvisé, furent d'avis qu'on pourrait se servir du Sénat, et
qu'on le trouverait empressé à renverser le maître qu'il avait adulé
si longtemps, car en l'adulant il l'avait toujours haï au fond du
coeur. Mais pour inspirer à ce corps le courage de se prononcer, il
fallait que Napoléon parût irrévocablement condamné. Sans cette
certitude, la même timidité qui avait tenu le Sénat silencieux devant
Napoléon, le tiendrait silencieux encore devant son ombre. Pour lever
cette difficulté, il se présentait un moyen fort simple, mais qui
devait précéder toute autre démarche, c'était de déclarer que les
monarques alliés, réunis à Paris, et disposés à concéder la paix la
plus honorable à la France, avaient pris la résolution de ne plus
traiter avec Napoléon, avec lequel toute paix sincère et durable était
jugée impossible. Bien que ce fût un engagement assez grave à prendre,
ce moyen étant le seul qui pût faire éclater l'opinion publique à
l'égard de Napoléon, il n'y avait guère à hésiter, et on n'hésita
point. Le projet de déclaration fut adopté. Pourtant, au gré de ceux
qui désiraient les Bourbons et voulaient être satisfaits le plus tôt
possible, ce n'était pas assez de dire qu'on ne traiterait plus avec
Napoléon, il fallait dire encore qu'on ne traiterait avec aucun autre
membre de sa famille, car si on laissait une chance ouverte en faveur
de son fils, ce serait assez pour glacer les gens timides, sur
lesquels il importait d'agir dans le moment. Ce complément
indispensable fut ajouté sur la proposition de l'abbé de Pradt, et la
déclaration suivante, signée par Alexandre au nom de ses alliés, fut
immédiatement placardée sur les murs de Paris.
[En marge: Texte de cette déclaration.]
«Les armées des puissances alliées ont occupé la capitale de la
France. Les souverains alliés accueillent le voeu de la nation
française.
»Ils déclarent:
»Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte,
elles doivent être plus favorables, lorsque par un retour vers un
gouvernement sage, la France elle-même offrira des assurances de
repos.
»Les souverains alliés proclament en conséquence:
»Qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon Bonaparte ni avec aucun
membre de sa famille;
»Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France, telle qu'elle a
existé sous ses rois légitimes; ils peuvent même faire plus, parce
qu'ils professent toujours le principe que, pour le bonheur de
l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;
»Qu'ils reconnaîtront et garantiront la Constitution que la nation
française se donnera. Ils invitent par conséquent le Sénat à désigner
un gouvernement provisoire, qui puisse pourvoir aux besoins de
l'administration, et préparer la constitution qui conviendra au peuple
français.
»Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec toutes
les puissances alliées.
»ALEXANDRE.
»P. S. M. I.
»_Le secrétaire d'État_, comte de NESSELRODE.
»Paris, le 31 mars 1814, trois heures après-midi.»
Il fut convenu que s'appuyant sur cette déclaration, M. de Talleyrand
et ses coopérateurs s'aboucheraient avec les membres du Sénat, les
décideraient à nommer un gouvernement provisoire, et qu'on aviserait
ensuite aux moyens de prononcer directement et définitivement la
déchéance de Napoléon.
[En marge: Publicité donnée aux intentions des souverains.]
[En marge: Démarche des royalistes auprès d'Alexandre, et réponse
donnée en son nom par M. de Nesselrode.]