(voir la carte nº 62), était reparti le 29, avait passé l'Aube à
Dolancourt, et était venu coucher à Troyes, laissant en arrière
l'armée qui ne pouvait pas franchir les distances aussi vite que lui.
En route il avait reçu un message de M. de Lavallette, qui lui
signalait le danger imminent de la capitale, la masse d'ennemis qui la
menaçaient au dehors, l'activité des intrigues qui la menaçaient au
dedans, et sur ce message il avait encore accéléré sa marche. Le 30 au
matin il avait poussé jusqu'à Villeneuve-l'Archevêque, et là, cessant
de marcher militairement, voulant apporter au moins à Paris le secours
de sa présence, il avait pris la poste, et tantôt à cheval, tantôt
dans un misérable chariot, il s'était, avec M. de Caulaincourt et
Berthier, dirigé sur Paris. Il avait envoyé en avant, comme on l'a vu,
le général Dejean, pour annoncer son arrivée et presser instamment
les maréchaux de prolonger la résistance. Vers minuit, ayant couru
toute la journée, soit à cheval, soit en voiture, il était enfin
parvenu à Fromenteau, impatient de savoir ce qui se passait. Déjà on
apercevait une nombreuse cavalerie précédée de quelques officiers.
Sans hésiter, Napoléon appela ces officiers à lui. Qui est là?
demanda-t-il.--Général Belliard, répondit le principal d'entre
eux.--C'était en effet le général Belliard, qui, en exécution de la
capitulation de Paris, se rendait à Fontainebleau, afin d'y chercher
un emplacement convenable pour les troupes des deux maréchaux.
Napoléon se précipitant alors à bas de sa voiture, saisit par le bras
le général Belliard, le conduit sur le côté de la route, et là
multipliant ses questions, il lui donne à peine le temps d'y répondre,
tant elles sont pressées.--Où est l'armée? demande-t-il tout de
suite.--Sire, elle me suit.--Où est l'ennemi?--Aux portes de
Paris.--Et qui occupe Paris?--Personne; il est évacué!--Comment,
évacué!... et mon fils, ma femme, mon gouvernement, où sont-ils?--Sur
la Loire.--Sur la Loire!... Qui a pu prendre une résolution
pareille?--Mais, Sire, on dit que c'est par vos ordres.--Mes ordres ne
portaient pas telle chose... Mais Joseph, Clarke, Marmont, Mortier,
que sont-ils devenus? qu'ont-ils fait?--Nous n'avons vu, Sire, ni
Joseph, ni Clarke, de toute la journée. Quant à Marmont et à Mortier,
ils se sont conduits en braves gens. Les troupes ont été admirables.
La garde nationale elle-même, partout où elle a été au feu, rivalisait
avec les soldats. On a défendu héroïquement les hauteurs de
Belleville, ainsi que leur revers vers la Villette. On a même défendu
Montmartre, où il y avait à peine quelques pièces de canon, et
l'ennemi croyant qu'il y en avait davantage, a poussé une colonne le
long du chemin de la Révolte pour tourner Montmartre, s'exposant ainsi
à être précipité dans la Seine. Ah! Sire, si nous avions eu une
réserve de dix mille hommes, si vous aviez été là, nous jetions les
alliés dans la Seine, et nous sauvions Paris, et nous vengions
l'honneur de nos armes!...--Sans doute si j'avais été là, mais je ne
puis être partout!... Et Clarke, Joseph, où étaient-ils? Mes deux
cents bouches à feu de Vincennes, qu'en a-t-on fait? et mes braves
Parisiens, pourquoi ne s'est-on pas servi d'eux?--Nous ne savons rien,
Sire. Nous étions seuls et nous avons fait de notre mieux. L'ennemi a
perdu douze mille hommes au moins.--Je devais m'y attendre! s'écrie
alors Napoléon. Joseph m'a perdu l'Espagne, et il me perd la France...
Et Clarke! J'aurais bien dû en croire ce pauvre Rovigo, qui me disait
que Clarke était un lâche, un traître, et de plus un homme incapable.
Mais c'est assez se plaindre, il faut réparer le mal, il en est temps
encore. Caulaincourt! ma voiture...--Ces mots dits, Napoléon se met à
marcher dans la direction de Paris, en commandant à tout le monde de
le suivre, comme s'il pouvait ainsi gagner du temps. Mais Belliard et
ceux qui l'entourent s'efforcent de le dissuader.--Il est trop tard,
lui dit Belliard, pour vous rendre à Paris; l'armée a dû le quitter;
l'ennemi y sera bientôt, s'il n'y est déjà.--Mais, répond Napoléon,
l'armée nous la ramènerons en avant, l'ennemi nous le jetterons hors
de Paris; mes braves Parisiens entendront ma voix, ils se lèveront
tous pour refouler les barbares hors de leurs murs.--Ah! Sire, il est
trop tard, répète Belliard, l'infanterie est là qui me suit;
d'ailleurs nous avons signé une capitulation qui ne nous permet pas de
rentrer.--Une capitulation! et qui donc a été assez lâche pour en
signer une?--De braves gens, Sire, qui ne pouvaient faire
autrement.--Au milieu de ce colloque, Napoléon marche toujours, ne
voulant rien écouter, demandant sa voiture que Caulaincourt n'amène
point, lorsqu'on aperçoit un officier d'infanterie. C'était Curial.
Napoléon l'appelle, et apprend alors que l'infanterie est là,
c'est-à-dire à trois ou quatre lieues de Paris, et qu'il n'est plus
temps d'y rentrer. Vaincu par les faits, par les explications qu'on
lui donne, il s'arrête aux deux fontaines qui s'élèvent sur la route
de Juvisy, s'assied au bord, et demeure quelque temps la tête dans ses
mains, plongé dans de profondes réflexions.
On se tait, on regarde, on attend. Enfin il se lève, il demande un
lieu où il puisse s'abriter quelques instants. Il avait fait, outre
trente lieues en voiture, trente lieues à cheval, il était accablé par
la fatigue, mais il ne la sentait pas. Il voulait une table, de la
lumière, pour étaler ses cartes, pour donner ses ordres. On se rend
chez le maître de poste voisin. On fait luire un peu de lumière et on
aperçoit enfin son visage, qui conservait un reste d'animation, mais
sans aucun trouble, et ne laissait paraître qu'une invincible énergie.
[En marge: Soudaine inspiration de Napoléon, et son espérance de
sauver Paris et l'Empire.]
[En marge: Napoléon envoie M. de Caulaincourt à Paris pour gagner
trois ou quatre jours en traitant avec les souverains, et avoir ainsi
le temps de ramener l'armée.]
On étale des cartes; il examine, il réfléchit, puis il dit: Si
j'avais ici l'armée, tout serait réparé! Alexandre va se montrer aux
Parisiens; il n'est pas méchant, il ne veut pas brûler Paris, il ne
veut que se faire voir à cette grande ville. Il passera demain une
revue, il aura une partie de ses soldats à droite de la Seine, une
autre à gauche; il en aura une portion dans Paris, une autre dehors,
et, dans cette position, si j'avais mon armée, je les écraserais tous.
La population se joindrait à moi, jetterait ce qu'elle a de plus lourd
sur la tête des alliés, les paysans de la Bourgogne les achèveraient.
Il n'en reviendrait pas un sur le Rhin, la grandeur de la France
serait refaite. Si j'avais l'armée! mais je ne l'aurai que dans trois
ou quatre jours. Ah! pourquoi ne pas tenir quelques heures de
plus?...--Et en proférant ces paroles, Napoléon va et vient dans la
pièce fort petite, qui le contient à peine avec les témoins peu
nombreux de cette scène étrange....--Pour le calmer, M. de
Caulaincourt lui dit: Mais, Sire, l'armée viendra, et dans quatre
jours Votre Majesté pourra encore faire ce qu'elle ferait
aujourd'hui.--Napoléon qui jusque-là ne semblait ni écouter ni saisir
ce qu'on lui disait, relève tout à coup la tête, va droit à M. de
Caulaincourt, et lui, qui n'avait jamais paru admettre la possibilité
d'une révolution, s'écrie: Ah! Caulaincourt, vous ne connaissez pas
les hommes! Trois jours, deux jours! vous ne savez pas tout ce qu'on
peut faire dans un temps si court. Vous ne savez pas tout ce qu'on
fera jouer d'intrigues contre moi; vous ne savez pas combien il y a
d'hommes qui me quitteront. Je vous les nommerai tous, si vous
voulez. Tenez, on prétend que j'ai ordonné de faire sortir de Paris
l'Impératrice et mon fils; la chose est vraie, mais je ne puis pas
tout dire. L'Impératrice est une enfant, on se serait servi d'elle
contre moi, et Dieu sait quels actes on lui aurait arrachés!... Mais
oublions ces misères. Trois jours, quatre jours, c'est bien long!
Pourtant l'armée arrivera, et si on me seconde la France peut être
sauvée.--Napoléon se tait, réfléchit, fait encore quelques pas
toujours rapides, puis, avec l'accent de l'inspiration: Caulaincourt,
s'écrie-t-il, je tiens nos ennemis; Dieu me les livre! je les
écraserai dans Paris, mais il faut gagner du temps. C'est vous qui
m'aiderez à le gagner.--Alors, indiquant qu'il voulait être seul, il
demeure avec M. de Caulaincourt, et lui expose ses idées, qui sont les
suivantes. Il faut que M. de Caulaincourt se rende à Paris, aille voir
Alexandre, duquel il sera bien accueilli, qu'il fasse appel aux
souvenirs de ce prince, qu'il cherche à réveiller ses anciens
sentiments, qu'il lui fasse entrevoir les dangers qui le menacent dans
cette grande capitale, Napoléon surtout approchant avec soixante mille
hommes, en recueillant vingt mille qui sortent de Paris, les uns et
les autres avides de vengeance, et voulant à tout prix relever
l'honneur de nos armes. Cette perspective, Alexandre, même sans qu'on
la lui montre, doit en avoir l'imagination frappée, et quand on
s'appliquera à la placer sous ses yeux, elle produira bien plus
d'effet encore. Si, dans cette disposition d'esprit, on lui offre une
paix immédiate, à des conditions qui s'approcheront de celles de
Châtillon, il ne voudra pas compromettre son triomphe, il prêtera
l'oreille, il renverra M. de Caulaincourt au quartier général
français. M. de Caulaincourt ira et reviendra. Trois, quatre jours
seront bientôt passés, et alors, ajoute Napoléon, j'aurai l'armée, et
tout sera réparé!--Mais, Sire, répond M. de Caulaincourt, ne serait-ce
pas le cas de négocier sérieusement, de vous soumettre aux événements
si ce n'est aux hommes, et d'accepter les bases de Châtillon, au moins
les principales?--Non, réplique Napoléon, c'est bien assez d'avoir
hésité un instant. Non, non, l'épée doit tout terminer. Cessez de
m'humilier! on peut aujourd'hui encore sauver la grandeur de la
France. Les chances restent belles, si vous me gagnez trois ou quatre
jours.--M. de Caulaincourt, tout ferme qu'il était, avait peine à
résister au torrent de cette énergie que tant de malheurs n'avaient
point abattue, et il demande qu'on lui adjoigne le prince Berthier,
qui a le secret des ressources dont l'Empereur dispose encore, qui est
connu, estimé des souverains, qui pourra se faire écouter. Napoléon ne
laisse pas achever M. de Caulaincourt. D'abord il a besoin de
Berthier, qui seul connaît dans tous ses détails la distribution de
l'armée sur le théâtre confus de la guerre; mais ce n'est pas sa plus
forte raison. Berthier est excellent, dit Napoléon, il a de grandes
qualités, il m'aime, je l'aime, mais il est faible. Vous n'imaginez
pas ce qu'en pourraient faire les intrigants qui vont s'agiter. Allez,
partez sans lui, il n'y a que vous dont la trempe puisse résister au
foyer de ces intrigues.--
[En marge: M. de Caulaincourt accepte la mission proposée dans
l'espérance de rétablir les relations diplomatiques entre Napoléon et
les monarques victorieux.]
[En marge: Napoléon va s'établir à Fontainebleau, et donne les ordres
nécessaires pour réunir toute l'armée derrière l'Essonne.]
Après ce colloque si animé, il fut convenu que Napoléon irait
s'établir à Fontainebleau, qu'il y concentrerait l'armée, y réunirait
les ressources qui lui restaient, et que tandis qu'il préparerait tout
pour une dernière et formidable lutte, M. de Caulaincourt
s'efforcerait sinon d'arrêter, du moins de ralentir les entreprises
politiques que les alliés allaient tenter dans Paris avec le secours
des mécontents, qu'il gagnerait ainsi trois ou quatre jours, qu'alors
l'heure suprême du salut sonnerait, et que Napoléon paraîtrait aux
portes de la capitale pour y succomber peut-être, mais pour y
entraîner certainement la coalition dans sa chute. M. de Caulaincourt
accepta cette mission avec sa fidélité ordinaire, non pas toutefois
dans l'intention de tromper les souverains alliés, car il n'eût voulu
tromper personne, pas même les ennemis de son pays, mais dans
l'espérance de faire renaître quelques relations entre un maître
intraitable et l'Europe victorieuse. Il partit donc pour Paris, tandis
que Napoléon partait pour Fontainebleau après avoir ordonné aux
troupes qui arrivaient de prendre position sur la rivière d'Essonne et
de s'y établir solidement. C'est derrière cette ligne que Napoléon
voulait opérer la concentration de ses forces. Il était si animé qu'on
eût pu le croire à la veille de l'une des grandes victoires de sa vie,
aussi bien qu'au lendemain du plus grand des désastres. Dans sa tête
ardente il avait déjà conçu un dessein qui pouvait, selon lui, changer
les destinées. Il amenait à sa suite environ 50 mille hommes, auxquels
allaient se joindre les 15 ou 18 mille sortant de Paris. Avec ce qu'il
pouvait attirer à lui des bords de la Seine et de l'Yonne, il
n'aurait pas moins de 70 mille combattants. Il voulait les concentrer
entre Fontainebleau et Paris, le long de l'Essonne, sa droite à la
Seine, sa gauche dans la direction d'Orléans, où étaient sa femme et
son fils. L'ennemi serait dispersé dans Paris, partagé sur les deux
rives de la Seine, et avec soixante-dix mille soldats qui avaient au
coeur la rage de l'honneur et du patriotisme, Napoléon ne désespérait
pas de frapper encore des coups terribles, des coups qui retentiraient
à travers les siècles! Qui sait même! il referait peut-être en une
journée sanglante la grandeur de la France!--Ces idées s'étaient
succédé dans son esprit avec la rapidité de l'éclair, et après avoir
expédié M. de Caulaincourt à Paris, il donna des ordres au général
Belliard, lui prescrivit de se porter sur la rivière d'Essonne, d'y
appeler les deux maréchaux, et de les y établir du bord de la Seine à
la route d'Orléans. Il lui annonça que le lendemain il leur
fournirait, au moyen du grand parc d'artillerie, de quoi remplacer ce
qu'ils avaient perdu dans la glorieuse et funeste bataille de Paris.
Cela fait, il quitta MM. de Caulaincourt et Belliard, et partit avec
Berthier pour Fontainebleau, afin d'y attendre et d'y rallier l'armée.
[En marge: M. de Caulaincourt se rend à Paris auprès du conseil
municipal.]
[En marge: Ce corps s'est transporté auprès d'Alexandre, dont il est
fort bien accueilli.]
Tandis que Napoléon prenait ce chemin, M. de Caulaincourt avait pris
celui de Paris, et s'était rendu à l'hôtel de ville, auprès de
l'autorité municipale, la seule qui subsistât encore dans notre
capitale abandonnée. Mais déjà cette autorité s'était transportée au
château de Bondy, pour recommander aux souverains alliés la population
parisienne. La moitié de la nuit s'était écoulée. L'empereur
Alexandre avait accueilli de son mieux les deux préfets et la
députation qui les accompagnait. Ce monarque, maître enfin de Paris,
était au comble de la joie. Son orgueil une fois satisfait, tous ses
bons sentiments avaient repris le dessus. Son penchant le plus
prononcé était le désir de plaire, et il n'était personne à qui il
voulût plaire autant qu'à ces Français, qui l'avaient vaincu tant de
fois, qu'il venait de vaincre à son tour, et dont il ambitionnait les
applaudissements avec passion. Surprendre à force de générosité ce
peuple généreux, était en ce moment son rêve le plus cher: noble
faiblesse si c'en était une!
[En marge: Alexandre consent à laisser la police de Paris aux
autorités municipales et à la garde nationale.]
Il reçut donc avec une extrême courtoisie les deux préfets et la
députation parisienne, leur répéta ce qu'il avait déjà dit si souvent,
qu'il ne faisait point la guerre à la France, mais à la folle ambition
d'un seul homme; qu'il n'entendait imposer à la France ni un
gouvernement, ni une paix humiliante, mais la délivrer d'un despotisme
dont elle n'avait pas moins souffert que l'Europe. Il garantit pour la
capitale les traitements les plus doux, moyennant que le peuple
parisien demeurât paisible, et se montrât aussi amical envers ses
nouveaux hôtes que ceux-ci voulaient l'être envers lui. Il consentit
sans difficulté à laisser la police de Paris à la garde nationale, et
à ne pas loger ses soldats chez les habitants. Il demanda seulement
des vivres qu'on avait, et qu'on lui promit.
[En marge: Soin que l'empereur Alexandre met à s'informer de ce qu'est
devenu M. de Talleyrand.]
Aussitôt la conversation générale terminée, il s'adressa
individuellement à chaque membre de la députation, et affirma de
nouveau qu'en apportant à la France la paix la plus honorable, il lui
laisserait en outre la plus entière liberté dans le choix de son
gouvernement. Il parut surtout fort impatient de savoir ce qu'était
devenu M. de Talleyrand, ce que faisait ce grand personnage, et où il
était actuellement. M. de Nesselrode, présent à l'entretien, pria M.
de Laborde, qu'il connaissait, et qui était membre de la députation,
de se rendre auprès de M. de Talleyrand, de le retenir à Paris s'il
n'était pas parti, et de l'assurer de la part des souverains de toute
leur considération.
Pendant que les préfets étaient auprès d'Alexandre, les officiers des
deux armées avaient arrêté les conditions de l'évacuation de Paris.
Ils étaient convenus que vers sept heures du matin les soldats des
maréchaux Marmont et Mortier livreraient les barrières aux soldats des
armées alliées, après quoi les souverains feraient leur entrée dans
Paris.
[En marge: M. de Caulaincourt au château de Bondy.]
[En marge: Son entretien avec Alexandre.]
[En marge: Alexandre en paraissant rendre à M. de Caulaincourt son
ancienne amitié, ne lui laisse aucune espérance relativement à
Napoléon.]
Sur ces entrefaites M. de Caulaincourt n'ayant pas trouvé à l'hôtel de
ville les autorités parisiennes, s'était rendu lui-même au château de
Bondy, avait rencontré en route la députation qui s'en retournait,
avait eu quelque difficulté à se faire admettre auprès d'Alexandre, et
y avait enfin réussi. En le voyant, Alexandre l'accueillit avec la
même cordialité qu'autrefois, l'embrassa même de la manière la plus
affectueuse, lui expliqua pourquoi il ne l'avait pas reçu à Prague,
puis arrivant aux grands événements du jour, lui dit qu'exempt de tout
ressentiment, ne désirant que la paix, la venant chercher à Paris
puisqu'il n'avait pu la trouver à Châtillon, il la voulait honorable
pour la France, mais sûre pour l'Europe, et que pour ce motif ni lui
ni ses alliés ne consentiraient plus à négocier avec Napoléon; qu'ils
n'auraient pas de peine d'ailleurs à trouver quelqu'un avec qui on pût
traiter, car il leur revenait de toute part que la France était aussi
fatiguée de Napoléon que l'Europe elle-même, et qu'elle ne demandait
pas mieux que d'être débarrassée de son despotisme; qu'au surplus les
alliés n'avaient pas le projet de faire violence à cette noble France,
qu'ils entendaient au contraire la respecter profondément, lui laisser
le choix de son souverain, et conclure la paix avec ce souverain dès
qu'elle l'aurait désigné; qu'une fois entrés dans Paris ils
consulteraient les gens les plus notables, qu'ils les prendraient dans
toutes les nuances d'opinion, et que ce que les personnages les plus
accrédités du pays auraient décidé, les alliés l'adopteraient, et le
consacreraient par l'adhésion de l'Europe.
[En marge: Efforts infructueux de M. de Caulaincourt pour persuader
Alexandre.]
Consterné de ce langage calme, doux, mais résolu, M. de Caulaincourt
essaya de combattre les idées émises par Alexandre. Il s'efforça de
lui faire sentir le danger pour les alliés de se conduire, eux,
représentants de l'ordre social et monarchique en Europe, comme des
fauteurs de révolution, de détrôner un prince longtemps reconnu, adulé
de toutes les cours, accepté par elles comme allié, et par l'une
d'elles comme gendre; le danger d'en croire à cet égard des
mécontents, qui ne consulteraient que leurs passions, de se tromper
ainsi sur les vrais sentiments de la France, qui, tout en
désapprouvant les guerres continuelles de Napoléon, restait
reconnaissante de la gloire et de l'ordre intérieur dont elle avait
joui sous son règne, et était peu disposée à échanger sa puissante et
glorieuse main contre la main débile et oubliée des Bourbons; le
danger enfin de pousser au désespoir Napoléon et l'armée, de commettre
à de nouveaux et affreux hasards un triomphe inespéré, triomphe qu'on
pourrait consolider à l'instant même, et rendre définitif par une paix
équitable et modérée.
Alexandre parut peu touché de ces raisons. Il répondit qu'on
écouterait non pas des mécontents, mais des hommes sensés, n'ayant ni
parti pris, ni intérêt suspect; que le goût de renverser des trônes,
les souverains alliés ne l'avaient pas, et ne pouvaient pas l'avoir;
que le danger de réduire Napoléon au désespoir, ils en tenaient
compte; mais qu'ils étaient résolus, après être venus si loin, et
maintenant surtout qu'ils étaient si unis, de pousser la lutte à bout,
pour n'avoir pas à la recommencer dans des conditions peut-être moins
favorables; qu'ils s'attendaient sans doute à des coups
extraordinaires de la part de Napoléon, tant qu'il lui resterait une
épée dans les mains, mais que, fussent-ils repoussés de Paris, ils y
reviendraient, jusqu'à ce qu'ils eussent conquis une paix sûre, et
qu'une paix sûre on ne pouvait pas l'espérer de l'homme qui avait
ravagé l'Europe de Cadix à Moscou.
Il était visible néanmoins que tout en affectant de ne pas craindre un
dernier acte désespéré de Napoléon, Alexandre en était intérieurement
troublé, et que ce serait un argument d'un poids considérable dans les
négociations qui allaient suivre. À propos de ces résolutions qui
paraissaient si fermement arrêtées de la part des puissances, M. de
Caulaincourt demanda au czar si cependant l'Autriche n'aurait aucune
considération pour les liens de famille, et si elle aurait conduit si
loin ses soldats pour avoir l'honneur de détrôner sa fille; que ce ne
serait plus alors le cas de tant reprocher au peuple français d'avoir
égorgé une archiduchesse, quand on venait soi-même en détrôner une
autre.--L'Autriche, reprit Alexandre, a eu de la peine à se décider;
mais depuis que vous avez refusé l'armistice de Lusigny, imaginé par
elle pour ménager un accommodement, elle est aussi convaincue que nous
qu'on ne peut pas traiter avec son gendre, et que pour obtenir une
paix durable il faut la signer avec un autre que lui.
[En marge: Alexandre consent toutefois à recevoir M. de Caulaincourt
lorsqu'il sera entré dans Paris.]
À cette déclaration Alexandre ajouta de nouvelles assurances d'amitié
pour M. de Caulaincourt, l'engagea à venir le revoir dans la journée,
lui promit de l'accueillir à toute heure, mais lui fit promettre à son
tour de garder à Paris la réserve d'un parlementaire, puis il le
quitta, car l'heure du triomphe approchait, et son orgueil était
impatient. Il ne voulait pas brûler Paris, mais y entrer.
[En marge: Entrée des souverains dans Paris le 31 mars 1814.]
Le jeudi 31 mars 1814, jour de douloureuse et ineffaçable mémoire, les
souverains alliés se mirent en marche, vers les dix ou onze heures du
matin, pour faire dans Paris leur entrée triomphale. L'empereur
Alexandre s'était attribué, et on lui avait laissé prendre, le premier
rôle. Le roi de Prusse le lui cédait de bien grand coeur, trop heureux
du succès des armes alliées, succès que sa défiance du sort lui avait
fait mettre en doute jusqu'au dernier instant. L'empereur François et
M. de Metternich, séparés du quartier général des alliés par la
bataille d'Arcis-sur-Aube, s'étaient retirés à Dijon, où ils
ignoraient la prise de Paris. Le prince de Schwarzenberg avait du
reste assez d'autorité et de connaissance de leurs intentions pour les
remplacer complétement dans ces graves circonstances. Lord
Castlereagh, ministre d'un gouvernement où il faut tout expliquer à la
nation, était allé donner au Parlement les motifs du traité de
Chaumont. Personne ne pouvait donc en ce moment disputer au czar
l'empire de la situation, et il y parut bientôt par le dehors aussi
bien que par le fond des choses.
[En marge: Aspect de Paris, et sentiments divers de la population.]
[En marge: Manifestations des royalistes.]