Telle était la fin de vingt-deux ans de triomphes inouïs, qui ayant eu

successivement pour théâtres Milan, Venise, Rome, Naples, le Caire,

Madrid, Lisbonne, Vienne, Dresde, Berlin, Varsovie, Moscou, venaient

se terminer d'une manière si lugubre aux portes de Paris!

[En marge: Rien n'ayant été disposé pour une défense prolongée au

moyen du concours de la population, les maréchaux sont forcés de se

rendre.]

Rien n'ayant été préparé pour une résistance prolongée, avec les rues

barricadées, la population derrière les barricades, et les troupes en

réserve, toute défense ayant été réduite à une bataille livrée en

dehors de Paris avec une poignée de soldats contre une armée

formidable, et cette bataille se trouvant inévitablement perdue, ce

n'était pas en lui opposant le mur d'octroi qu'il eût été possible

d'arrêter l'ennemi. Il fallait donc épargner à Paris un désastre

inutile. Marmont, ne voyant plus d'autre ressource, avait songé à user

des pouvoirs conférés par Joseph aux deux maréchaux commandant l'armée

sous Paris, et avait successivement envoyé deux officiers en

parlementaires pour proposer au prince de Schwarzenberg une suspension

d'armes. L'animation du combat était si grande, que l'un n'avait pu

pénétrer, et que l'autre avait été blessé. Marmont alors en avait

dépêché un troisième.

En ce moment était arrivé à perte d'haleine le général Dejean, pour

annoncer que Napoléon, apprenant la marche des coalisés sur la

capitale, avait changé de direction, qu'il s'avançait en toute hâte

vers Paris, qu'il suffisait de tenir deux jours pour le voir paraître

à la tête de forces considérables, qu'il fallait donc s'efforcer de

résister à tout prix, et essayer, si on ne pouvait résister davantage,

d'occuper l'ennemi au moyen de quelques pourparlers. En effet,

Napoléon, dans cette extrémité, et le congrès de Châtillon étant

dissous, avait écrit à son beau-père pour rouvrir les négociations, et

il autorisait à le dire au prince de Schwarzenberg, afin d'obtenir une

suspension d'armes de quelques heures. Le maréchal Mortier reçut le

général Dejean, sous une grêle de projectiles, et lui montrant les

débris de ses divisions qui disputaient encore la Villette et la

Chapelle, il l'eut bientôt convaincu de l'impossibilité de prolonger

cette résistance. Il fut donc reconnu qu'il n'y avait pas autre chose

à faire que de s'adresser au prince de Schwarzenberg, et le maréchal

lui écrivit effectivement quelques mots sur la caisse d'un tambour

percé de balles. Il lui disait que Napoléon avait rouvert les

négociations sur des bases que les alliés ne pourraient pas repousser,

et qu'en attendant il était désirable, dans l'intérêt de l'humanité,

d'arrêter l'effusion du sang.

[En marge: Capitulation de Paris.]

Un officier porteur de cette lettre partit au galop, traversa les

rangs des deux armées, et parvint à joindre le prince de

Schwarzenberg. Celui-ci répondit qu'il n'avait aucune nouvelle de la

reprise des négociations et ne pouvait sur ce motif interrompre le

combat, mais qu'il était disposé à suspendre cette boucherie si on lui

livrait Paris sur-le-champ. Au même instant, le troisième officier

envoyé par le maréchal Marmont, ayant réussi à pénétrer auprès du

généralissime, et ayant annoncé qu'on était prêt, pour sauver Paris, à

souscrire à une capitulation, les pourparlers s'engagèrent plus

sérieusement, et un rendez-vous fut assigné à la Villette aux deux

maréchaux. Ils s'y rendirent, et y trouvèrent M. de Nesselrode, avec

plusieurs plénipotentiaires. On commença sans perdre un instant à

traiter d'une suspension d'hostilités. Diverses prétentions furent

d'abord mises en avant par les représentants de l'armée coalisée. Ils

voulaient que les troupes qui avaient défendu Paris déposassent les

armes. Un mouvement d'indignation fut la seule réponse des deux

maréchaux. Puis les parlementaires ennemis se réduisirent à demander

que les maréchaux se retirassent en Bretagne avec leurs troupes, pour

qu'ils ne pussent exercer aucune influence sur la suite de la guerre.

Les maréchaux refusèrent de nouveau, et exigèrent qu'on les laissât se

retirer où ils voudraient. On en tomba d'accord, moyennant qu'ils

évacueraient la ville dans la nuit. Cette condition fut acceptée, et

il fut convenu que des officiers se réuniraient dans la soirée pour

régler les détails de l'évacuation de la capitale.

[En marge: Résultats matériels de la bataille du 30 mars.]

Telle fut cette célèbre capitulation de Paris, à laquelle il n'y a

rien de sérieux à reprocher, car pour les deux maréchaux elle était

devenue une nécessité. Ils avaient assurément fait tout ce qu'on

pouvait attendre d'eux, puisqu'avec 23 ou 24 mille hommes ils avaient

pendant une journée entière tenu tête à 170 mille, dont 100 mille

engagés, et qu'ayant eu 6 mille hommes hors de combat, ils en avaient

tué ou blessé le double à l'ennemi. Qu'on se figure ce qui serait

arrivé, si Paris occupant les coalisés trois ou quatre jours encore,

ils avaient été surpris par Napoléon paraissant sur leurs derrières

avec 70 mille combattants! Et s'il n'en fut pas ainsi, à qui s'en

prendre, sinon à Napoléon d'abord, qui se décidant trop tard à avouer

sa situation, n'avait pas fait exécuter sous ses yeux les travaux

nécessaires autour de la capitale; qui dispersant ses ressources

d'Alexandrie à Dantzig, n'avait pas eu cinquante mille fusils à donner

aux Parisiens; et après lui, à ceux qui chargés de le suppléer en son

absence, avaient montré si peu d'activité, d'intelligence et

d'énergie, et avaient réduit la défense de la capitale à une bataille

de 24 mille hommes contre 170 mille?

[En marge: Paris resté sans gouvernement, par le départ de la cour et

des ministres.]

En traitant pour leurs corps d'armée, les deux maréchaux n'avaient

rien pu stipuler relativement à la ville de Paris, et au gouvernement

qui résidait en ses murs, car ils n'avaient ni pouvoirs ni mission

pour le faire. De plus tous les ministres s'étaient retirés à la suite

de Joseph. Le duc de Rovigo obéissant à ce qui était convenu (on avait

réglé que les ministres suivraient la Régente dès que Paris ne serait

plus tenable), était parti en laissant aux deux préfets, celui qui

dirige l'administration de la capitale et celui qui en dirige la

police, le soin d'y maintenir la tranquillité. Il n'y avait donc plus

de gouvernement, et le vide dont le danger avait été tant de fois

signalé par ceux qui s'opposaient au départ de la Régente, était enfin

produit.

[En marge: Conduite de M. de Talleyrand, et ses efforts pour se faire

autoriser à rester à Paris.]

[En marge: Il finit par y rester.]

L'homme destiné à remplir bientôt ce vide, M. de Talleyrand, que par

un instinct secret Napoléon avait entrevu comme l'auteur probable de

sa chute, et que le public, par un instinct tout aussi sûr, regardait

comme l'auteur nécessaire d'une révolution prochaine, M. de Talleyrand

se trouvait en ce moment dans une extrême perplexité. En sa qualité de

grand dignitaire, il devait suivre la Régente; mais en partant il

fuyait le grand rôle qui l'attendait, et en ne partant pas il

s'exposait à être pris en flagrant délit de trahison, ce qui pouvait

devenir grave, si Napoléon par un coup de fortune toujours possible de

sa part, reparaissait victorieux aux portes de la capitale. Pour

sortir d'embarras, il imagina de se transporter auprès du duc de

Rovigo, afin d'en obtenir l'autorisation de rester à Paris, car,

disait-il, en l'absence de tout gouvernement, il serait en position de

rendre encore d'importants services. Le duc de Rovigo, soupçonnant

que ces services seraient rendus à d'autres qu'à Napoléon, lui refusa

cette autorisation, qu'il n'avait pas d'ailleurs le pouvoir

d'accorder. M. de Talleyrand alla trouver les préfets, n'obtint pas

davantage ce qu'il désirait, et ne sachant comment faire pour couvrir

d'un prétexte spécieux sa présence prolongée à Paris, prit le parti de

monter en voiture pour feindre au moins la bonne volonté de suivre la

Régente. Vers la chute du jour, à l'heure où finissait le combat, il

se présenta, sans passe-port et en grand appareil de voyage, à la

barrière qui donnait sur la route d'Orléans. Elle était occupée par

des gardes nationaux fort irrités contre ceux qui depuis deux jours

désertaient la capitale. Il se fit autour de sa voiture une sorte de

tumulte, naturel selon quelques contemporains, et selon d'autres

préparé à dessein. On lui demanda son passe-port qu'il ne put montrer;

on murmura contre ce défaut d'une formalité essentielle, et alors,

avec une déférence affectée pour la consigne des braves défenseurs de

Paris, il rebroussa chemin et rentra dans son hôtel. La plupart de

ceux qui avaient contribué à le retenir, et qui ne désiraient pas de

révolution, ne se doutaient pas qu'ils avaient retenu l'homme qui

allait en faire une.

[En marge: Concours nombreux auprès du maréchal Marmont.]

[En marge: Langage qu'on tient en sa présence.]

N'étant pas complétement rassuré sur la régularité de sa conduite, M.

de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont, qui, la bataille

finie, s'était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg

Poissonnière. Des gens de toute espèce y étaient accourus, cherchant

quelque part un gouvernement, et allant auprès de l'homme qui en ce

moment semblait en être un, puisqu'il était le chef de la seule force

existant dans la capitale. Le maréchal Mortier lui était subordonné

pour toutes les occasions importantes. Les deux préfets, une partie du

corps municipal, et beaucoup de personnages marquants s'y étaient

transportés. Chacun y parlait des événements avec émotion, et selon

ses sentiments. En voyant le maréchal dont le visage était noirci par

la poudre et l'habit déchiré par les balles, on le félicitait sur sa

courageuse défense de Paris, et puis on s'entretenait de la situation.

Il y avait une sorte d'unanimité contre ce qu'on appelait la lâche

désertion de tous ceux que Napoléon avait laissés dans la capitale

pour la défendre, et contre Napoléon lui-même dont la folle politique

avait amené les soldats de l'Europe au pied de Montmartre. Les

royalistes, et il n'en manquait pas dans cette réunion, n'hésitaient

plus à dire qu'il fallait se soustraire à un joug insupportable, et

prononçaient hardiment le nom des Bourbons. Deux banquiers

considérables, liés, l'un par la parenté, l'autre par l'amitié, avec

le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte, attirèrent

l'attention par la vivacité de leur langage. Le second surtout, dont

la fortune était commencée, et dont l'esprit vif et brillant était

généralement remarqué, se prononça fortement, et alla jusqu'à

s'écrier, en entendant proférer le nom des Bourbons: «Eh bien, soit,

qu'on nous donne les Bourbons, si l'on veut, mais avec une

constitution qui nous garantisse d'un despotisme funeste, et avec la

paix dont nous sommes privés depuis trop longtemps!»--Cet accord de

sentiments contre le despotisme impérial, poussé jusqu'à faire

considérer les Bourbons comme très-acceptables par des hommes de la

haute bourgeoisie qui ne les avaient jamais connus, produisit une

singulière impression sur les assistants. On disait là aussi qu'il

fallait ne pas s'occuper seulement de l'armée, mais de la capitale. Le

maréchal Marmont répondit qu'il n'avait pas pouvoir de stipuler pour

elle, et on jugea convenable que les préfets, avec une députation du

conseil municipal et de la garde nationale, se rendissent auprès des

souverains alliés, pour réclamer le traitement auquel Paris avait

droit de la part de princes civilisés, qui depuis le passage du Rhin

s'annonçaient comme les libérateurs et non comme les conquérants de la

France.

[En marge: Entretien de M. de Talleyrand avec le maréchal Marmont, et

influence de cet entretien.]

C'est au milieu de ces discours que survint M. de Talleyrand. Il eut

un entretien particulier avec le maréchal Marmont. Il voulait d'abord

en obtenir quelque chose qui ressemblât à l'autorisation de demeurer à

Paris, ce que le maréchal pouvait lui procurer moins que personne, et

du reste il y tenait déjà beaucoup moins en voyant ce qui se passait.

Il songea sur-le-champ à faire servir cette visite à un dénoûment

qu'il commençait à regarder comme inévitable, et comme devant

nécessairement s'accomplir par ses propres mains. Aucun homme n'était

aussi sensible à la flatterie que le maréchal Marmont, et aucun ne

savait la manier aussi bien que M. de Talleyrand. Le maréchal avait

commis dans cette campagne de graves fautes, mais connues des

militaires seuls, et il y avait déployé la bravoure la plus

brillante. Dans cette journée du 30 mars notamment il avait acquis des

titres durables à la reconnaissance du pays. Son visage, ses mains,

son habit, portaient témoignage de ce qu'il avait fait. M. de

Talleyrand vanta son courage, ses talents, son esprit surtout, bien

supérieur, affirmait-il, à celui des autres maréchaux. Le duc de

Raguse ne se tenait pas d'aise, quand on lui disait qu'il avait de

l'esprit, et que ses camarades n'en avaient pas, et il est vrai que

sous ce rapport, il avait ce qui manquait à presque tous les autres.

Il écouta donc avec un profond sentiment de satisfaction ce que lui

dit le dangereux tentateur qui préparait sa chute. M. de Talleyrand

s'efforça de lui montrer la gravité de la situation, la nécessité de

tirer la France des mains qui l'avaient perdue, et lui fit entendre

que, dans les circonstances présentes, un militaire qui venait de

défendre Paris avec éclat, qui avait encore sous ses ordres les

soldats à la tête desquels il avait combattu, possédait des moyens de

sauver son pays qui n'appartenaient à personne. M. de Talleyrand s'en

tint là, car il savait qu'une séduction ne s'accomplit jamais en une

fois. Mais lorsqu'il se retira le malheureux Marmont était enivré, et,

au milieu des désastres de la France, il rêvait déjà pour lui-même les

destinées les plus brillantes, tandis que le soldat simple et sage qui

avait été son collègue dans cette journée du 30 mars, qui lui aussi

avait le visage noirci par la poudre, Mortier, dévorait sa douleur

dans l'isolement où le laissaient sa modestie et sa droiture.

La nuit était avancée; les officiers choisis par les maréchaux

allèrent régler avec les représentants du prince de Schwarzenberg les

détails de l'évacuation de Paris, et les deux préfets, avec une

députation choisie parmi les membres du conseil municipal et les chefs

de la garde nationale, partirent de l'hôtel de ville pour se rendre au

château de Bondy, et y invoquer les bons sentiments des souverains

victorieux.

[En marge: Ce qui se passait à Saint-Dizier entre Napoléon et

l'arrière-garde de Wintzingerode pendant les événements de Paris.]

En ce moment même Napoléon arrivait aux portes de Paris. On l'a vu

s'arrêtant le 23 mars aux environs de Saint-Dizier, pour y faire

reposer ses troupes, et se donner le temps de rallier les garnisons

dont il était venu chercher le renfort. Le 24, le 25, il avait opéré

divers mouvements entre Saint-Dizier et Vassy, se flattant toujours

d'avoir attiré à sa suite le prince de Schwarzenberg, et autorisé à le

croire par les rapports de ses lieutenants, qui, sous l'impression de

la journée d'Arcis-sur-Aube, s'imaginaient voir autour d'eux des

masses innombrables d'ennemis. Du reste il était résolu à s'en assurer

d'une manière positive, en abordant de très-près, à la première

occasion, la nombreuse troupe de cavalerie qui s'était attachée à ses

pas. Pendant ce temps, M. de Caulaincourt, inconsolable de la rupture

des négociations, insistait pour qu'on essayât de les rouvrir, à quoi

Napoléon ne paraissait guère disposé. Une circonstance favorable

s'était offerte pourtant, et M. de Caulaincourt lui avait fait une

sorte de violence pour l'amener à la mettre à profit. Le général Piré,

battant l'estrade avec la cavalerie légère, avait fait prisonniers le

baron de Wessenberg, et M. de Vitrolles lui-même qui revenait de sa

mission auprès du comte d'Artois, mais qu'heureusement pour lui on ne

reconnut point. M. de Caulaincourt secondé par Berthier, avait obtenu

qu'on renverrait M. de Wessenberg libre avec une lettre pour le prince

de Metternich, dans laquelle M. de Caulaincourt affirmerait que

Napoléon était enfin résigné à de grands sacrifices, sans toutefois

dire lesquels. C'est tout ce que M. de Caulaincourt avait pu arracher

à son maître, bien qu'il eût voulu donner un peu plus de précision à

ces nouvelles ouvertures, afin de les faire accueillir. Délivré à

condition de remplir cette mission, M. de Wessenberg s'en était

chargé, et faisant passer M. de Vitrolles pour un de ses domestiques,

l'avait sauvé du plus grand des périls.

[En marge: Brillant combat de Saint-Dizier.]

Le 26, l'occasion d'une forte reconnaissance s'étant présentée,

Napoléon n'avait eu garde de la laisser échapper. Tandis qu'il était

entre Saint-Dizier et Vassy sur la gauche de la Marne, remplissant de

ses partis le pays entre la Marne et l'Aube, il avait aperçu une

cavalerie très-nombreuse sur la rive droite de la Marne, un peu

au-dessous de Saint-Dizier, dans la direction de Vitry. À la vue de

l'ennemi se montrant en force, il n'y avait pas à hésiter; il fallait

marcher à lui pour le battre d'abord, et ensuite pour savoir qui cet

ennemi pouvait être. Malgré le grave inconvénient de traverser une

rivière devant une troupe en bataille, on marcha droit au gué

d'Hoericourt, on y franchit la Marne en masse, à l'exception du corps

d'Oudinot qui fut envoyé un peu au-dessus, pour la passer à

Saint-Dizier. L'ennemi fut embarrassé en reconnaissant que c'était à

l'armée française tout entière qu'il avait affaire. Néanmoins il

avait dix mille chevaux et quelques mille hommes d'infanterie légère,

et il les lança sur nous au moment où nous traversions la Marne. On

reçut les uns et les autres comme il convenait. La cavalerie de la

garde, après s'être mêlée avec les escadrons ennemis, les mit en

complète déroute. Ils furent obligés de se replier, et Wintzingerode,

car c'était lui, voyant qu'il s'était engagé fort imprudemment,

résolut de gagner la route de Bar-sur-Aube, malgré l'inconvénient de

défiler à portée de Saint-Dizier qu'Oudinot venait d'occuper. On

chargea à outrance l'ennemi en retraite, et tandis qu'il était

vivement poussé en queue, il fut pris en flanc par notre infanterie

qui débouchait de Saint-Dizier. Deux bataillons d'infanterie ayant

voulu se former en carré, le brave Letort fondit sur eux à la tête des

dragons de la garde, et les coucha par terre. L'élan était tel que les

dragons continuèrent leur course sans s'inquiéter des fantassins

russes qu'ils avaient enfoncés et dépassés. Ces derniers, qui avaient

paru se rendre, voyant les dragons partis, essayèrent de se relever,

et tirèrent sur eux par derrière. Nos cavaliers alors, rebroussant

chemin, les sabrèrent impitoyablement. Cette poursuite dura jusqu'à la

nuit, et on revint à Saint-Dizier après avoir tué ou pris à

l'arrière-garde de Wintzingerode, chargée de nous suivre et de nous

tromper, environ quatre mille hommes et trente bouches à feu. Il nous

en avait à peine coûté trois ou quatre cents hommes, brillant trophée,

le dernier, hélas, de cette héroïque et fatale campagne!

[En marge: Incidents qui révèlent à l'armée la marche des alliés sur

Paris.]

[En marge: Le cri de l'armée oblige Napoléon à renoncer à son plan, et

à marcher sur Paris.]

[En marge: Nécessité de se hâter, une fois le parti pris de revenir

sur Paris.]

Le lendemain 27, Napoléon informé que l'ennemi tenait encore Vitry,

s'en approcha pour l'enlever. Mais un vieux mur, un fossé plein d'eau,

opposaient un obstacle assez difficile à vaincre. Macdonald, que nos

récents malheurs avaient irrité, en fit la remarque à Napoléon avec

quelque aigreur, et une altercation était engagée entre eux à ce

sujet, lorsqu'on apporta un bulletin de l'ennemi saisi par nos

soldats, et racontant à sa manière la triste journée de

Fère-Champenoise. Ce bulletin, quoique la date en fût inexacte,

révélait avec certitude la marche des coalisés sur Paris. Après la

triste confirmation de ce fait, obtenue de la bouche de quelques

prisonniers, Napoléon se reporta sur Saint-Dizier, fort touché d'une

pareille nouvelle, plus touché encore de l'effet qu'elle produisait

autour de lui. Les esprits déjà très-inquiets de ce qui avait pu se

passer depuis qu'on s'était dirigé vers la Lorraine, ne gardèrent plus

de mesure en apprenant que les coalisés avaient marché sur Paris. On

se déchaîna avec une sorte d'emportement contre le fol entêtement de

Napoléon, auquel, depuis le retour de M. de Caulaincourt, on

attribuait la rupture des négociations. On se mit à dire qu'après

avoir fait périr déjà une partie de l'armée dans cette campagne, il

allait faire périr la capitale elle-même, et que tandis qu'il

bataillait inutilement sur les derrières de la coalition, celle-ci

vengeait peut-être l'incendie de Moscou sur Paris en flammes. Bientôt

l'émotion devint telle, qu'il fallut en tenir grand compte, et le

lendemain 28, Napoléon, revenu à Saint-Dizier, délibéra en compagnie

de Berthier, Ney, Caulaincourt, sur le parti à prendre. Si on avait

pu prévoir qu'il n'était plus temps de secourir Paris, le mieux

assurément eût été de persévérer dans un projet, hasardeux sans doute,

mais présentant les seules chances de salut qu'il fût permis

d'entrevoir encore, de laisser par conséquent l'ennemi faire des

révolutions dans la capitale, et de se jeter sur ses derrières avec

les cent vingt mille hommes qu'on serait parvenu à réunir. Mais dans

l'espérance qui n'était pas perdue de sauver Paris, il était naturel

d'y marcher en toute hâte, et puisqu'on n'avait pas réussi à en

détourner les généraux alliés par la dernière manoeuvre, d'essayer au

moins de les surprendre au moment où ils seraient occupés devant cette

grande ville, et de tomber sur eux avec la violence de la foudre.

Berthier, Ney furent de cet avis, et le soutinrent avec chaleur. Dans

l'émotion qu'on éprouvait, courir à Paris était devenu la passion

universelle. Napoléon, qui ne se gouvernait point par l'émotion,

pensait différemment. Il avait marché vers les places pour se refaire

une armée, pour revenir à cette force de cent mille hommes, qui dans

ses mains devait faire trembler la coalition. Paris pris, ou en danger

de l'être, ne suffisait pas pour le détourner d'un si grand but, car

dès qu'on le saurait en possession d'une force pareille, il était

presque certain que les coalisés sortiraient de Paris bien vite, ou

expieraient, s'ils y restaient, la satisfaction d'y avoir paru un

moment. Napoléon s'arrêtait peu à l'idée d'une révolution politique,

parce que, malgré toute sa sagacité, il ne se figurait pas le décri

dans lequel son gouvernement était tombé. Il n'envisageait les choses

qu'au point de vue militaire, et de ce point de vue il regardait comme

plus important d'avoir cent mille hommes que de sauver Paris.

Cependant, seul de son avis, accusé d'un entêtement insensé, il dut

céder en présence de la douleur universelle, et se résoudre à venir au

secours de la capitale. Mais à y marcher il fallait y marcher

sur-le-champ, car pour y arriver à temps il n'y avait pas une minute à

perdre. Napoléon prit donc son parti soudainement, et il se mit en

route à l'heure même, coupant droit de la Marne à l'Aube, de l'Aube à

la Seine, pour revenir sur Paris par la gauche de la Seine, et éviter

ainsi la rencontre des armées coalisées.

[En marge: Marche précipitée de Napoléon.]

[En marge: Pour aller plus vite, Napoléon quitte l'armée, et arrive de

sa personne à Fromenteau le 30 vers minuit.]

[En marge: Rencontre et violent colloque avec le général Belliard.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 44 / 65 段