successivement pour théâtres Milan, Venise, Rome, Naples, le Caire,
Madrid, Lisbonne, Vienne, Dresde, Berlin, Varsovie, Moscou, venaient
se terminer d'une manière si lugubre aux portes de Paris!
[En marge: Rien n'ayant été disposé pour une défense prolongée au
moyen du concours de la population, les maréchaux sont forcés de se
rendre.]
Rien n'ayant été préparé pour une résistance prolongée, avec les rues
barricadées, la population derrière les barricades, et les troupes en
réserve, toute défense ayant été réduite à une bataille livrée en
dehors de Paris avec une poignée de soldats contre une armée
formidable, et cette bataille se trouvant inévitablement perdue, ce
n'était pas en lui opposant le mur d'octroi qu'il eût été possible
d'arrêter l'ennemi. Il fallait donc épargner à Paris un désastre
inutile. Marmont, ne voyant plus d'autre ressource, avait songé à user
des pouvoirs conférés par Joseph aux deux maréchaux commandant l'armée
sous Paris, et avait successivement envoyé deux officiers en
parlementaires pour proposer au prince de Schwarzenberg une suspension
d'armes. L'animation du combat était si grande, que l'un n'avait pu
pénétrer, et que l'autre avait été blessé. Marmont alors en avait
dépêché un troisième.
En ce moment était arrivé à perte d'haleine le général Dejean, pour
annoncer que Napoléon, apprenant la marche des coalisés sur la
capitale, avait changé de direction, qu'il s'avançait en toute hâte
vers Paris, qu'il suffisait de tenir deux jours pour le voir paraître
à la tête de forces considérables, qu'il fallait donc s'efforcer de
résister à tout prix, et essayer, si on ne pouvait résister davantage,
d'occuper l'ennemi au moyen de quelques pourparlers. En effet,
Napoléon, dans cette extrémité, et le congrès de Châtillon étant
dissous, avait écrit à son beau-père pour rouvrir les négociations, et
il autorisait à le dire au prince de Schwarzenberg, afin d'obtenir une
suspension d'armes de quelques heures. Le maréchal Mortier reçut le
général Dejean, sous une grêle de projectiles, et lui montrant les
débris de ses divisions qui disputaient encore la Villette et la
Chapelle, il l'eut bientôt convaincu de l'impossibilité de prolonger
cette résistance. Il fut donc reconnu qu'il n'y avait pas autre chose
à faire que de s'adresser au prince de Schwarzenberg, et le maréchal
lui écrivit effectivement quelques mots sur la caisse d'un tambour
percé de balles. Il lui disait que Napoléon avait rouvert les
négociations sur des bases que les alliés ne pourraient pas repousser,
et qu'en attendant il était désirable, dans l'intérêt de l'humanité,
d'arrêter l'effusion du sang.
[En marge: Capitulation de Paris.]
Un officier porteur de cette lettre partit au galop, traversa les
rangs des deux armées, et parvint à joindre le prince de
Schwarzenberg. Celui-ci répondit qu'il n'avait aucune nouvelle de la
reprise des négociations et ne pouvait sur ce motif interrompre le
combat, mais qu'il était disposé à suspendre cette boucherie si on lui
livrait Paris sur-le-champ. Au même instant, le troisième officier
envoyé par le maréchal Marmont, ayant réussi à pénétrer auprès du
généralissime, et ayant annoncé qu'on était prêt, pour sauver Paris, à
souscrire à une capitulation, les pourparlers s'engagèrent plus
sérieusement, et un rendez-vous fut assigné à la Villette aux deux
maréchaux. Ils s'y rendirent, et y trouvèrent M. de Nesselrode, avec
plusieurs plénipotentiaires. On commença sans perdre un instant à
traiter d'une suspension d'hostilités. Diverses prétentions furent
d'abord mises en avant par les représentants de l'armée coalisée. Ils
voulaient que les troupes qui avaient défendu Paris déposassent les
armes. Un mouvement d'indignation fut la seule réponse des deux
maréchaux. Puis les parlementaires ennemis se réduisirent à demander
que les maréchaux se retirassent en Bretagne avec leurs troupes, pour
qu'ils ne pussent exercer aucune influence sur la suite de la guerre.
Les maréchaux refusèrent de nouveau, et exigèrent qu'on les laissât se
retirer où ils voudraient. On en tomba d'accord, moyennant qu'ils
évacueraient la ville dans la nuit. Cette condition fut acceptée, et
il fut convenu que des officiers se réuniraient dans la soirée pour
régler les détails de l'évacuation de la capitale.
[En marge: Résultats matériels de la bataille du 30 mars.]
Telle fut cette célèbre capitulation de Paris, à laquelle il n'y a
rien de sérieux à reprocher, car pour les deux maréchaux elle était
devenue une nécessité. Ils avaient assurément fait tout ce qu'on
pouvait attendre d'eux, puisqu'avec 23 ou 24 mille hommes ils avaient
pendant une journée entière tenu tête à 170 mille, dont 100 mille
engagés, et qu'ayant eu 6 mille hommes hors de combat, ils en avaient
tué ou blessé le double à l'ennemi. Qu'on se figure ce qui serait
arrivé, si Paris occupant les coalisés trois ou quatre jours encore,
ils avaient été surpris par Napoléon paraissant sur leurs derrières
avec 70 mille combattants! Et s'il n'en fut pas ainsi, à qui s'en
prendre, sinon à Napoléon d'abord, qui se décidant trop tard à avouer
sa situation, n'avait pas fait exécuter sous ses yeux les travaux
nécessaires autour de la capitale; qui dispersant ses ressources
d'Alexandrie à Dantzig, n'avait pas eu cinquante mille fusils à donner
aux Parisiens; et après lui, à ceux qui chargés de le suppléer en son
absence, avaient montré si peu d'activité, d'intelligence et
d'énergie, et avaient réduit la défense de la capitale à une bataille
de 24 mille hommes contre 170 mille?
[En marge: Paris resté sans gouvernement, par le départ de la cour et
des ministres.]
En traitant pour leurs corps d'armée, les deux maréchaux n'avaient
rien pu stipuler relativement à la ville de Paris, et au gouvernement
qui résidait en ses murs, car ils n'avaient ni pouvoirs ni mission
pour le faire. De plus tous les ministres s'étaient retirés à la suite
de Joseph. Le duc de Rovigo obéissant à ce qui était convenu (on avait
réglé que les ministres suivraient la Régente dès que Paris ne serait
plus tenable), était parti en laissant aux deux préfets, celui qui
dirige l'administration de la capitale et celui qui en dirige la
police, le soin d'y maintenir la tranquillité. Il n'y avait donc plus
de gouvernement, et le vide dont le danger avait été tant de fois
signalé par ceux qui s'opposaient au départ de la Régente, était enfin
produit.
[En marge: Conduite de M. de Talleyrand, et ses efforts pour se faire
autoriser à rester à Paris.]
[En marge: Il finit par y rester.]
L'homme destiné à remplir bientôt ce vide, M. de Talleyrand, que par
un instinct secret Napoléon avait entrevu comme l'auteur probable de
sa chute, et que le public, par un instinct tout aussi sûr, regardait
comme l'auteur nécessaire d'une révolution prochaine, M. de Talleyrand
se trouvait en ce moment dans une extrême perplexité. En sa qualité de
grand dignitaire, il devait suivre la Régente; mais en partant il
fuyait le grand rôle qui l'attendait, et en ne partant pas il
s'exposait à être pris en flagrant délit de trahison, ce qui pouvait
devenir grave, si Napoléon par un coup de fortune toujours possible de
sa part, reparaissait victorieux aux portes de la capitale. Pour
sortir d'embarras, il imagina de se transporter auprès du duc de
Rovigo, afin d'en obtenir l'autorisation de rester à Paris, car,
disait-il, en l'absence de tout gouvernement, il serait en position de
rendre encore d'importants services. Le duc de Rovigo, soupçonnant
que ces services seraient rendus à d'autres qu'à Napoléon, lui refusa
cette autorisation, qu'il n'avait pas d'ailleurs le pouvoir
d'accorder. M. de Talleyrand alla trouver les préfets, n'obtint pas
davantage ce qu'il désirait, et ne sachant comment faire pour couvrir
d'un prétexte spécieux sa présence prolongée à Paris, prit le parti de
monter en voiture pour feindre au moins la bonne volonté de suivre la
Régente. Vers la chute du jour, à l'heure où finissait le combat, il
se présenta, sans passe-port et en grand appareil de voyage, à la
barrière qui donnait sur la route d'Orléans. Elle était occupée par
des gardes nationaux fort irrités contre ceux qui depuis deux jours
désertaient la capitale. Il se fit autour de sa voiture une sorte de
tumulte, naturel selon quelques contemporains, et selon d'autres
préparé à dessein. On lui demanda son passe-port qu'il ne put montrer;
on murmura contre ce défaut d'une formalité essentielle, et alors,
avec une déférence affectée pour la consigne des braves défenseurs de
Paris, il rebroussa chemin et rentra dans son hôtel. La plupart de
ceux qui avaient contribué à le retenir, et qui ne désiraient pas de
révolution, ne se doutaient pas qu'ils avaient retenu l'homme qui
allait en faire une.
[En marge: Concours nombreux auprès du maréchal Marmont.]
[En marge: Langage qu'on tient en sa présence.]
N'étant pas complétement rassuré sur la régularité de sa conduite, M.
de Talleyrand se rendit chez le maréchal Marmont, qui, la bataille
finie, s'était hâté de regagner sa demeure, située dans le faubourg
Poissonnière. Des gens de toute espèce y étaient accourus, cherchant
quelque part un gouvernement, et allant auprès de l'homme qui en ce
moment semblait en être un, puisqu'il était le chef de la seule force
existant dans la capitale. Le maréchal Mortier lui était subordonné
pour toutes les occasions importantes. Les deux préfets, une partie du
corps municipal, et beaucoup de personnages marquants s'y étaient
transportés. Chacun y parlait des événements avec émotion, et selon
ses sentiments. En voyant le maréchal dont le visage était noirci par
la poudre et l'habit déchiré par les balles, on le félicitait sur sa
courageuse défense de Paris, et puis on s'entretenait de la situation.
Il y avait une sorte d'unanimité contre ce qu'on appelait la lâche
désertion de tous ceux que Napoléon avait laissés dans la capitale
pour la défendre, et contre Napoléon lui-même dont la folle politique
avait amené les soldats de l'Europe au pied de Montmartre. Les
royalistes, et il n'en manquait pas dans cette réunion, n'hésitaient
plus à dire qu'il fallait se soustraire à un joug insupportable, et
prononçaient hardiment le nom des Bourbons. Deux banquiers
considérables, liés, l'un par la parenté, l'autre par l'amitié, avec
le maréchal duc de Raguse, MM. Perregaux et Laffitte, attirèrent
l'attention par la vivacité de leur langage. Le second surtout, dont
la fortune était commencée, et dont l'esprit vif et brillant était
généralement remarqué, se prononça fortement, et alla jusqu'à
s'écrier, en entendant proférer le nom des Bourbons: «Eh bien, soit,
qu'on nous donne les Bourbons, si l'on veut, mais avec une
constitution qui nous garantisse d'un despotisme funeste, et avec la
paix dont nous sommes privés depuis trop longtemps!»--Cet accord de
sentiments contre le despotisme impérial, poussé jusqu'à faire
considérer les Bourbons comme très-acceptables par des hommes de la
haute bourgeoisie qui ne les avaient jamais connus, produisit une
singulière impression sur les assistants. On disait là aussi qu'il
fallait ne pas s'occuper seulement de l'armée, mais de la capitale. Le
maréchal Marmont répondit qu'il n'avait pas pouvoir de stipuler pour
elle, et on jugea convenable que les préfets, avec une députation du
conseil municipal et de la garde nationale, se rendissent auprès des
souverains alliés, pour réclamer le traitement auquel Paris avait
droit de la part de princes civilisés, qui depuis le passage du Rhin
s'annonçaient comme les libérateurs et non comme les conquérants de la
France.
[En marge: Entretien de M. de Talleyrand avec le maréchal Marmont, et
influence de cet entretien.]
C'est au milieu de ces discours que survint M. de Talleyrand. Il eut
un entretien particulier avec le maréchal Marmont. Il voulait d'abord
en obtenir quelque chose qui ressemblât à l'autorisation de demeurer à
Paris, ce que le maréchal pouvait lui procurer moins que personne, et
du reste il y tenait déjà beaucoup moins en voyant ce qui se passait.
Il songea sur-le-champ à faire servir cette visite à un dénoûment
qu'il commençait à regarder comme inévitable, et comme devant
nécessairement s'accomplir par ses propres mains. Aucun homme n'était
aussi sensible à la flatterie que le maréchal Marmont, et aucun ne
savait la manier aussi bien que M. de Talleyrand. Le maréchal avait
commis dans cette campagne de graves fautes, mais connues des
militaires seuls, et il y avait déployé la bravoure la plus
brillante. Dans cette journée du 30 mars notamment il avait acquis des
titres durables à la reconnaissance du pays. Son visage, ses mains,
son habit, portaient témoignage de ce qu'il avait fait. M. de
Talleyrand vanta son courage, ses talents, son esprit surtout, bien
supérieur, affirmait-il, à celui des autres maréchaux. Le duc de
Raguse ne se tenait pas d'aise, quand on lui disait qu'il avait de
l'esprit, et que ses camarades n'en avaient pas, et il est vrai que
sous ce rapport, il avait ce qui manquait à presque tous les autres.
Il écouta donc avec un profond sentiment de satisfaction ce que lui
dit le dangereux tentateur qui préparait sa chute. M. de Talleyrand
s'efforça de lui montrer la gravité de la situation, la nécessité de
tirer la France des mains qui l'avaient perdue, et lui fit entendre
que, dans les circonstances présentes, un militaire qui venait de
défendre Paris avec éclat, qui avait encore sous ses ordres les
soldats à la tête desquels il avait combattu, possédait des moyens de
sauver son pays qui n'appartenaient à personne. M. de Talleyrand s'en
tint là, car il savait qu'une séduction ne s'accomplit jamais en une
fois. Mais lorsqu'il se retira le malheureux Marmont était enivré, et,
au milieu des désastres de la France, il rêvait déjà pour lui-même les
destinées les plus brillantes, tandis que le soldat simple et sage qui
avait été son collègue dans cette journée du 30 mars, qui lui aussi
avait le visage noirci par la poudre, Mortier, dévorait sa douleur
dans l'isolement où le laissaient sa modestie et sa droiture.
La nuit était avancée; les officiers choisis par les maréchaux
allèrent régler avec les représentants du prince de Schwarzenberg les
détails de l'évacuation de Paris, et les deux préfets, avec une
députation choisie parmi les membres du conseil municipal et les chefs
de la garde nationale, partirent de l'hôtel de ville pour se rendre au
château de Bondy, et y invoquer les bons sentiments des souverains
victorieux.
[En marge: Ce qui se passait à Saint-Dizier entre Napoléon et
l'arrière-garde de Wintzingerode pendant les événements de Paris.]
En ce moment même Napoléon arrivait aux portes de Paris. On l'a vu
s'arrêtant le 23 mars aux environs de Saint-Dizier, pour y faire
reposer ses troupes, et se donner le temps de rallier les garnisons
dont il était venu chercher le renfort. Le 24, le 25, il avait opéré
divers mouvements entre Saint-Dizier et Vassy, se flattant toujours
d'avoir attiré à sa suite le prince de Schwarzenberg, et autorisé à le
croire par les rapports de ses lieutenants, qui, sous l'impression de
la journée d'Arcis-sur-Aube, s'imaginaient voir autour d'eux des
masses innombrables d'ennemis. Du reste il était résolu à s'en assurer
d'une manière positive, en abordant de très-près, à la première
occasion, la nombreuse troupe de cavalerie qui s'était attachée à ses
pas. Pendant ce temps, M. de Caulaincourt, inconsolable de la rupture
des négociations, insistait pour qu'on essayât de les rouvrir, à quoi
Napoléon ne paraissait guère disposé. Une circonstance favorable
s'était offerte pourtant, et M. de Caulaincourt lui avait fait une
sorte de violence pour l'amener à la mettre à profit. Le général Piré,
battant l'estrade avec la cavalerie légère, avait fait prisonniers le
baron de Wessenberg, et M. de Vitrolles lui-même qui revenait de sa
mission auprès du comte d'Artois, mais qu'heureusement pour lui on ne
reconnut point. M. de Caulaincourt secondé par Berthier, avait obtenu
qu'on renverrait M. de Wessenberg libre avec une lettre pour le prince
de Metternich, dans laquelle M. de Caulaincourt affirmerait que
Napoléon était enfin résigné à de grands sacrifices, sans toutefois
dire lesquels. C'est tout ce que M. de Caulaincourt avait pu arracher
à son maître, bien qu'il eût voulu donner un peu plus de précision à
ces nouvelles ouvertures, afin de les faire accueillir. Délivré à
condition de remplir cette mission, M. de Wessenberg s'en était
chargé, et faisant passer M. de Vitrolles pour un de ses domestiques,
l'avait sauvé du plus grand des périls.
[En marge: Brillant combat de Saint-Dizier.]
Le 26, l'occasion d'une forte reconnaissance s'étant présentée,
Napoléon n'avait eu garde de la laisser échapper. Tandis qu'il était
entre Saint-Dizier et Vassy sur la gauche de la Marne, remplissant de
ses partis le pays entre la Marne et l'Aube, il avait aperçu une
cavalerie très-nombreuse sur la rive droite de la Marne, un peu
au-dessous de Saint-Dizier, dans la direction de Vitry. À la vue de
l'ennemi se montrant en force, il n'y avait pas à hésiter; il fallait
marcher à lui pour le battre d'abord, et ensuite pour savoir qui cet
ennemi pouvait être. Malgré le grave inconvénient de traverser une
rivière devant une troupe en bataille, on marcha droit au gué
d'Hoericourt, on y franchit la Marne en masse, à l'exception du corps
d'Oudinot qui fut envoyé un peu au-dessus, pour la passer à
Saint-Dizier. L'ennemi fut embarrassé en reconnaissant que c'était à
l'armée française tout entière qu'il avait affaire. Néanmoins il
avait dix mille chevaux et quelques mille hommes d'infanterie légère,
et il les lança sur nous au moment où nous traversions la Marne. On
reçut les uns et les autres comme il convenait. La cavalerie de la
garde, après s'être mêlée avec les escadrons ennemis, les mit en
complète déroute. Ils furent obligés de se replier, et Wintzingerode,
car c'était lui, voyant qu'il s'était engagé fort imprudemment,
résolut de gagner la route de Bar-sur-Aube, malgré l'inconvénient de
défiler à portée de Saint-Dizier qu'Oudinot venait d'occuper. On
chargea à outrance l'ennemi en retraite, et tandis qu'il était
vivement poussé en queue, il fut pris en flanc par notre infanterie
qui débouchait de Saint-Dizier. Deux bataillons d'infanterie ayant
voulu se former en carré, le brave Letort fondit sur eux à la tête des
dragons de la garde, et les coucha par terre. L'élan était tel que les
dragons continuèrent leur course sans s'inquiéter des fantassins
russes qu'ils avaient enfoncés et dépassés. Ces derniers, qui avaient
paru se rendre, voyant les dragons partis, essayèrent de se relever,
et tirèrent sur eux par derrière. Nos cavaliers alors, rebroussant
chemin, les sabrèrent impitoyablement. Cette poursuite dura jusqu'à la
nuit, et on revint à Saint-Dizier après avoir tué ou pris à
l'arrière-garde de Wintzingerode, chargée de nous suivre et de nous
tromper, environ quatre mille hommes et trente bouches à feu. Il nous
en avait à peine coûté trois ou quatre cents hommes, brillant trophée,
le dernier, hélas, de cette héroïque et fatale campagne!
[En marge: Incidents qui révèlent à l'armée la marche des alliés sur
Paris.]
[En marge: Le cri de l'armée oblige Napoléon à renoncer à son plan, et
à marcher sur Paris.]
[En marge: Nécessité de se hâter, une fois le parti pris de revenir
sur Paris.]
Le lendemain 27, Napoléon informé que l'ennemi tenait encore Vitry,
s'en approcha pour l'enlever. Mais un vieux mur, un fossé plein d'eau,
opposaient un obstacle assez difficile à vaincre. Macdonald, que nos
récents malheurs avaient irrité, en fit la remarque à Napoléon avec
quelque aigreur, et une altercation était engagée entre eux à ce
sujet, lorsqu'on apporta un bulletin de l'ennemi saisi par nos
soldats, et racontant à sa manière la triste journée de
Fère-Champenoise. Ce bulletin, quoique la date en fût inexacte,
révélait avec certitude la marche des coalisés sur Paris. Après la
triste confirmation de ce fait, obtenue de la bouche de quelques
prisonniers, Napoléon se reporta sur Saint-Dizier, fort touché d'une
pareille nouvelle, plus touché encore de l'effet qu'elle produisait
autour de lui. Les esprits déjà très-inquiets de ce qui avait pu se
passer depuis qu'on s'était dirigé vers la Lorraine, ne gardèrent plus
de mesure en apprenant que les coalisés avaient marché sur Paris. On
se déchaîna avec une sorte d'emportement contre le fol entêtement de
Napoléon, auquel, depuis le retour de M. de Caulaincourt, on
attribuait la rupture des négociations. On se mit à dire qu'après
avoir fait périr déjà une partie de l'armée dans cette campagne, il
allait faire périr la capitale elle-même, et que tandis qu'il
bataillait inutilement sur les derrières de la coalition, celle-ci
vengeait peut-être l'incendie de Moscou sur Paris en flammes. Bientôt
l'émotion devint telle, qu'il fallut en tenir grand compte, et le
lendemain 28, Napoléon, revenu à Saint-Dizier, délibéra en compagnie
de Berthier, Ney, Caulaincourt, sur le parti à prendre. Si on avait
pu prévoir qu'il n'était plus temps de secourir Paris, le mieux
assurément eût été de persévérer dans un projet, hasardeux sans doute,
mais présentant les seules chances de salut qu'il fût permis
d'entrevoir encore, de laisser par conséquent l'ennemi faire des
révolutions dans la capitale, et de se jeter sur ses derrières avec
les cent vingt mille hommes qu'on serait parvenu à réunir. Mais dans
l'espérance qui n'était pas perdue de sauver Paris, il était naturel
d'y marcher en toute hâte, et puisqu'on n'avait pas réussi à en
détourner les généraux alliés par la dernière manoeuvre, d'essayer au
moins de les surprendre au moment où ils seraient occupés devant cette
grande ville, et de tomber sur eux avec la violence de la foudre.
Berthier, Ney furent de cet avis, et le soutinrent avec chaleur. Dans
l'émotion qu'on éprouvait, courir à Paris était devenu la passion
universelle. Napoléon, qui ne se gouvernait point par l'émotion,
pensait différemment. Il avait marché vers les places pour se refaire
une armée, pour revenir à cette force de cent mille hommes, qui dans
ses mains devait faire trembler la coalition. Paris pris, ou en danger
de l'être, ne suffisait pas pour le détourner d'un si grand but, car
dès qu'on le saurait en possession d'une force pareille, il était
presque certain que les coalisés sortiraient de Paris bien vite, ou
expieraient, s'ils y restaient, la satisfaction d'y avoir paru un
moment. Napoléon s'arrêtait peu à l'idée d'une révolution politique,
parce que, malgré toute sa sagacité, il ne se figurait pas le décri
dans lequel son gouvernement était tombé. Il n'envisageait les choses
qu'au point de vue militaire, et de ce point de vue il regardait comme
plus important d'avoir cent mille hommes que de sauver Paris.
Cependant, seul de son avis, accusé d'un entêtement insensé, il dut
céder en présence de la douleur universelle, et se résoudre à venir au
secours de la capitale. Mais à y marcher il fallait y marcher
sur-le-champ, car pour y arriver à temps il n'y avait pas une minute à
perdre. Napoléon prit donc son parti soudainement, et il se mit en
route à l'heure même, coupant droit de la Marne à l'Aube, de l'Aube à
la Seine, pour revenir sur Paris par la gauche de la Seine, et éviter
ainsi la rencontre des armées coalisées.
[En marge: Marche précipitée de Napoléon.]
[En marge: Pour aller plus vite, Napoléon quitte l'armée, et arrive de
sa personne à Fromenteau le 30 vers minuit.]
[En marge: Rencontre et violent colloque avec le général Belliard.]