heure fort avancée de la soirée, et ayant couché entre Charenton,
Vincennes, Charonne, durent venir par le sud occuper les hauteurs.
Marmont avec ses troupes gravit les escarpements de Charonne et de
Montreuil, pour aller s'établir sur le plateau de Romainville et sur
le revers nord de ce plateau jusqu'aux Prés Saint-Gervais. (Voir le
plan de Paris dans la carte no 62.) Mortier avait encore plus de
chemin à parcourir. Montant par le boulevard extérieur de Charonne à
Belleville, ayant ensuite à descendre sur Pantin, la Villette et la
Chapelle, il devait enfin gagner la plaine Saint-Denis, pour s'établir
la droite au canal de l'Ourcq, la gauche à Clignancourt, au pied même
des hauteurs de Montmartre. Il lui fallait donc pour être en ligne
beaucoup plus de temps qu'à Marmont. Heureusement il devait avoir
affaire à Blucher, qui était lui-même en retard, et il avait ainsi la
certitude de n'être pas devancé par l'ennemi.
[En marge: Marmont s'empare du plateau de Romainville, et s'y
établit.]
Marmont se fiant trop légèrement au rapport d'un officier, n'avait
pas cru que le plateau de Romainville fût occupé, et par ce motif ne
s'était guère pressé d'y arriver. Lorsqu'il s'y présenta les troupes
de Rajeffsky en avaient déjà pris possession. Avec 1200 hommes de la
division Lagrange il se jeta sur les avant-postes ennemis, les chassa
du plateau, et les refoula sur Pantin et Noisy. Au même instant la
division Ledru des Essarts se logea dans le bois de Romainville, qui
couvre le flanc des hauteurs du côté de la plaine Saint-Denis. Marmont
distribua ensuite ses troupes de la manière suivante. Il avait à sa
disposition l'une des dernières divisions tirées des dépôts de Paris,
sous le duc de Padoue, ses anciennes divisions Lagrange et Ricard, le
rassemblement du général Compans qu'on lui avait adjoint la veille, et
enfin quelque cavalerie sous les généraux Chastel et Bordessoulle. Il
laissa sa cavalerie entre Charonne et Vincennes, avec mission de
défendre le pied des hauteurs du côté sud, et de couvrir la barrière
du Trône; il plaça le duc de Padoue à sa droite, sur le bord extrême
du plateau de Romainville, dans les plus hautes maisons de Bagnolet et
de Montreuil, qui sont bâties en amphithéâtre sur le revers
méridional, ayant besoin de soleil pour leurs arbres fruitiers. Il
rangea sur le plateau même et au centre la division Lagrange, adossée
aux maisons de Belleville, la division Ricard à gauche dans le bois de
Romainville, enfin, sur le penchant nord, la division Ledru des
Essarts, du corps de Compans, et au pied dans la plaine, aux Prés
Saint-Gervais, la division Boyer de Rebeval. La division Michel, qui
attendait le maréchal Mortier pour se ranger sous ses ordres, gardait
en son absence la Grande et la Petite-Villette.
[En marge: Bataille de Paris, livrée le 30 mars 1814.]
La fusillade et la canonnade avaient de bonne heure réveillé Paris,
qui du reste n'avait guère dormi, et Joseph, accompagné du ministre de
la guerre, du ministre de la police, des directeurs du génie et de
l'artillerie, avait établi son quartier général au sommet de la butte
Montmartre.
[En marge: Barclay de Tolly reprend une partie du plateau de
Romainville avec le secours des divisions de grenadiers.]
Barclay de Tolly, convaincu que lorsque le prince royal de Wurtemberg
au sud, Blucher au nord, seraient entrés en ligne, le combat
tournerait bientôt à l'avantage des alliés, ne voulut cependant pas
laisser aux défenseurs de Paris le premier succès de la journée. Il
résolut en conséquence de reprendre le plateau de Romainville, et il y
employa une partie de ses réserves. Ces réserves se composaient des
gardes à pied et à cheval, et des grenadiers réunis. Le général
Paskewitch dut, avec une brigade de la 2e division des grenadiers,
gravir le plateau par Rosny; il dut aussi l'attaquer par le sud, en
s'y portant par Montreuil avec la seconde brigade de cette 2e
division, et avec la cavalerie du comte Pahlen. La 1re division des
grenadiers fut confiée au prince Eugène de Wurtemberg, pour assaillir
Pantin et les Prés Saint-Gervais dans la plaine au nord.
Cette attaque, conduite avec vigueur, eut un commencement de succès.
Le général Mezenzoff, qui avait été repoussé le matin, renforcé par
les grenadiers, remonta sur le plateau malgré la division Lagrange, et
parvint à l'occuper. À droite, la 2e brigade des grenadiers, après
avoir tourné le plateau par Montreuil et Bagnolet, obligea la
division du duc de Padoue, en la débordant, à rétrograder. Nous
perdîmes donc du terrain, bien que nos soldats résistassent avec une
bravoure désespérée soit au nombre, soit à la qualité des troupes qui
étaient les plus aguerries de la coalition.
[En marge: Marmont se soutient sur le plateau de Romainville.]
Cependant, tout en perdant du terrain, nous contenions l'ennemi. En
effet les cuirassiers russes, amenés sur le plateau, essayèrent de
charger notre infanterie, furent couverts de mitraille, et arrêtés par
nos baïonnettes. À mesure qu'on se retirait de Romainville sur
Belleville, le plateau se resserrant, nos troupes avaient l'avantage
de se concentrer. À droite nous trouvions l'appui des maisons de
Bagnolet, à gauche celui du bois de Romainville, et nos soldats, se
dispersant en tirailleurs, faisaient essuyer aux assaillants des
pertes nombreuses. Notre artillerie, favorisée par le terrain, parce
que le plateau s'élevait en rétrogradant vers Belleville, vomissait la
mitraille sur les grenadiers russes, et à chaque instant renversait
parmi eux des lignes entières. Pendant ce temps les jeunes soldats de
Ledru des Essarts avaient reconquis arbre par arbre le bois de
Romainville, et débordé ainsi les troupes russes qui avaient occupé la
largeur du plateau. Au pied même du plateau, vers le côté nord, le
général Compans était resté maître de Pantin avec le secours de la
division Boyer de Rebeval, et des Prés Saint-Gervais avec le secours
de la division Michel. Il avait même rejeté au delà des deux villages
le prince de Wurtemberg qui avait tenté de s'en emparer à la tête de
la 1re division de grenadiers.
[En marge: Mortier qui était en arrière à cause des distances,
s'établit enfin dans la plaine Saint-Denis.]
Le maréchal Mortier s'établissant enfin dans la plaine Saint-Denis,
avait placé les divisions Curial et Charpentier de jeune garde à la
Villette, la division Christiani de vieille garde à la Chapelle, et sa
cavalerie au pied même de Montmartre.
[En marge: La canonnade et la fusillade se continuent sans résultat
marqué pendant les premières heures du jour.]
Il était dix heures du matin, et si nous avions eu, indépendamment des
troupes qui couvraient le pourtour de Paris, une colonne de dix mille
soldats aguerris pour prendre l'offensive, nous aurions pu en ce
moment infliger un grave échec aux alliés. Mais loin d'être en mesure
de prendre l'offensive, nous avions à peine de quoi défendre nos
positions. Dans cet état de choses, le prince de Schwarzenberg
attendant ses deux ailes qui étaient en retard, et nos deux maréchaux
étant réduits à la défensive, on se bornait de part et d'autre à
canonner et à tirailler, avec grande supériorité du reste de notre
côté, grâce au zèle des troupes et à l'avantage du terrain.
[En marge: Joseph, qui était placé sur les hauteurs de Montmartre,
reconnaissant l'impossibilité d'une résistance prolongée, quitte Paris
suivi des ministres, et laisse aux maréchaux les pouvoirs nécessaires
pour traiter avec l'ennemi.]
À cette heure Joseph tenait conseil sur la butte Montmartre, où il
était allé s'établir. Plusieurs officiers envoyés auprès des maréchaux
lui avaient apporté de leur part, avec la promesse de se faire tuer
eux et leurs soldats jusqu'au dernier homme, de tristes pressentiments
pour les suites de la journée, et à peu près la certitude d'être
obligés de rendre la capitale. Ces nouvelles agitaient fort Joseph,
qui redoutait non pas le danger, mais les humiliations, et qui ne
voulait à aucun prix devenir prisonnier de la coalition. Or les
progrès de l'attaque lui faisaient craindre d'être en quelques heures
au pouvoir de l'ennemi. On voyait du haut de Montmartre les masses
noires et profondes de Blucher traverser la plaine Saint-Denis, et
des officiers venus des environs de Vincennes affirmaient qu'à l'est
et au sud on apercevait une nouvelle armée qui tournait Paris, et
cherchait à y pénétrer par les barrières de Charonne et du Trône.
Ainsi ce qu'on recueillait par les yeux, ce qu'on recueillait par la
bouche des allants et venants, tout annonçait une catastrophe
imminente. Joseph en délibéra avec les ministres qui l'avaient
accompagné, avec les directeurs du génie et de l'artillerie, et tout
le monde fut d'avis que sous quelques heures il faudrait rendre Paris.
En effet la défense étant réduite à une bataille livrée en plaine dans
la proportion d'un contre dix, le résultat ne pouvait être douteux,
quelque braves que fussent nos soldats et nos généraux. En présence
d'une telle certitude, Joseph résolut de s'éloigner. Des
reconnaissances lui ayant appris qu'on découvrait déjà les Cosaques
sur le chemin de la Révolte et à la lisière du bois de Boulogne, il se
hâta de partir, en ordonnant aux ministres de le suivre, ainsi qu'on
en était convenu, lorsque le moment suprême serait arrivé. Pour toute
instruction il autorisa les deux maréchaux, quand ils ne pourraient
plus se défendre, à stipuler un arrangement qui garantît la sûreté de
Paris, et procurât à ses habitants le meilleur traitement possible.
[En marge: Tous les corps de l'ennemi étant arrivés en ligne, la
bataille devient générale et sanglante.]
Sur ces entrefaites, l'attaque de l'ennemi avait fait des progrès
inévitables. Au nord, c'est-à-dire dans la plaine Saint-Denis, le
maréchal Blucher avait franchi enfin la distance qui le séparait de
nos positions. Le général Langeron avait repoussé d'Aubervilliers et
de Saint-Denis nos faibles avant-postes, et envoyé sa cavalerie et son
infanterie légères par le chemin de la Révolte jusqu'à la lisière du
bois de Boulogne. Le gros de son infanterie se dirigeait vers le pied
de Montmartre, tandis que le corps du général d'York prenant à gauche
(gauche des alliés) se portait sur la Chapelle par la route de
Saint-Denis, et que les corps de Kleist et de Woronzoff, prenant plus
à gauche encore, marchaient sur la Villette. Le prince de
Schwarzenberg, voyant Blucher en ligne, lui demanda un renfort pour
aider le prince Eugène de Wurtemberg à enlever Pantin, les Prés
Saint-Gervais, tous les villages, en un mot, situés au pied du plateau
de Romainville. La division prussienne Kotzler, les gardes prussienne
et badoise furent alors envoyées au secours du corps de Rajeffsky, et
passèrent le canal de l'Ourcq, près de la ferme du Rouvray, pour
participer à une nouvelle attaque.
Tandis que ces mouvements s'exécutaient au nord, le prince royal de
Wurtemberg au sud avait franchi également la distance qui le séparait
du point d'attaque, et apporté son concours aux troupes alliées. Après
avoir traversé le pont de Neuilly-sur-Marne, et y avoir laissé le
corps de Giulay pour garder ses derrières, il avait marché sur deux
colonnes, l'une longeant les bords de la Marne, l'autre traversant par
le chemin le plus court la forêt de Vincennes. La première avait
enlevé le pont de Saint-Maur, contourné la forêt, et assailli
Charenton par la rive droite. Les gardes nationales des environs, qui
avec l'École d'Alfort défendaient le pont de Charenton, se trouvant
prises à revers, avaient été forcées, malgré une vaillante résistance,
d'abandonner le poste, et de se jeter à travers la campagne sur la
gauche de la Seine. Cette colonne ennemie ayant atteint son but, qui
était d'occuper tous les ponts de la Marne pour empêcher aucun corps
auxiliaire de venir troubler l'attaque de Paris, s'était mise à
tirailler avec la garde nationale devant la barrière de Bercy. La
seconde colonne du prince de Wurtemberg avait traversé en ligne droite
le bois de Vincennes, et prêté assistance au comte Pahlen, ainsi
qu'aux troupes de Rajeffsky et de Paskewitch qui attaquaient
Montreuil, Bagnolet, Charonne.
[En marge: Attaque repoussée du prince Eugène de Wurtemberg sur les
Prés Saint-Gervais.]
Toutes les forces alliées se trouvant portées en ligne, l'action
recommença avec plus de violence. Au nord la division du prince Eugène
de Wurtemberg, secondée par les grenadiers russes déjà venus à son
secours, et par les troupes prussiennes récemment arrivées, se jeta
sur Pantin et les Prés Saint-Gervais, mais fut chaudement reçue par
les divisions de jeune garde Boyer de Rebeval et Michel, que
commandait le général Compans. Un moment les coalisés réussirent à
s'emparer des deux villages, mais nos jeunes soldats s'adossant alors
au pied des hauteurs où ils rencontraient l'appui d'une artillerie
bien postée, reprirent courage, et rentrèrent dans les villages, où le
carnage devint épouvantable. De ce côté, l'ennemi ne réussit donc
point, quelque vigoureuse que fût son attaque.
[En marge: Progrès de l'ennemi sur le plateau de Romainville.]
Sur le plateau de Romainville, la défense fut non pas moins énergique,
mais moins heureuse. Les troupes des généraux Helfreich et Mezenzoff,
soutenues par les grenadiers de Paskewitch, quoique d'abord
repoussées, avaient fini par gagner du terrain. Ayant réussi notamment
à s'emparer de Montreuil et de Bagnolet, elles s'étaient établies sur
le versant sud du plateau, et bien secondées par les troupes du comte
Pahlen et du prince royal de Wurtemberg qui opéraient entre Vincennes
et Charonne, elles avaient conquis les premières maisons de
Ménilmontant. La division de réserve du duc de Padoue qui formait la
droite de Marmont, se trouvant débordée, avait été forcée de se
replier, et de découvrir les divisions Lagrange et Ricard qui
occupaient le milieu du plateau. Sur la gauche de Marmont, la division
Ledru des Essarts, vivement poussée d'arbre en arbre dans le bois de
Romainville, voyait également le bois lui échapper peu à peu.
[En marge: Tentative de Marmont sur le centre de l'ennemi.]
[En marge: Ce maréchal est obligé de se replier sur Belleville.]
Se sentant ainsi pressé sur ses deux flancs, Marmont imagina de tenter
un effort au centre contre la masse ennemie qui s'avançait bien
serrée, couverte sur son front par une artillerie nombreuse, appuyée
sur ses ailes par de forts détachements de grosse cavalerie. Le
maréchal se mit lui-même à la tête de quatre bataillons formés en
colonne d'attaque, et fondit sur les grenadiers russes qui marchaient
en première ligne. Douze pièces de canon chargées à mitraille tirèrent
de fort près sur nos soldats, qui soutinrent ce feu avec une fermeté
héroïque, et continuèrent de se porter en avant. Mais au même instant
ils furent abordés de front par les grenadiers russes, et pris en
flanc par les chevaliers-gardes que conduisait Miloradowitch.
Accablés par le nombre, les quatre bataillons de Marmont furent
obligés de plier, après s'être battus corps à corps avec une véritable
fureur. Le maréchal les ramena sur Belleville, et il allait succomber
sous la masse des assaillants de toutes armes, quand un brave officier
nommé Ghesseler, embusqué sur la droite, dans un petit parc dit des
Bruyères, dont il ne reste plus aujourd'hui que le souvenir, s'élança
à la tête de deux cents hommes dans le flanc de la colonne ennemie, et
parvint en dégageant le maréchal à lui faciliter la retraite sur
Belleville. Dans le même moment le bois de Romainville fut
définitivement abandonné, et le plateau étant évacué de toutes parts,
la défense se trouva reportée, au centre sur Belleville, à droite
(revers sud), vers Ménilmontant que la division de Padoue était venue
occuper, à gauche enfin (revers nord), à la côte de Beauregard, où la
division Ledru des Essarts avait trouvé un asile. Au pied de celle-ci,
les divisions Boyer et Michel luttaient opiniâtrement. Elles avaient
perdu Pantin, mais elles défendaient les Prés Saint-Gervais avec la
dernière obstination.
Partout le combat était acharné, et les hommes tombaient par milliers,
notamment parmi les coalisés qui recevaient de tous côtés un feu
plongeant. Dans la plaine Saint-Denis, Kleist et Woronzoff avaient
attaqué la Villette, défendue par la division Curial; York attaquait
la Chapelle, défendue par la division Christiani, sous les yeux du
maréchal Mortier. En avant de Clignancourt, les escadrons de Blucher
étaient aux prises avec la cavalerie du général Belliard, et avaient
rarement l'avantage.
Ainsi de la plaine Saint-Denis à la barrière du Trône, le combat
continuait avec des chances diverses. Notre ligne avait reculé, mais
les alliés avaient déjà perdu dix mille hommes, et nous cinq à six
mille seulement. Nos soldats épuisés étaient soutenus par cette idée
que Paris était derrière eux, et vingt-quatre mille hommes luttaient
sans trop de désavantage contre cent soixante-dix mille. Un moment on
annonça l'arrivée de Napoléon (c'était la subite apparition du général
Dejean qui avait occasionné ce faux bruit), et le cri de _Vive
l'Empereur!_ propagé par une espèce de commotion électrique, retentit
dans nos rangs. Nos troupes, ranimées par l'espérance, se jetèrent
avec fureur sur l'ennemi. De part et d'autre on combattait avec une
sorte de rage, car pour les uns il s'agissait d'atteindre d'un seul
coup le but de la guerre, et pour les autres d'arracher leur patrie à
un désastre.
[En marge: Belle conduite de l'École polytechnique sur l'avenue de
Vincennes.]
En ce moment se passait à Vincennes un fait à jamais glorieux pour la
jeunesse française. En avant de la barrière du Trône se trouvait une
batterie servie par des vétérans et par les élèves de l'École
polytechnique, que Marmont, exclusivement occupé de ce qui se passait
sur le plateau de Romainville, avait presque laissée sans appui. Cette
batterie s'étant engagée trop avant sur l'avenue de Vincennes, afin de
tirer contre la cavalerie de Pahlen, fut tournée par quelques
escadrons qui passant par Saint-Mandé vinrent la prendre à revers. Les
braves élèves de l'École, sabrés sur leurs pièces, résistèrent
vaillamment, et furent heureusement secourus par la garde nationale
postée à la barrière du Trône, et par un détachement de dragons. Ces
derniers s'élançant sur les pièces parvinrent à les reprendre. On
ramena la batterie sur les hauteurs de Charonne, et là, aidés d'une
foule d'hommes du peuple armés de fusils de chasse, nos braves jeunes
gens continuèrent à faire un feu meurtrier.
[En marge: Belleville reste le point culminant de la défense.]
La clef de toute la position était à Belleville: tant que ce point
culminant de la chaîne des hauteurs n'était pas emporté, la masse
ennemie qui combattait au nord, devant la Villette, la Chapelle et
Montmartre, celle qui combattait au sud, entre Vincennes et Charonne,
ne pouvaient pas faire de progrès sérieux. La ligne courbe des alliés
était comme arrêtée vers son milieu, à un point fixe qui était
Belleville. Belleville en effet domine le plateau de Romainville
lui-même. Des clôtures nombreuses, jointes à l'avantage de la
position, y rendaient la résistance plus facile. Marmont, établi en
cet endroit avec les débris des divisions Lagrange, Ricard, Padoue,
Ledru des Essarts, disposant en outre d'une nombreuse artillerie de
campagne, y tenait ferme contre une multitude d'assaillants, et il
avait fait répondre au message de Joseph qui autorisait les maréchaux
à traiter, que jusqu'ici il n'était pas encore réduit à se rendre.
L'officier du maréchal, porteur de cette réponse, avait trouvé Joseph
parti, et il était revenu sans avoir pu remplir sa mission.
[En marge: Le prince de Schwarzenberg ordonne deux attaques, une au
nord, une au sud, par le boulevard extérieur, afin de couper
Belleville de l'enceinte de Paris.]
Cependant l'heure fatale approchait. Le prince de Schwarzenberg ne
voulant pas finir la journée sans avoir enlevé le point décisif, avait
ordonné d'y diriger deux colonnes d'attaque, une au sud, qui passant
entre Ménilmontant et le cimetière du Père Lachaise, s'emparerait du
boulevard extérieur, et séparerait ainsi Belleville de l'enceinte de
Paris; une au nord, qui serait chargée d'emporter à tout prix les Prés
Saint-Gervais, la Petite-Villette, la butte Saint-Chaumont, et
viendrait par le nord donner la main à la colonne qui aurait passé par
le sud.
[En marge: Malgré un usage habile et meurtrier de la grosse
artillerie, fait par le commandant Paixhans, la double attaque finit
par réussir.]
Vaincre ou périr était dans ce moment la loi des coalisés, et il leur
fallait forcer tous les obstacles sans aucune perte de temps, car à
chaque instant Napoléon pouvait survenir, et s'il les eût trouvés
repoussés de Paris, il les aurait cruellement punis d'avoir osé s'y
montrer. Vers trois heures de l'après-midi l'action recommença
violemment. Le chef de bataillon d'artillerie Paixhans, qui prouva
dans cette journée ce qu'on aurait pu faire avec de la grosse
artillerie bien postée, avait placé huit pièces de gros calibre
au-dessus de Charonne, sur les pentes de Ménilmontant, quatre sur le
revers nord de Belleville, et huit sur la butte Saint-Chaumont. Il
était près de ses pièces chargées à mitraille, avec ses canonniers les
uns vétérans, les autres jeunes gens des Écoles, et attendait que
l'ennemi, maître de la plaine, essayât d'aborder les hauteurs. En
effet les grenadiers russes s'avancent les uns au sud du plateau par
Charonne, les autres sur le plateau même en face de Belleville, les
autres enfin au nord, à travers les Prés Saint-Gervais. Tout à coup
ils sont couverts de mitraille; des lignes entières sont renversées.
Pourtant ils soutiennent le feu avec constance, gravissent au sud les
pentes de Ménilmontant, et viennent par le boulevard extérieur prendre
Belleville à revers, Belleville où le maréchal Marmont se défend avec
acharnement. L'autre division de grenadiers, qui avec les Prussiens et
les Badois attaquait Pantin, les Prés Saint-Gervais, la
Petite-Villette, et les avait arrachés aux divisions Boyer et Michel
presque détruites, gravit la butte Saint-Chaumont sous le feu
plongeant des batteries du commandant Paixhans, emporte la butte qui
faute de troupes n'était pas défendue par de l'infanterie, et se joint
à la colonne qui arrive du revers sud par Charonne et Ménilmontant.
Les ennemis, ayant gagné le boulevard extérieur par ses deux pentes
nord et sud, se trouvent ainsi entre Belleville et la barrière de ce
nom, qu'ils sont près d'enlever.
[En marge: Marmont, coupé de Paris, y rentre l'épée à la main à la
tête de quelques hommes qui lui restent.]
À cette nouvelle le maréchal Marmont, qui n'avait pas cessé de se
maintenir à Belleville, se voyant coupé de l'enceinte de Paris, réunit
ce qui lui reste d'hommes, et ayant à ses côtés les généraux Pelleport
et Meynadier, le colonel Fabvier, fond l'épée à la main sur les
grenadiers russes qui commençaient à pénétrer dans la grande rue du
faubourg du Temple. Il les repousse, ferme la barrière sur eux, et
rétablit la défense au mur d'octroi.
[Illustration: Armée.]
[En marge: Vaillante défense de la Villette et de la Chapelle par le
maréchal Mortier.]
[En marge: Occupation de Montmartre par le général Langeron.]
Mortier de son côté se bat héroïquement dans la plaine Saint-Denis,
entre la Villette et la Chapelle. La Villette, à sa droite, défendue
contre Kleist et d'York par les divisions Curial et Charpentier, vient
enfin d'être envahie par un flot d'ennemis. À ce spectacle Mortier,
qui occupait la Chapelle avec la division de vieille garde Christiani,
prend une partie de cette division, et se rabattant de gauche à
droite sur la Villette, y entre à la pointe des baïonnettes, et
parvient à rejeter en dehors la garde prussienne après en avoir fait
un affreux carnage. Mais bientôt de nouvelles masses ennemies prenant
la Grande-Villette à revers par le canal de l'Ourcq, et pénétrant
entre la Villette et la Chapelle, il est contraint d'abandonner la
plaine et de se replier sur les barrières. Au même instant Langeron
s'avance vers le pied de Montmartre. Langeron, un Français, dirige sur
Paris les soldats ennemis! En se portant sur Montmartre il s'attend à
essuyer des flots de mitraille, mais surpris de trouver ces hauteurs
silencieuses, il les gravit, et s'empare de la faible artillerie qu'on
y avait placée, et que gardaient à peine quelques sapeurs-pompiers. Il
marche ensuite sur la barrière de Clichy, que les gardes nationaux,
sous les yeux du maréchal Moncey, défendent bravement, et avec un
courage qui prouve ce qu'on aurait pu obtenir de la population
parisienne!