le visage du ministre Clarke, et surtout sur celui du prince Joseph,
qui cependant avait encouragé visiblement l'opinion en faveur de
laquelle la majorité venait de se prononcer. Alors, comme s'il eût
cédé à une nécessité impérieuse, le ministre de la guerre se leva, et
prononça un discours développé pour conseiller de nouveau le départ de
l'Impératrice et du Roi de Rome. Il en donna des raisons qui, sans
être bonnes, étaient les moins mauvaises qu'on pût alléguer. Tout
n'était pas dans Paris, disait-il, tout n'y devait pas être, et Paris
pris, il fallait défendre à outrance le reste de la France, et le
disputer opiniâtrement à l'ennemi. Il fallait, avec l'Impératrice,
avec le Roi de Rome, se rendre dans les provinces qui n'étaient pas
envahies, y appeler les bons Français à sa suite, et se faire tuer
avec eux pour la défense du sol et du trône. Or, cette lutte prolongée
n'était pas possible, si, en laissant l'Impératrice et son fils dans
la capitale, on les exposait à tomber dans les mains des souverains
coalisés. On rendrait ainsi à l'empereur d'Autriche le gage précieux
qu'on tenait de lui, et si quelque part on voulait lever l'étendard de
la résistance, on n'aurait aucune des personnes augustes autour
desquelles il serait possible de rassembler les sujets dévoués à
l'Empire. Or, cette probabilité de voir l'ennemi pénétrer dans Paris
était plus grande qu'on ne l'imaginait, car il y avait très-peu de
chances, avec les ressources restées dans la capitale, de résister aux
deux cent mille hommes qui marchaient sur elle.
[En marge: La majorité persiste.]
Le ministre de la guerre avait pris tant de peine par pure obéissance.
Au fond il n'avait d'avis sur rien. Les arguments qu'il avait fait
valoir, et qu'il avait puisés dans le souvenir historique des
résistances désespérées, ces arguments, vrais à Vienne sous
Marie-Thérèse, à Berlin sous le grand Frédéric, faux à Paris sous un
soldat vaincu, ne touchèrent personne, car sans s'en rendre compte, et
sans oser le dire, chacun sentait qu'avec un gouvernement d'origine
révolutionnaire, dont la faveur était perdue, et auquel il y avait un
remplaçant tout préparé, quitter la capitale c'était donner ouverture
à une révolution. Chacun donc persista, et les avis ayant été
recueillis de nouveau, on vit la presque unanimité se prononcer pour
que Marie-Louise et le Roi de Rome restassent dans Paris.
[En marge: Joseph, obligé de s'expliquer, fait connaître deux lettres
le l'Empereur qui prescrivent, en cas de danger, de faire sortir de
Paris sa femme et son fils.]
Alors Joseph sortit de son silence obstiné, et ce qui semblait
inexplicable dans son attitude s'expliqua. Il lut deux lettres de
l'Empereur, l'une datée de Troyes après la bataille de la Rothière,
l'autre de Reims après les batailles de Craonne et de Laon, dans
lesquelles Napoléon disait qu'à aucun prix il ne fallait laisser
tomber son fils et sa femme dans les mains des alliés. Nous avons fait
connaître le motif qui avait inspiré Napoléon en écrivant ces deux
lettres. C'était, indépendamment de l'affection très-réelle qu'il
avait pour sa femme et son fils, le désir de conserver dans ses mains
un gage précieux; c'était de plus la crainte que Marie-Louise ne
devînt l'instrument docile de tout ce qu'on voudrait tenter contre
lui, notamment en créant une régence qui serait son exclusion du
trône. Après l'inquiétante bataille de la Rothière, il avait pensé
ainsi, et il avait pensé encore de même après les douteuses batailles
de Craonne et de Laon. Ces deux lettres furent pour le Conseil de
régence un coup accablant. Au premier moment, ceux dont l'opinion
était vaincue, s'écrièrent qu'on avait eu bien tort de les assembler
pour leur demander un avis, s'il y avait un ordre de Napoléon, ordre
absolu, n'admettant pas de discussion. Mais bientôt la réflexion
succédant à la première impression, ils examinèrent les lettres
citées, et contestèrent l'usage qu'on en faisait. La première avait
été écrite dans d'autres circonstances, après la bataille de la
Rothière, lorsqu'il paraissait n'y avoir aucune chance de résister à
l'ennemi. Depuis, d'éclatants succès, mêlés il est vrai d'événements
moins heureux, avaient prolongé la guerre, et en avaient rendu le
résultat incertain. Les circonstances étaient donc différentes, et
Napoléon ne donnerait peut-être pas aujourd'hui les mêmes ordres.
[En marge: Consternation du Conseil de régence.]
[En marge: Violentes altercations.]
[En marge: Singulier entretien de M. de Talleyrand avec le duc de
Rovigo.]
À cette interprétation la seconde lettre, écrite de Reims le 16 mars,
lendemain de l'heureux combat de Reims, et au moment où commençait la
marche vers les places fortes, répondait péremptoirement. Il fallut
donc se rendre, et consentir au départ pour le lendemain matin 29. Il
fut convenu toutefois que Joseph et les ministres resteraient afin de
diriger la défense de Paris, et qu'ils ne partiraient que lorsqu'on ne
pourrait plus disputer cette ville à l'ennemi. L'archichancelier
Cambacérès, peu propre au tumulte des armes, et d'ailleurs conseiller
indispensable de la Régente, dut seul accompagner Marie-Louise. On se
sépara consterné, et dans un état d'agitation qui n'était pas
ordinaire sous ce gouvernement jusque-là si obéi et si paisible. On
s'accusait en effet les uns les autres, et on s'imputait la ruine
prochaine de l'Empire. Quelques membres des plus ardents reprochèrent
au duc de Rovigo de n'avoir pas recours aux moyens qui avaient sauvé
la France en quatre-vingt-douze, et par exemple de ne pas chercher à
soulever le peuple; à quoi il répliqua qu'il était bien de cet avis,
mais que pour armer le peuple il lui faudrait deux choses qu'il
n'avait pas, des armes d'abord, et ensuite la permission de recourir à
un tel moyen. En descendant l'escalier des Tuileries, M. de
Talleyrand, qui marchait comme il parlait, c'est-à-dire lentement, dit
au duc de Rovigo, en s'appuyant sur la canne dont il s'aidait
habituellement: Eh bien, voilà donc comment devait finir ce règne
glorieux!... Terminer sa carrière comme un aventurier, au lieu de la
terminer paisiblement sur le plus grand des trônes, et après avoir
donné son nom à son siècle... quelle fin!... L'Empereur serait bien à
plaindre, s'il n'avait pas mérité son sort en s'entourant de pareilles
incapacités!...--Le duc de Rovigo, qui lui aussi avait senti sa faveur
décroître, et ne faisait pas grand cas de ceux qui l'avaient remplacé
dans la confiance de l'Empereur, baissa la tête, ne répondit rien,
parut même approuver les paroles M. de Talleyrand. Celui-ci alors,
avec un regard qui était une provocation à un peu plus de confiance,
ajouta: Pourtant il ne peut convenir à tout le monde de se laisser
écraser sous de telles ruines, et c'est le cas d'y songer!...--Puis,
trouvant le duc de Rovigo silencieux, car quoique mécontent ce
serviteur était fidèle, il termina l'entretien par ces simples mots:
Nous verrons.--Il se jeta ensuite dans sa voiture, craignant presque
d'en avoir trop dit.
Après cette séance, dont les suites furent si graves, Joseph, le
prince Cambacérès, Clarke, en accompagnant l'Impératrice dans ses
appartements, se communiquèrent ce qu'ils pensaient, et s'avouèrent
entre eux que le parti adopté par obéissance à Napoléon avait de bien
grands inconvénients.--Mais dites-moi, reprit alors Marie-Louise, ce
que je dois faire, et je le ferai. Vous êtes mes vrais conseillers, et
c'est à vous à m'apprendre comment je dois interpréter les volontés de
mon époux.--Le prince Cambacérès dont la sagesse était désormais sans
force, Joseph qui craignait la responsabilité, n'osèrent conseiller la
désobéissance aux lettres de Napoléon. Cependant on décida qu'avant de
s'y conformer, on s'assurerait bien si le péril était aussi réel qu'on
l'avait cru, et si dès lors il était déjà temps de faire application
d'ordres jugés si dangereux. Il fut donc résolu que Joseph et Clarke
feraient le lendemain matin une reconnaissance militaire autour de
Paris, et que l'Impératrice ne partirait qu'après un dernier avis de
leur part.
[En marge: Départ de l'Impératrice et du Roi de Rome le 29 mars.]
[En marge: Chagrin et blâme de la population.]
Le lendemain 29, la place du Carrousel se remplit des voitures de la
Cour. On y avait chargé, outre le bagage de la famille impériale, les
papiers les plus précieux de Napoléon, les restes de son trésor
particulier qui s'élevaient à environ 18 millions, la plus grande
partie en or, et enfin les diamants de la Couronne. Une foule inquiète
et mécontente était accourue, car Marie-Louise paraissait à beaucoup
d'esprits une garantie contre la barbarie des étrangers. On ne
pillerait pas, se disait-on, on ne brûlerait pas, on n'écraserait pas
sous les bombes, la ville qui renfermait la fille et le petit-fils de
l'empereur d'Autriche.--Le départ de Marie-Louise semblait une
désertion, une sorte de trahison. Toutefois la foule restait inactive
et muette. Quelques officiers de la garde nationale ayant réussi à
pénétrer dans le palais, car dans le malheur l'étiquette tombe devant
l'émotion publique, firent effort auprès de Marie-Louise pour
l'empêcher de partir, en lui disant qu'ils étaient prêts à la défendre
elle et son fils jusqu'à la dernière extrémité. Elle répondit tout en
larmes qu'elle était une femme, qu'elle n'avait aucune autorité,
qu'elle devait obéir à l'Empereur, et les remercia beaucoup de leur
dévouement sans pouvoir ni le refuser ni l'accepter. L'infortunée
(elle était sincèrement attachée alors à la cause de son fils et de
son époux), l'infortunée allait, venait dans ses appartements,
attendant Joseph qui n'arrivait pas, ne sachant que dire, que
résoudre, et pleurant. Enfin des messages réitérés de Clarke annonçant
que la cavalerie légère de l'ennemi inondait déjà les environs de la
capitale, elle partit vers midi, dévorée de chagrin, emmenant son
fils qui trépignait de dépit, et demandait où on le menait.--Où on le
menait, malheureux enfant!... À Vienne, où il devait mourir, sans
père, presque sans mère, sans patrie, réduit à ignorer son origine
glorieuse!... malheureux enfant, né de la prodigieuse aventure qui
avait uni un soldat à la fille des Césars, et dont la destinée, après
nos revers, est ce qu'il y a de plus digne de pitié dans ces
événements extraordinaires!
[En marge: Insuffisance des moyens pour une défense régulière.]
[En marge: Ressources de tout genre pour une défense irrégulière.]
Le long cortége de cette cour consternée, triste exemple des
vicissitudes humaines, fait pour effrayer tout ce qui est heureux,
s'écoula vers Rambouillet, au milieu de la foule mécontente, mais
silencieuse, et prévoyant en ce moment l'avenir comme s'il lui eût été
dévoilé tout entier. Douze cents soldats de la vieille garde
escortaient la Cour fugitive. Cette funeste journée du 29, veille
d'une journée plus funeste encore, fut consacrée à quelques
préparatifs de défense. Joseph avait employé la matinée à exécuter en
compagnie de plusieurs officiers une reconnaissance des environs de
Paris, ce qui avait retardé ses réponses à l'Impératrice, et il en
avait rapporté la conviction qu'avec les moyens dont on disposait, on
ne défendrait pas la capitale vingt-quatre heures. Il est certain
qu'avec les forces amenées par les deux maréchaux, avec les dépôts
existant dans Paris, on ne pouvait guère opposer plus de 22 ou 23
mille soldats à l'ennemi qui en comptait près de 200 mille. La garde
nationale comprenait bien 12 mille hommes que le sentiment du devoir,
l'horreur de l'étranger, auraient convertis en soldats dévoués, mais
il y en avait tout au plus 3 ou 4 mille qui eussent des armes. Parmi
le peuple on aurait trouvé des bras vigoureux, et dans ce danger
commun très-dociles, mais on n'avait pas de fusils à leur donner.
Quant aux ouvrages défensifs, nous avons dit qu'ils se bornaient à
quelques redoutes mal armées, et à quelques tambours en avant des
portes, construits en palissades et sans fossés. Napoléon cependant
avait envoyé des ordres, malheureusement très-généraux, tels qu'il lui
était possible de les envoyer de loin, et au milieu des mouvements si
multipliés de l'armée active. D'ailleurs, comme il s'agissait d'une
résistance irrégulière, soutenue en se servant de tout ce qu'on avait
sous la main, rien ne pouvait être prévu ni prescrit d'avance. Il eût
fallu que Napoléon fût présent, avec sa volonté, son activité, son
esprit inventif, son indomptable énergie, pour tirer parti des
ressources qu'offrait Paris, et l'excellent mais irrésolu Joseph,
l'incapable et douteux duc de Feltre, n'étaient guère propres à le
suppléer en pareille circonstance. Ils n'étaient frappés que d'une
chose, c'est qu'ils avaient 20 ou 25 mille hommes de troupes
régulières, et que l'ennemi en avait 200 mille. Certainement l'idée
d'une bataille dans ces conditions devait n'inspirer que du désespoir,
mais c'était la plus inepte des conceptions que de prétendre livrer
bataille sous les murs de Paris, car la bataille perdue, et il était
impossible qu'elle ne le fût pas, tout était perdu, la bataille,
Paris, le gouvernement et la France. Il fallait défendre Paris comme
le général Bourmont quelques jours auparavant avait défendu Nogent,
comme le général Alix avait défendu Sens, comme les Espagnols avaient
défendu leurs villes, comme le peuple parisien lui-même a trop souvent
défendu Paris contre ses gouvernements, avec ses faubourgs barricadés,
avec sa population derrière les barricades, sauf à réserver l'armée de
ligne pour la jeter sur les points où l'ennemi aurait pénétré. Or pour
une résistance de ce genre, les ressources étaient loin de manquer.
L'armée, avec ce qu'on allait adjoindre aux corps des maréchaux
Marmont et Mortier, pouvait bien être portée à 24 ou 25 mille hommes.
Il y avait 12 mille gardes nationaux, auxquels on aurait pu livrer 5
ou 6 mille fusils ordinairement disponibles sur les 30 ou 40 mille
qu'on travaillait à réparer, et que Clarke s'obstinait à conserver
pour les troupes actives, ce qui aurait élevé à 8 ou 9 mille le nombre
des gardes nationaux qui auraient été régulièrement armés. Le peuple
de Paris aurait fourni à cette époque 50 à 60 mille volontaires qu'il
eût été facile d'armer avec des fusils de chasse dont la capitale a
toujours abondé, que le zèle des habitants eût offerts, et qu'en tout
cas on eût trouvé les moyens de prendre administrativement. Vincennes
contenait 200 bouches à feu de tout calibre et des munitions immenses.
On aurait pu en couvrir les hauteurs de Paris, et assurément personne
n'eût refusé ses chevaux pour les y transporter. En barricadant les
rues des faubourgs et de la ville, en plaçant la population derrière
ces barricades, en couvrant d'artillerie certaines positions choisies,
en disposant l'armée sur les points où un succès de l'ennemi était à
craindre, ou bien en la jetant des hauteurs dans le flanc des colonnes
d'attaque, comme la configuration des lieux le permettait, il était
possible certainement d'interdire à l'ennemi l'entrée de Paris, au
moins pour quelques jours. Les lieux eux-mêmes, bien étudiés, eussent
offert des ressources dont on aurait pu se servir très-utilement.
[En marge: Configuration des lieux autour de la capitale, et parti
qu'on pouvait en tirer.]
Tout le monde connaît ou pour l'avoir habitée, ou pour l'avoir
visitée, la grande capitale qu'il s'agissait de défendre. L'ennemi
arrivant par la rive droite de la Seine, rencontrait forcément le
demi-cercle de hauteurs qui entoure Paris, de Vincennes à Passy, et
qui renferme sa partie la plus populeuse et la plus riche. Du
confluent de la Marne et de la Seine, près de Charenton, jusqu'à Passy
et Auteuil (voir la carte nº 62), une chaîne de hauteurs plus ou moins
élevées, tantôt élargies en plateau comme à Romainville, tantôt
saillantes comme à Montmartre, enceignent Paris, et offraient de
précieux moyens de résistance, même avant qu'un Roi patriote eût
couvert ces positions de fortifications invincibles. Au sud et à l'est
de ce demi-cercle (en restant toujours sur la rive droite de la
Seine), se trouvent Vincennes, sa forêt, son château, et les
escarpements de Charonne, de Ménilmontant, de Montreuil. La colonne
ennemie qui se présente de ce côté est presque sans communication avec
celle qui se présente au nord-est, c'est-à-dire dans la plaine
Saint-Denis, à moins qu'elle n'ait eu d'avance la précaution de
s'emparer du plateau de Romainville. Si cette précaution n'a pas été
prise, une force défensive, bien établie sur le plateau de
Romainville, peut tomber dans le flanc de la colonne ennemie qui
arrive par Vincennes, ou dans le flanc de celle qui traversant la
plaine Saint-Denis veut attaquer les barrières de la Villette, de
Saint-Denis, de Montmartre. Cette dernière colonne venant par le
nord-est à travers la plaine Saint-Denis, rencontre forcément la butte
Saint-Chaumont, les hauteurs de Montmartre, de l'Étoile et de Passy,
et si elle appuie trop vers l'Étoile, elle s'expose à être acculée sur
le bois de Boulogne, et jetée dans la Seine, grâce au retour que cette
rivière fait sur elle-même de Saint-Cloud à Saint-Denis.
Les hauteurs de l'Étoile, de Montmartre, de Saint-Chaumont, de
Romainville, étant couvertes de fortes redoutes et de beaucoup
d'artillerie, la ville étant barricadée et défendue par la population,
l'armée étant distribuée entre les barrières les plus menacées, mais
réservée surtout pour occuper le plateau de Romainville, une
résistance non pas invincible assurément, mais prolongée quelques
jours au moins, pouvait être opposée à la coalition, et donner à
Napoléon le temps de manoeuvrer sur ses derrières, temps sur lequel il
avait compté, n'imaginant pas que la défense de Paris se réduisit à
une journée, c'est-à-dire au nombre d'heures que 25 mille hommes
mettraient à se battre en rase campagne contre 200 mille.
[En marge: Joseph et Clarke n'avaient rien fait pour tirer parti des
ressources que présentait Paris.]
Mais on n'avait songé ni à faire ces études de terrain, ni à se servir
de la population de Paris, parce que Napoléon étant absent, personne
ne savait ni penser, ni agir. À peine restait-il à ceux qui le
remplaçaient le courage du soldat, qui, dans notre pays, fait rarement
défaut. Au-dessous de Joseph, au-dessous de Clarke, qui auraient dû
commander et ne commandaient pas, le général Hulin était chef de la
place de Paris, et le maréchal Moncey chef de la garde nationale.
Chacun des deux s'occupait, sans aucun concert avec l'autre, de ce qui
le concernait spécialement. Le général Hulin, brave homme,
très-dévoué, mais habitué depuis longtemps à sommeiller dans Paris,
s'était hâté d'envoyer quelques pièces de canon sur Montmartre et sur
la butte Saint-Chaumont. N'ayant pas l'autorité nécessaire pour
employer les chevaux des particuliers à transporter l'artillerie de
Vincennes, il avait pu à peine traîner sur les hauteurs quelques
bouches à feu, dressées sur des plates-formes inachevées, et pourvues
de munitions insuffisantes ou n'allant pas au calibre des canons. Le
maréchal Moncey, toujours disposé à remplir son devoir, après avoir
vainement réclamé des fusils pour la garde nationale, avait obtenu au
dernier moment les trois mille fusils disponibles, les lui avait fait
distribuer, puis avait rangé les six mille gardes nationaux qu'il
était parvenu à armer, les uns derrière les palissades élevées aux
barrières, les autres en réserve afin de les envoyer sur les points
les plus menacés.
Quant aux maréchaux Marmont et Mortier, le ministre Clarke s'était
borné à leur assigner comme terrain de combat le pourtour de Paris,
sans examiner s'il était raisonnable ou non de livrer une bataille en
avant de la capitale. Il avait confié la droite de ce pourtour à
Marmont, qui devait défendre ainsi le sud et l'est des hauteurs,
c'est-à-dire l'avenue de Vincennes, les barrières du Trône et de
Charonne, le plateau de Romainville, plus une partie du revers nord
de ce plateau, jusqu'aux Prés Saint-Gervais. Il avait confié la gauche
à Mortier, qui devait défendre le terrain depuis le canal de l'Ourcq
jusqu'à la Seine, c'est-à-dire la plaine Saint-Denis.
[En marge: Distribution des troupes sur le pourtour de Paris.]
Ces deux maréchaux, après tous les combats qu'ils avaient soutenus
pendant leur retraite, ne ramenaient pas en tout plus de douze mille
hommes. On leur adjoignit le général Compans qui s'était sauvé par
miracle, et qui avait avec lui la division de jeune garde récemment
organisée à Paris, et la division Ledru des Essarts tirée des dépôts.
Il avait environ 6 mille baïonnettes. On le plaça sous les ordres du
maréchal Marmont. Le général Ornano, commandant les dépôts de la
garde, en avait tiré encore une division de quatre mille jeunes gens,
n'ayant jamais vu le feu, et arrivés à Paris depuis quelques jours
seulement. Elle était commandée par le général Michel, et fut mise
sous les ordres du maréchal Mortier. Grâce à ce dernier secours les
forces actives des deux maréchaux s'élevaient à 22 mille hommes. En
arrière d'eux, 6 mille gardes nationaux, quelques centaines de
vétérans et de jeunes gens des Écoles attachés au service de
l'artillerie, portaient à environ 28 ou 29 mille les défenseurs de la
capitale, et ces braves gens, comme on vient de le voir, avaient pour
les protéger quelques pièces de canon sur les hauteurs de Montmartre,
de Saint-Chaumont, de Charonne, et quelques palissades en avant des
barrières.
Les maréchaux, arrivés dans la soirée du 29, eurent tout juste le
temps de voir le ministre de la guerre, et de s'entretenir un instant
avec lui, pendant que leurs troupes prenaient un repos indispensable.
La confusion était si grande, que quoique l'administration des
subsistances eût réuni des vivres en suffisante quantité, les soldats
eurent à peine de quoi se nourrir. Ils vécurent uniquement de la bonne
volonté des habitants. Les deux maréchaux les laissèrent reposer
quelques heures, pour les porter ensuite sur le terrain où ils
devaient combattre.
[En marge: Plan d'attaque de Paris par les coalisés.]
Les souverains alliés étaient le 29 au soir au château de Bondy, et,
abordant Paris par le nord-est, ils avaient résolu de l'attaquer par
la rive droite de la Seine, car aucun ennemi, à moins d'y être
contraint par des circonstances extraordinaires, n'aurait voulu
joindre aux difficultés naturelles de l'attaque celle d'une opération
exécutée au delà de la Seine, avec charge de repasser cette rivière en
cas d'insuccès. Ayant donc à opérer sur la rive droite de la Seine,
les généraux de la coalition combinèrent leurs efforts conformément à
la nature des lieux. Ils se décidèrent à trois attaques simultanées:
une à l'est, exécutée par Barclay de Tolly, avec le corps de Rajeffsky
et toutes les réserves (50 mille hommes environ), ayant spécialement
pour but d'enlever, par Rosny et Pantin, le plateau de Romainville;
une au sud, pour seconder la précédente, exécutée par le prince royal
de Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay (à peu près 30 mille
hommes), et devant aboutir à travers le bois de Vincennes aux
barrières de Charonne et du Trône; enfin, une troisième, au nord, dans
la plaine Saint-Denis, exécutée par Blucher à la tête de 90 mille
hommes, et particulièrement dirigée contre les hauteurs de Montmartre,
de Clichy, de l'Étoile. De ces trois colonnes, la plus avancée dans sa
marche était celle de Barclay de Tolly. Celle de Blucher, venue par la
route de Meaux, et ayant à gagner la chaussée de Soissons, était, le
29 au soir, moins rapprochée du but que les deux autres. Le prince de
Wurtemberg qui avait eu à longer la Marne, et l'avait passée tard,
était également en arrière. Il fut convenu que les uns et les autres
entreraient en action le plus tôt qu'ils pourraient.
[En marge: Dispositions faites par les maréchaux Mortier et Marmont.]