Cette échauffourée, où le mauvais temps se faisant l'allié d'un ennemi

dix fois plus nombreux que nous, avait paralysé la résistance de nos

soldats, nous coûta environ trois mille hommes et beaucoup

d'artillerie. C'était une perte cruelle, soit en elle-même, soit

relativement à la faiblesse numérique des deux maréchaux, et ce

n'était pas la dernière qu'ils dussent éprouver.

[En marge: Les deux maréchaux passent la nuit près de Sézanne.]

Il était impossible de séjourner à Fère-Champenoise, et on ne pouvait

s'arrêter qu'à la nuit. Il fallut donc se mettre en marche sur

Sézanne. Mais on n'était pas sûr d'y arriver, pressé qu'on était par

des flots d'ennemis. Heureusement que pour se rendre à Sézanne, on

côtoyait les hauteurs sur lesquelles passe la grande route de Châlons

à Montmirail, et où l'on avait livré un mois auparavant de si beaux

combats. L'un des monticules appartenant à ces hauteurs, et formant

une sorte de promontoire avancé dans la plaine, se trouvait tout près,

et à droite. On alla y prendre position pour la nuit, et s'y mettre à

l'abri des attaques incessantes de la cavalerie des alliés. Mais

tandis qu'on y marchait, une affreuse canonnade retentissait à droite

en arrière. Les maréchaux en furent très-soucieux, et Mortier alors se

rappela le brave et infortuné Pacthod, qui lui avait demandé des

instructions qu'il n'avait pu lui donner.

[En marge: Le général Pacthod, moins heureux, est entouré avec les

gardes nationales qu'il commande par toute l'armée ennemie.]

[En marge: Héroïsme des gardes nationales.]

[En marge: Une partie se laisse sabrer sans se rendre, le reste ne se

rend qu'aux souverains alliés eux-mêmes.]

Le général Pacthod en effet, cherchant à rejoindre les maréchaux,

s'était porté au delà de Fère-Champenoise, et, pour les retrouver,

s'était avancé jusqu'à Villeseneux. Ayant appris là leur mouvement

rétrograde, il revenait, poursuivi par la cavalerie de Wassiltsikoff,

et se dirigeait sur Fère-Champenoise au moment même où Mortier en

sortait. Le général Pacthod, qui ne se flattait plus d'y arriver,

avait pris le parti de se retirer vers Pierre-Morains et Bannes, dans

l'espérance de trouver un asile près des marais de Saint-Gond. Il

marchait avec trois mille gardes nationaux formés en cinq carrés, et

avait été contraint de se réfugier dans un fond couronné de tous côtés

par les troupes ennemies. Ces troupes ne se reconnaissant pas d'abord,

car elles appartenaient celles-ci à Blucher, celles-là au prince de

Schwarzenberg, avaient tiré les unes sur les autres. Bientôt revenues

de leur erreur, elles avaient croisé leurs feux sur les malheureux

carrés du général Pacthod. Les deux derniers de ces carrés, chargés

de faire l'arrière-garde depuis Villeseneux, n'avaient cessé de

montrer une contenance héroïque, quoique composés de gardes nationaux

qui pour la plupart n'avaient jamais fait la guerre. Entourés et

accablés de mitraille, ils avaient tenu ferme jusqu'à ce que démolis

par l'artillerie, et enfoncés enfin par la cavalerie, ils fussent

sabrés presque jusqu'au dernier homme. Les trois autres, poussés vers

le marais de Saint-Gond, finirent par se confondre en une seule masse,

se refusant toujours sous des flots de mitraille à mettre bas les

armes. Chaque décharge d'artillerie y produisait d'affreux ravages.

L'empereur Alexandre et le roi de Prusse, accourus sur les lieux,

furent touchés de tant d'héroïsme. Alexandre envoya un de ses

officiers les sommer en son nom, et alors ce qui en restait se rendit

à lui. Ce prince ne put s'empêcher de concevoir des inquiétudes en

voyant de simples gardes nationaux se défendre avec cette énergie, et

il en témoigna son étonnement et son admiration quelques jours plus

tard. Noble et triste épisode de ces guerres aussi folles que

sanglantes!

[En marge: La division Compans réussit à se sauver sur Meaux.]

Cette cruelle journée de Fère-Champenoise, que les coalisés ont

décorée du nom de bataille, et qui ne fut que la rencontre fortuite de

deux cent mille hommes avec quelques corps égarés qui se battirent

dans la proportion d'un contre dix, nous coûta environ six mille

morts, blessés ou prisonniers, sans compter une artillerie

très-nombreuse. Le corps du général Compans, ayant de bonne heure pris

le parti de rétrograder, avait marché sur Coulommiers, et il put

devancer sain et sauf les masses ennemies sur la route de Meaux.

[En marge: Marche des maréchaux sur la Ferté-Gaucher.]

Le lendemain 26 mars, les deux maréchaux, comptant à peu près 12 mille

hommes à eux deux, se dirigèrent sur la Ferté-Gaucher, pour gagner la

Marne entre Lagny et Meaux, et venir défendre Paris, car la Marne,

comme on sait, se jetant dans la Seine à Charenton, c'est-à-dire

au-dessus de Paris, protége cette capitale contre l'ennemi arrivant du

nord-est. (Voir la carte nº 62.) Ils traversèrent Sézanne de bonne

heure, n'y trouvèrent que quelques Cosaques qu'ils dispersèrent, et

continuèrent leur chemin par Moeurs et Esternay. Le maréchal Mortier

formait la tête, le maréchal Marmont la queue de la colonne.

[En marge: Ils y trouvent l'ennemi.]

Dans la seconde moitié du jour, les postes avancés de notre cavalerie

signalèrent l'ennemi à la Ferté-Gaucher, ce qui causa une extrême

surprise et une sorte d'épouvante. Le général Compans ayant pu y

passer quelques heures auparavant, et l'ennemi qui nous poursuivait

étant derrière nous, on ne comprenait pas comment on était ainsi

devancé. Pourtant la chose était fort naturelle, quoiqu'elle parût ne

pas l'être. Blucher, en se portant sur Châlons pour s'y joindre à

l'armée de Bohême, avait laissé Bulow devant Soissons, et lancé Kleist

et d'York sur les traces des deux maréchaux. Kleist et d'York les

avaient suivis sur Château-Thierry, et de Château-Thierry s'étaient

jetés directement sur la Ferté-Gaucher, pour leur couper la route de

Paris.

[En marge: Leurs vains efforts pour se faire jour.]

[En marge: Ils se dérobent par une marche de nuit, et gagnent

Provins.]

Mortier et Marmont délibérèrent sur le terrain même, et convinrent,

le premier de forcer le passage à la Ferté-Gaucher, pendant que le

second contiendrait l'ennemi acharné à les poursuivre, en défendant la

position de Moutils à outrance. En effet la division de vieille garde

Christiani attaqua vigoureusement la Ferté-Gaucher, mais ne put

déloger l'ennemi bien posté sur les bords du Grand-Morin. De son côté

le maréchal Marmont se défendit vaillamment au défilé de Moutils. On

remplit ainsi la journée, mais le coeur dévoré de soucis, et sans

savoir comment on sortirait de ce coupe-gorge, car on avait les

troupes alliées devant et derrière soi. Vers la nuit cependant on

imagina de se rabattre à gauche, en marchant à travers champs, et

d'essayer de gagner Provins par la traverse de Courtacon. (Voir la

carte nº 62.) La chose s'exécuta comme elle avait été résolue.

Profitant de l'obscurité, on se jeta dans la campagne à gauche, et on

parvint à gagner Provins, après d'affreuses angoisses, et sans avoir

essuyé d'autre perte que celle de quelques caissons. Heureusement on

avait sauvé les hommes et les canons, et à peine en avait-il coûté

quelques voitures pour sortir de cette conjoncture effrayante.

Seulement la route de l'armée était changée, et il ne restait d'autre

moyen d'arriver à Paris que de suivre le chemin qui borde la droite de

la Seine, de Melun à Charenton. Dès lors l'ennemi, libre de se porter

sur la Marne, et de la passer partout où il voudrait, n'avait d'autre

obstacle à craindre dans l'accomplissement de ses desseins que la

faible division du général Compans, qui s'était retirée sur Meaux. Il

fallait donc se hâter pour être rendu à temps sous les murs de Paris,

pour s'y joindre au général Compans s'il avait pu se sauver, pour se

réunir en un mot à tout ce qu'il y avait de bons citoyens, et défendre

avec eux la capitale de notre pays contre l'Europe avide de vengeance.

Les maréchaux, comprenant qu'il n'y avait pas d'autre conduite à

tenir, donnèrent aux troupes un repos qui leur était indispensable,

car elles n'avaient cessé depuis trois jours de marcher même la nuit,

et partirent le soir du 27 pour s'approcher de Paris, le maréchal

Marmont par la route de Melun, le maréchal Mortier par celle de

Mormant, afin de ne pas s'embarrasser en suivant le même chemin.

[En marge: Arrivée des maréchaux Marmont et Mortier, le 29 mars au

soir, sous les murs de Paris.]

Le lendemain 28, ils vinrent coucher à la même hauteur, l'un à Melun,

l'autre à Mormant. Le 29, ils se réunirent, et passèrent la Marne au

point où elle se jette dans la Seine, c'est-à-dire au pont de

Charenton. Les deux maréchaux allèrent prendre les ordres de Joseph et

de la Régente relativement à la défense de la capitale.

[En marge: Le général Compans y arrive de son côté par la route de

Meaux.]

De son côté, le général Compans, recueillant sur son chemin les

troupes en retraite, celles du général Vincent qui avaient occupé

Château-Thierry, celles du général Charpentier qui avaient occupé

Soissons, et qui revenaient les unes et les autres poussées par les

masses de la coalition, fit halte à Meaux, en détruisit les ponts, en

noya les poudres, et se replia par Claye et Bondy sur Paris.

Les deux armées de Silésie et de Bohême, parvenues au bord de la

Marne, avaient à prendre leurs dispositions pour se présenter devant

Paris. Cette grande capitale, connue du monde entier, est, comme on

sait, située au-dessous du confluent de la Marne avec la Seine (voir

la carte nº 62), et c'est sa partie la plus considérable, la plus

peuplée, qui s'offre à l'ennemi venant du nord-est. Elle n'avait

d'autre protection, à l'époque dont nous racontons l'histoire, que les

hauteurs de Romainville, de Saint-Chaumont et de Montmartre. Il

fallait donc que les alliés franchissent la Marne en masse pour venir

forcer nos dernières défenses, et venger vingt années d'humiliations.

Ils passèrent cette rivière au-dessus et au-dessous de Meaux, et se

distribuèrent comme il suit dans leur marche sur Paris.

[En marge: Dispositions des généraux ennemis pour l'attaque de Paris.]

D'abord ils mirent de garde à Meaux les corps de Sacken et de Wrède

pour y couvrir leurs derrières contre une attaque inopinée, précaution

toute naturelle quand on avait laissé Napoléon à Saint-Dizier.

Blucher, avec les corps de Kleist et d'York confondus en un seul, avec

le corps de Woronzoff (précédemment Wintzingerode) avec celui de

Langeron, comprenant 90 mille hommes à eux quatre, dut se porter plus

à droite et gagner la route de Soissons, pour s'acheminer par le

Bourget sur Saint-Denis et Montmartre. (Voir la carte nº 62.) On avait

confié au corps de Bulow le soin de s'emparer de Soissons. Le prince

de Schwarzenberg, avec le corps de Rajeffsky (précédemment

Wittgenstein) et les réserves, s'élevant en tout à 50 mille hommes,

dut venir par la route de Meaux, Claye et Bondy sur Pantin, la

Villette et les hauteurs de Romainville. Le prince royal de

Wurtemberg, avec son corps et celui de Giulay, forts de 30 mille

hommes environ, dut venir par Chelles, Nogent-sur-Marne et Vincennes,

sur Montreuil et Charonne. Les trois colonnes avaient ordre de se

trouver le 29 au soir devant Paris, afin d'être en mesure d'attaquer

le 30. Elles se mirent en effet en marche pour arriver au jour convenu

sous les murs de la grande capitale, vieil objet de leur haine et de

leur ambition.

[En marge: Agitation et douleur de la population de Paris.]

[En marge: Spectacle que présentait en ce moment la capitale.]

[En marge: État du gouvernement en l'absence de Napoléon.]

On devine, sans qu'il soit nécessaire de le dire, les émotions dont la

population parisienne était agitée. Enfin, il n'y avait plus à en

douter, les armées réunies de la coalition avaient pris la résolution

de marcher sur Paris. Napoléon, soit nécessité, soit combinaison qu'on

ne savait comment expliquer, était en ce moment éloigné de sa

capitale, et se trouvait dans l'impossibilité de la protéger. À

l'exception de quelques hommes aveuglés par l'esprit de parti, la

masse des habitants était saisie de douleur, et elle aurait souhaité

un défenseur quel qu'il fût. Le désir d'être débarrassé du

gouvernement de Napoléon n'était rien auprès de la crainte d'un

assaut, et des horreurs qui pouvaient s'ensuivre. La garde nationale,

tirée exclusivement de la classe moyenne, et réduite à douze mille

hommes, n'avait pas trois mille fusils. Une partie avait des piques

qui la rendaient ridicule. Le peuple, quoique ennemi de la

conscription et des droits réunis, frémissait à la vue de l'étranger,

et aurait volontiers pris les armes, si on avait pu lui en donner, et

si on avait voulu les lui confier. Il errait, oisif, inquiet,

mécontent, dans les faubourgs et sur les boulevards. Aux barrières se

pressait une foule de campagnards poussant devant eux leur bétail, et

emportant sur des charrettes ce qu'ils avaient pu sauver de leur

modeste mobilier. On n'avait pas même songé à les dispenser de

l'octroi, et quelques-uns étaient obligés de vendre à vil prix une

portion de ce qu'ils apportaient pour acheter le droit d'abriter le

reste dans la capitale. Les malheureux aussitôt entrés allaient

encombrer les boulevards et les places publiques, et, après s'être

fait avec leurs charrettes et leur bétail une espèce de campement,

couraient çà et là, demandant des nouvelles, les colportant, les

exagérant, et gémissant au bruit du canon qui annonçait le ravage de

leurs propriétés. Au-dessus de ce peuple si divers, si confus, si

troublé, flottait dans une sorte de désolation le plus étrange

gouvernement du monde. L'Impératrice Régente vivement alarmée pour

elle-même et pour son fils, craignant à la fois les soldats de son

père et le peuple au milieu duquel elle était venue régner, ne

trouvant plus auprès de Cambacérès, frappé de stupeur, les directions

qu'elle était habituée à en recevoir, se défiant à tort de Joseph,

doux et affectueux pour elle, mais signalé à ses yeux comme un jaloux

de l'Empereur, ne sachant dès lors où chercher un conseil, un appui,

avait été jetée par le bruit du canon dans un état de trouble extrême.

Joseph, que le canon n'effrayait point, mais qui, à la vue des trônes

de sa famille tombant les uns après les autres, commençait à

désespérer de celui de France, Joseph, qui sous les coups d'éperon de

l'Empereur, s'était un moment mêlé de l'organisation des troupes mais

sans y rien entendre, n'avait ni le savoir, ni l'activité, ni

l'autorité nécessaires pour s'emparer fortement des éléments de

résistance existant encore dans Paris. Le ministre de la guerre,

Clarke, duc de Feltre, laborieux mais incapable, faible, très-près

d'être infidèle, prenant le contre-pied de tous les avis du duc de

Rovigo qu'il détestait, était à peine en état d'exécuter la moitié des

ordres de l'Empereur, lesquels du reste se rapportaient exclusivement

à l'armée active. Le duc de Rovigo, intelligent, brave, mais décrié

comme l'instrument d'une tyrannie perdue, n'était écouté de personne.

Les autres ministres, hommes purement spéciaux, ne sortaient pas du

cercle de leurs fonctions, et se bornaient dans les circonstances

présentes à partager la consternation générale. Enfin le seul homme

capable, non pas de créer des ressources, car jamais il ne s'était

occupé d'administration, mais de donner de bons avis en fait de

conduite, M. de Talleyrand, souriait des embarras de tous ces

personnages, se moquait d'eux, et leur payait en mépris la défiance

qu'il leur inspirait. Tel était l'assemblage confus de princes et de

ministres qui en ce moment était chargé du salut de la France! Ainsi

se retrouvaient partout les tristes conséquences de la politique de

conquête: des ouvrages magnifiques, des armes, des soldats à Dantzig,

à Hambourg, à Flessingue, à Palma-Nova, à Venise, à Alexandrie, et à

Paris rien, rien! ni une redoute, ni un soldat, ni un fusil, pas même

un gouvernement, et pour toute ressource, pour diriger l'énergie du

plus brave peuple de l'univers, une femme éplorée, et des frères, non

pas sans courage mais sans autorité, parce que tout dans l'État avait

été réduit à un homme, et que cet homme absent, la pensée, la

volonté, l'action semblaient s'évanouir au sein de la France

paralysée!

Lorsque le 28 mars on connut la prochaine arrivée des maréchaux, et

qu'on ne put conserver aucun doute sur l'approche de l'ennemi, Joseph,

qui était dépositaire des instructions de Napoléon, soit écrites, soit

verbales, relativement à ce qu'il faudrait faire de l'Impératrice et

du Roi de Rome en cas d'une attaque contre Paris, Joseph en fit part à

l'Impératrice, à l'archichancelier Cambacérès, au ministre Clarke, et

il n'entra dans la pensée d'aucun d'eux de désobéir, bien qu'il

s'élevât dans l'esprit de Joseph et de Cambacérès beaucoup

d'objections contre la mesure prescrite. L'Impératrice, quant à elle,

était prête à partir, à rester, selon ce qu'on lui dirait des volontés

de son époux. Il fut convenu qu'on assemblerait sur-le-champ le

Conseil de régence, pour lui soumettre la question, et provoquer de sa

part une résolution conforme aux intentions de Napoléon, expressément

et itérativement exprimées.

[En marge: Convocation du Conseil de régence, et discussion dans ce

Conseil pour savoir s'il faut faire sortir de Paris Marie-Louise et le

Roi de Rome.]

Le Conseil fut réuni dans la soirée du 28 mars sous la présidence de

l'Impératrice. Il se composait de Joseph, des grands dignitaires

Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, des ministres, et des présidents du

Sénat, du Corps législatif, du Conseil d'État.

[En marge: Exposé de l'état des choses par le ministre de la guerre.]

À peine était-on rassemblé aux Tuileries qu'avec la permission de la

Régente le ministre de la guerre prit la parole, et exposa la

situation en termes tristes et étudiés. Il dit qu'on avait pour unique

ressource les corps fort réduits des maréchaux Mortier et Marmont,

quelques troupes rentrées sous le général Compans, quelques

bataillons péniblement tirés des dépôts, une garde nationale de douze

mille hommes dont une partie seulement avait des fusils, un peuple

disposé à se battre mais désarmé, quelques palissades aux portes de la

ville sans aucun ouvrage défensif sur les hauteurs, en un mot

vingt-cinq mille hommes environ, dénués des secours de l'art, obligés

de tenir tête à deux cent mille soldats aguerris et pourvus d'un

immense matériel. Il accompagna cet exposé des expressions du

dévouement le plus absolu à la famille impériale, et conclut au départ

immédiat de l'Impératrice et du Roi de Rome qu'il fallait, selon lui,

envoyer tout de suite sur la Loire, hors des atteintes de l'ennemi.

[En marge: Opinion de M. Boulay de la Meurthe, des ducs de Rovigo, de

Massa et de Cadore.]

M. Boulay (de la Meurthe), impatient d'émettre son avis en écoutant le

ministre de la guerre, s'éleva vivement contre une pareille

proposition, et en développa avec véhémence les inconvénients faciles

à saisir au premier aperçu. Il dit que ce serait à la fois abandonner

et désespérer la capitale, qui voyait une sorte d'égide dans la fille

et le petit-fils de l'empereur d'Autriche, qu'en paraissant ne songer

qu'à son propre salut, ce serait inviter chacun à suivre cet exemple;

que dès lors on pouvait regarder la défense de Paris comme impossible,

ses portes comme ouvertes d'avance à l'ennemi, et que par ce départ du

gouvernement on aurait créé soi-même le vide qu'un parti hostile,

soutenu par l'étranger, remplirait en proclamant les Bourbons, ainsi

qu'on venait de le voir à Bordeaux. M. Boulay (de la Meurthe), après

avoir développé ces idées, proposa de faire jouer à Marie-Louise le

rôle de son illustre aïeule Marie-Thérèse, de la conduire à l'hôtel

de ville avec son fils dans ses bras, et de faire appel au peuple de

Paris, qui fournirait au besoin cent mille soldats pour la défendre.

[En marge: La presque unanimité semble se prononcer pour que

Marie-Louise et son fils restent à Paris.]

Cet avis, auquel il n'y aurait pas eu d'objection à opposer, si on

avait eu cent mille fusils à donner au peuple de Paris, et si le

gouvernement impérial avait voulu les lui confier, cet avis fut

approuvé par la majorité, notamment par le ministre de la police, duc

de Rovigo, et par le vieux duc de Massa, qui, malgré son âge et le

délabrement de sa santé, soutint avec éloquence et presque avec

jeunesse l'opinion contraire au départ. Le sage et froid duc de Cadore

trouva lui-même une sorte de chaleur pour appuyer l'avis de rester à

Paris et de s'y défendre énergiquement. Au milieu de cette sorte

d'unanimité, Joseph paraissant approuver ceux qui combattaient la

proposition de quitter Paris, se taisait pourtant, comme paralysé par

une puissance inconnue. Le prince Cambacérès, courbé sous le poids de

ses chagrins, se taisait également. L'Impératrice, vivement agitée,

demandait du regard un conseil à tous les assistants.

[En marge: Opinion de M. de Talleyrand.]

[En marge: Sens de cette opinion, et effet qu'elle produit.]

M. de Talleyrand, avec l'autorité attachée à son nom, prit à son tour

la parole, et exprima une opinion vraiment surprenante pour ceux qui

auraient connu ses relations secrètes. Avec cette gravité lente,

gracieuse et dédaigneuse à la fois, qui caractérisait sa manière de

parler, il émit un avis profondément politique, tel qu'il aurait pu

l'émettre s'il avait été entièrement dévoué aux Bonaparte. Il

s'étendit peu sur l'enthousiasme qu'on pourrait provoquer en allant à

l'hôtel de ville avec l'Impératrice et le Roi de Rome, car son esprit

n'ajoutait guère foi à ce genre de ressources, mais il insista sur le

danger de laisser Paris vacant. Évacuer la capitale c'était, selon

lui, la livrer aux entreprises qu'un parti ennemi ne manquerait pas

d'y tenter à la première apparition des armées coalisées. Ce parti

ennemi que chacun connaissait, était celui des Bourbons. La coalition

dont il avait toute la faveur approchait. Abandonner Paris, en faire

partir Marie-Louise, c'était débarrasser la coalition de toutes les

difficultés qu'elle pouvait rencontrer pour opérer une révolution.

Telle fut, non dans les termes, mais quant au sens, l'opinion exprimée

par M. de Talleyrand, et il était singulier d'entendre l'homme qui

devait être le principal auteur de la prochaine révolution la décrire

si parfaitement à l'avance.

[En marge: La majorité des voix se prononce contre le départ.]

Les gens sans finesse, et qui justement parce qu'ils n'en ont pas en

supposent partout, crurent dans le moment, et répétèrent que M. de

Talleyrand avait soutenu cet avis pour qu'on en suivît un autre. Ils

commettaient là une erreur puérile. M. de Talleyrand, consulté à

l'improviste, avait obéi à son bon sens, et conseillé ce qu'il y avait

de mieux. De plus, le projet de départ le contrariait. Rester à Paris

après avoir conseillé d'en sortir, c'était se mettre gravement en

faute; partir, c'était courir les aventures à la suite du gouvernement

qui s'en allait, et s'éloigner du gouvernement qui arrivait. Enfin, le

conseil de rester avait une couleur de dévouement qui pouvait être

utile, si Napoléon, qu'on ne croirait réellement perdu qu'en le

sachant mort, venait à triompher. Après avoir ainsi obéi à la nature

de son esprit et à ses convenances, M. de Talleyrand se tut, ôtant à

tous les assistants le courage d'émettre un avis politique après le

sien. On recueillit les voix, et un premier recensement des votes

parut assurer une majorité considérable à ceux qui désapprouvaient le

départ de l'Impératrice et du Roi de Rome.

[En marge: Discours du ministre Clarke en sens contraire.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 41 / 65 段