Dans cet état des choses, le prince de Schwarzenberg se trouvant au

château de Dampierre avec l'empereur Alexandre pour y passer la nuit,

on apporta tout à coup des dépêches prises sur un courrier de Paris,

que la cavalerie légère des alliés avait arrêté. Il y avait dans le

château de Dampierre le prince Wolkonski, exerçant auprès d'Alexandre

les fonctions de chef de son état-major, et M. le comte de Nesselrode,

exerçant celles de chef de sa chancellerie. On fit appeler ce dernier,

qui ayant longtemps vécu à Paris pouvait mieux qu'un autre saisir le

vrai sens des dépêches interceptées, et on le chargea d'en prendre

connaissance. Elles étaient en effet d'une importance extrême. Elles

consistaient en lettres de l'Impératrice et du duc de Rovigo à

l'Empereur. Les unes et les autres exprimaient sur l'état intérieur de

Paris les plus vives inquiétudes. Celles de l'Impératrice, empreintes

d'une sorte de terreur, n'avaient pas sans doute une grande

signification, car elles pouvaient bien n'être que l'expression de la

faiblesse d'une femme. Mais celles du duc de Rovigo avaient une tout

autre valeur, car ministre de la police et homme de guerre, fort

habitué aux positions difficiles, il ne pouvait être suspect de

timidité, et il déclarait que Paris comptait dans son sein des

complices de l'étranger fort influents, et qu'à l'apparition d'une

armée coalisée il était probable qu'ils suivraient l'exemple des

Bordelais. Cette révélation était dans le moment d'une immense

gravité; elle achevait d'éclairer la situation politique, et faisait

cesser toutes les incertitudes qu'on aurait pu conserver sur la

conduite à tenir. Après cet aveu involontaire échappé au gouvernement

de l'Empereur, à sa femme, à son ministre de la police, on ne pouvait

plus douter que son trône ne fût près de tomber en ruine, et que

toucher à Paris ne fût le moyen assuré de le faire écrouler. On courut

éveiller l'empereur Alexandre et le prince de Schwarzenberg, on leur

communiqua les pièces interceptées, et pour l'un comme pour l'autre la

démonstration fut complète. Marcher sur Paris parut la résolution à

laquelle il fallait s'arrêter tout de suite, et qu'on devait mettre à

exécution dès le lever du soleil. Les trois souverains n'étaient pas

actuellement réunis. Alexandre, le plus actif des trois, voulant

toujours être partout, et particulièrement auprès des généraux, se

trouvait auprès du généralissime. Le plus modeste, le plus sage, celui

qui se donnait le moins de mouvement, et qui, n'étant pas militaire,

prétendait ne devoir causer aux militaires aucun embarras par sa

présence, l'empereur François, résidait actuellement assez loin,

c'est-à-dire à Bar-sur-Aube. Le roi de Prusse, formant entre les deux

une sorte de terme moyen, plus réservé que l'un, plus actif que

l'autre, avait pris gîte dans les environs. Il fut convenu qu'on irait

le chercher immédiatement, qu'on mettrait l'armée en mouvement dès le

matin pour se rapprocher de la Marne, où l'on devait rencontrer

Blucher, et que là réunis tous ensemble, après une délibération dont

le résultat ne pouvait devenir douteux par la présence des Prussiens,

on prendrait la route de Paris. Le prince de Schwarzenberg se chargea

de mander à son maître le parti qu'on adoptait, et l'engagea, en lui

écrivant, à ne pas songer à rejoindre la colonne d'invasion, car il

pourrait bien, au milieu du croisement des armées belligérantes,

tomber dans les mains de son gendre, ce qui serait une grave

complication dans les circonstances actuelles. Il existait à travers

la Bourgogne une ligne de communication, pour ainsi dire autrichienne,

puisqu'on avait envoyé de Troyes à Dijon des secours au comte de

Bubna. Le prince de Schwarzenberg conseilla donc à l'empereur François

et à M. de Metternich de se diriger sur Dijon, car outre qu'il était

sage de ne pas se faire prendre, il était convenable aussi que

l'empereur François n'assistât point au détrônement de son gendre, et

surtout de sa fille. Ces dispositions arrêtées, on quitta Dampierre le

24 au matin pour se rendre à Sommepuis.

[En marge: Conseil en pleins champs où la marche sur Paris est arrêtée

et combinée.]

Il ne fallait pas beaucoup de temps pour y arriver, ce point étant à

une distance de trois lieues à peine. L'empereur Alexandre, le prince

de Schwarzenberg, le chef d'état-major Wolkonski, le comte de

Nesselrode, partis tous ensemble du château de Dampierre,

rencontrèrent à Sommepuis le roi de Prusse, Blucher et son état-major.

On prétend que la résolution fatale qui devait conduire les armées de

l'Europe au milieu de Paris, fut prise sur un petit tertre, situé dans

les environs de Sommepuis, et que là s'établit la délibération dont le

résultat était certain d'avance, puisqu'à tous les sentiments qui

avaient parlé dans le château de Dampierre étaient venues s'ajouter

les passions prussiennes. On fut à peu près unanime. Les réponses en

effet s'offraient en foule aux objections qu'élevaient les militaires

méthodiques, qui ne sortaient pas des règles de la guerre servilement

comprises. Napoléon allait se placer sur les communications des armées

alliées, mais on allait aussi se placer sur les siennes. Le mal qu'il

allait causer en saisissant les magasins des alliés, leurs hôpitaux,

leurs arrière-gardes, leurs convois de matériel, on le lui rendrait au

double, au triple, en capturant tout ce qui devait se trouver entre

Paris et l'armée française, sur la route de Nancy. Il prendrait

beaucoup, on prendrait davantage. Et puis où irait-on, les uns et les

autres? Napoléon à Metz, à Strasbourg, où sa présence ne déciderait

rien, et les alliés à Paris, où ils avaient la certitude d'opérer une

révolution, et d'arracher à Napoléon le pouvoir qui le rendait si

redoutable. Le suivre c'était obéir à ses vues, car c'était évidemment

ce qu'il avait voulu, en exécutant ce mouvement si étrange, si imprévu

vers la Lorraine. C'était se laisser détourner du but essentiel, et

s'exposer à une nouvelle série de hasards militaires, car on le

trouverait renforcé par l'adjonction de ses garnisons, on

recommencerait avec des armées épuisées contre des armées récemment

recrutées le jeu redoutable des batailles, où il fallait convenir que

Napoléon était le plus fort, on serait entraîné à des longueurs, à des

complications interminables, et très-probablement on finirait par

tomber dans quelque piége qu'il aurait eu l'art de tendre, qu'on

n'aurait pas eu l'art d'éviter, et dans lequel on succomberait. Aller

à Paris, frapper Napoléon au coeur, était bien plus court, plus sûr

même en paraissant plus hasardeux; et en tout cas, supposé qu'on ne

pût point entrer dans la capitale de la France, il restait une ligne

de retraite assurée, c'était la route de Paris à Lille, la route de

Belgique, où l'on rencontrerait le prince de Suède arrivant avec cent

mille Hollandais, Anglais, Hanovriens et Suédois.

Il n'y avait rien de concluant à opposer à ces raisons. Tout le monde

y céda, et déjoua ainsi les calculs de Napoléon, car tout le monde

consulta les considérations politiques, tandis que lui, méprisant la

politique dont il n'écoutait guère les avis, n'avait tenu compte que

des considérations militaires. Comme de coutume, ayant militairement

raison, il avait politiquement tort, et à se tromper toujours ainsi,

il était inévitable qu'il finît par périr!

[En marge: Le général Wintzingerode est charge d'observer Napoléon

avec dix mille chevaux et quelques bataillons d'infanterie légère.]

[En marge: Admission de M. de Vitrolles auprès des souverains alliés,

et son renvoi auprès du comte d'Artois en Lorraine.]

Il fut donc immédiatement résolu qu'on arrêterait tous les corps

d'armée sur le lieu où ils se trouvaient, et qu'on leur ordonnerait de

commencer le lendemain matin leur marche sur Paris. Toutefois, on ne

pouvait pas laisser Napoléon sans aucun surveillant à sa suite, soit

pour le harceler, soit pour l'observer, et pour être averti de ce

qu'il ferait dans le cas où, sa détermination changeant, il

reviendrait sur Paris. On chargea le général Wintzingerode de

s'attacher à ses pas avec dix mille chevaux, quelques mille hommes

d'infanterie légère, et une nombreuse artillerie attelée. C'était tout

ce qu'il fallait pour lui causer çà et là quelques dommages, mais

surtout pour être informé de ses résolutions aussitôt qu'elles

seraient formées. On aurait voulu en s'acheminant vers Paris avoir un

émissaire qui précédât l'armée alliée, et qui entrât en rapport avec

MM. de Talleyrand et de Dalberg, sur lesquels on comptait pour opérer

une révolution. Il y en avait un de fort indiqué, c'était M. de

Vitrolles, envoyé par ces chefs des mécontents, et en le renvoyant on

n'eût fait que répondre à une ouverture venant de leur part. Mais on

n'avait plus M. de Vitrolles. Fidèles, il faut le reconnaître, aux

engagements pris à Châtillon, les souverains alliés n'avaient pas

voulu entendre M. de Vitrolles avant la dissolution du congrès. Se

considérant comme libres depuis, ils avaient consenti à le recevoir et

à l'entretenir, et lui avaient manifesté le désir qu'il retournât à

Paris. Mais celui-ci, pressé de voir les Bourbons qu'il aimait, et qui

allaient devenir les maîtres de la France, avait préféré se rendre en

Lorraine, où l'on supposait le comte d'Artois déjà arrivé, que de

retourner à Paris, exposé à tomber dans les mains du duc de Rovigo. Il

insista donc pour qu'on lui permît de se mettre à la recherche de M.

le comte d'Artois. Il y avait, en effet, bien des choses utiles à

faire auprès de ce prince, car il était urgent, le jour même où l'on

pénétrerait dans ce Paris si redoutable, si redouté, de s'y présenter

non en conquérants, mais en libérateurs, d'avoir pour cela un

gouvernement tout prêt, dans les bras duquel la France pourrait se

jeter, et, bien que les Bourbons ne fussent pas l'objet d'une

préférence décidée de la part des puissances coalisées, le retour de

ces princes résultait si naturellement de la force des choses, que

s'entendre avec eux était de la plus grande importance. Les souverains

alliés consentirent donc au départ de M. de Vitrolles pour la

Lorraine, et il fut convenu qu'après avoir vu le comte d'Artois, il

reviendrait au quartier général sous Paris. Il avait été chargé de

dire au comte d'Artois qu'il fallait, en remettant le pied sur le sol

de la France, dépouiller bien des préjugés, oublier bien des choses et

bien des hommes, et se diriger par le conseil de MM. de Dalberg, de

Talleyrand, et autres personnages pareils.

[En marge: Marche sur Paris commencée le 25 mars.]

M. de Vitrolles étant ainsi parti avant les événements

d'Arcis-sur-Aube, on n'avait en marchant sur Paris aucun moyen préparé

de communiquer avec l'intérieur, mais une fois les portes de cette

capitale ouvertes par le canon, on présumait que les relations

seraient faciles à établir. Le lendemain, 25 mars, jour de funeste

mémoire, les masses de la coalition, désormais réunies, se mirent en

mouvement, l'armée de Blucher par la droite, l'armée de Schwarzenberg

par la gauche, l'une et l'autre se dirigeant sur Fère-Champenoise,

route de Paris entre la Marne et la Seine.

[En marge: Corps dispersés que les armées alliées allaient rencontrer

sur leur chemin.]

Dans cette direction il était impossible qu'on ne rencontrât pas

beaucoup de corps, malheureusement désunis, qui avaient ordre et désir

de rejoindre Napoléon. Les principaux étaient les corps des maréchaux

Mortier et Marmont, laissés en observation devant Blucher, et le grand

convoi de renforts et de matériel envoyé sur Sézanne pour y recevoir

l'escorte du général Pacthod. Voici jusqu'au 25 mars au matin ce qui

était advenu des uns et des autres.

[En marge: Opérations des maréchaux Marmont et Mortier depuis que

Napoléon les avait laissés sur l'Aisne.]

Napoléon, en quittant Reims, avait laissé le maréchal Mortier à Reims

même pour y servir d'appui au maréchal Marmont qui défendait le pont

de l'Aisne à Berry-au-Bac, tandis que le général Charpentier avec

quelques débris défendait à Soissons le deuxième pont de l'Aisne.

Lorsque Blucher, après avoir perdu six ou sept jours en vaines

délibérations à Laon, voulut marcher sur l'Aisne, il trouva le pont de

Berry-au-Bac trop bien gardé pour essayer de l'emporter de vive force.

Il envoya un fort détachement à quelques lieues au-dessus, à

Neufchâtel, où le passage était facile, tandis qu'il faisait un

simulacre de passage au-dessous, à Pontavert. Dès que le détachement

qui avait franchi l'Aisne à Neufchâtel fut descendu à la hauteur de

Berry-au-Bac, Blucher s'avança le 18 sur ce dernier pont pour

l'attaquer. Mais le maréchal Marmont l'avait miné, et une affreuse

explosion le fit voler dans les airs sous les yeux de l'armée

prussienne. Marmont se retira alors par Roucy sur Fismes. Ce fut une

faute et une cause de grands malheurs.

[En marge: Faute de Marmont, qui se retire sur Fismes au lieu de se

retirer sur Reims, et entraîne Mortier dans cette direction.]

Ce qu'il y aurait eu de plus naturel pour le maréchal Marmont, c'eût

été de se retirer sur sa réserve, c'est-à-dire sur le maréchal Mortier

qui était à Reims. Il est vrai que Napoléon avait donné la double

instruction de couvrir Paris et de se tenir en communication avec lui.

Mais si Fismes était sur la route de Paris, Reims y était aussi, et on

avait l'avantage en s'y rendant de réunir ses forces et de rester en

communication immédiate avec Napoléon. Il fallait donc se rendre à

Reims et non à Fismes, car en marchant vers Fismes on s'exposait

presque certainement à être coupé de Napoléon, ce qui était contraire

à une moitié de ses ordres, et pouvait amener, comme on va le voir, de

funestes conséquences.

[En marge: Le mouvement des maréchaux les expose à être coupés de

Napoléon.]

Le maréchal Marmont, probablement influencé par la vue des corps

ennemis qui avaient passé l'Aisne à Neufchâtel, et qui étaient dirigés

contre sa droite, se porta instinctivement à gauche, et c'est par ce

motif tout machinal qu'il se replia sur Fismes. Arrivé en cet endroit,

il se sentit isolé, et appela à lui le maréchal Mortier. Celui-ci,

modeste, nullement jaloux, sachant que le maréchal Marmont avait plus

d'esprit que lui et oubliant qu'il n'avait pas autant de bon sens, se

fit un devoir de déférer aux avis de son collègue, partit le 19 de

Reims, et vint le joindre à Fismes, ce qui prouve que les deux

maréchaux auraient pu se rendre d'abord à Reims, sans être pour cela

coupés de la route de Paris. Ils avaient environ 15 mille hommes à eux

deux.

[En marge: Les deux maréchaux essayent de rejoindre Napoléon par

Château-Thierry.]

[En marge: Ils s'approchent de l'armée ennemie pour voir s'ils ne

trouveront pas une issue qui leur permette de rejoindre Napoléon.]

Ils restèrent en position sur une hauteur dite de Saint-Martin

jusqu'au lendemain 20 mars au soir, tant l'ennemi était peu insistant,

et tant il eût été possible dans ces premiers jours de manoeuvrer

comme on aurait voulu entre Paris et Napoléon. Le 20 au soir on reçut

des dépêches de Napoléon, écrites de Plancy au moment où il partait

pour Arcis, qui blâmaient le mouvement sur Fismes, comme séparant les

maréchaux de lui, et prescrivaient de le rejoindre par la route jugée

la plus courte et la plus sûre. Revenir sur Reims n'était plus

possible, car l'ennemi avait profité de notre retraite pour l'occuper.

De Fismes à Épernay, ce qui eût été la route la plus directe pour se

réunir à Napoléon, il n'y avait pas de chemins propres à l'artillerie.

(Voir la carte nº 62.) Il fallait donc descendre sur Château-Thierry

pour y passer la Marne, puis remonter entre la Marne et la Seine par

la route de Montmirail, en perdant deux jours, et en s'exposant à

beaucoup de rencontres fâcheuses. Comme il n'y avait pas de choix, les

deux maréchaux partirent le soir même du 20, et arrivèrent le 21 à

Château-Thierry. Ils y rétablirent le passage de la Marne, et le

lendemain 22 ils se portèrent sur Champaubert par deux voies

différentes, afin de ne pas s'embarrasser l'un l'autre en suivant le

même chemin. Ils y arrivèrent dans la soirée. Le 23, ils se rendirent

à Bergères, et commencèrent à découvrir les partis ennemis. Alors ils

ne purent plus marcher qu'en tâtonnant. Ils apprirent là que Napoléon

avait eu à Arcis une affaire sanglante, qu'il avait repassé l'Aube, et

s'était reporté sur la Marne, aux environs de Vitry. Le chercher dans

cette direction, et tâcher d'arriver jusqu'à lui, était le devoir des

maréchaux, quelque grand que fût le péril. En conséquence ils

résolurent de s'avancer jusqu'à Soudé-Sainte-Croix, à une demi-marche

de Vitry. S'ils trouvaient une issue à travers les colonnes de l'armée

coalisée, leur intention était de s'y jeter aveuglément afin de

rejoindre Napoléon. S'ils n'y pouvaient réussir, et si cette armée

restait interposée en masse compacte entre Napoléon et eux, leur

projet était de suivre ses mouvements avec précaution, et de se

replier pour couvrir Paris si elle se dirigeait sur cette capitale. Il

n'y avait en effet que cette conduite à tenir, une fois la faute

commise de s'être retiré sur Fismes au lieu de se retirer sur Reims.

[En marge: Les maréchaux ne pouvant percer la masse de la grande armée

ennemie, et s'apercevant qu'elle prend la route de Paris, se replient

pour couvrir cette capitale.]

Le lendemain 24 mars, les deux maréchaux se rendirent à

Soudé-Sainte-Croix; mais le maréchal Mortier, voulant savoir ce qui se

passait du côté de Châlons, imagina de prendre la traverse de Vatry

qui devait nécessairement allonger sa route. Le soir Marmont, arrivé à

Soudé-Sainte-Croix, se trouva seul au rendez-vous, et en fut fort

inquiet. Une ligne immense de feux se développait devant lui, et

l'horizon en paraissait embrasé. Il choisit trois de ses officiers

parlant à la fois allemand et polonais, et les envoya en

reconnaissance. L'un de ces trois officiers, Polonais d'origine, aussi

brave qu'intelligent, pénétra dans les bivouacs ennemis, et y apprit

tout ce qu'il voulait savoir. Il revint aussitôt faire son rapport au

maréchal Marmont. Suivant ce rapport, on avait devant soi toutes les

armées de la coalition, deux cent mille hommes à peu près, et on était

par cette masse énorme séparé de Napoléon parti pour Saint-Dizier. Il

n'était guère possible de parvenir à travers un pareil obstacle

jusqu'à l'armée impériale. Marmont dépêcha un officier à Mortier pour

l'inviter à le rejoindre au plus vite, et l'engager à prendre en

arrière une position qui les mît à l'abri du dangereux voisinage dont

on venait de faire la découverte.

Le jour suivant, 25 mars, Mortier se transporta auprès de Marmont pour

avoir un entretien avec lui. Il avait perdu du temps à exécuter le

trajet par la traverse de Vatry, et y avait recueilli les mêmes

informations que son collègue. En présence de cette conformité de

renseignements, tous deux furent d'avis de rétrograder sur

Fère-Champenoise. Les colonnes de l'ennemi paraissant se diriger sur

eux, rendaient d'ailleurs ce mouvement inévitable. Marmont s'apprêta

donc à se retirer sur Sommesous, en priant instamment son collègue de

se diriger sur ce point.

[En marge: Troupes du général Compans et du général Pacthod errant à

l'aventure comme celles des deux maréchaux.]

Telles avaient été jusqu'au 25 mars au matin, moment où les armées

alliées s'ébranlaient pour marcher sur Paris, les opérations des

maréchaux Marmont et Mortier. Deux autres corps, ceux du général

Pacthod et du général Compans, allaient se trouver dans une situation

à peu près semblable. Le général Pacthod avait été laissé à Sézanne

avec sa division de gardes nationales, pour escorter les renforts

destinés à l'armée. Il avait successivement recueilli divers

bataillons, les uns de ligne, les autres de jeune garde venus de Paris

sous le général Compans, et une immense artillerie, le tout comprenant

environ une dizaine de mille hommes, sur lesquels Napoléon avait

compté pour le renforcer, et qu'il avait plusieurs fois recommandés à

la surveillance du ministre de la guerre. Ce ministre ne s'en était

guère occupé, et ces bataillons erraient à l'aventure, attendant des

instructions qu'on ne leur envoyait point. Le général Pacthod informé

par diverses reconnaissances qu'il était près de Marmont et de

Mortier, avait écrit à ce dernier qui n'avait su quoi lui prescrire,

et, ne recevant pas de réponse, il s'était acheminé de Sézanne sur

Fère-Champenoise, dans la direction de l'Aube à la Marne, ce qui

devait le faire tomber en travers de la ligne suivie par les deux

maréchaux, et lui fournir le moyen de se réunir à eux. Dans cette même

matinée du 25 il avait déjà traversé cette ligne, et il était près

d'un endroit appelé Villeseneux. (Voir la carte nº 62.) Le général

Compans avait suivi de très-loin le général Pacthod.

Voilà quelle était la position des divers corps français lorsque le 25

au matin, les armées coalisées, abandonnant à Wintzingerode la

poursuite de Napoléon, prirent le chemin de Paris. Blucher s'avançait

à droite s'appuyant à la Marne, Schwarzenberg à gauche, s'appuyant à

l'Aube. Près de vingt mille hommes de cavalerie précédaient les deux

colonnes. L'infanterie suivait à une demi-heure de distance.

[En marge: Funeste journée de Fère-Champenoise, le 25 mars 1814.]

Dès que le maréchal Marmont vit l'orage se diriger de son côté, il

comprit que l'ennemi délaissait Napoléon pour se porter sur Paris, et

il rebroussa chemin vers Sommesous, route de Fère-Champenoise. Le

maréchal, excellent manoeuvrier, rétrograda en bon ordre, abritant sa

cavalerie, trop peu nombreuse, derrière ses carrés d'infanterie. À

chaque position tenable il s'arrêtait, couvrait de mitraille l'ennemi

trop pressant, puis se remettait en marche, protégeant toujours son

artillerie et sa cavalerie avec ses carrés dont la solidité ne se

démentait point.

À Sommesous, il éprouva une nouvelle contrariété. Mortier, quoiqu'en

se hâtant, n'avait pu arriver encore au rendez-vous, et il fallut l'y

attendre, afin de prévenir une séparation. Réunis, les deux maréchaux

comptaient tout au plus 15 mille hommes: que seraient-ils devenus

s'ils avaient été séparés?

Marmont attendit donc de pied ferme l'arrivée de son collègue, mais il

lui fallut essuyer bien des charges de cavalerie, et, ce qui était

fâcheux, perdre bien des moments précieux, pendant lesquels les

colonnes ennemies avaient le loisir d'avancer et de devenir plus

menaçantes. Enfin Mortier parut, et on se mit en route pour

Fère-Champenoise.

[En marge: Marmont et Mortier se défendent vaillamment entre Vassimont

et Connantray contre les flots de la cavalerie ennemie.]

À peine avait-on franchi quelques mille mètres que l'on fut assailli

par une masse effrayante de troupes à cheval, appuyée par de

l'infanterie. Les deux maréchaux se réfugièrent dans une position qui

leur permettait de résister un certain temps. Deux ravins assez

rapprochés et courant, parallèlement, l'un vers Vassimont, l'autre

vers Connantray, laissaient entre eux un espace ouvert de peu

d'étendue, et assez facile à défendre. Les maréchaux vinrent se placer

entre les deux ravins, barrant l'espace qui les séparait, ayant leur

gauche au ravin de Vassimont, leur droite à celui de Connantray, et

couvrant ainsi la route de Fère-Champenoise. (Voir la carte nº 62.)

Ils tinrent autant qu'ils purent dans cette position en face de la

cavalerie et de l'artillerie ennemies. La cavalerie française restée

en plaine s'y défendit vaillamment, mais fut enfin refoulée par celle

de Pahlen, et forcée de se replier derrière notre infanterie.

[En marge: Ils sont obligés de battre en retraite après avoir perdu

trois mille hommes et une partie de leurs canons.]

Sur ces entrefaites, le temps qui était mauvais, étant devenu pire, et

une grêle abondante, chassée dans les yeux de nos artilleurs, leur

ôtant presque la vue des objets, les gardes russes à cheval

s'élancèrent sur les cuirassiers de Bordessoulle qui étaient à notre

gauche, un peu en avant de Mortier, et les refoulèrent sur notre

infanterie. La jeune garde ayant formé ses carrés en toute hâte, mais

privée de ses feux par la pluie, ne put arrêter l'ennemi, et deux

carrés de la brigade Jamin furent enfoncés. Au même instant un

spectacle inquiétant vint troubler l'esprit des troupes restées

jusque-là inébranlables malgré leur jeunesse. Ce n'était pas tout que

de disputer pendant une heure ou deux le terrain qui s'étendait entre

les ravins de Vassimont et de Connantray, il fallait bien finir par se

replier, et défiler alors à travers le village même de Connantray où

nous avions appuyé notre droite, et où passait la grande route de

Fère-Champenoise. Or tandis que le gros de la cavalerie ennemie nous

chargeait de front, une partie de cette cavalerie ayant franchi le

ravin de Connantray à notre droite, galopait sur nos derrières vers

Fère-Champenoise. Des menaces pour nos derrières se joignant ainsi à

des attaques réitérées sur notre front, on fit volte-face un peu trop

vite, et on se retira sur Fère-Champenoise avec une certaine

confusion. Le corps de Marmont parvint à traverser Connantray sans

perdre autre chose que quelques canons, mais Mortier eut de la peine à

se tirer d'embarras, et il aurait été accablé si un secours inespéré

ne fût survenu tout à coup.

Parmi les troupes des généraux Pacthod et Compans il y avait des

régiments de cavalerie organisés à la hâte dans le dépôt de

Versailles. L'un de ces régiments ayant suivi le mouvement du général

Pacthod, parut à l'improviste entre Vassimont et Connantray, chargea

la cavalerie ennemie, dégagea notre infanterie, et sauva le corps du

maréchal Mortier. Ce dernier en fut quitte comme Marmont en sacrifiant

une partie de son artillerie qui ne put franchir le ravin de

Connantray pour gagner Fère-Champenoise.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 65 段