Le lendemain 23, Napoléon jugea convenable de s'arrêter à Saint-Dizier

pour y attendre la queue de ses colonnes, car Oudinot, Macdonald,

Gérard étaient en arrière, et il voulait également rallier Marmont et

Mortier, qui avaient ordre de venir à lui par Châlons. Il fallait

attendre aussi la division de gardes nationales du général Pacthod qui

avait bien servi avec Oudinot et Macdonald, et qu'on avait laissée à

Sézanne pour escorter un dernier convoi de troupes et de matériel.

Toutefois, ayant des doutes sur la possibilité de recueillir ce

dernier rassemblement, Napoléon ordonna au ministre de la guerre de

veiller à sa sûreté, et de le rappeler même à Paris, si on ne croyait

pas qu'il lui fût possible de percer jusqu'à Vitry à travers les

masses ennemies.

[En marge: Confiance de Napoléon dans sa manoeuvre, et persuasion où

il est d'avoir attiré l'ennemi à sa suite.]

Sans perdre un instant Napoléon poussa sa cavalerie légère sur

Bar-le-Duc, afin qu'elle s'emparât du pont de Saint-Mihiel sur la

Meuse, de celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle, et il expédia de

nouveau à toutes les garnisons l'ordre de le rejoindre. Il s'apprêtait

à leur épargner la moitié du chemin, en marchant encore une journée ou

deux à leur rencontre, et il allait ainsi voir ses forces augmenter

d'heure en heure. Sans les maréchaux Mortier et Marmont, sans le

convoi de Sézanne dont il n'avait reçu qu'une partie, et en défalquant

les pertes d'Arcis ainsi que les troupes laissées à la garde des ponts

de la Seine, il avait environ 55 mille hommes. Il devait en avoir 70

mille avec ces deux maréchaux, 80 avec le dépôt de Sézanne, et arriver

successivement à 100 mille et au delà, si les garnisons parvenaient à

se réunir à lui. Aussi tout en appréciant la gravité de sa situation

restait-il confiant dans le succès de ses habiles manoeuvres, et le 23

mars, écrivant au ministre de la guerre une lettre qui respirait un

sang-froid imperturbable, il lui exposait sa marche, ses motifs pour

ne pas tenter l'attaque de Vitry, le projet de s'approcher de Metz, et

de tirer de cette place et des autres un renfort considérable; la

certitude de causer un grand trouble à l'ennemi en se portant sur ses

communications; le découragement de la plupart des coalisés qui

n'avaient jamais eu d'avantages sérieux sur les troupes françaises,

qui tout récemment avaient essuyé des pertes énormes à Arcis-sur-Aube,

et étaient presque au regret de s'être avancés si loin; l'espérance

par conséquent d'amener sous peu des événements nouveaux et

importants; l'utilité de veiller sur le rassemblement de Sézanne, de

l'augmenter même si les circonstances le permettaient; la possibilité

de recourir à la conscription de 1815, car en Champagne, en Lorraine

les paysans se levaient en masse, et l'urgence de faire promptement

usage de cette ressource; l'importance pour les maréchaux Marmont et

Mortier qui s'étaient repliés sur Château-Thierry de se reporter en

avant pour rejoindre l'armée; la confiance enfin malgré toutes les

angoisses de la situation de sauver bientôt la France et lui-même de

cette crise formidable. Personne n'eût soupçonné en lisant cette

lettre, qui devait être la dernière adressée au ministre de la guerre,

que Napoléon approchait de la plus grande des catastrophes.

[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt au quartier général, après la

dissolution du congrès de Châtillon.]

Dans ce moment arriva au quartier général de l'Empereur M. de

Caulaincourt, qui venait de quitter le congrès de Châtillon. Ce noble

serviteur du prince et du pays, avait, comme on l'a vu, remis un

contre-projet, afin d'obtempérer aux sommations réitérées des

plénipotentiaires alliés, et avait tâché d'en rendre la lecture

supportable à ses auditeurs, tout en s'éloignant le moins possible des

instructions de Napoléon. Les plénipotentiaires des puissances, après

avoir écouté le texte du contre-projet français avec un silence

glacial, et avoir pris les ordres de leurs souverains, avaient lu le

18 mars une note solennelle, dans laquelle ils déclaraient que la

France ayant exactement reproduit toutes les conditions déjà reconnues

inacceptables par l'Europe, les conférences étaient définitivement

rompues, et que la guerre serait poursuivie à outrance, jusqu'à ce que

la France admît purement et simplement les préliminaires du 17

février. À cette déclaration M. de Metternich avait joint une lettre

particulière pour M. de Caulaincourt, dans laquelle il le suppliait

encore une fois d'y bien penser avant de quitter le lieu du congrès,

car, disait-il, la France de Louis XIV, accrue des conquêtes de Louis

XV, valait bien qu'on y attachât quelque prix, et méritait qu'on ne la

jouât pas plus longtemps à ce jeu si dangereux et si incertain des

batailles. Quelque tenté que fut le plénipotentiaire français de

suivre un semblable conseil, il n'avait pas osé outre-passer ses

instructions au point où il l'aurait fallu pour retenir à Châtillon

les membres du congrès. Il se sépara donc des plénipotentiaires le

lendemain 19, et le 20 toutes les légations partirent de Châtillon

pour regagner les quartiers généraux des armées belligérantes.

[En marge: Chagrin de M. de Caulaincourt; pénible impression que sa

présence produit dans l'armée.]

[En marge: Napoléon ne manifeste aucun regret de la dissolution du

congrès.]

[En marge: Son langage résolu et chaleureux.]

M. de Caulaincourt eut quelque peine à rejoindre Napoléon, qu'il

trouva à Saint-Dizier. Le retour de la légation française produisit

sur l'armée une impression pénible, car il ôtait toute confiance dans

les négociations, et n'en laissait plus que dans un duel à mort avec

la coalition. Or, si les journées de Montmirail, de Champaubert, de

Montereau avaient élevé les coeurs au niveau de celui de Napoléon,

celles de Craonne, de Laon, d'Arcis-sur-Aube les avaient fait

promptement redescendre de cette hauteur, et la manoeuvre aventureuse

qu'on essayait loin de Paris, manoeuvre dont peu de gens étaient

capables d'apprécier le mérite, étonnait, inquiétait des esprits déjà

fortement ébranlés. La noble et sévère figure de M. de Caulaincourt,

plus triste encore que de coutume, n'était pas propre à dérider les

visages au quartier général. Napoléon accueillit son ministre

amicalement, en homme qui n'éprouvait pas d'humeur parce qu'il

n'éprouvait pas de trouble. Ce retour lui avait cependant causé une

certaine impression, mais passagère, et il la domina bientôt. Il était

à table, soupant avec Berthier, lorsque M. de Caulaincourt

arriva.--Vous avez bien fait de revenir, lui dit-il, car, je ne vous

le cacherai pas, si vous aviez accepté l'ultimatum des alliés, je vous

aurais désavoué. Mieux vaut pour vous et pour moi avoir évité un

pareil éclat. Au fond ces gens-là ne sont pas de bonne foi. Si vous

aviez cédé, bientôt ils auraient demandé davantage. Ils répandent

partout qu'ils en veulent à moi et non à la France. Mensonges que tout

cela! Ils s'en prennent à moi parce qu'ils savent que seul je puis

sauver la France (ce qui était vrai alors, car celui qui l'avait

perdue pouvait seul la sauver); mais au fond, c'est à la France et à

sa grandeur qu'ils en veulent. L'Angleterre convoite la Belgique pour

la maison d'Orange; la Prusse convoite la Meuse pour elle-même;

l'Autriche désirerait nous ôter l'Alsace et la Lorraine pour en

trafiquer avec la Bavière et les princes allemands. On veut nous

détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien, mon

cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la

sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort.

On ne dira pas cette fois que c'est pour mon ambition que je combats,

car il me serait aisé de sauver le trône; mais le trône avec la France

humiliée, je n'en veux point. Voyez ces braves paysans comme ils

s'insurgent déjà, et tuent des Cosaques de toutes parts! Ils nous

donnent l'exemple, suivons-le. Croiriez-vous que ces misérables du

Conseil de régence voulaient accepter l'infâme traité qu'on vous a

proposé? Ah! je leur ai prescrit de se taire et de se tenir

tranquilles. Ces pauvres paysans valent bien mieux que ces gens de

Paris. Vous allez assister, mon cher Caulaincourt, à de belles choses.

Je vais marcher sur les places, et rallier trente ou quarante mille

hommes d'ici à quelques jours. L'ennemi me suit évidemment. On ne peut

pas expliquer autrement la masse de cavalerie qui nous entoure. La

brusque apparition que j'ai faite sur ses derrières a ramené

Schwarzenberg, et en apprenant que je menace ses communications il

n'osera pas se risquer sur Paris. Je vais avoir bientôt cent mille

hommes dans la main, je fondrai sur le plus rapproché de moi, Blucher

ou Schwarzenberg n'importe, je l'écraserai, et les paysans de la

Bourgogne l'achèveront. La coalition est aussi près de sa perte que

moi de la mienne, mon cher Caulaincourt, et si je triomphe nous

déchirerons ces abominables traités. Si je me trompe, eh bien, nous

mourrons! nous ferons comme tant de nos vieux compagnons d'armes font

tous les jours, mais nous mourrons après avoir sauvé notre honneur.--

[En marge: Invincible tristesse de M. de Caulaincourt, et profond

abattement de Berthier.]

M. de Caulaincourt, qui autant que personne était capable de

comprendre cet héroïque langage, se rappelait trop de fautes commises,

trop de refus hors de propos et que l'honneur ne commandait point,

pour n'être pas mécontent, et froidement improbateur. Berthier, devant

qui se tenaient ces discours, était consterné. Il était frappé comme

Napoléon du tumulte qui se faisait autour de l'armée, doutait comme

lui que ce fût là un simple détachement, mais se demandait d'autre

part comment 200 mille coalisés, presque victorieux, pouvaient se

laisser détourner de Paris, cette grande proie qu'ils avaient sous la

main, pour suivre une poignée d'hommes hasardée sur leurs derrières.

Il doutait, et, en une si grave circonstance, le doute était une

angoisse douloureuse, car si l'ennemi ne suivait pas, il pouvait en

quelques jours être dans Paris. Ce sentiment était général. Contenu

devant Napoléon, il éclatait ailleurs en très-mauvais propos. Quant à

Napoléon lui-même, sans exclure le doute, il répétait toujours à M. de

Caulaincourt: Vous avez bien fait de revenir, je vous aurais désavoué.

Vous êtes venu à temps pour assister à de grandes choses.--

[En marge: La véritable question était de savoir si l'ennemi, au lieu

de suivre Napoléon, ne se jetterait pas sur Paris pour y opérer une

révolution politique.]

Toute cette énergie, admirable comme don de Dieu, mais déplorable

quand on songe que, si mal employée, elle nous avait conduits au bord

d'un abîme, ne se communiquait guère, et chacun s'attendait d'un

moment à l'autre à un affreux dénoûment. Ce dénoûment approchait en

effet, et l'heure fatale, hélas! était venue. Les combinaisons

militaires de Napoléon étaient assurément bien profondes, mais si sa

situation militaire pouvait se rétablir à force de génie, il n'y avait

pas de génie qui pût rétablir sa situation politique. Paris plein de

terreur, plein de dégoût d'un tel régime, régime glorieux mais

sanglant, ordonné mais despotique, Paris pouvait au premier contact

d'un ennemi qui se présentait en libérateur, échapper à la main de

Napoléon, et devenir le théâtre d'une révolution! Or, il suffisait

que les coalisés soupçonnassent cette triste vérité, pour que

négligeant les considérations de prudence, ils songeassent à tenter

sur Paris non pas une opération militaire, mais une opération

politique, et alors les plans de Napoléon devaient être déjoués, et

son trône, que sa puissante main avait relevé deux ou trois fois

depuis un mois, devait enfin s'écrouler. On va voir combien les

coalisés étaient près de deviner la redoutable vérité, qui faisait

toute notre faiblesse devant les envahisseurs de notre patrie.

[En marge: Incertitude du prince de Schwarzenberg dans le premier

moment, et ses doutes sur les projets de Napoléon.]

[En marge: Il prend une position d'attente entre Ramerupt et

Dampierre.]

Le prince de Schwarzenberg n'avait pas trop compris le mouvement de

l'armée française sur Arcis, et il faut avouer qu'à moins d'être dans

le secret, il eût été difficile de le comprendre. Sa première

supposition, et la plus naturelle, avait été que Napoléon venait lui

livrer bataille, et ce prince s'était décidé à l'accepter à

Arcis-sur-Aube, comme Blucher à Craonne et à Laon. Prévoyant une lutte

sanglante de plusieurs jours, il était loin de s'en croire quitte le

soir du 21. Le 22, en voyant Napoléon s'éloigner, il avait cherché à

deviner quels pouvaient être ses projets, avait passé l'Aube à sa

suite, et était venu prendre position entre Ramerupt et Dampierre,

derrière un gros ruisseau qu'on appelle le Puits, la gauche à l'Aube,

le front couvert par le Puits, la droite dans la direction de Vitry.

(Voir la carte nº 62.) Il attendait là les nouvelles attaques de son

adversaire, craignant toujours de sa part quelque manoeuvre

extraordinaire.

[En marge: Bientôt le prince de Schwarzenberg s'aperçoit de la marche

de Napoléon sur Vitry, et comprend qu'il veut se porter sur les

communications des alliés.]

Mais Napoléon, ainsi qu'on vient de le voir, ne songeait guère à

l'attaquer, et lui préparait effectivement une manoeuvre bien

extraordinaire, en se portant de l'Aube à la Marne, dans la direction

de Metz. Le lendemain 23, pendant que Napoléon s'arrêtait à

Saint-Dizier pour que les corps formant sa queue eussent le temps de

le joindre par le gué de Frignicourt, la cavalerie légère du prince de

Schwarzenberg qui suivait ces corps à la piste, s'était aperçue de la

marche de l'armée française, et avait reconnu clairement qu'elle se

dirigeait sur Vitry. L'intention de Napoléon ne laissait dès lors plus

de doute, et il voulait évidemment manoeuvrer sur les communications

des alliés. Que faire en présence d'une situation si nouvelle?

Fallait-il suivre Napoléon vers la Lorraine, ou bien tendre la main à

Blucher qui ne pouvait être éloigné, et, uni à ce dernier, marcher sur

Paris, à la tête de deux cent mille hommes? La question était grave,

l'une des plus graves que les chefs d'empire et les chefs d'armée

aient jamais eu à résoudre.

[En marge: Les règles de la guerre conseillent de suivre Napoléon,

celles de la politique de se porter sur Paris.]

À se conduire militairement, dans le sens le plus étroit du mot, il ne

fallait pas livrer ses communications, il fallait au contraire veiller

sur elles avec d'autant plus de soin qu'on avait affaire à un ennemi

plus redoutable et plus audacieux. Puisqu'il les menaçait en ce

moment, on devait le suivre, le suivre en compagnie de Blucher, et en

finir avec lui avant d'aller recueillir à Paris le prix de la guerre.

Sans doute il y avait quelques avantages à marcher sur Paris, et

notamment celui d'abréger la lutte; pourtant si on était arrêté devant

cette capitale par une résistance non-seulement militaire, mais

populaire, et s'il arrivait qu'on fût retenu quelques jours sous ses

murs, on pouvait, pendant qu'on serait occupé à se battre contre la

tête barricadée des faubourgs, être assailli en queue par Napoléon

revenu avec une armée de cent mille hommes, et se trouver dans une

position des plus périlleuses.

[En marge: Conseils du comte Pozzo di Borgo, et ses instances pour

qu'on marche sur Paris.]

[En marge: Profondes raisons qu'il en donne.]

Ces raisons étaient du plus grand poids, et auraient même été

décisives, si la situation eût été ordinaire, et si on avait été

exposé à rencontrer devant Paris la résistance que l'importance de

cette ville, le patriotisme et le courage de son peuple, devaient

faire craindre. Mais la situation était telle qu'il n'y avait rien de

plus douteux que cette résistance. Bien qu'on n'eût reçu qu'une seule

communication de l'intérieur, celle qu'avait apportée M. de Vitrolles,

et que jusqu'ici aucune manifestation n'eût démontré la vérité de

cette communication, qu'au contraire les paysans commençassent à

prendre les armes dans les provinces envahies, on avait pu reconnaître

à plus d'un symptôme que si M. de Vitrolles exagérait les choses en

peignant la France comme désirant ardemment les Bourbons, il avait

raison toutefois quand il soutenait qu'elle ne voulait plus de la

guerre, de la conscription, des préfets impériaux, et que dès qu'on

lui fournirait l'occasion de faire éclater ses véritables sentiments,

elle se prononcerait contre un gouvernement qui, après avoir porté la

guerre jusqu'à Moscou, l'avait ramenée aujourd'hui jusqu'aux portes de

Paris. Il y avait un personnage beaucoup plus écouté que M. de

Vitrolles, c'était le comte Pozzo di Borgo, revenu de Londres, lequel,

ayant acquis sur les alliés une influence proportionnée à son esprit,

ne se lassait pas de leur répéter qu'il fallait marcher sur

Paris.--Le but de la guerre, disait-il, est à Paris. Tant que vous

songez à livrer des batailles, vous courez la chance d'être battus,

parce que Napoléon les livrera toujours mieux que vous, et que son

armée, même mécontente, mais soutenue par le sentiment de l'honneur,

se fera tuer à côté de lui jusqu'au dernier homme. Tout ruiné qu'est

son pouvoir militaire, il est grand, très-grand encore, et, son génie

aidant, plus grand que le vôtre. Mais son pouvoir politique est

détruit. Les temps sont changés. Le despotisme militaire accueilli

comme un bienfait au lendemain de la révolution, mais condamné depuis

par le résultat, est perdu dans les esprits. Si vous donnez naissance

à une manifestation, elle sera prompte, générale, irrésistible, et

Napoléon écarté, les Bourbons que la France a oubliés, aux lumières

desquels elle n'a pas confiance, les Bourbons deviendront tout à coup

possibles, de possibles nécessaires. C'est politiquement, ce n'est pas

militairement qu'il faut chercher à finir la guerre, et pour cela, dès

qu'il se fera entre les armées belligérantes une ouverture quelconque,

à travers laquelle vous puissiez passer, hâtez-vous d'en profiter,

allez toucher Paris du doigt, du doigt seulement, et le colosse sera

renversé. Vous aurez brisé son épée que vous ne pouvez pas lui

arracher.--Telle est la substance des discours que le comte Pozzo

adressait sans cesse à l'empereur Alexandre, et au surplus il

travaillait sur une âme facile à persuader. Outre l'esprit

très-remarquable d'Alexandre, le comte Pozzo avait pour le seconder

toutes les passions de ce prince. Se venger, non de l'incendie de

Moscou auquel il ne songeait plus guère, mais des humiliations que

Napoléon lui avait infligées, entrer dans Paris, dans la capitale de

la civilisation, y détrôner un despote, y tendre aux Français une main

généreuse, s'en faire applaudir, était chez lui un rêve enivrant. Ce

rêve l'occupait tellement, que pour le réaliser il était capable d'une

audace qui n'était ni dans son coeur ni dans son esprit.

[En marge: L'opinion de marcher sur Paris avait successivement gagné

tous les esprits dans le sein de la coalition.]

[En marge: La jonction opérée entre Blucher et Schwarzenberg est une

nouvelle raison de marcher sur Paris.]

Du reste l'opinion que professait le comte Pozzo di Borgo avait envahi

peu à peu toutes les têtes. Née d'abord parmi les Prussiens, chez qui

elle avait été engendrée par la haine, elle avait fini par pénétrer

chez les Russes, et même chez les Autrichiens. On comprenait très-bien

chez ces derniers que frapper politiquement Napoléon était la manière

la plus sûre et la plus prompte de le détruire. L'empereur François et

M. de Metternich, quoique regrettant en lui, non pas un gendre, mais

un chef plus capable qu'aucun autre de gouverner la France, avaient

reconnu, depuis la rupture du congrès de Châtillon, qu'il fallait

enfin prendre un parti décisif même contre sa personne. Ils avaient

longtemps répugné à pousser les choses à la dernière extrémité, mais

le Rhin franchi, ayant admis le principe des limites de 1790, ce qui

rendait vacants les anciens Pays-Bas qu'on devait leur payer avec

l'Italie, connaissant trop bien Napoléon pour croire qu'il se

soumettrait jamais à une telle réduction de territoire, ils en étaient

venus par avidité aux mêmes conclusions que les Prussiens par haine,

les Russes par vanité. Aller chercher à Paris la solution politique

qui contiendrait en même temps la solution militaire, leur semblait

désormais nécessaire. Le prince de Schwarzenberg, esprit timide mais

sûr, en était venu à penser à cet égard comme M. de Metternich, et

comme l'empereur François, car en ce moment l'Autriche présentait le

phénomène singulier, d'un empereur, d'un premier ministre, et d'un

généralissime, identiques dans leurs sentiments, et ne faisant qu'un

homme, étranger à l'amour comme à la haine, et conduit uniquement par

de profonds calculs. Dans cette disposition le prince de

Schwarzenberg, voyant la route de Paris ouverte, inclinait pour la

première fois à la prendre, de manière que l'unanimité était presque

acquise à la résolution de marcher sur la capitale de la France, bien

que plusieurs officiers fort éclairés opposassent encore à cette

marche téméraire l'autorité des règles, qui enseignent qu'il ne faut

ni abandonner le soin de ses communications, ni manquer le but par

trop d'impatience d'y atteindre. Toutefois un événement extrêmement

favorable à l'opinion la plus hardie s'était passé dans la journée. La

cavalerie de Wintzingerode, formant l'avant-garde de Blucher, venait

de se rencontrer près de la Marne avec celle du comte Pahlen,

appartenant au prince de Schwarzenberg. On s'était félicité, réjoui de

cette jonction, qui du reste aurait dû s'opérer plus tôt, car la

bataille de Laon s'étant livrée les 9 et 10 mars, il était étrange que

Blucher n'eût pas suivi Napoléon ou les maréchaux chargés de le

remplacer sur l'Aisne, et que le 23 il fût encore à tâtonner entre

l'Aisne et la Marne. Mais Blucher avait agi comme les généraux qui

ont plus de résolution de caractère que d'esprit. Il avait essayé de

prendre Reims, puis Soissons, avait longtemps attendu quelques mille

hommes du corps de Bulow restés en arrière, enfin s'était décidé à

pousser devant lui les maréchaux Mortier et Marmont, et avait rejoint

la Marne par Châlons. Quoi qu'il en soit, il arrivait avec cent mille

hommes, et on en avait ainsi deux cent mille pour marcher sur Paris.

Une telle force faisait tomber bien des objections tirées des règles

de la guerre étroitement entendues.

[En marge: L'arrestation d'un courrier porteur de lettres de

l'Impératrice et du duc de Rovigo, achève de décider les chefs de la

coalition.]

[En marge: La marche sur Paris est résolue.]

[En marge: Rendez-vous général donné dans les environs de Sommepuis.]

[En marge: L'empereur François rejeté sur Dijon n'assiste pas au

rendez-vous.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 65 段