pour y attendre la queue de ses colonnes, car Oudinot, Macdonald,
Gérard étaient en arrière, et il voulait également rallier Marmont et
Mortier, qui avaient ordre de venir à lui par Châlons. Il fallait
attendre aussi la division de gardes nationales du général Pacthod qui
avait bien servi avec Oudinot et Macdonald, et qu'on avait laissée à
Sézanne pour escorter un dernier convoi de troupes et de matériel.
Toutefois, ayant des doutes sur la possibilité de recueillir ce
dernier rassemblement, Napoléon ordonna au ministre de la guerre de
veiller à sa sûreté, et de le rappeler même à Paris, si on ne croyait
pas qu'il lui fût possible de percer jusqu'à Vitry à travers les
masses ennemies.
[En marge: Confiance de Napoléon dans sa manoeuvre, et persuasion où
il est d'avoir attiré l'ennemi à sa suite.]
Sans perdre un instant Napoléon poussa sa cavalerie légère sur
Bar-le-Duc, afin qu'elle s'emparât du pont de Saint-Mihiel sur la
Meuse, de celui de Pont-à-Mousson sur la Moselle, et il expédia de
nouveau à toutes les garnisons l'ordre de le rejoindre. Il s'apprêtait
à leur épargner la moitié du chemin, en marchant encore une journée ou
deux à leur rencontre, et il allait ainsi voir ses forces augmenter
d'heure en heure. Sans les maréchaux Mortier et Marmont, sans le
convoi de Sézanne dont il n'avait reçu qu'une partie, et en défalquant
les pertes d'Arcis ainsi que les troupes laissées à la garde des ponts
de la Seine, il avait environ 55 mille hommes. Il devait en avoir 70
mille avec ces deux maréchaux, 80 avec le dépôt de Sézanne, et arriver
successivement à 100 mille et au delà, si les garnisons parvenaient à
se réunir à lui. Aussi tout en appréciant la gravité de sa situation
restait-il confiant dans le succès de ses habiles manoeuvres, et le 23
mars, écrivant au ministre de la guerre une lettre qui respirait un
sang-froid imperturbable, il lui exposait sa marche, ses motifs pour
ne pas tenter l'attaque de Vitry, le projet de s'approcher de Metz, et
de tirer de cette place et des autres un renfort considérable; la
certitude de causer un grand trouble à l'ennemi en se portant sur ses
communications; le découragement de la plupart des coalisés qui
n'avaient jamais eu d'avantages sérieux sur les troupes françaises,
qui tout récemment avaient essuyé des pertes énormes à Arcis-sur-Aube,
et étaient presque au regret de s'être avancés si loin; l'espérance
par conséquent d'amener sous peu des événements nouveaux et
importants; l'utilité de veiller sur le rassemblement de Sézanne, de
l'augmenter même si les circonstances le permettaient; la possibilité
de recourir à la conscription de 1815, car en Champagne, en Lorraine
les paysans se levaient en masse, et l'urgence de faire promptement
usage de cette ressource; l'importance pour les maréchaux Marmont et
Mortier qui s'étaient repliés sur Château-Thierry de se reporter en
avant pour rejoindre l'armée; la confiance enfin malgré toutes les
angoisses de la situation de sauver bientôt la France et lui-même de
cette crise formidable. Personne n'eût soupçonné en lisant cette
lettre, qui devait être la dernière adressée au ministre de la guerre,
que Napoléon approchait de la plus grande des catastrophes.
[En marge: Arrivée de M. de Caulaincourt au quartier général, après la
dissolution du congrès de Châtillon.]
Dans ce moment arriva au quartier général de l'Empereur M. de
Caulaincourt, qui venait de quitter le congrès de Châtillon. Ce noble
serviteur du prince et du pays, avait, comme on l'a vu, remis un
contre-projet, afin d'obtempérer aux sommations réitérées des
plénipotentiaires alliés, et avait tâché d'en rendre la lecture
supportable à ses auditeurs, tout en s'éloignant le moins possible des
instructions de Napoléon. Les plénipotentiaires des puissances, après
avoir écouté le texte du contre-projet français avec un silence
glacial, et avoir pris les ordres de leurs souverains, avaient lu le
18 mars une note solennelle, dans laquelle ils déclaraient que la
France ayant exactement reproduit toutes les conditions déjà reconnues
inacceptables par l'Europe, les conférences étaient définitivement
rompues, et que la guerre serait poursuivie à outrance, jusqu'à ce que
la France admît purement et simplement les préliminaires du 17
février. À cette déclaration M. de Metternich avait joint une lettre
particulière pour M. de Caulaincourt, dans laquelle il le suppliait
encore une fois d'y bien penser avant de quitter le lieu du congrès,
car, disait-il, la France de Louis XIV, accrue des conquêtes de Louis
XV, valait bien qu'on y attachât quelque prix, et méritait qu'on ne la
jouât pas plus longtemps à ce jeu si dangereux et si incertain des
batailles. Quelque tenté que fut le plénipotentiaire français de
suivre un semblable conseil, il n'avait pas osé outre-passer ses
instructions au point où il l'aurait fallu pour retenir à Châtillon
les membres du congrès. Il se sépara donc des plénipotentiaires le
lendemain 19, et le 20 toutes les légations partirent de Châtillon
pour regagner les quartiers généraux des armées belligérantes.
[En marge: Chagrin de M. de Caulaincourt; pénible impression que sa
présence produit dans l'armée.]
[En marge: Napoléon ne manifeste aucun regret de la dissolution du
congrès.]
[En marge: Son langage résolu et chaleureux.]
M. de Caulaincourt eut quelque peine à rejoindre Napoléon, qu'il
trouva à Saint-Dizier. Le retour de la légation française produisit
sur l'armée une impression pénible, car il ôtait toute confiance dans
les négociations, et n'en laissait plus que dans un duel à mort avec
la coalition. Or, si les journées de Montmirail, de Champaubert, de
Montereau avaient élevé les coeurs au niveau de celui de Napoléon,
celles de Craonne, de Laon, d'Arcis-sur-Aube les avaient fait
promptement redescendre de cette hauteur, et la manoeuvre aventureuse
qu'on essayait loin de Paris, manoeuvre dont peu de gens étaient
capables d'apprécier le mérite, étonnait, inquiétait des esprits déjà
fortement ébranlés. La noble et sévère figure de M. de Caulaincourt,
plus triste encore que de coutume, n'était pas propre à dérider les
visages au quartier général. Napoléon accueillit son ministre
amicalement, en homme qui n'éprouvait pas d'humeur parce qu'il
n'éprouvait pas de trouble. Ce retour lui avait cependant causé une
certaine impression, mais passagère, et il la domina bientôt. Il était
à table, soupant avec Berthier, lorsque M. de Caulaincourt
arriva.--Vous avez bien fait de revenir, lui dit-il, car, je ne vous
le cacherai pas, si vous aviez accepté l'ultimatum des alliés, je vous
aurais désavoué. Mieux vaut pour vous et pour moi avoir évité un
pareil éclat. Au fond ces gens-là ne sont pas de bonne foi. Si vous
aviez cédé, bientôt ils auraient demandé davantage. Ils répandent
partout qu'ils en veulent à moi et non à la France. Mensonges que tout
cela! Ils s'en prennent à moi parce qu'ils savent que seul je puis
sauver la France (ce qui était vrai alors, car celui qui l'avait
perdue pouvait seul la sauver); mais au fond, c'est à la France et à
sa grandeur qu'ils en veulent. L'Angleterre convoite la Belgique pour
la maison d'Orange; la Prusse convoite la Meuse pour elle-même;
l'Autriche désirerait nous ôter l'Alsace et la Lorraine pour en
trafiquer avec la Bavière et les princes allemands. On veut nous
détruire, ou nous amoindrir jusqu'à nous réduire à rien. Eh bien, mon
cher Caulaincourt, il vaut mieux mourir que d'être amoindris de la
sorte. Nous sommes assez vieux soldats pour ne pas craindre la mort.
On ne dira pas cette fois que c'est pour mon ambition que je combats,
car il me serait aisé de sauver le trône; mais le trône avec la France
humiliée, je n'en veux point. Voyez ces braves paysans comme ils
s'insurgent déjà, et tuent des Cosaques de toutes parts! Ils nous
donnent l'exemple, suivons-le. Croiriez-vous que ces misérables du
Conseil de régence voulaient accepter l'infâme traité qu'on vous a
proposé? Ah! je leur ai prescrit de se taire et de se tenir
tranquilles. Ces pauvres paysans valent bien mieux que ces gens de
Paris. Vous allez assister, mon cher Caulaincourt, à de belles choses.
Je vais marcher sur les places, et rallier trente ou quarante mille
hommes d'ici à quelques jours. L'ennemi me suit évidemment. On ne peut
pas expliquer autrement la masse de cavalerie qui nous entoure. La
brusque apparition que j'ai faite sur ses derrières a ramené
Schwarzenberg, et en apprenant que je menace ses communications il
n'osera pas se risquer sur Paris. Je vais avoir bientôt cent mille
hommes dans la main, je fondrai sur le plus rapproché de moi, Blucher
ou Schwarzenberg n'importe, je l'écraserai, et les paysans de la
Bourgogne l'achèveront. La coalition est aussi près de sa perte que
moi de la mienne, mon cher Caulaincourt, et si je triomphe nous
déchirerons ces abominables traités. Si je me trompe, eh bien, nous
mourrons! nous ferons comme tant de nos vieux compagnons d'armes font
tous les jours, mais nous mourrons après avoir sauvé notre honneur.--
[En marge: Invincible tristesse de M. de Caulaincourt, et profond
abattement de Berthier.]
M. de Caulaincourt, qui autant que personne était capable de
comprendre cet héroïque langage, se rappelait trop de fautes commises,
trop de refus hors de propos et que l'honneur ne commandait point,
pour n'être pas mécontent, et froidement improbateur. Berthier, devant
qui se tenaient ces discours, était consterné. Il était frappé comme
Napoléon du tumulte qui se faisait autour de l'armée, doutait comme
lui que ce fût là un simple détachement, mais se demandait d'autre
part comment 200 mille coalisés, presque victorieux, pouvaient se
laisser détourner de Paris, cette grande proie qu'ils avaient sous la
main, pour suivre une poignée d'hommes hasardée sur leurs derrières.
Il doutait, et, en une si grave circonstance, le doute était une
angoisse douloureuse, car si l'ennemi ne suivait pas, il pouvait en
quelques jours être dans Paris. Ce sentiment était général. Contenu
devant Napoléon, il éclatait ailleurs en très-mauvais propos. Quant à
Napoléon lui-même, sans exclure le doute, il répétait toujours à M. de
Caulaincourt: Vous avez bien fait de revenir, je vous aurais désavoué.
Vous êtes venu à temps pour assister à de grandes choses.--
[En marge: La véritable question était de savoir si l'ennemi, au lieu
de suivre Napoléon, ne se jetterait pas sur Paris pour y opérer une
révolution politique.]
Toute cette énergie, admirable comme don de Dieu, mais déplorable
quand on songe que, si mal employée, elle nous avait conduits au bord
d'un abîme, ne se communiquait guère, et chacun s'attendait d'un
moment à l'autre à un affreux dénoûment. Ce dénoûment approchait en
effet, et l'heure fatale, hélas! était venue. Les combinaisons
militaires de Napoléon étaient assurément bien profondes, mais si sa
situation militaire pouvait se rétablir à force de génie, il n'y avait
pas de génie qui pût rétablir sa situation politique. Paris plein de
terreur, plein de dégoût d'un tel régime, régime glorieux mais
sanglant, ordonné mais despotique, Paris pouvait au premier contact
d'un ennemi qui se présentait en libérateur, échapper à la main de
Napoléon, et devenir le théâtre d'une révolution! Or, il suffisait
que les coalisés soupçonnassent cette triste vérité, pour que
négligeant les considérations de prudence, ils songeassent à tenter
sur Paris non pas une opération militaire, mais une opération
politique, et alors les plans de Napoléon devaient être déjoués, et
son trône, que sa puissante main avait relevé deux ou trois fois
depuis un mois, devait enfin s'écrouler. On va voir combien les
coalisés étaient près de deviner la redoutable vérité, qui faisait
toute notre faiblesse devant les envahisseurs de notre patrie.
[En marge: Incertitude du prince de Schwarzenberg dans le premier
moment, et ses doutes sur les projets de Napoléon.]
[En marge: Il prend une position d'attente entre Ramerupt et
Dampierre.]
Le prince de Schwarzenberg n'avait pas trop compris le mouvement de
l'armée française sur Arcis, et il faut avouer qu'à moins d'être dans
le secret, il eût été difficile de le comprendre. Sa première
supposition, et la plus naturelle, avait été que Napoléon venait lui
livrer bataille, et ce prince s'était décidé à l'accepter à
Arcis-sur-Aube, comme Blucher à Craonne et à Laon. Prévoyant une lutte
sanglante de plusieurs jours, il était loin de s'en croire quitte le
soir du 21. Le 22, en voyant Napoléon s'éloigner, il avait cherché à
deviner quels pouvaient être ses projets, avait passé l'Aube à sa
suite, et était venu prendre position entre Ramerupt et Dampierre,
derrière un gros ruisseau qu'on appelle le Puits, la gauche à l'Aube,
le front couvert par le Puits, la droite dans la direction de Vitry.
(Voir la carte nº 62.) Il attendait là les nouvelles attaques de son
adversaire, craignant toujours de sa part quelque manoeuvre
extraordinaire.
[En marge: Bientôt le prince de Schwarzenberg s'aperçoit de la marche
de Napoléon sur Vitry, et comprend qu'il veut se porter sur les
communications des alliés.]
Mais Napoléon, ainsi qu'on vient de le voir, ne songeait guère à
l'attaquer, et lui préparait effectivement une manoeuvre bien
extraordinaire, en se portant de l'Aube à la Marne, dans la direction
de Metz. Le lendemain 23, pendant que Napoléon s'arrêtait à
Saint-Dizier pour que les corps formant sa queue eussent le temps de
le joindre par le gué de Frignicourt, la cavalerie légère du prince de
Schwarzenberg qui suivait ces corps à la piste, s'était aperçue de la
marche de l'armée française, et avait reconnu clairement qu'elle se
dirigeait sur Vitry. L'intention de Napoléon ne laissait dès lors plus
de doute, et il voulait évidemment manoeuvrer sur les communications
des alliés. Que faire en présence d'une situation si nouvelle?
Fallait-il suivre Napoléon vers la Lorraine, ou bien tendre la main à
Blucher qui ne pouvait être éloigné, et, uni à ce dernier, marcher sur
Paris, à la tête de deux cent mille hommes? La question était grave,
l'une des plus graves que les chefs d'empire et les chefs d'armée
aient jamais eu à résoudre.
[En marge: Les règles de la guerre conseillent de suivre Napoléon,
celles de la politique de se porter sur Paris.]
À se conduire militairement, dans le sens le plus étroit du mot, il ne
fallait pas livrer ses communications, il fallait au contraire veiller
sur elles avec d'autant plus de soin qu'on avait affaire à un ennemi
plus redoutable et plus audacieux. Puisqu'il les menaçait en ce
moment, on devait le suivre, le suivre en compagnie de Blucher, et en
finir avec lui avant d'aller recueillir à Paris le prix de la guerre.
Sans doute il y avait quelques avantages à marcher sur Paris, et
notamment celui d'abréger la lutte; pourtant si on était arrêté devant
cette capitale par une résistance non-seulement militaire, mais
populaire, et s'il arrivait qu'on fût retenu quelques jours sous ses
murs, on pouvait, pendant qu'on serait occupé à se battre contre la
tête barricadée des faubourgs, être assailli en queue par Napoléon
revenu avec une armée de cent mille hommes, et se trouver dans une
position des plus périlleuses.
[En marge: Conseils du comte Pozzo di Borgo, et ses instances pour
qu'on marche sur Paris.]
[En marge: Profondes raisons qu'il en donne.]
Ces raisons étaient du plus grand poids, et auraient même été
décisives, si la situation eût été ordinaire, et si on avait été
exposé à rencontrer devant Paris la résistance que l'importance de
cette ville, le patriotisme et le courage de son peuple, devaient
faire craindre. Mais la situation était telle qu'il n'y avait rien de
plus douteux que cette résistance. Bien qu'on n'eût reçu qu'une seule
communication de l'intérieur, celle qu'avait apportée M. de Vitrolles,
et que jusqu'ici aucune manifestation n'eût démontré la vérité de
cette communication, qu'au contraire les paysans commençassent à
prendre les armes dans les provinces envahies, on avait pu reconnaître
à plus d'un symptôme que si M. de Vitrolles exagérait les choses en
peignant la France comme désirant ardemment les Bourbons, il avait
raison toutefois quand il soutenait qu'elle ne voulait plus de la
guerre, de la conscription, des préfets impériaux, et que dès qu'on
lui fournirait l'occasion de faire éclater ses véritables sentiments,
elle se prononcerait contre un gouvernement qui, après avoir porté la
guerre jusqu'à Moscou, l'avait ramenée aujourd'hui jusqu'aux portes de
Paris. Il y avait un personnage beaucoup plus écouté que M. de
Vitrolles, c'était le comte Pozzo di Borgo, revenu de Londres, lequel,
ayant acquis sur les alliés une influence proportionnée à son esprit,
ne se lassait pas de leur répéter qu'il fallait marcher sur
Paris.--Le but de la guerre, disait-il, est à Paris. Tant que vous
songez à livrer des batailles, vous courez la chance d'être battus,
parce que Napoléon les livrera toujours mieux que vous, et que son
armée, même mécontente, mais soutenue par le sentiment de l'honneur,
se fera tuer à côté de lui jusqu'au dernier homme. Tout ruiné qu'est
son pouvoir militaire, il est grand, très-grand encore, et, son génie
aidant, plus grand que le vôtre. Mais son pouvoir politique est
détruit. Les temps sont changés. Le despotisme militaire accueilli
comme un bienfait au lendemain de la révolution, mais condamné depuis
par le résultat, est perdu dans les esprits. Si vous donnez naissance
à une manifestation, elle sera prompte, générale, irrésistible, et
Napoléon écarté, les Bourbons que la France a oubliés, aux lumières
desquels elle n'a pas confiance, les Bourbons deviendront tout à coup
possibles, de possibles nécessaires. C'est politiquement, ce n'est pas
militairement qu'il faut chercher à finir la guerre, et pour cela, dès
qu'il se fera entre les armées belligérantes une ouverture quelconque,
à travers laquelle vous puissiez passer, hâtez-vous d'en profiter,
allez toucher Paris du doigt, du doigt seulement, et le colosse sera
renversé. Vous aurez brisé son épée que vous ne pouvez pas lui
arracher.--Telle est la substance des discours que le comte Pozzo
adressait sans cesse à l'empereur Alexandre, et au surplus il
travaillait sur une âme facile à persuader. Outre l'esprit
très-remarquable d'Alexandre, le comte Pozzo avait pour le seconder
toutes les passions de ce prince. Se venger, non de l'incendie de
Moscou auquel il ne songeait plus guère, mais des humiliations que
Napoléon lui avait infligées, entrer dans Paris, dans la capitale de
la civilisation, y détrôner un despote, y tendre aux Français une main
généreuse, s'en faire applaudir, était chez lui un rêve enivrant. Ce
rêve l'occupait tellement, que pour le réaliser il était capable d'une
audace qui n'était ni dans son coeur ni dans son esprit.
[En marge: L'opinion de marcher sur Paris avait successivement gagné
tous les esprits dans le sein de la coalition.]
[En marge: La jonction opérée entre Blucher et Schwarzenberg est une
nouvelle raison de marcher sur Paris.]
Du reste l'opinion que professait le comte Pozzo di Borgo avait envahi
peu à peu toutes les têtes. Née d'abord parmi les Prussiens, chez qui
elle avait été engendrée par la haine, elle avait fini par pénétrer
chez les Russes, et même chez les Autrichiens. On comprenait très-bien
chez ces derniers que frapper politiquement Napoléon était la manière
la plus sûre et la plus prompte de le détruire. L'empereur François et
M. de Metternich, quoique regrettant en lui, non pas un gendre, mais
un chef plus capable qu'aucun autre de gouverner la France, avaient
reconnu, depuis la rupture du congrès de Châtillon, qu'il fallait
enfin prendre un parti décisif même contre sa personne. Ils avaient
longtemps répugné à pousser les choses à la dernière extrémité, mais
le Rhin franchi, ayant admis le principe des limites de 1790, ce qui
rendait vacants les anciens Pays-Bas qu'on devait leur payer avec
l'Italie, connaissant trop bien Napoléon pour croire qu'il se
soumettrait jamais à une telle réduction de territoire, ils en étaient
venus par avidité aux mêmes conclusions que les Prussiens par haine,
les Russes par vanité. Aller chercher à Paris la solution politique
qui contiendrait en même temps la solution militaire, leur semblait
désormais nécessaire. Le prince de Schwarzenberg, esprit timide mais
sûr, en était venu à penser à cet égard comme M. de Metternich, et
comme l'empereur François, car en ce moment l'Autriche présentait le
phénomène singulier, d'un empereur, d'un premier ministre, et d'un
généralissime, identiques dans leurs sentiments, et ne faisant qu'un
homme, étranger à l'amour comme à la haine, et conduit uniquement par
de profonds calculs. Dans cette disposition le prince de
Schwarzenberg, voyant la route de Paris ouverte, inclinait pour la
première fois à la prendre, de manière que l'unanimité était presque
acquise à la résolution de marcher sur la capitale de la France, bien
que plusieurs officiers fort éclairés opposassent encore à cette
marche téméraire l'autorité des règles, qui enseignent qu'il ne faut
ni abandonner le soin de ses communications, ni manquer le but par
trop d'impatience d'y atteindre. Toutefois un événement extrêmement
favorable à l'opinion la plus hardie s'était passé dans la journée. La
cavalerie de Wintzingerode, formant l'avant-garde de Blucher, venait
de se rencontrer près de la Marne avec celle du comte Pahlen,
appartenant au prince de Schwarzenberg. On s'était félicité, réjoui de
cette jonction, qui du reste aurait dû s'opérer plus tôt, car la
bataille de Laon s'étant livrée les 9 et 10 mars, il était étrange que
Blucher n'eût pas suivi Napoléon ou les maréchaux chargés de le
remplacer sur l'Aisne, et que le 23 il fût encore à tâtonner entre
l'Aisne et la Marne. Mais Blucher avait agi comme les généraux qui
ont plus de résolution de caractère que d'esprit. Il avait essayé de
prendre Reims, puis Soissons, avait longtemps attendu quelques mille
hommes du corps de Bulow restés en arrière, enfin s'était décidé à
pousser devant lui les maréchaux Mortier et Marmont, et avait rejoint
la Marne par Châlons. Quoi qu'il en soit, il arrivait avec cent mille
hommes, et on en avait ainsi deux cent mille pour marcher sur Paris.
Une telle force faisait tomber bien des objections tirées des règles
de la guerre étroitement entendues.
[En marge: L'arrestation d'un courrier porteur de lettres de
l'Impératrice et du duc de Rovigo, achève de décider les chefs de la
coalition.]
[En marge: La marche sur Paris est résolue.]
[En marge: Rendez-vous général donné dans les environs de Sommepuis.]
[En marge: L'empereur François rejeté sur Dijon n'assiste pas au
rendez-vous.]