droite, c'est-à-dire un peu trop vers Paris, et en fut bientôt
convaincu en voyant la marche rétrograde des diverses colonnes de
l'armée de Bohême. Néanmoins sachant par expérience qu'en se jetant
hardiment au milieu de troupes en retraite, on a plus de chances d'y
faire de bonnes prises que d'y rencontrer une forte résistance, il
passa sans hésiter le pont de Plancy avec la cavalerie de sa garde, et
après avoir traversé l'Aube se porta sur la Seine. Il laissa le
général Sébastiani avec les divisions Colbert et Exelmans sur sa
gauche, pour s'éclairer du côté d'Arcis, et, avec la vieille garde à
cheval de Letort, il courut droit au pont de Méry sur la Seine. (Voir
la carte nº 62.) Méry étant occupé par l'ennemi, Letort franchit la
Seine à un gué au-dessous, et tomba au milieu de l'arrière-garde du
prince de Wurtemberg. Il sabra quelques centaines d'hommes, et opéra
une capture d'une grande valeur, celle d'un équipage de pont
appartenant à l'armée de Bohême. Si un mois auparavant Napoléon avait
eu cet instrument de guerre, il se serait peut-être débarrassé de tous
ses ennemis. On venait de lui en envoyer un de Paris, mais si lourd
qu'il était impossible de s'en servir. Il fut donc enchanté d'en
acquérir un bien construit, léger et facile à transporter. Après cette
hardie reconnaissance il laissa vers Méry Letort occupé à courir après
la queue des colonnes ennemies, repassa la Seine de sa personne, et
vint coucher à Plancy sur l'Aube.
La journée avait parfaitement éclairci la situation. Le prince de
Schwarzenberg se retirait en toute hâte, par la seule crainte d'avoir
l'armée française sur son flanc droit; que serait-ce lorsqu'il la
croirait sur ses derrières? Napoléon résolut donc de profiter de ce
que Paris était dégagé, de ce que le prince de Schwarzenberg montrait
si peu de fermeté, pour revenir à son projet de se porter sur les
places, d'en recueillir les garnisons, et de prendre ainsi position
avec des forces presque doublées sur les derrières de l'ennemi. Il
devait paraître bien présumable que le prince de Schwarzenberg, déjà
en retraite aujourd'hui, s'y mettrait bien davantage quand Napoléon
serait à Vitry, à Saint-Dizier, à Toul, à Nancy, et que de son côté
Blucher n'avancerait pas lorsque Schwarzenberg rétrograderait[19].
[Note 19: Je parle ici d'après la correspondance de
Napoléon, retraçant jour par jour, heure par heure, ses
résolutions et ses mouvements.]
[En marge: Il donne Arcis pour point de réunion à ses troupes avant de
se porter sur la Lorraine.]
En conséquence, Napoléon fit les dispositions suivantes. Il ordonna
aux maréchaux Oudinot et Macdonald, au général Gérard, maintenant
débarrassés de la présence de l'ennemi, de remonter vers lui par
Provins, Villenauxe, Anglure, Plancy, et de le rejoindre à Arcis par
la rive droite de l'Aube. Ney, acheminé sur Arcis par la même rive,
devait y parvenir dans la journée avec la jeune garde, et Friant avec
la vieille. Napoléon résolut de s'y rendre lui-même le lendemain matin
20, avec la cavalerie de la garde, en remontant l'Aube par la rive
gauche. Après avoir rallié autour d'Arcis, Ney, Friant, Oudinot,
Macdonald, Gérard, et recueilli chemin faisant quelques dépouilles de
l'ennemi, après avoir reçu les convois partis de Paris sous
Lefebvre-Desnoëttes, il devait tirer droit de l'Aube sur la Marne, et
se porter à Vitry, Saint-Dizier, peut-être même à Bar-le-Duc. Les
maréchaux Mortier et Marmont laissés à Reims et à Berry-au-Bac,
pouvaient le rejoindre facilement par Châlons, et Napoléon leur en
expédia l'ordre. Tout fut ainsi réglé de manière à se diriger avec 70
mille hommes sur les places. Après ces dispositions, Napoléon écrivit
à Paris ce qu'il allait faire, recommanda fort le sang-froid à tout le
monde, et se montra rempli de confiance. Cette confiance était en
partie affectée, mais en grande partie sincère, car il sentait le
mérite de ses combinaisons, et ne doutait guère de leur succès.
Napoléon en se portant sur Arcis par la rive gauche de l'Aube, trouve
devant lui toute l'armée de Bohême.
Le lendemain, 20 mars, jour qui devait être plus d'une fois mémorable
dans sa vie, il quitta Plancy pour remonter l'Aube par la rive gauche
avec une portion de sa cavalerie. Letort en avait laissé une autre
portion autour de Méry, afin de ramasser des bagages et des
prisonniers. Le général Sébastiani, avec les divisions Colbert et
Exelmans, avait pris les devants et s'était porté sur Arcis. Dans son
extrême confiance, Napoléon n'avait pas daigné repasser l'Aube pour
cheminer à couvert, et il avait marché sur Arcis par la route qu'il
avait tracée aux divers détachements de sa cavalerie.
[En marge: Situation de Napoléon surpris sur la gauche de l'Aube avec
20 mille hommes contre 90 mille.]
Parvenu vers le milieu du jour à Arcis (Arcis-sur-Aube), il y trouva
le général Sébastiani, fort soucieux de ce qu'il avait vu en route. Le
maréchal Ney qui venait de s'y rendre avec son infanterie par la rive
droite de l'Aube, paraissait non moins soucieux que le général
Sébastiani. L'un et l'autre, après avoir repoussé les avant-postes
bavarois, croyaient avoir aperçu entre l'Aube et la Seine,
c'est-à-dire entre Arcis et Troyes, toute l'armée de Bohême. Or, s'il
en était ainsi, on n'avait pas de temps à perdre pour abandonner
Arcis, qui est sur la rive gauche de l'Aube, et pour passer sur la
rive droite, afin de mettre cette rivière entre soi et l'ennemi.
Tandis que par la réunion de troupes ordonnée sur Arcis on devait y
avoir bientôt 70 mille hommes, quand Oudinot, Macdonald, Gérard et
Lefebvre seraient arrivés, et 85 mille à Vitry, quand Mortier et
Marmont auraient rejoint, on n'en avait pas dans le moment plus de 20
mille. En effet on avait 5 mille hommes de cavalerie de la garde; Ney
amenait 9 à 10 mille hommes d'infanterie de la jeune garde, et Friant
5 à 6 mille de la vieille. Ce n'était pas de quoi tenir tête aux 90
mille combattants du prince de Schwarzenberg concentrés entre Arcis et
Troyes.
[En marge: Napoléon se décide néanmoins à tenir tête à l'ennemi.]
Napoléon qui avait vu à Méry les colonnes de Schwarzenberg en
retraite, ne pouvait pas imaginer que ce prince songeât à faire halte
entre Troyes et Arcis pour y risquer une bataille. Une reconnaissance
fort légèrement exécutée sur la route de Troyes par un jeune officier,
le confirmait dans sa persuasion, et il fit établir l'infanterie de
Ney en avant d'Arcis, un peu sur la gauche, au Grand-Torcy; il envoya
en même temps chercher sur l'autre rive de l'Aube sa vieille garde qui
était près d'arriver, ainsi que Lefebvre-Desnoëttes dont on annonçait
l'approche. Ce dernier lui amenait 6 mille hommes environ. Dans cette
attitude il résolut d'attendre les événements, qui ne pouvaient
manquer de s'éclaircir avant très-peu d'heures. Bientôt en effet ils
acquirent la plus effrayante clarté.
Le prince de Schwarzenberg, bien qu'il fût peu téméraire, avait
néanmoins la fermeté d'un vieux soldat, et après avoir replié ses
principaux corps de Nogent sur Troyes, ne pouvait pas avec 90 mille
hommes reculer davantage devant les 30 ou 40 mille qu'il supposait à
Napoléon. D'ailleurs il était fatigué des propos des Prussiens, de
leurs forfanteries continuelles, et il voulait leur prouver qu'il
était aussi capable qu'eux d'affronter la rencontre du terrible
Empereur des Français. Il résolut donc de faire face à droite, et de
se porter sur Arcis, pour accepter la bataille si on la lui offrait,
pour empêcher en tout cas les Français de se jeter sur Troyes, et d'y
opérer de nouvelles captures. Dans cette vue il ordonna aux Bavarois
de s'approcher d'Arcis par sa droite; il porta les corps de Rajeffsky,
de Wurtemberg, de Giulay directement sur Arcis, et lia ces deux masses
par les gardes et réserves. Vers deux heures il se trouva en face
d'Arcis.
[En marge: Bataille d'Arcis-sur-Aube livrée le 20 mars.]
[En marge: Irruption subite de la cavalerie ennemie.]
[En marge: Napoléon obligé de se réfugier dans un carré d'infanterie.]
[En marge: Élan qu'il communique aux troupes.]
[En marge: Il rallie sa cavalerie et la ramène à l'ennemi.]
Le général Sébastiani, piqué de certaines paroles de Napoléon qui
n'avait pas pris ses craintes au sérieux, s'était lancé avec quelques
escadrons sur la route de Troyes, pour mieux voir ce qu'il croyait du
reste avoir bien vu une première fois. Au delà d'Arcis, dans la
direction de Troyes, le sol fortement ondulé peut dans ses plis cacher
des quantités considérables de troupes. Bientôt le général Sébastiani,
ayant franchi les premières ondulations du terrain, découvrit la
cavalerie bavaroise et la cavalerie autrichienne s'avançant en masse,
et il revint à toute bride dire à Napoléon ce qui en était. On se hâta
de faire monter à cheval les divisions Colbert et Exelmans pour les
opposer à l'ennemi. Le général Kaisarow à la tête de plusieurs
milliers de chevaux chargea la division Colbert qui en comptait à
peine 7 à 800, et la rejeta sur la division Exelmans, qui, entraînée
elle-même par le choc, fut obligée de céder. Tous ensemble, poursuivis
et poursuivants, arrivèrent pêle-mêle sur Arcis. Ney était à gauche au
Grand-Torcy avec l'infanterie de la jeune garde. Entre le Grand-Torcy
et Arcis il y avait tout au plus trois ou quatre bataillons, au nombre
desquels s'en trouvait un, polonais de nation, et commandé par le chef
de bataillon Skrzynecki, le même qui, en 1830, a si noblement et si
habilement défendu comme général en chef la Pologne expirante. Ce
bataillon n'eut que le temps de se former en carré pour recueillir
Napoléon, et le soustraire au torrent de la cavalerie ennemie. Les
Polonais, fiers du précieux dépôt confié à leurs baïonnettes, tinrent
ferme sous une pluie d'obus, et sous les assauts répétés
d'innombrables escadrons. Mais Napoléon ne profita pas longtemps de
l'asile qu'il avait trouvé au milieu d'eux. Le premier choc de cette
cavalerie amorti, il sortit du carré, se transporta vers Arcis, au
risque d'être enlevé, arrêta, rallia ses cavaliers en fuite, et les
lança lui-même sur l'ennemi. Nos escadrons, électrisés par sa
présence, chargèrent avec la plus grande vigueur, et parvinrent à
contenir, sans pouvoir la repousser toutefois, la masse trop
supérieure des cavaliers bavarois et autrichiens. Pendant ce temps
Ney, établi dans le Grand-Torcy, s'apprêtait à résister à tous les
efforts de l'armée de Bohême. L'essentiel était de tenir jusqu'à ce
que la vieille garde, dont on apercevait les têtes de colonne sur
l'autre rive de l'Aube, eût passé cette rivière et occupé Arcis.
Lorsque les six mille vieux soldats composant cette troupe d'élite
seraient en avant d'Arcis, et se lieraient aux dix mille jeunes
soldats de Ney qui défendaient le Grand-Torcy, on pouvait être
tranquille. Mais il fallait qu'ils arrivassent.
En attendant Ney soutenait à Torcy des assauts furieux. Le corps du
maréchal de Wrède était entré en ligne, et par sa droite composée des
Autrichiens, attaquait le Grand-Torcy, tandis que par sa gauche
composée des Bavarois, il cherchait à séparer ce village de la petite
ville d'Arcis. Toutes les réserves russes, prussiennes, autrichiennes,
comprenant les gardes, les grenadiers, les cuirassiers, marchaient à
l'appui de cette attaque. Nous avions donc en face de nous plus de
quarante mille hommes d'infanterie, sans compter des flots de
cavalerie.
[En marge: Défense héroïque de Ney au Grand-Torcy avec l'infanterie de
la jeune garde.]
Ney défendit le Grand-Torcy avec son énergie accoutumée. Établi dans
les maisons et derrière les rues barricadées du village, il arrêta par
un feu épouvantable les masses de l'infanterie autrichienne. Vaincu un
moment par le nombre, il fut rejeté hors du Grand-Torcy, mais se
mettant à la tête de quelques bataillons, et faisant à la baïonnette
une charge désespérée, il rentra dans le village, et parvint à s'y
maintenir. Au même instant, Napoléon courant sans cesse d'Arcis à
Torcy, pour encourager les troupes par sa présence, faillit voir sa
prodigieuse destinée terminée d'un seul coup. Un obus tombe devant les
rangs d'un jeune bataillon, peu habitué encore à ce genre de
spectacle, et les hommes les plus rapprochés du projectile fumant
reculent d'un pas. Napoléon pousse son cheval sur l'obus pour leur
enseigner le mépris du danger. L'obus éclate, le couvre de feu et de
fumée, et il sort sain et sauf du nuage enflammé. Son cheval seul est
blessé. Il se jette sur un autre au milieu des cris d'enthousiasme de
ses jeunes soldats.
[En marge: Arrivée de la vieille garde.]
Grâce à ces actes d'une héroïque témérité nous conservons notre
position. Enfin la vieille garde traverse le pont d'Arcis sous la
conduite de l'intrépide Friant. Napoléon la range lui-même en avant
d'Arcis, et envoie deux de ses vieux bataillons à l'appui de Ney. Le
secours arrive à propos, car en ce moment la garde russe, entrée en
ligne, venait renforcer le maréchal de Wrède. Une dernière attaque,
encore plus violente que les précédentes, est essayée contre le
Grand-Torcy. Ney la soutient avec une fermeté imperturbable, et la
repousse victorieusement.
[En marge: L'ennemi est contenu jusqu'à la fin du jour, et l'avantage
reste aux 20 mille Français qui ont tenu tête à 60 mille ennemis.]
Tandis que ce renfort de vieille infanterie est survenu si à propos,
Lefebvre-Desnoëttes, parti de Paris pour rejoindre l'armée, débouche
par le pont d'Arcis à la tête de deux mille chevaux avec lesquels il
avait devancé son infanterie. Le général Sébastiani, disposant alors
de quatre mille chevaux, se déploie dans la plaine d'Arcis, laquelle
s'élève légèrement vers l'ennemi. Il s'apprête à prendre une revanche.
Ses escadrons bien lancés culbutent ceux de Kaisarow, les renversent
sur ceux de Frimont, et se vengent de l'échauffourée du matin. Mais
bientôt on voit apparaître la cavalerie bavaroise, la grosse
cavalerie russe, et la prudence conseille de se retirer sur Arcis. On
gagne ainsi la fin du jour, Ney se maintenant au Grand-Torcy, la
vieille garde à Arcis, la cavalerie entre deux, et on échappe au
désastre qu'avec moins d'énergie nous aurions certainement essuyé.
Effectivement nous avions combattu d'abord avec 14 mille hommes contre
40 mille, puis avec 20 contre 60, et enfin avec 22 ou 23 contre 90,
car sur notre droite les corps de Giulay, de Wurtemberg, de Rajeffski,
avaient débouché de Nozay, et commençaient à prendre part au combat
lorsque la nuit était venue séparer les deux armées.
[En marge: Brillant avantage de la cavalerie de la garde.]
Au loin sur notre droite s'était passé un épisode qui aurait pu avoir
des suites fâcheuses, sans la rare vaillance de la cavalerie de la
garde. On se souvient que les chasseurs et les grenadiers à cheval
avaient été laissés au delà du pont de Méry, sur la gauche de la
Seine, avec les captures qu'ils avaient opérées la veille, et
notamment avec l'équipage de pont qu'ils avaient pris. Partis le matin
de Méry avec cet équipage de pont, ils avaient essayé de rejoindre
l'armée en marchant directement de Méry sur Arcis par Premier-Fait.
(Voir la carte nº 62.) Ils étaient tombés naturellement au milieu de
toute la cavalerie des corps, de Rajeffski, de Giulay et de
Wurtemberg, réunis sous le commandement du prince de Wurtemberg.
Assaillis par une force cinq ou six fois plus considérable qu'eux, ils
ne s'étaient sauvés qu'en déployant la plus rare valeur, et en se
battant pendant plusieurs heures le sabre à la main. Rejoints enfin
par des escadrons du dépôt de Versailles, qui avaient fait route par
Méry, ils s'étaient repliés sur Méry même, sans avoir perdu plus d'une
centaine de cavaliers, et sans avoir surtout laissé échapper leur
équipage de pont. Le lendemain ils gagnèrent Plancy, passèrent l'Aube,
et vinrent se réunir à l'armée par la rive droite de cette rivière,
avec les corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui étaient en
marche de Provins sur Arcis.
[En marge: Résultats de la bataille d'Arcis-sur-Aube.]
[En marge: Sur les instances de ses maréchaux, Napoléon se décide
enfin à repasser l'Aube.]
Telle fut la bataille d'Arcis-sur-Aube, la dernière que Napoléon livra
en personne dans cette campagne, et où l'armée ainsi que lui firent
des prodiges d'énergie. Il se regardait comme victorieux, et le
croyait sincèrement, car c'était un miracle que 20 mille hommes
eussent résisté à une masse qui s'était successivement élevée de 40 à
90 mille. Il était fier de lui-même et de ses soldats, et voyait dans
cette possibilité de combattre à forces si inégales, des garanties de
succès pour la suite de la guerre. Sa confiance était devenue telle
qu'il voulut le lendemain même tenir tête à toute l'armée du prince
de Schwarzenberg. Cependant il ne pouvait être rejoint dans la
journée que par le corps d'Oudinot, et en y ajoutant ce que
Lefebvre-Desnoëttes avait amené, il aurait atteint tout au plus une
force de 32 mille hommes. Il n'était donc pas prudent de braver le
choc de 90 mille combattants, surtout en ayant une rivière à dos.
Aussi finit-il par céder aux conseils de la raison et de ses maréchaux
qui insistaient pour qu'il mit l'Aube entre lui et l'ennemi. Après
avoir tenu ses troupes déployées en avant d'Arcis, pendant qu'on
préparait un deuxième pont, il les fit replier soudainement à travers
les rues de cette petite ville, franchit les deux ponts, et laissa le
prince de Schwarzenberg fort surpris et fort déçu de voir lui échapper
une proie qui semblait assurée. Les ponts de l'Aube furent rompus, et
le maréchal Oudinot vint border la rive droite avec son corps, appuyé
d'une nombreuse artillerie. L'ennemi ne pouvant se résoudre à laisser
l'armée française s'en aller saine et sauve, voulut tenter le passage
de la rivière, et demeura pendant cette tentative exposé à un feu
meurtrier. Il perdit encore dans cette journée du 21 plus d'un millier
d'hommes sans aucun résultat, car partout où il se présenta pour
essayer de franchir l'Aube, les troupes d'Oudinot bien postées
l'accueillirent par un feu nourri de mousqueterie et de mitraille. Ce
n'est pas trop de dire que ces deux jours coûtèrent à l'armée de
Bohême 8 à 9 mille hommes, tandis que nous n'en perdîmes pas plus de 3
mille, grâce à notre petit nombre et à l'avantage de nous battre à
couvert dans des positions défensives.
Au milieu de ces perpétuelles aventures de guerre, Napoléon trouvant
l'armée toujours héroïque et dévouée quoique souvent mécontente,
comptant sur son génie, croyant plus que jamais aux ressources de son
art, était loin de désespérer de sa cause, et toutefois il ne se
faisait pas complétement illusion sur sa situation politique. Bien
qu'il ne voulût pas s'avouer à quel point il s'était aliéné la nation
par ses guerres continuelles et par son gouvernement arbitraire, il
n'avait garde cependant de s'aveugler sur l'état moral de la France.
Sur le terrain même d'Arcis, et au milieu du feu, s'entretenant
familièrement avec le général Sébastiani, Corse comme lui, et doué
d'un grand sens politique, Eh bien, général, lui demanda-t-il, que
dites-vous de ce que vous voyez?--Je dis, répondit le général, que
Votre Majesté a sans doute d'autres ressources que nous ne connaissons
pas.--Celles que vous avez sous les yeux, reprit Napoléon, et pas
d'autres.--Mais alors, comment Votre Majesté ne songe-t-elle pas à
soulever la nation?--Chimères, répliqua Napoléon, chimères, empruntées
aux souvenirs de l'Espagne et de la Révolution française! Soulever la
nation dans un pays où la Révolution a détruit les nobles et les
prêtres, et où j'ai moi-même détruit la Révolution!...--
Le général resta stupéfait, admirant ce sang-froid et cette profondeur
d'esprit, et se demandant comment tant de génie ne servait pas à
empêcher tant de fautes.
[En marge: Marche sur la Lorraine définitivement résolue.]
Le moment était venu pourtant de prendre une résolution définitive.
Entre Arcis et Châlons, l'Aube et la Marne ne sont guère qu'à onze ou
douze lieues de distance l'une de l'autre. (Voir la carte nº 62.)
Blucher, auquel on avait opposé Marmont et Mortier pour le contenir,
pouvait être ralenti, mais non arrêté par ces deux maréchaux. Les
armées de Bohême et de Silésie ne devaient pas tarder à se réunir, et
on allait être alors étouffé dans leurs bras. Napoléon avec ce qu'il
avait de forces, ne pouvant plus les battre séparément, à moins de
circonstances extrêmement heureuses que la fortune ne lui ménageait
plus guère, pouvait encore moins les battre réunies. Poursuivre son
idée de se rapprocher des places, pour s'y procurer un renfort de
cinquante mille hommes, et pour attirer l'ennemi loin de Paris, était
définitivement la seule ressource qui lui restât, ressource qui,
hasardeuse avec lui, eût été mortelle avec un autre.
[En marge: Départ d'Arcis-sur-Aube le 21 mars.]
Il résolut donc de partir le 21 mars pour Vitry sur la Marne. En
passant par Sommepuis il ne lui fallait pas plus de deux jours pour
franchir la distance d'Arcis à Vitry. (Voir la carte nº 62.) De Vitry
il lui était facile de se porter à Bar-le-Duc, et sans qu'il fît un
pas de plus, les garnisons de Metz, de Mayence, de Luxembourg, de
Thionville, de Verdun, de Strasbourg, avaient la possibilité de le
joindre au nombre de trente et quelques mille hommes. Si Napoléon se
portait jusqu'à Metz, ce qui n'exigeait que trois journées, il
pouvait, en pivotant autour de cette place, faire insurger la
Lorraine, l'Alsace, la Franche-Comté, et recevoir des Pays-Bas quinze
mille hommes encore. Il devait donc se trouver à Metz à la tête de 120
mille combattants, au milieu de provinces soulevées contre l'ennemi,
et si le maréchal Suchet, envoyé pour remplacer Augereau, recueillant
tout ce qui était sur son chemin, remontait sur Besançon avec 40 mille
hommes, les destinées devaient certainement être changées.
[En marge: Ordres envoyés à Paris au moment où Napoléon s'en éloigne.]
Napoléon manda à Paris ses dernières résolutions, prescrivit qu'on lui
expédiât en matériel d'artillerie, en bataillons de la jeune garde, en
bataillons tirés des dépôts, tout ce qui ne serait pas indispensable à
la défense de la capitale; recommanda de nouveau de ne pas se troubler
si l'ennemi approchait, ce qui, selon lui, ne pouvait être qu'une
apparition de deux ou trois jours, car les alliés le suivraient dès
qu'ils le sauraient sur leurs communications. Il renouvela aux
maréchaux Marmont et Mortier l'ordre de le joindre sur la Marne par
Châlons, et se mit ensuite en route pour Vitry. Précédemment il
n'avait jamais quitté la Seine sans laisser de Nogent à Montereau des
corps respectables. Ce n'était plus le cas cette fois, puisqu'il était
obligé d'exécuter en masse la diversion projetée sur les derrières de
l'ennemi, et que c'était sur cette diversion seule qu'il comptait
désormais pour sauver Paris. Vingt mille hommes laissés entre Nogent
et Paris n'eussent pas arrêté le prince de Schwarzenberg, et eussent
manqué à Napoléon dans les opérations qu'il méditait. Toutefois,
croyant utile de garder les ponts de la Seine, et possible d'y arrêter
l'ennemi quelques heures, ce qui dans certains cas n'était pas
indifférent, il laissa le général Souham avec un mélange de gardes
nationales et de bataillons organisés à la hâte, pour disputer Nogent,
Bray, Montereau. Le général Alix qui, avec des forces de cette
composition, avait si bien défendu Sens, et qui s'y trouvait encore,
fut placé sous les ordres du général Souham.
[En marge: Marche sur Sommepuis.]
Le trajet d'Arcis à Sommepuis s'opéra sans difficulté. À peine
rencontra-t-on quelques bandes de Cosaques qui voltigeaient entre
l'Aube et la Marne, et pillaient le pays tout ruiné qu'il était. Les
corps d'Oudinot, de Macdonald, de Gérard, qui avaient marché de
Provins sur Arcis, en côtoyant l'Aube, défendirent successivement la
rivière au pont d'Arcis, et défilèrent ainsi en vue de l'ennemi sans
en recevoir aucun dommage.
[En marge: Arrivée à Vitry le 22.]
Le 21 au soir Napoléon, avec une partie de l'armée, coucha à
Sommepuis. (Voir la carte nº 62.) Le lendemain, 22, il marcha sur
Vitry avec une avant-garde. Vitry avait été mis en état de défense par
l'armée de Silésie, et cinq à six mille Prussiens et Russes, protégés
par des ouvrages de campagne, l'occupaient. Napoléon, ne voulant pas
risquer une affaire meurtrière pour un poste qui n'avait pas
d'importance, fit chercher un gué entre Vitry et Saint-Dizier. On en
découvrit un à Frignicourt, et il y passa avec sa cavalerie et les
divisions de jeune garde du maréchal Ney. Il laissa un détachement
pour garder ce gué, et il vint coucher au château du Plessis près
Orconte. Il lança sur Saint-Dizier la cavalerie légère du général
Piré, qui réussit à y entrer, et y enleva deux bataillons prussiens.
[En marge: Séjour à Saint-Dizier.]