Le plan qu'il continuait de préférer à tout autre, était de se

rapprocher de ses places pour en recueillir les garnisons, et pour

s'établir sur les communications des généraux ennemis. Il était fort

encouragé à suivre ce plan par l'arrivée à Reims du général Janssens

avec 5 à 6 mille hommes, tirés des places des Ardennes, lesquels,

réunis en un corps bien compacte, avaient traversé heureusement les

provinces envahies. Napoléon avait déjà, comme on l'a vu, ordonné au

général Maison de prendre à Lille, à Valenciennes, à Mons, dans les

forteresses enfin de la Belgique, tout ce qui ne serait pas

indispensable pour en garder les murailles pendant quelques jours,

d'en former une petite armée, et de le joindre à ce qui viendrait

d'Anvers. Il avait prescrit à Carnot, qui tenait toujours les Anglais

en échec devant Anvers, de n'y conserver que les gens de marine, les

bataillons les plus récemment organisés, et d'envoyer les meilleurs au

nombre d'environ six mille hommes au général Maison. Il avait encore

prescrit au général Merle de sortir de Maëstricht et des places de la

Meuse, aux généraux Durutte et Morand de sortir de Metz et de Mayence

(ordres qui étaient parvenus et allaient s'exécuter), et il comptait

ainsi tirer des places, depuis Anvers jusqu'à Mayence, environ 50

mille hommes. Il n'avait pas besoin d'aller à Mayence ou Metz pour

recueillir ces divers détachements; un simple mouvement sur la haute

Marne par Châlons, Vitry, Joinville, mouvement qui ne l'éloignait pas

beaucoup du cercle de ses opérations, lui permettait de rallier ce

renfort, qui, joint à ce qu'il avait entre la Seine et la Marne,

porterait son armée à cent vingt mille hommes, et le placerait en

outre sur les derrières de ses adversaires, manière la plus sûre de

les attirer loin de Paris. À cette grande conception il y avait

néanmoins deux objections: le défaut d'ouvrages défensifs autour de

Paris, et la situation morale de cette vaste cité. Napoléon, comme

nous l'avons dit, par crainte d'alarmer la population, avait différé

jusqu'au dernier moment d'élever les ouvrages nécessaires. Autour de

la capitale de la France, où s'élèvent aujourd'hui onze ou douze

lieues de murailles et seize citadelles, il n'y avait pas même des

redoutes en terre. Quelques batteries palissadées en avant des portes

étaient les seuls travaux qu'on y eût exécutés. Douze mille hommes de

gardes nationales, choisis parmi les citoyens les plus paisibles et

les moins agissants, et quinze ou vingt mille hommes des dépôts avec

une nombreuse artillerie, en composaient la garnison. Toutefois c'eût

été assez avec un chef énergique pour en écarter l'ennemi pendant

quelques jours, surtout si on avait pu donner des fusils au peuple des

faubourgs. Mais l'état moral de la capitale était encore la plus

grande des difficultés de la défense. La population, partagée entre

l'aversion pour l'étranger et l'aversion pour un despotisme, qui,

après vingt ans de victoires, avait amené l'Europe armée sous ses

murs, était prête à se donner au premier occupant, et un parti de

mécontents habiles pouvait dès que l'ennemi paraîtrait se faire

l'instrument actif d'une révolution déjà opérée dans les esprits.

C'était là pour l'Empire une immense faiblesse, plus dangereuse encore

que celle qui naissait de notre état militaire presque détruit. Prince

légitime, c'est-à-dire issu d'une ancienne dynastie, ou prince sage

ayant conservé la confiance du pays, Napoléon aurait pu avoir l'ennemi

dans Paris, comme Frédéric le Grand l'avait eu dans Berlin, et n'en

éprouver qu'un échec réparable. Pour lui, au contraire, l'entrée des

étrangers dans sa capitale, facilitée par le défaut d'ouvrages

défensifs, était non pas un revers militaire, mais l'occasion presque

assurée d'une révolution.

[En marge: Malgré cette objection, Napoléon est contraint par la

nécessité de persévérer dans son plan.]

C'étaient là de graves objections sans doute contre tout plan qui

consistait à s'éloigner de Paris, mais le système de se battre

alternativement contre Blucher et Schwarzenberg dans l'angle formé par

la Seine et la Marne, étant devenu presque impraticable, premièrement

parce qu'il était trop prévu, secondement parce que Napoléon étant

acculé au fond de l'angle, les deux masses ennemies en se rapprochant

allaient n'en plus faire qu'une, il fallait absolument qu'il changeât

de tactique, et il n'y en avait pas une meilleure que celle qui, en

lui donnant cinquante mille hommes de plus, l'établissait sur les

derrières de l'ennemi. N'ayant pas le choix, Napoléon cherchait à se

persuader que le danger politique n'était pas grand, qu'on n'oserait

pas secouer le joug de son autorité, et que les Parisiens d'ailleurs,

ayant ses frères à leur tête, sauraient se défendre. Il ne se figurait

pas alors, parce qu'il ne l'avait pas éprouvé, ce que deviennent

l'incertitude et la faiblesse des volontés lorsqu'un gouvernement est

moralement ébranlé, et que les esprits l'abandonnent! Soit donc par

nécessité, soit par un reste d'illusion, il adopta le plan, si

profondément conçu sous le rapport militaire, de marcher sur les

places, lequel pour réussir exigeait seulement que Paris tînt cinq ou

six jours.

Toutefois, avant de s'engager dans cette audacieuse manoeuvre,

Napoléon avait voulu donner quelques jours de repos à ses troupes,

prescrire certaines dispositions indispensables, et voir s'il ne

pourrait pas, avant de s'éloigner, tomber encore une fois sur les

derrières de l'une des deux armées envahissantes, celle de Bohême, par

exemple, qui ayant pris position à Nogent lui prêtait déjà le flanc.

C'est à quoi il avait employé les quatre jours passés à Reims, du 14

au 17 mars. Il avait laissé le général Charpentier à Soissons avec

quelques débris suffisants pour défendre la place; il avait

réorganisé, en les fondant ensemble, les quatre divisions de jeune

garde composant les corps de Victor et de Ney; il avait ordonné qu'on

lui envoyât de Paris, sous la conduite de Lefebvre-Desnoëttes, environ

3 à 4 mille hommes d'infanterie de jeunes garde, 2 mille cavaliers

montés du même corps, le faible reste des troupes polonaises, une

nouvelle division de réserve formée avec les gardes nationaux qu'on

versait dans les dépôts de ligne, et enfin un immense parc

d'artillerie. Cette adjonction devait lui procurer environ 12 mille

hommes. Il en avait déjà reçu à peu près 6 mille des places des

Ardennes sous le général Janssens, et avec ces divers renforts il lui

était possible de reporter son armée à 60 mille hommes. S'il y

joignait les corps de Macdonald, d'Oudinot et de Gérard, il devait

avoir environ 85 mille combattants, et 135 mille, si sa marche vers

les places avait tous les résultats qu'il en attendait.

[En marge: Mouvement de Napoléon sur Épernay, afin de bien s'assurer

des vrais desseins de l'ennemi.]

Le repos accordé à ses troupes lui ayant paru suffisant, et ses

dispositions étant terminées, il résolut de partir de Reims le 17 au

matin, et de se rendre à Épernay, pour mieux juger de ce qu'il

convenait de faire dans les circonstances actuelles. Paris était

doublement alarmé par la nouvelle approche du prince de Schwarzenberg

qui avait envoyé des avant-gardes jusqu'à Provins, et par les

événements survenus à l'armée d'Espagne entre Bayonne et Bordeaux.

Placé au bord de la Marne, à Épernay, Napoléon verrait s'il fallait

se jeter tout de suite sur les derrières du prince de Schwarzenberg,

pour l'arrêter dans sa marche vers la capitale, ou s'il fallait

persister dans le projet de se porter sur les places. Ses dispositions

étaient dès la veille conçues dans cette double vue, car tout en

acheminant la masse de ses forces sur Épernay, il avait envoyé Ney

avec l'infanterie de la jeune garde à Châlons. S'il se portait sur les

places il n'avait qu'à diriger tous ses corps vers Châlons à la suite

de Ney, ou bien au contraire à les replier vers Fère-Champenoise, s'il

se jetait sur le prince de Schwarzenberg. Ney expédié en avant

n'aurait pas pour se rendre à Fère-Champenoise plus de chemin à faire

en y allant de Châlons que d'Épernay.

[En marge: La situation aggravée par la nouvelle des événements de

Bordeaux.]

Parti le 17 au matin de Reims, il fut rendu le soir à Épernay. Il

avait laissé Mortier à Reims, pour seconder Marmont dans la défense de

Berry-au-Bac, et leur avait donné mission à l'un et à l'autre de

contenir Blucher pendant quelques jours, en disputant successivement

les passages de l'Aisne et de la Marne. Arrivé à Épernay, il y apprit

que le prince de Schwarzenberg s'était fort avancé au delà de la

Seine. Ce dernier était même si engagé dans la direction de Paris, que

tomber sur ses derrières semblait un coup de main assuré, de grande

conséquence comme celui de Montmirail, et politiquement nécessaire à

cause de l'extrême consternation des esprits dans la capitale. En

effet on y appelait Napoléon à grands cris, car on ne pouvait voir

approcher les baïonnettes étrangères sans invoquer aussitôt le secours

de son bras. Les événements de Bayonne et de Bordeaux avaient ajouté

à la désolation des Parisiens. Ces événements, fort graves, comme on

va le voir, avaient inspiré aux ennemis du gouvernement une exaltation

d'espérance qu'il fallait faire tomber sur-le-champ. Napoléon par tous

ces motifs prit sans hésiter le chemin de Fère-Champenoise, afin de se

rendre de la Marne sur la Seine. Le 18 au matin toute l'armée fut mise

en mouvement dans cette direction.

[En marge: Court aperçu des événements qui s'étaient passés entre

l'Adour et la Garonne pendant que Napoléon combattait entre la Seine

et la Marne.]

Avant de le suivre dans cette nouvelle série d'opérations, il faut

retracer brièvement les événements qui venaient de se passer sur les

frontières d'Espagne, et qui avaient si fortement ému les esprits. Le

maréchal Soult avait continué d'occuper l'Adour par sa droite, et le

gave d'Oléron par son centre et sa gauche, tant que lord Wellington

n'avait pas été résolu à se porter en avant. Mais le général anglais

ayant reçu les ressources nécessaires pour nourrir les Espagnols,

avait pris l'offensive avec huit divisions anglaises, deux divisions

portugaises, et quatre espagnoles. Il avait chargé deux divisions

anglaises et deux espagnoles de bloquer Bayonne, puis avec le reste

(soixante mille hommes environ) il avait marché contre le maréchal

Soult, qui lui avait cédé le gave d'Oléron, et était venu prendre

position sur le gave de Pau, aux environs d'Orthez.

[En marge: État des esprits dans le midi de la France.]

[En marge: Effervescence du parti royaliste.]

Le maréchal Soult, après avoir laissé une division entière à Bayonne

(indépendamment de la garnison), après avoir envoyé à Napoléon deux

divisions d'infanterie et plusieurs brigades de cavalerie, conservait

encore six divisions d'infanterie, et une de cavalerie, formant en

tout 40 mille hommes de troupes excellentes. Si ce n'était pas assez

pour vaincre, surtout en face des troupes anglaises, c'était assez

pour disputer le terrain pied à pied, et pour couvrir Bordeaux.

Bordeaux était en ce moment la capitale du Midi. Il y régnait, outre

un mécontentement particulier aux villes maritimes privées de commerce

depuis vingt ans, un esprit religieux et royaliste général dans les

provinces méridionales, et ainsi tous les sentiments les plus

contraires au régime impérial y fermentaient. Le duc d'Angoulême, fils

du comte d'Artois et neveu de Louis XVIII, accouru sur la frontière

d'Espagne, n'avait pas été reçu par lord Wellington, grâce au soin que

mettaient les Anglais à écarter de cette guerre toute apparence d'une

question de dynastie. Mais il se tenait sur les derrières du quartier

général, et sa présence causait dans le pays une agitation

extraordinaire, ce qui ne s'était pas vu en Franche-Comté et en

Lorraine, où l'arrivée du comte d'Artois n'avait produit aucune

sensation. De nombreux émissaires royalistes avaient déjà paru à

Bordeaux, et il suffisait d'un mouvement de l'ennemi pour y déterminer

une explosion.

C'est là ce qui avait décidé Napoléon à laisser une portion si

importante de ses troupes entre Bayonne et Bordeaux, et ce qui devait

motiver de la part de son lieutenant les plus énergiques efforts pour

arrêter l'armée anglaise. Aussi Napoléon avait-il recommandé plusieurs

fois au maréchal Soult de déployer la plus grande vigueur, de faire

comme il faisait lui-même, c'est-à-dire d'être le premier et le

dernier au feu, car lorsqu'on avait à demander aux troupes un

dévouement illimité, le vrai moyen de l'obtenir c'était de leur en

donner soi-même l'exemple.

[En marge: Retraite du maréchal Soult sur le gave de Pau.]

Le 26 février, le maréchal Soult avait pris position un peu en arrière

d'Orthez, sur les hauteurs qui bordent le gave de Pau, ayant à sa

droite le général Reille, au centre le comte d'Erlon, à gauche enfin,

à Orthez même, le général Clausel, chacun avec deux divisions. Ce

dernier couvrait la route de Sault de Navailles. La cavalerie

surveillait les bords du gave. Chaque aile était rangée sur deux

lignes, la seconde prête à appuyer la première.

[En marge: Bataille d'Orthez.]

[En marge: Retraite de l'armée française.]

Le 27 février au matin, lord Wellington avait passé le gave, et

attaqué avec cinq divisions anglaises la droite des Français confiée

au général Reille, tandis qu'à l'extrémité opposée le général Hill

avec une division anglaise, avec les Portugais et les Espagnols,

abordait le général Clausel à Orthez. La lutte avait été longue et

acharnée, et le général Reille à droite comme le général Clausel à

gauche, avaient dignement soutenu l'honneur de nos armes. Le général

Clausel était resté inébranlable à Orthez, et le général Reille,

obligé de rétrograder sur une seconde position, avait néanmoins la

certitude de se soutenir, si par un vigoureux emploi des deuxièmes

lignes, on recommençait le combat contre un ennemi visiblement épuisé.

On pouvait, il est vrai, se trouver vaincu après ce nouvel effort,

n'ayant pour réserve, en dehors des six divisions engagées, que la

brigade du général Paris qui était composée d'un reliquat de tous les

corps. Il pouvait se faire aussi qu'on fût vainqueur, et alors les

conséquences eussent été considérables. Ce sont là de ces questions

que le caractère seul peut résoudre, car l'esprit s'y perd. Le

maréchal Soult considérant que cette armée était la dernière qui

restât au midi de l'Empire, avait jugé plus sage de se retirer, et

avait opéré sa retraite sur Sault de Navailles, après avoir tué ou

blessé environ six mille hommes à lord Wellington, et en avoir laissé

trois ou quatre mille sur le champ de bataille. Les troupes avaient

conservé en se retirant un ordre admirable, et inspiré un véritable

respect à l'ennemi.

[En marge: Le maréchal Soult croyant attirer l'ennemi à lui, se porte

sur Toulouse et découvre ainsi Bordeaux.]

Mais on venait d'abandonner un terrain bien précieux, et à la suite

d'une journée qui sans être une bataille perdue devait en avoir

bientôt toute l'apparence, parce que l'ennemi serait autorisé à

l'appeler ainsi en avançant, et parce que les populations

malveillantes du Midi ne la qualifieraient pas autrement. Après cette

bataille d'Orthez il ne restait plus de point où l'on pût s'arrêter

jusqu'à la Garonne. Bordeaux allait donc se trouver découvert, et le

grand intérêt politique auquel Napoléon avait sacrifié quarante mille

hommes, qui sur la Seine eussent sauvé l'Empire, allait être

compromis. Il n'y avait qu'une ressource, c'était que le maréchal

Soult prît sa ligne d'opération sur Bordeaux, et en fît le but de sa

retraite. On était condamné dans ce cas à livrer bataille encore une

fois, au risque d'être battu, et puis, battu ou non, il fallait se

replier sur Bordeaux, établir un vaste camp retranché autour de cette

ville, et s'y défendre comme le général Carnot à Anvers. Il est vrai

que Bordeaux n'avait pas les murs d'Anvers, mais il avait mieux, il

avait une belle armée, qui, en s'appuyant sur cette ville, devait y

être inexpugnable. N'y tînt-elle que quinze à vingt jours, c'était

assez pour donner à Napoléon le temps de décider du destin de la

guerre entre Paris et Langres.

[En marge: Entrée des Anglais dans Bordeaux le 12 mars, et

proclamation des Bourbons dans cette ville.]

[En marge: Déclaration de lord Wellington que les alliés ne font pas

une guerre de dynastie.]

Le maréchal Soult craignant les rencontres avec l'armée anglaise, qui

avaient été presque toujours malheureuses (grâce, il faut le dire, à

nos généraux et non point à nos soldats), avait imaginé de manoeuvrer,

et au lieu de couvrir directement Bordeaux, de remonter vers Toulouse,

croyant que les Anglais n'oseraient pas s'acheminer sur Bordeaux tant

qu'il serait sur leurs flancs et leurs derrières. Ce genre de calcul,

convenable à Napoléon dont on avait peur, n'était pas aussi fondé de

la part de ses lieutenants, qu'on ne redoutait pas à beaucoup près

autant que lui. L'événement le prouva bientôt. En effet, lord

Wellington, qui en attirant à lui une partie des troupes laissées

autour de Bayonne, disposait de plus de 70 mille hommes, pouvait en

détacher 10 ou 12 mille vers Bordeaux, ce qui suffisait pour soulever

cette ville, et en garder 60 mille pour suivre le maréchal Soult sur

Toulouse. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. Tandis que le

maréchal Soult prenait le chemin de Tarbes, lord Wellington détacha de

Mont-de-Marsan le maréchal Béresford avec une colonne de troupes

anglaises et portugaises, et celui-ci trouvant Bordeaux sans défense y

entra le 12 mars. Le général et le préfet, qui avaient tout au plus

1200 hommes, se retirèrent sur la Dordogne, et les royalistes de

Bordeaux, secondés par les commerçants impatients d'obtenir

l'ouverture des mers, demandèrent à grands cris le rétablissement des

Bourbons. Le duc d'Angoulême accourut alors, et on proclama la

restauration de l'ancienne dynastie en face des Anglais qui ne

faisaient rien, n'empêchaient rien, se contentant de répéter que les

questions de gouvernement intérieur leur étaient étrangères, qu'ils

n'étaient chargés que d'une seule mission, celle d'assurer l'existence

de leurs troupes et de garantir la sûreté des populations qui se

confieraient à leur loyauté. Le maire de Bordeaux, le comte Lynch, se

mettant à la tête du mouvement, fit une proclamation dans laquelle il

annonçait le rétablissement des Bourbons, et semblait dire que c'était

pour rendre à la France ses princes légitimes que les puissances

alliées avaient pris les armes. Lord Wellington, fidèle à ses

instructions comme à une consigne militaire, écrivit au duc

d'Angoulême pour réclamer contre la proclamation du maire de Bordeaux,

et pour déclarer que le renversement d'une dynastie, le rétablissement

d'une autre, n'étaient nullement le but des puissances alliées, et

qu'il serait obligé de s'en expliquer lui-même devant le public, si on

ne revenait pas sur l'assertion qu'on s'était permise.

[En marge: Napoléon pour attirer l'ennemi à lui en s'éloignant de

Paris, s'apprête à frapper un coup vigoureux dans le flanc de l'armée

de Bohême.]

C'était pousser le scrupule des apparences un peu loin, lorsqu'au fond

on ne voulait que ce qu'avait annoncé le maire de Bordeaux. Quoi qu'il

en soit, il n'en était pas moins vrai que l'ennemi, profitant d'une

fausse manoeuvre du maréchal Soult, était entré dans Bordeaux laissé

ouvert, et y avait fourni aux royalistes l'occasion facile de

proclamer la restauration des Bourbons dans le midi de la France.

L'exemple était d'une extrême gravité, et pouvait susciter des

imitateurs. Il semble même, pour nous qui raisonnons cinquante ans

après l'événement, qu'il aurait dû servir d'avertissement à Napoléon,

et le fixer irrévocablement autour de Paris. Mais outre que Napoléon

ne savait pas au juste à quel point il s'était aliéné les coeurs par

son système de guerre continue, il était dominé par l'impossibilité de

disputer plus longtemps Paris sous Paris, et par la nécessité d'aller

chercher à la frontière ses dernières ressources. Au surplus avant

même d'exécuter ce mouvement, il avait résolu, comme on vient de le

voir, de porter un coup violent dans le flanc du prince de

Schwarzenberg, afin de l'attirer à lui, ou de le retarder au moins

dans sa marche sur la capitale. C'était le motif de la direction qu'il

avait donnée à ses troupes vers Fère-Champenoise. Il y était arrivé le

18 au soir, et, chemin faisant, la cavalerie de la garde ayant

rencontré les Cosaques de Kaisarow, les avait taillés en pièces, et

rejetés sur la Seine. On avait bivouaqué à Fère-Champenoise et dans la

campagne environnante.

[En marge: Course de Napoléon sur Plancy à la tête de toute sa

cavalerie.]

Le lendemain 19 Napoléon, après avoir délibéré s'il marcherait sur

Arcis ou sur Plancy (voir la carte nº 62), se dirigea vers ce dernier

point, parce que tous les rapports lui représentant le prince de

Schwarzenberg comme déjà parvenu à Provins, il croyait en se portant

plus près de Provins, avoir plus de chance de tomber au milieu des

colonnes très-peu concentrées de l'armée de Bohême.

[En marge: État des choses dans l'armée de Bohême.]

Toutefois, en raisonnant ainsi, Napoléon n'était pas complétement

informé des derniers mouvements de l'ennemi. Encouragé par les

événements de Craonne et de Laon, le prince de Schwarzenberg avait

d'abord poussé une avant-garde jusqu'à Provins, sans être bien décidé

à tenter quelque chose de décisif, car, outre sa prudence ordinaire,

il avait pour le retenir un accès de goutte. Mais aussitôt qu'il avait

appris le combat de Reims, il avait redouté quelque nouvelle

entreprise de Napoléon, et il s'était empressé de revenir à Nogent. De

plus, l'empereur Alexandre, inquiet d'apprendre qu'il se trouvait des

troupes françaises à Châlons (on a vu que le corps de Ney s'était

dirigé sur cette ville), avait craint que Napoléon se rabattant de

Châlons sur Arcis, ne les prît tous à revers, et de Troyes il était

allé en toute hâte porter ses craintes au prince de Schwarzenberg,

dont le quartier général était entre Nogent et Méry. Le généralissime

autrichien, ordinairement moins hardi dans ses projets que l'empereur

Alexandre, était cependant moins facile à troubler, et sans être aussi

convaincu du péril que le monarque russe, il avait dans la journée du

18 rappelé sur Troyes ses corps trop dispersés, avec l'intention de

les concentrer à Bar-sur-Aube, afin de ne pas rester exposé à un

mouvement de flanc de son redoutable adversaire.

[En marge: Cette armée s'était repliée entre Arcis et Troyes.]

Ainsi le 19, tandis que Napoléon à la tête de sa cavalerie s'avançait

au galop sur Plancy, le maréchal de Wrède qui avait été laissé à la

garde de l'Aube et de la Seine, entre Arcis, Plancy et Anglure, était

en retraite sur Arcis. (Voir la carte nº 62.) Le corps de Wittgenstein

(devenu corps de Rajeffsky), ceux du prince de Wurtemberg et du

général Giulay, se repliaient vers Troyes, et les réserves sous

Barclay de Tolly se concentraient entre Brienne et Troyes.

[En marge: Napoléon s'apercevant qu'il a donné trop à droite, revient

vers Arcis-sur-Aube.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 65 段