négociations, M. de Vitrolles, a raconté dans des mémoires
spirituels, et encore inédits, sa mission au camp des
alliés. J'en ai dû la communication à l'obligeance du
dépositaire. Je suis donc certain d'être exact dans le récit
que je viens de faire, et d'autant plus que j'ai pu
confronter le témoignage de M. de Vitrolles avec celui de
quelques-uns des principaux personnages du temps, et que
c'est de leurs témoignages comparés que j'ai composé cette
narration.]
[En marge: Napoléon, loin de vouloir céder, fait convoquer le conseil
de l'Empire, dans l'espérance que ce conseil sera indigné en entendant
les propositions faites à Châtillon.]
[En marge: Séance du conseil de l'Empire.]
[En marge: Ce Conseil plutôt consterné qu'indigné, incline à
l'adoption des conditions proposées.]
À Paris la situation prenait également un aspect des plus menaçants.
Napoléon avait, comme on l'a vu, envoyé à la régente Marie-Louise le
traité proposé par les plénipotentiaires à Châtillon, et s'était
flatté que ce traité déshonorant révolterait quiconque sentait couler
du sang dans ses veines. Un conseil en effet, réuni le 4 mars en
présence de Marie-Louise et de Joseph, avait reçu communication de
toutes les pièces de la négociation. Napoléon, qui avait tant altéré
la vérité à l'égard des négociations de Prague, et même de celles de
Francfort, s'était décidé cette fois à la dire tout entière, parce
qu'il espérait qu'elle soulèverait les coeurs! Hélas! elle n'avait
fait que les consterner, énervés qu'ils étaient par un long
despotisme! On comptait parmi les hommes composant ce conseil de bons
citoyens, d'honnêtes gens, mais ils avaient autant peur de déplaire à
Napoléon, en conseillant la paix immédiate, qu'au public, en
conseillant la continuation de la guerre. Ils n'avaient donc reçu
qu'avec une sorte de crainte l'invitation de délibérer sur ce grave
sujet. Dans ce conseil auquel assistaient, outre l'Impératrice et
Joseph, les grands dignitaires, les ministres, et quelques présidents
du Conseil d'État, on avait, après la lecture des pièces, gardé un
long silence de surprise et d'effroi. Puis Joseph qui présidait,
forçant chacun par une interpellation directe à rompre ce silence, les
vingt membres présents avaient balbutié leur avis en un langage
embarrassé, et avec la brièveté non pas de l'énergie mais de la
faiblesse. Le traité proposé, suivant ces divers opinants, était
désolant; selon même quelques-uns qui avaient appelé les choses par
leur nom, il était une véritable capitulation. Il fallait espérer,
disaient-ils, que le génie de l'Empereur, qui avait opéré tant de
prodiges, accomplirait encore celui de repousser l'ennemi une dernière
fois, et de lui arracher des conditions plus acceptables. Toutefois on
ne connaissait pas la situation, Napoléon seul la connaissait, seul
pouvait la juger, et émettre un avis éclairé (ce qui était bien vrai
grâce à la forme du gouvernement); mais si pourtant la situation était
aussi désespérée qu'on le disait, et qu'elle paraissait l'être, à
juger des choses d'après les apparences, ne conviendrait-il pas mieux
de traiter sur le pied des anciennes frontières, que de laisser entrer
l'étranger dans Paris? On ne pouvait se le dissimuler, si l'étranger
pénétrait dans la capitale, il ne respecterait pas la dynastie
glorieuse sous laquelle on avait le bonheur de vivre; il tenterait un
bouleversement intérieur, et c'était là une calamité qu'il fallait
écarter à tout prix. Sans doute c'était une perte sensible que celle
de la Belgique, mais il valait mieux perdre la Belgique que la France,
et surtout que le trône. D'ailleurs la France, après tout, telle
qu'elle avait été sous Louis XIV, ayant son empereur à sa tête, serait
toujours grande, car sa grandeur ne dépendait pas d'une ou deux
provinces. Napoléon avait assez déployé le génie de la guerre, il
serait bien à désirer qu'il eût le temps de déployer aussi le génie de
la paix, et qu'il pût procurer au pays autant de félicité qu'il lui
avait procuré de gloire. Alors, bientôt remise de son épuisement, la
France trouverait l'occasion de recouvrer ce que la violence de
l'étranger lui enlevait aujourd'hui. Mais en tout cas, répétaient ces
hommes asservis qui souhaitaient ardemment la paix sans même oser le
dire, en tout cas, si Sa Majesté Impériale, qui seule avait le secret
des affaires, qui seule pouvait prononcer en connaissance de cause,
inclinait à accepter les anciennes frontières plutôt que de courir de
nouveaux hasards, le Conseil était d'avis que l'honneur de l'Empereur
le permettait, car son honneur véritable c'était l'intérêt de la
France, et l'intérêt de la France c'était la paix immédiate.--
Certes l'intérêt de la France c'était la paix, mais c'était son
intérêt un an, deux ans, six ans plus tôt, et c'est alors qu'il aurait
fallu le dire. Aujourd'hui, à continuer la guerre, il n'y avait de
danger que pour la dynastie, car assurément on ne ferait la France
sous les Bourbons ni plus petite, ni plus dénuée d'influence que ne le
voulaient les plénipotentiaires de Châtillon; il est même certain que,
dans le soin qu'on apportait à l'affaiblir, la crainte de Napoléon
entrait pour beaucoup, et qu'avec les Bourbons on chercherait
infiniment moins à réduire sa puissance naturelle et séculaire. Les
choses en étant à ce point, il n'y avait pas grand péril à risquer
encore quelques batailles, pour amener peut-être une transaction entre
les anciennes et les nouvelles frontières, pour avoir Mayence en
sacrifiant Anvers. Un seul homme, il faut le nommer, M. de Cessac,
vota pour qu'on ne souscrivît pas aux propositions de Châtillon. Du
reste, même dans ce moment suprême, ce fut de la part des membres du
Conseil de régence un concours de soumission inouï. Les plus hardis
énonçaient d'un ton un peu plus rogue les mêmes bassesses.--La paix,
la guerre, comme l'Empereur voudrait!...--Tel était leur unique avis,
en laissant voir cependant que si par hasard l'Empereur préférait la
paix, c'était bien là ce qu'ils désiraient tous[18].
[Note 18: Le procès-verbal de ce Conseil existe avec l'avis
de chacun, et si jamais il est publié on verra que nous
n'exagérons rien.]
Napoléon avait toujours manifesté un extrême dédain pour les réunions
nombreuses où l'on devait traiter de guerre ou de politique, parce
qu'en effet il y avait trouvé les hommes tels que les fait le
despotisme, la plupart ayant peu d'opinion, quelques-uns seulement
capables de s'en faire une, et parmi ces derniers les uns cherchant la
pensée du maître pour y conformer la leur, les autres contredisant par
mauvais caractère ou par mécontentement. Ce Conseil, si Napoléon avait
pu y assister, aurait bien justifié son sentiment, et révélé les
conséquences du régime sous lequel il avait fait succomber la France,
et sous lequel il allait succomber lui-même. Au surplus il eût été
fort déçu, car c'était une explosion d'indignation patriotique qu'il
avait voulu provoquer, et on lui envoyait au contraire une humble et
tremblante supplication pour la paix, écrite entre deux peurs: peur de
lui, peur de l'ennemi.
[En marge: Malgré l'humilité que montrent en public les principaux
personnages de l'État, ils se déchaînent dans les entretiens privés
contre l'entêtement de Napoléon.]
[En marge: Langage imprudent des amis de Joseph.]
Mais l'humilité qu'on avait montrée devant son épouse, devant son
frère et son fidèle archichancelier Cambacérès, on la dépouillait hors
de la présence de ces témoins redoutés, et on tenait partout ailleurs
un langage bien différent. De la soumission on passait brusquement à
une véritable fureur contre son entêtement.--_Cet homme est fou!_
était le propos qu'on entendait dans toutes les bouches.--Il nous fera
tous tuer, disaient des gens qui n'avaient jamais paru sur un champ de
bataille. Parmi les hommes particulièrement attachés à Joseph, et en
général c'étaient des employés militaires ou civils qui étaient allés
chercher à Madrid la faveur qu'ils ne trouvaient point à Paris, on
commençait à insinuer qu'il fallait remettre dans les mains de Joseph
le pouvoir de sauver la France. Ces amis de Joseph, fort maltraités
par Napoléon qui les accusait d'être la cause de nos malheurs en
Espagne, lui payaient ses mauvais traitements en mauvais propos, et
disaient qu'il fallait proclamer une régence, en donner la présidence
à Joseph, avec lequel l'Europe traiterait plus volontiers qu'avec
Napoléon. Ils prétendaient que ce serait une manière adroite de
dégager l'orgueil des souverains coalisés, comme celui de Napoléon
lui-même, et de tirer la France des mains d'un génie qui n'était
propre qu'à la guerre, pour la remettre dans les mains d'un génie
essentiellement propre à la paix. C'était vouloir tout simplement
faire abdiquer Napoléon au profit de Joseph. Aussi n'étaient-ce que
les plus téméraires, c'est-à-dire les plus mécontents, qui osaient
tenir ce langage. Ceux qui se bornaient à vouloir mettre un terme
prochain à la guerre, sans songer à porter la main sur le trône, se
contentaient de dire qu'il faudrait, en réponse à l'espèce de
consultation provoquée par Napoléon, lui envoyer une adresse dans
laquelle on lui demanderait la paix en termes formels.
[En marge: Joseph, plus mesuré que ses amis, consulte secrètement
Napoléon pour savoir s'il lui conviendrait qu'on fît une manifestation
pacifique.]
Les choses furent poussées au point que Joseph, entrant dans la pensée
de ceux qui voulaient faciliter la paix à son frère au moyen d'une
manifestation pacifique, imagina de consulter M. Meneval, dont la
fidélité était inaltérable, et le chargea d'écrire au quartier
général, pour savoir si une démarche dans le sens de la paix
conviendrait à Napoléon, et dans quelle forme il désirerait qu'elle
fût faite. M. Meneval déclara qu'il informerait avant tout l'Empereur
de ce qui se passait, et qu'il écouterait ensuite les paroles qu'il
aurait permission d'entendre. En conséquence il écrivit sur-le-champ à
Napoléon avec la réserve délicate qu'il savait allier à une parfaite
franchise.
[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant ce qui se passe, et
lettre sévère au duc de Rovigo.]
Napoléon en arrivant à Reims trouva la lettre de M. Meneval, et
plusieurs autres qui donnaient l'idée de cet état de choses. Grâce à
sa prodigieuse sagacité, que la défiance aiguisait sans la troubler,
il devina tout, et peut-être dans le premier moment s'exagéra-t-il un
peu ce qu'il avait deviné. Il fut surtout très-mécontent de ce que le
duc de Rovigo, ne voulant compromettre personne, et n'attachant pas
grande importance aux propos tenus autour de Joseph, ne lui avait
rien mandé de ce qui se passait. Avec cette promptitude et ce défaut
de ménagements qui caractérisaient trop souvent sa manière d'agir, il
adressa au duc de Rovigo la lettre suivante, qui ne révélerait qu'un
triste despotisme, et ne mériterait pas d'être citée, si en même temps
elle ne faisait ressortir une inflexibilité de caractère bien
extraordinaire en de telles circonstances.
«AU MINISTRE DE LA POLICE.
»Reims, le 14 mars 1814.
»Vous ne m'apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question
d'adresse, de régence, et de mille intrigues aussi plates qu'absurdes,
et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot.
Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le noeud gordien à la
manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le
même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz; que je ne veux dans
l'État aucune intrigue; qu'il n'y a point d'autre autorité que la
mienne, et qu'en cas d'événements pressés c'est la Régente qui a
exclusivement ma confiance. Le roi (Joseph) est faible, il se laisse
aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État, et
surtout à lui et à ses conseils, s'il ne rentre pas bien promptement
dans le droit chemin. Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un
autre canal que par le vôtre..... Sachez que si l'on avait fait faire
une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes
ministres et ceux qui l'auraient signée.--On gâte la garde nationale,
on gâte Paris parce qu'on est faible et qu'on ne connaît point le
pays. Je ne veux point de tribuns du peuple. Qu'on n'oublie pas que
c'est moi qui suis le grand tribun: le peuple alors fera toujours ce
qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet de toutes mes
pensées.»
[En marge: Napoléon se charge seul de la réponse à faire au congrès de
Châtillon.]
[En marge: Ordre de rompre si les propositions faites sont le dernier
mot des plénipotentiaires.]
Après cette fâcheuse expérience des hommes qui l'entouraient, Napoléon
se chargea seul de la réponse à faire aux plénipotentiaires de
Châtillon. Il avait déjà ordonné à M. de Caulaincourt d'user de tous
les moyens pour alimenter la négociation et en empêcher la rupture,
sans concéder néanmoins les bases proposées. Il s'agissait toujours du
contre-projet exigé dans un délai fatal, et que Napoléon, sans s'y
refuser absolument, éprouvait une extrême répugnance à présenter. Il
renouvela ses instructions, en termes cette fois aussi sages
qu'honorables.--Demandez, écrivit-il à M. de Caulaincourt, si les
préliminaires proposés, et auxquels on veut que vous opposiez un
contre-projet, sont le dernier mot des alliés. S'il en est ainsi vous
romprez immédiatement, quoi qu'il puisse en arriver, et nous dirons à
la France ce qu'on a voulu nous faire subir. Si au contraire, comme
c'est probable, on vous répond que ce n'est pas le dernier mot, vous
répliquerez que, nous aussi, en nous reportant sans cesse aux bases de
Francfort, nous n'avons pas dit notre dernier mot, mais qu'on ne peut
pas exiger que nous offrions nous-mêmes dans un contre-projet les
sacrifices qu'on prétend nous arracher. Car, ajouta-t-il, si on veut
_nous donner les étrivières, c'est bien le moins qu'on ne nous oblige
pas à nous les donner nous-mêmes_.--
[En marge: Dans le cas contraire, M. de Caulaincourt est autorisé à
faire quelques sacrifices, qui, du reste, laissent encore à la France
la ligne du Rhin tout entière.]
Napoléon voulait que M. de Caulaincourt, établissant une discussion de
détail, pût s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait nécessairement
sacrifier, et de ce qu'il était possible de défendre encore, car
l'inconvénient d'un contre-projet, c'était, dans l'ignorance où nous
étions des intentions définitives des alliés sur chaque point, de
céder ce qu'on pourrait peut-être retenir. Il autorisa donc M. de
Caulaincourt à abandonner d'abord le Brabant hollandais, c'est-à-dire
cette partie de la Hollande qu'il avait en 1810 ôtée à son frère
Louis. C'était une bien faible concession, car la frontière reportée
du Wahal à la Meuse, était toujours ce qu'on appelait la frontière
naturelle, ou _bases de Francfort_, et nous conservait l'Escaut et
Anvers. Napoléon autorisa en outre son plénipotentiaire à renoncer aux
diverses parcelles de territoire que nous possédions sur la rive
droite du Rhin, comme annexes de la rive gauche, tels que Wesel,
Cassel et Kehl. Dès lors, en gardant la rive gauche, nous abandonnions
les ponts qui nous assuraient le débouché sur la rive droite. Napoléon
consentit encore à démolir les ouvrages de Mayence, et à faire de
cette place une simple ville de commerce. Il se résigna à céder toutes
les possessions de la France au delà des Alpes, et tous les États de
ses frères soit en Allemagne, soit en Italie, sans en demander d'autre
compensation qu'une dotation pour le prince Eugène. Le sacrifice de
l'Espagne était fait depuis longtemps: Napoléon le renouvela
formellement, et quant à nos colonies, il autorisa M. de Caulaincourt
à déclarer, que nous rendre quelques comptoirs de l'Inde (ceux que
nous avons encore aujourd'hui) sans les îles de France et de la
Réunion, que nous rendre la Guadeloupe sans les Saintes, la Martinique
sans nos autres Antilles, c'était si peu, qu'on y renonçait pour des
possessions continentales. La France, devait-il dire, préférerait le
commerce libre avec les colonies de toutes les nations, déjà devenues
indépendantes ou près de le devenir, à quelques possessions dans le
nouveau monde, aussi misérables que difficiles à défendre. M. de
Caulaincourt, s'il ne pouvait pas obtenir la discussion sur chaque
point, devait remettre un contre-projet sur ces bases, et attendre la
réponse, quelle qu'elle fût.
[En marge: M. de Caulaincourt, après avoir sous divers prétextes
allongé la négociation, lit une note où il essaye de montrer
l'injustice des préliminaires du 17 février.]
[En marge: On interrompt M. de Caulaincourt, et on lui demande le
contre-projet qu'on attend depuis un mois.]
Ces instructions déjà envoyées de Craonne, et renouvelées à Reims en y
ajoutant un peu plus de latitude, mais sans aller au delà de ce que
nous venons de rapporter, n'étaient que la reproduction des bases de
Francfort, et ne pouvaient pas prolonger la négociation au delà de
quelques jours. M. de Caulaincourt en les recevant fut fort affligé,
car s'il aimait son pays comme un bon citoyen, il aimait aussi la
dynastie, et il aurait voulu la sauver, Napoléon dût-il y perdre
quelque chose de sa gloire personnelle, ce qu'il regardait comme une
punition inévitable et méritée de ses fautes. Mais, lié par des ordres
absolus, ayant épuisé tous les prétextes dont il pouvait se servir
pour reculer de quelques jours le terme fatal du 10 mars, il fut enfin
obligé de s'expliquer. Il le fit donc, mais lorsque, dans une note
développée qu'il essaya de lire aux plénipotentiaires, il entreprit de
discuter les préliminaires présentés le 17 février, et de prouver
qu'ils étaient la violation d'un engagement positif, puisque les bases
de Francfort proposées formellement avaient été acceptées de même, que
les frontières auxquelles on voulait réduire la France lui étaient la
puissance relative qu'elle devait conserver dans l'intérêt de
l'équilibre européen, que la possession de la rive gauche du Rhin
n'était pour elle que la compensation à peine suffisante du partage de
la Pologne, de la sécularisation des États ecclésiastiques, de la
destruction de la république de Venise, des conquêtes des Anglais dans
l'Inde; quand il entreprit, disons-nous, l'exposé de ces
considérations, il y eut un cri unanime des sept ou huit
plénipotentiaires présents, qui menacèrent de lever la séance et de ne
pas écouter davantage si le plénipotentiaire français continuait à
développer une pareille thèse. C'était, dirent-ils, un contre-projet
que M. le duc de Vicence devait remettre, et non pas une critique;
c'était un contre-projet qu'il avait promis, qu'on attendait
patiemment depuis un mois, et qu'on avait mission d'exiger, avec ordre
de partir si on ne l'obtenait pas.--M. de Caulaincourt essaya
toutefois de les calmer et de leur faire accepter sa note. Il n'y
réussit qu'après avoir enduré les récriminations les plus amères,
qu'en promettant de remettre un contre-projet, et de le remettre sous
vingt-quatre heures.
[En marge: M. de Caulaincourt remet enfin le contre-projet demandé
d'après les bases posées par Napoléon.]
Le 15, en effet, M. de Caulaincourt remit ce contre-projet en se
conformant aux bases que nous venons d'indiquer. Après l'énumération
des sacrifices auxquels nous étions prêts à nous résigner, calculée
de manière à bien faire ressortir toutes nos concessions, telles par
exemple que l'abandon de la Westphalie, de la Hollande, de l'Illyrie,
de l'Italie, de l'Espagne, il était dit dans le document présenté que
la France consentait à ce que la Hollande fût rendue à un prince de la
maison d'Orange avec accroissement de territoire (cet accroissement
n'était autre que la restitution du Brabant hollandais), à ce que
l'Allemagne fût constituée comme l'avaient indiqué les plénipotentiaires,
c'est-à-dire d'_une manière indépendante et sous un lien fédératif_, à
ce que l'Italie fût également indépendante, à ce que l'Autriche y eût
des possessions tandis que la France reviendrait aux Alpes, à la
condition toutefois que le prince Eugène et la princesse Élisa
conserveraient une dotation, enfin à ce que le Pape rentrât à Rome,
Ferdinand VII à Madrid. La France admettait aussi que l'Angleterre
conservât Malte et la plupart de ses acquisitions. Mais cette
énumération précise des concessions faites par la France, impliquait
naturellement qu'elle entendait garder le Rhin et les Alpes,
c'est-à-dire Anvers, Cologne, Mayence, Chambéry, Nice, puisqu'elle ne
déclarait pas les abandonner.
[En marge: On écoute en silence ce contre-projet, et après en avoir
donné acte, on ne laisse pas ignorer à M. de Caulaincourt qu'il vient
de rendre certaine et prochaine la rupture des négociations.]
[En marge: Profond chagrin de M. de Caulaincourt.]
Cette fois M. de Caulaincourt ne fut point interrompu par les
plénipotentiaires, car il avait rempli la condition de présenter un
contre-projet, et il fut écouté avec un froid silence, mais sans
étonnement. La lecture du document à peine achevée, les
plénipotentiaires se levèrent, et, après avoir donné acte de la remise
de notre contre-projet, et annoncé qu'ils allaient l'envoyer au
quartier général des souverains, déclarèrent qu'on pouvait regarder la
négociation comme définitivement rompue, et que sous quarante-huit
heures ils quitteraient Châtillon. Les Anglais, et notamment lord
Aberdeen, qui dans les formes avaient toujours observé les
convenances, répétèrent à M. de Caulaincourt qu'ils regrettaient
infiniment qu'on n'eût pas conclu la paix aux conditions par eux
énoncées, car on aurait fait cesser l'effusion du sang qui désormais
allait être sans terme, qu'à ces conditions on aurait traité de bonne
foi avec Napoléon, qu'on l'aurait même reconnu comme empereur, ce que
l'Angleterre n'avait jamais fait. Ces déclarations, empreintes de la
plus évidente sincérité, désolèrent M. de Caulaincourt, qui n'ayant
pas pu sauver la grandeur de l'Empire, aurait voulu sauver au moins
l'Empire lui-même! Ce citoyen éminent, qui avait représenté la France
après Iéna et Friedland, et avait été comblé alors des caresses de
l'Europe tremblante, était, dans sa douleur qu'il ne savait pas assez
cacher, un exemple frappant des vicissitudes de la fortune, un exemple
que les plénipotentiaires n'auraient pas dû envisager sans une vive
crainte. Mais les diplomates ne sont pas plus philosophes que les
autres hommes, et le présent les enivre, eux aussi, jusqu'à oublier le
passé et l'avenir!
Le contre-projet, remis le 15 mars, devait recevoir sa réponse au plus
tard sous deux jours, c'est-à-dire le 17, et le congrès devait être
dissous le 18. M. de Caulaincourt le manda sur-le-champ à Napoléon à
Reims.
[En marge: Napoléon n'est ni étonné, ni désolé, de ce que lui mande M.
de Caulaincourt.]
[En marge: Séjour à Reims du 13 au 17 pour s'occuper de quelques
détails d'organisation militaire, et pour arrêter ses dernières
résolutions.]
Napoléon le prévoyait, et en avait pris son parti. Arrivé à Reims le
13 au soir, il avait résolu d'y passer le 14, le 15, le 16, peut-être
le 17, afin de laisser reposer ses troupes, de fondre les uns dans
les autres certains corps organisés à Paris trop à la hâte, et de bien
juger la marche des coalisés avant d'arrêter définitivement la sienne.
Bien que son second mouvement contre l'armée de Silésie n'eût pas
réussi comme le premier, bien qu'il eût été trompé dans ses espérances
par la perte de Soissons, et par le résultat des batailles de Craonne
et de Laon, néanmoins Blucher avait été fort maltraité, et le prince
de Schwarzenberg, quoique revenu de l'Aube sur la Seine, n'avait pas
osé se porter au delà de Nogent. Ce prince paraissait attendre pour
faire un pas de plus que Napoléon révélât mieux ses desseins. Enfin le
combat de Reims, faible dédommagement de cruelles déceptions, avait
cependant produit une forte impression sur les coalisés. Napoléon ne
se tenait donc pas encore pour vaincu, et il attendait toujours
quelque faux mouvement de ses adversaires pour tomber sur eux avec la
promptitude de la foudre.
[En marge: Motifs de persévérer dans le grand projet de marcher sur
les places.]
[En marge: Objection à ce projet tirée de l'état de Paris.]