[Note 17: Le principal personnage employé dans ces

négociations, M. de Vitrolles, a raconté dans des mémoires

spirituels, et encore inédits, sa mission au camp des

alliés. J'en ai dû la communication à l'obligeance du

dépositaire. Je suis donc certain d'être exact dans le récit

que je viens de faire, et d'autant plus que j'ai pu

confronter le témoignage de M. de Vitrolles avec celui de

quelques-uns des principaux personnages du temps, et que

c'est de leurs témoignages comparés que j'ai composé cette

narration.]

[En marge: Napoléon, loin de vouloir céder, fait convoquer le conseil

de l'Empire, dans l'espérance que ce conseil sera indigné en entendant

les propositions faites à Châtillon.]

[En marge: Séance du conseil de l'Empire.]

[En marge: Ce Conseil plutôt consterné qu'indigné, incline à

l'adoption des conditions proposées.]

À Paris la situation prenait également un aspect des plus menaçants.

Napoléon avait, comme on l'a vu, envoyé à la régente Marie-Louise le

traité proposé par les plénipotentiaires à Châtillon, et s'était

flatté que ce traité déshonorant révolterait quiconque sentait couler

du sang dans ses veines. Un conseil en effet, réuni le 4 mars en

présence de Marie-Louise et de Joseph, avait reçu communication de

toutes les pièces de la négociation. Napoléon, qui avait tant altéré

la vérité à l'égard des négociations de Prague, et même de celles de

Francfort, s'était décidé cette fois à la dire tout entière, parce

qu'il espérait qu'elle soulèverait les coeurs! Hélas! elle n'avait

fait que les consterner, énervés qu'ils étaient par un long

despotisme! On comptait parmi les hommes composant ce conseil de bons

citoyens, d'honnêtes gens, mais ils avaient autant peur de déplaire à

Napoléon, en conseillant la paix immédiate, qu'au public, en

conseillant la continuation de la guerre. Ils n'avaient donc reçu

qu'avec une sorte de crainte l'invitation de délibérer sur ce grave

sujet. Dans ce conseil auquel assistaient, outre l'Impératrice et

Joseph, les grands dignitaires, les ministres, et quelques présidents

du Conseil d'État, on avait, après la lecture des pièces, gardé un

long silence de surprise et d'effroi. Puis Joseph qui présidait,

forçant chacun par une interpellation directe à rompre ce silence, les

vingt membres présents avaient balbutié leur avis en un langage

embarrassé, et avec la brièveté non pas de l'énergie mais de la

faiblesse. Le traité proposé, suivant ces divers opinants, était

désolant; selon même quelques-uns qui avaient appelé les choses par

leur nom, il était une véritable capitulation. Il fallait espérer,

disaient-ils, que le génie de l'Empereur, qui avait opéré tant de

prodiges, accomplirait encore celui de repousser l'ennemi une dernière

fois, et de lui arracher des conditions plus acceptables. Toutefois on

ne connaissait pas la situation, Napoléon seul la connaissait, seul

pouvait la juger, et émettre un avis éclairé (ce qui était bien vrai

grâce à la forme du gouvernement); mais si pourtant la situation était

aussi désespérée qu'on le disait, et qu'elle paraissait l'être, à

juger des choses d'après les apparences, ne conviendrait-il pas mieux

de traiter sur le pied des anciennes frontières, que de laisser entrer

l'étranger dans Paris? On ne pouvait se le dissimuler, si l'étranger

pénétrait dans la capitale, il ne respecterait pas la dynastie

glorieuse sous laquelle on avait le bonheur de vivre; il tenterait un

bouleversement intérieur, et c'était là une calamité qu'il fallait

écarter à tout prix. Sans doute c'était une perte sensible que celle

de la Belgique, mais il valait mieux perdre la Belgique que la France,

et surtout que le trône. D'ailleurs la France, après tout, telle

qu'elle avait été sous Louis XIV, ayant son empereur à sa tête, serait

toujours grande, car sa grandeur ne dépendait pas d'une ou deux

provinces. Napoléon avait assez déployé le génie de la guerre, il

serait bien à désirer qu'il eût le temps de déployer aussi le génie de

la paix, et qu'il pût procurer au pays autant de félicité qu'il lui

avait procuré de gloire. Alors, bientôt remise de son épuisement, la

France trouverait l'occasion de recouvrer ce que la violence de

l'étranger lui enlevait aujourd'hui. Mais en tout cas, répétaient ces

hommes asservis qui souhaitaient ardemment la paix sans même oser le

dire, en tout cas, si Sa Majesté Impériale, qui seule avait le secret

des affaires, qui seule pouvait prononcer en connaissance de cause,

inclinait à accepter les anciennes frontières plutôt que de courir de

nouveaux hasards, le Conseil était d'avis que l'honneur de l'Empereur

le permettait, car son honneur véritable c'était l'intérêt de la

France, et l'intérêt de la France c'était la paix immédiate.--

Certes l'intérêt de la France c'était la paix, mais c'était son

intérêt un an, deux ans, six ans plus tôt, et c'est alors qu'il aurait

fallu le dire. Aujourd'hui, à continuer la guerre, il n'y avait de

danger que pour la dynastie, car assurément on ne ferait la France

sous les Bourbons ni plus petite, ni plus dénuée d'influence que ne le

voulaient les plénipotentiaires de Châtillon; il est même certain que,

dans le soin qu'on apportait à l'affaiblir, la crainte de Napoléon

entrait pour beaucoup, et qu'avec les Bourbons on chercherait

infiniment moins à réduire sa puissance naturelle et séculaire. Les

choses en étant à ce point, il n'y avait pas grand péril à risquer

encore quelques batailles, pour amener peut-être une transaction entre

les anciennes et les nouvelles frontières, pour avoir Mayence en

sacrifiant Anvers. Un seul homme, il faut le nommer, M. de Cessac,

vota pour qu'on ne souscrivît pas aux propositions de Châtillon. Du

reste, même dans ce moment suprême, ce fut de la part des membres du

Conseil de régence un concours de soumission inouï. Les plus hardis

énonçaient d'un ton un peu plus rogue les mêmes bassesses.--La paix,

la guerre, comme l'Empereur voudrait!...--Tel était leur unique avis,

en laissant voir cependant que si par hasard l'Empereur préférait la

paix, c'était bien là ce qu'ils désiraient tous[18].

[Note 18: Le procès-verbal de ce Conseil existe avec l'avis

de chacun, et si jamais il est publié on verra que nous

n'exagérons rien.]

Napoléon avait toujours manifesté un extrême dédain pour les réunions

nombreuses où l'on devait traiter de guerre ou de politique, parce

qu'en effet il y avait trouvé les hommes tels que les fait le

despotisme, la plupart ayant peu d'opinion, quelques-uns seulement

capables de s'en faire une, et parmi ces derniers les uns cherchant la

pensée du maître pour y conformer la leur, les autres contredisant par

mauvais caractère ou par mécontentement. Ce Conseil, si Napoléon avait

pu y assister, aurait bien justifié son sentiment, et révélé les

conséquences du régime sous lequel il avait fait succomber la France,

et sous lequel il allait succomber lui-même. Au surplus il eût été

fort déçu, car c'était une explosion d'indignation patriotique qu'il

avait voulu provoquer, et on lui envoyait au contraire une humble et

tremblante supplication pour la paix, écrite entre deux peurs: peur de

lui, peur de l'ennemi.

[En marge: Malgré l'humilité que montrent en public les principaux

personnages de l'État, ils se déchaînent dans les entretiens privés

contre l'entêtement de Napoléon.]

[En marge: Langage imprudent des amis de Joseph.]

Mais l'humilité qu'on avait montrée devant son épouse, devant son

frère et son fidèle archichancelier Cambacérès, on la dépouillait hors

de la présence de ces témoins redoutés, et on tenait partout ailleurs

un langage bien différent. De la soumission on passait brusquement à

une véritable fureur contre son entêtement.--_Cet homme est fou!_

était le propos qu'on entendait dans toutes les bouches.--Il nous fera

tous tuer, disaient des gens qui n'avaient jamais paru sur un champ de

bataille. Parmi les hommes particulièrement attachés à Joseph, et en

général c'étaient des employés militaires ou civils qui étaient allés

chercher à Madrid la faveur qu'ils ne trouvaient point à Paris, on

commençait à insinuer qu'il fallait remettre dans les mains de Joseph

le pouvoir de sauver la France. Ces amis de Joseph, fort maltraités

par Napoléon qui les accusait d'être la cause de nos malheurs en

Espagne, lui payaient ses mauvais traitements en mauvais propos, et

disaient qu'il fallait proclamer une régence, en donner la présidence

à Joseph, avec lequel l'Europe traiterait plus volontiers qu'avec

Napoléon. Ils prétendaient que ce serait une manière adroite de

dégager l'orgueil des souverains coalisés, comme celui de Napoléon

lui-même, et de tirer la France des mains d'un génie qui n'était

propre qu'à la guerre, pour la remettre dans les mains d'un génie

essentiellement propre à la paix. C'était vouloir tout simplement

faire abdiquer Napoléon au profit de Joseph. Aussi n'étaient-ce que

les plus téméraires, c'est-à-dire les plus mécontents, qui osaient

tenir ce langage. Ceux qui se bornaient à vouloir mettre un terme

prochain à la guerre, sans songer à porter la main sur le trône, se

contentaient de dire qu'il faudrait, en réponse à l'espèce de

consultation provoquée par Napoléon, lui envoyer une adresse dans

laquelle on lui demanderait la paix en termes formels.

[En marge: Joseph, plus mesuré que ses amis, consulte secrètement

Napoléon pour savoir s'il lui conviendrait qu'on fît une manifestation

pacifique.]

Les choses furent poussées au point que Joseph, entrant dans la pensée

de ceux qui voulaient faciliter la paix à son frère au moyen d'une

manifestation pacifique, imagina de consulter M. Meneval, dont la

fidélité était inaltérable, et le chargea d'écrire au quartier

général, pour savoir si une démarche dans le sens de la paix

conviendrait à Napoléon, et dans quelle forme il désirerait qu'elle

fût faite. M. Meneval déclara qu'il informerait avant tout l'Empereur

de ce qui se passait, et qu'il écouterait ensuite les paroles qu'il

aurait permission d'entendre. En conséquence il écrivit sur-le-champ à

Napoléon avec la réserve délicate qu'il savait allier à une parfaite

franchise.

[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant ce qui se passe, et

lettre sévère au duc de Rovigo.]

Napoléon en arrivant à Reims trouva la lettre de M. Meneval, et

plusieurs autres qui donnaient l'idée de cet état de choses. Grâce à

sa prodigieuse sagacité, que la défiance aiguisait sans la troubler,

il devina tout, et peut-être dans le premier moment s'exagéra-t-il un

peu ce qu'il avait deviné. Il fut surtout très-mécontent de ce que le

duc de Rovigo, ne voulant compromettre personne, et n'attachant pas

grande importance aux propos tenus autour de Joseph, ne lui avait

rien mandé de ce qui se passait. Avec cette promptitude et ce défaut

de ménagements qui caractérisaient trop souvent sa manière d'agir, il

adressa au duc de Rovigo la lettre suivante, qui ne révélerait qu'un

triste despotisme, et ne mériterait pas d'être citée, si en même temps

elle ne faisait ressortir une inflexibilité de caractère bien

extraordinaire en de telles circonstances.

«AU MINISTRE DE LA POLICE.

»Reims, le 14 mars 1814.

»Vous ne m'apprenez rien de ce qui se fait à Paris. Il y est question

d'adresse, de régence, et de mille intrigues aussi plates qu'absurdes,

et qui peuvent tout au plus être conçues par un imbécile comme Miot.

Tous ces gens-là ne savent point que je tranche le noeud gordien à la

manière d'Alexandre. Qu'ils sachent bien que je suis aujourd'hui le

même homme que j'étais à Wagram et à Austerlitz; que je ne veux dans

l'État aucune intrigue; qu'il n'y a point d'autre autorité que la

mienne, et qu'en cas d'événements pressés c'est la Régente qui a

exclusivement ma confiance. Le roi (Joseph) est faible, il se laisse

aller à des intrigues qui pourraient être funestes à l'État, et

surtout à lui et à ses conseils, s'il ne rentre pas bien promptement

dans le droit chemin. Je suis mécontent d'apprendre tout cela par un

autre canal que par le vôtre..... Sachez que si l'on avait fait faire

une adresse contraire à l'autorité, j'aurais fait arrêter le roi, mes

ministres et ceux qui l'auraient signée.--On gâte la garde nationale,

on gâte Paris parce qu'on est faible et qu'on ne connaît point le

pays. Je ne veux point de tribuns du peuple. Qu'on n'oublie pas que

c'est moi qui suis le grand tribun: le peuple alors fera toujours ce

qui convient à ses véritables intérêts, qui sont l'objet de toutes mes

pensées.»

[En marge: Napoléon se charge seul de la réponse à faire au congrès de

Châtillon.]

[En marge: Ordre de rompre si les propositions faites sont le dernier

mot des plénipotentiaires.]

Après cette fâcheuse expérience des hommes qui l'entouraient, Napoléon

se chargea seul de la réponse à faire aux plénipotentiaires de

Châtillon. Il avait déjà ordonné à M. de Caulaincourt d'user de tous

les moyens pour alimenter la négociation et en empêcher la rupture,

sans concéder néanmoins les bases proposées. Il s'agissait toujours du

contre-projet exigé dans un délai fatal, et que Napoléon, sans s'y

refuser absolument, éprouvait une extrême répugnance à présenter. Il

renouvela ses instructions, en termes cette fois aussi sages

qu'honorables.--Demandez, écrivit-il à M. de Caulaincourt, si les

préliminaires proposés, et auxquels on veut que vous opposiez un

contre-projet, sont le dernier mot des alliés. S'il en est ainsi vous

romprez immédiatement, quoi qu'il puisse en arriver, et nous dirons à

la France ce qu'on a voulu nous faire subir. Si au contraire, comme

c'est probable, on vous répond que ce n'est pas le dernier mot, vous

répliquerez que, nous aussi, en nous reportant sans cesse aux bases de

Francfort, nous n'avons pas dit notre dernier mot, mais qu'on ne peut

pas exiger que nous offrions nous-mêmes dans un contre-projet les

sacrifices qu'on prétend nous arracher. Car, ajouta-t-il, si on veut

_nous donner les étrivières, c'est bien le moins qu'on ne nous oblige

pas à nous les donner nous-mêmes_.--

[En marge: Dans le cas contraire, M. de Caulaincourt est autorisé à

faire quelques sacrifices, qui, du reste, laissent encore à la France

la ligne du Rhin tout entière.]

Napoléon voulait que M. de Caulaincourt, établissant une discussion de

détail, pût s'assurer par lui-même de ce qu'il fallait nécessairement

sacrifier, et de ce qu'il était possible de défendre encore, car

l'inconvénient d'un contre-projet, c'était, dans l'ignorance où nous

étions des intentions définitives des alliés sur chaque point, de

céder ce qu'on pourrait peut-être retenir. Il autorisa donc M. de

Caulaincourt à abandonner d'abord le Brabant hollandais, c'est-à-dire

cette partie de la Hollande qu'il avait en 1810 ôtée à son frère

Louis. C'était une bien faible concession, car la frontière reportée

du Wahal à la Meuse, était toujours ce qu'on appelait la frontière

naturelle, ou _bases de Francfort_, et nous conservait l'Escaut et

Anvers. Napoléon autorisa en outre son plénipotentiaire à renoncer aux

diverses parcelles de territoire que nous possédions sur la rive

droite du Rhin, comme annexes de la rive gauche, tels que Wesel,

Cassel et Kehl. Dès lors, en gardant la rive gauche, nous abandonnions

les ponts qui nous assuraient le débouché sur la rive droite. Napoléon

consentit encore à démolir les ouvrages de Mayence, et à faire de

cette place une simple ville de commerce. Il se résigna à céder toutes

les possessions de la France au delà des Alpes, et tous les États de

ses frères soit en Allemagne, soit en Italie, sans en demander d'autre

compensation qu'une dotation pour le prince Eugène. Le sacrifice de

l'Espagne était fait depuis longtemps: Napoléon le renouvela

formellement, et quant à nos colonies, il autorisa M. de Caulaincourt

à déclarer, que nous rendre quelques comptoirs de l'Inde (ceux que

nous avons encore aujourd'hui) sans les îles de France et de la

Réunion, que nous rendre la Guadeloupe sans les Saintes, la Martinique

sans nos autres Antilles, c'était si peu, qu'on y renonçait pour des

possessions continentales. La France, devait-il dire, préférerait le

commerce libre avec les colonies de toutes les nations, déjà devenues

indépendantes ou près de le devenir, à quelques possessions dans le

nouveau monde, aussi misérables que difficiles à défendre. M. de

Caulaincourt, s'il ne pouvait pas obtenir la discussion sur chaque

point, devait remettre un contre-projet sur ces bases, et attendre la

réponse, quelle qu'elle fût.

[En marge: M. de Caulaincourt, après avoir sous divers prétextes

allongé la négociation, lit une note où il essaye de montrer

l'injustice des préliminaires du 17 février.]

[En marge: On interrompt M. de Caulaincourt, et on lui demande le

contre-projet qu'on attend depuis un mois.]

Ces instructions déjà envoyées de Craonne, et renouvelées à Reims en y

ajoutant un peu plus de latitude, mais sans aller au delà de ce que

nous venons de rapporter, n'étaient que la reproduction des bases de

Francfort, et ne pouvaient pas prolonger la négociation au delà de

quelques jours. M. de Caulaincourt en les recevant fut fort affligé,

car s'il aimait son pays comme un bon citoyen, il aimait aussi la

dynastie, et il aurait voulu la sauver, Napoléon dût-il y perdre

quelque chose de sa gloire personnelle, ce qu'il regardait comme une

punition inévitable et méritée de ses fautes. Mais, lié par des ordres

absolus, ayant épuisé tous les prétextes dont il pouvait se servir

pour reculer de quelques jours le terme fatal du 10 mars, il fut enfin

obligé de s'expliquer. Il le fit donc, mais lorsque, dans une note

développée qu'il essaya de lire aux plénipotentiaires, il entreprit de

discuter les préliminaires présentés le 17 février, et de prouver

qu'ils étaient la violation d'un engagement positif, puisque les bases

de Francfort proposées formellement avaient été acceptées de même, que

les frontières auxquelles on voulait réduire la France lui étaient la

puissance relative qu'elle devait conserver dans l'intérêt de

l'équilibre européen, que la possession de la rive gauche du Rhin

n'était pour elle que la compensation à peine suffisante du partage de

la Pologne, de la sécularisation des États ecclésiastiques, de la

destruction de la république de Venise, des conquêtes des Anglais dans

l'Inde; quand il entreprit, disons-nous, l'exposé de ces

considérations, il y eut un cri unanime des sept ou huit

plénipotentiaires présents, qui menacèrent de lever la séance et de ne

pas écouter davantage si le plénipotentiaire français continuait à

développer une pareille thèse. C'était, dirent-ils, un contre-projet

que M. le duc de Vicence devait remettre, et non pas une critique;

c'était un contre-projet qu'il avait promis, qu'on attendait

patiemment depuis un mois, et qu'on avait mission d'exiger, avec ordre

de partir si on ne l'obtenait pas.--M. de Caulaincourt essaya

toutefois de les calmer et de leur faire accepter sa note. Il n'y

réussit qu'après avoir enduré les récriminations les plus amères,

qu'en promettant de remettre un contre-projet, et de le remettre sous

vingt-quatre heures.

[En marge: M. de Caulaincourt remet enfin le contre-projet demandé

d'après les bases posées par Napoléon.]

Le 15, en effet, M. de Caulaincourt remit ce contre-projet en se

conformant aux bases que nous venons d'indiquer. Après l'énumération

des sacrifices auxquels nous étions prêts à nous résigner, calculée

de manière à bien faire ressortir toutes nos concessions, telles par

exemple que l'abandon de la Westphalie, de la Hollande, de l'Illyrie,

de l'Italie, de l'Espagne, il était dit dans le document présenté que

la France consentait à ce que la Hollande fût rendue à un prince de la

maison d'Orange avec accroissement de territoire (cet accroissement

n'était autre que la restitution du Brabant hollandais), à ce que

l'Allemagne fût constituée comme l'avaient indiqué les plénipotentiaires,

c'est-à-dire d'_une manière indépendante et sous un lien fédératif_, à

ce que l'Italie fût également indépendante, à ce que l'Autriche y eût

des possessions tandis que la France reviendrait aux Alpes, à la

condition toutefois que le prince Eugène et la princesse Élisa

conserveraient une dotation, enfin à ce que le Pape rentrât à Rome,

Ferdinand VII à Madrid. La France admettait aussi que l'Angleterre

conservât Malte et la plupart de ses acquisitions. Mais cette

énumération précise des concessions faites par la France, impliquait

naturellement qu'elle entendait garder le Rhin et les Alpes,

c'est-à-dire Anvers, Cologne, Mayence, Chambéry, Nice, puisqu'elle ne

déclarait pas les abandonner.

[En marge: On écoute en silence ce contre-projet, et après en avoir

donné acte, on ne laisse pas ignorer à M. de Caulaincourt qu'il vient

de rendre certaine et prochaine la rupture des négociations.]

[En marge: Profond chagrin de M. de Caulaincourt.]

Cette fois M. de Caulaincourt ne fut point interrompu par les

plénipotentiaires, car il avait rempli la condition de présenter un

contre-projet, et il fut écouté avec un froid silence, mais sans

étonnement. La lecture du document à peine achevée, les

plénipotentiaires se levèrent, et, après avoir donné acte de la remise

de notre contre-projet, et annoncé qu'ils allaient l'envoyer au

quartier général des souverains, déclarèrent qu'on pouvait regarder la

négociation comme définitivement rompue, et que sous quarante-huit

heures ils quitteraient Châtillon. Les Anglais, et notamment lord

Aberdeen, qui dans les formes avaient toujours observé les

convenances, répétèrent à M. de Caulaincourt qu'ils regrettaient

infiniment qu'on n'eût pas conclu la paix aux conditions par eux

énoncées, car on aurait fait cesser l'effusion du sang qui désormais

allait être sans terme, qu'à ces conditions on aurait traité de bonne

foi avec Napoléon, qu'on l'aurait même reconnu comme empereur, ce que

l'Angleterre n'avait jamais fait. Ces déclarations, empreintes de la

plus évidente sincérité, désolèrent M. de Caulaincourt, qui n'ayant

pas pu sauver la grandeur de l'Empire, aurait voulu sauver au moins

l'Empire lui-même! Ce citoyen éminent, qui avait représenté la France

après Iéna et Friedland, et avait été comblé alors des caresses de

l'Europe tremblante, était, dans sa douleur qu'il ne savait pas assez

cacher, un exemple frappant des vicissitudes de la fortune, un exemple

que les plénipotentiaires n'auraient pas dû envisager sans une vive

crainte. Mais les diplomates ne sont pas plus philosophes que les

autres hommes, et le présent les enivre, eux aussi, jusqu'à oublier le

passé et l'avenir!

Le contre-projet, remis le 15 mars, devait recevoir sa réponse au plus

tard sous deux jours, c'est-à-dire le 17, et le congrès devait être

dissous le 18. M. de Caulaincourt le manda sur-le-champ à Napoléon à

Reims.

[En marge: Napoléon n'est ni étonné, ni désolé, de ce que lui mande M.

de Caulaincourt.]

[En marge: Séjour à Reims du 13 au 17 pour s'occuper de quelques

détails d'organisation militaire, et pour arrêter ses dernières

résolutions.]

Napoléon le prévoyait, et en avait pris son parti. Arrivé à Reims le

13 au soir, il avait résolu d'y passer le 14, le 15, le 16, peut-être

le 17, afin de laisser reposer ses troupes, de fondre les uns dans

les autres certains corps organisés à Paris trop à la hâte, et de bien

juger la marche des coalisés avant d'arrêter définitivement la sienne.

Bien que son second mouvement contre l'armée de Silésie n'eût pas

réussi comme le premier, bien qu'il eût été trompé dans ses espérances

par la perte de Soissons, et par le résultat des batailles de Craonne

et de Laon, néanmoins Blucher avait été fort maltraité, et le prince

de Schwarzenberg, quoique revenu de l'Aube sur la Seine, n'avait pas

osé se porter au delà de Nogent. Ce prince paraissait attendre pour

faire un pas de plus que Napoléon révélât mieux ses desseins. Enfin le

combat de Reims, faible dédommagement de cruelles déceptions, avait

cependant produit une forte impression sur les coalisés. Napoléon ne

se tenait donc pas encore pour vaincu, et il attendait toujours

quelque faux mouvement de ses adversaires pour tomber sur eux avec la

promptitude de la foudre.

[En marge: Motifs de persévérer dans le grand projet de marcher sur

les places.]

[En marge: Objection à ce projet tirée de l'état de Paris.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 36 / 65 段