[En marge: Journée du 10, et efforts désespérés de Napoléon pour

enlever Laon.]

Au moment où Napoléon ébranlait ses troupes pour renouveler ses

attaques, trois divisions de l'infanterie de Woronzoff se portant à

notre gauche, se déployèrent autour du village de Clacy avec

l'intention de l'enlever. Le général Charpentier, qui avait remplacé

Victor, était à Clacy avec sa division de jeune garde et celle du

général Boyer, fort décimées l'une et l'autre par les derniers

combats. Ney avait de son côté appuyé à gauche pour soutenir le

général Charpentier, et avait disposé son artillerie un peu en arrière

et à mi-côte de manière à prendre d'écharpe les masses russes qui

allaient se jeter sur Clacy. Dès neuf heures du matin une lutte

opiniâtre recommença autour de cet infortuné village, dont la

position, heureusement pour nous, était légèrement dominante. Le

général Charpentier, qui dans ces journées montra autant d'énergie que

d'habileté, laissa l'infanterie russe s'avancer à petite portée de

fusil, et puis l'accueillit avec un feu de mousqueterie épouvantable.

Les officiers et sous-officiers se prodiguaient pour suppléer au

défaut d'instruction de leurs jeunes soldats, dans lesquels ils

trouvaient du reste un dévouement sans bornes. La première division

russe essuya un feu si meurtrier qu'elle fut renversée au pied de la

position, et immédiatement remplacée par une autre qui ne fut pas

mieux traitée. Les troupes assaillantes recevaient, outre le feu de

Clacy, celui de l'artillerie du maréchal Ney, laquelle,

très-avantageusement placée, comme nous venons de le dire, exerçait

d'affreux ravages. À la vérité, quelques-uns des projectiles de cette

artillerie atteignaient nos soldats à Clacy, mais dans l'ardeur dont

on était animé, on ne songeait avant tout qu'à arrêter l'ennemi et à

le détruire, n'importe à quel prix.

La même attaque, renouvelée cinq fois par les Russes, échoua cinq fois

devant l'héroïsme du général Charpentier et de ses soldats. Les Russes

rebutés se replièrent alors sur Laon. Napoléon, reprenant un peu

d'espérance, et se flattant d'avoir peut-être fatigué la ténacité de

Blucher, porta les deux divisions de Ney (Meunier et Curial) droit sur

Laon, par le faubourg de Semilly que nous n'avions pas cessé

d'occuper. Nos jeunes soldats, lancés par Ney sur la hauteur,

renversèrent tout devant eux, gravirent l'une des faces du pic

triangulaire de Laon, et, profitant de la forme du terrain, creuse et

rentrante en cet endroit, parvinrent jusqu'aux murailles de la ville.

Mais la solide infanterie de Bulow les arrêta au pied du rempart, puis

les criblant de mitraille, les força de redescendre de cette hauteur

fatale, devant laquelle devait échouer la fortune de nos armes.

Napoléon, cependant, qui ne renonçait pas encore à arracher Blucher de

ce poste, envoya fort loin sur notre gauche Drouot à la tête d'un

détachement, pour voir s'il ne serait pas possible de se porter sur la

route de La Fère, et d'inquiéter assez l'ennemi pour lui faire lâcher

prise.

[En marge: Nécessité pour Napoléon de battre en retraite.]

Drouot après une hardie reconnaissance, ayant déclaré avec une

sincérité qu'on ne mettait jamais en doute, l'impossibilité de cette

dernière tentative, Napoléon se résigna enfin à considérer Blucher

comme inexpugnable. Depuis quarante-huit heures ils l'étaient l'un

pour l'autre, et Blucher avait été aussi impuissant contre les

villages de Clacy et de Semilly, que Napoléon contre la hauteur de

Laon. Mais Napoléon ne pouvait pas être inexpugnable vingt-quatre

heures de plus, si Blucher, revenant au projet de marcher en masse par

la route de Laon à Reims, refoulait Marmont sur Berry-au-Bac, et

passait l'Aisne sur notre droite. Il n'y avait donc pas moyen de

demeurer où l'on était, et il fallait rebrousser chemin pour se

replier sur Soissons. Quelque douloureuse que fût cette résolution,

comme elle était indispensable, Napoléon la prit sans hésiter, et le

lendemain, 11 mars au matin, il repassa le défilé de Chivy et

d'Étouvelles, pour se reporter sur Soissons, tandis que Marmont,

établi au pont de Berry-au-Bac, défendait l'Aisne au-dessus de lui.

L'ennemi se garda bien de suivre ce lion irrité, dont les retours

faisaient trembler même un adversaire victorieux. Napoléon put donc

regagner Soissons sans être inquiété.

[En marge: Résultat des sanglantes batailles de Craonne et de Laon.]

Ces trois terribles journées du 7 à Craonne, du 9 et du 10 à Laon,

avaient coûté à Napoléon environ 12 mille hommes, et si elles en

avaient coûté 15 mille à l'ennemi, c'était une médiocre consolation,

parce qu'il lui restait près de 90 mille combattans, et que nous n'en

avions guère plus de 40 mille, même avec la petite division du duc de

Padoue qui était venue renforcer le maréchal Marmont. Le pis de tout

cela, c'étaient non la perte numérique mais la perte morale, et les

conséquences militaires des dernières opérations. Négliger un moment

Schwarzenberg pour aller de nouveau battre Blucher, et revenir ensuite

sur Schwarzenberg, soit qu'on tombât directement sur celui-ci, soit

qu'on recueillît auparavant les garnisons, était la dernière

combinaison que Napoléon avait imaginée, et qui devait, si la fortune

ne le trahissait pas, le conduire à expulser les ennemis du

territoire. Mais n'ayant pas battu Blucher, bien qu'il l'eût rudement

traité, il allait être suivi par cet infatigable adversaire en se

rejetant sur Schwarzenberg, et il était exposé à les voir se réunir

tous deux pour l'accabler. Le danger était évident et très-difficile à

conjurer.

[En marge: Napoléon se replie sur Soissons.]

[En marge: Tandis que Napoléon remet un peu d'ordre dans son armée, et

lui procure quelque repos et quelques vivres, le corps de Saint-Priest

vient s'offrir à ses coups.]

Napoléon rentra donc fort triste dans Soissons, mais moins triste que

l'armée qui comprenait bien la situation et commençait à craindre que

tant d'efforts ne fussent impuissants pour sauver la France. Mais

l'inflexible génie de Napoléon, éclairé par sa grande expérience,

laquelle lui montrait que les chances de la guerre sont inépuisables,

et qu'il n'y a jamais à désespérer pourvu qu'on persévère,

l'inflexible génie de Napoléon n'était point abattu. Il comptait

encore sur de faux mouvements de l'ennemi, et se flattait qu'une faute

du présomptueux Blucher, peut-être du prudent Schwarzenberg lui-même,

lui rendrait bientôt sa fortune perdue. Il n'avait pas cessé, au

surplus, d'être placé entre ses deux adversaires, et en mesure par

conséquent d'empêcher leur jonction; il avait encore à Paris quelques

ressources, et, s'il livrait cette capitale à elle-même, pour se

porter vers les places, il en devait trouver là de bien plus

considérables, avec lesquelles il pourrait peut-être changer la face

des choses. Il conserva donc une fermeté dont peu d'hommes de guerre

ont donné l'exemple, et peut-être aucun, car jamais mortel n'était

descendu d'une position si haute dans une situation si affreuse. Il

avait en effet soulevé le monde contre sa personne, et en avait

complétement détaché la France! Il lui restait, à la vérité, un corps

d'admirables officiers, formés à son école, remplis d'un saint

désespoir qu'ils communiquaient à l'héroïque jeunesse de France,

ramassée en marchant pour la faire tuer avec eux; il lui restait son

inépuisable génie, l'orgueil de sa grande fortune, et il n'était pas

troublé, sans doute aussi parce que, même dans sa chute, il

entrevoyait une gloire ineffaçable. Rentré dans Soissons que l'ennemi

n'avait pas osé garder, il attendait, l'oeil fixé sur ses adversaires,

lequel d'entre eux commettrait la faute dont il espérait profiter. Il

y était depuis vingt-quatre heures, occupé à donner du pain, des

souliers, quelque repos, et une organisation un peu meilleure à ses

jeunes soldats, lorsqu'un des nombreux ennemis attachés à sa suite

vint se placer à portée de ses coups. C'était le général de

Saint-Priest qui amenait un nouveau détachement tiré du blocus des

places, où il avait été remplacé par des milices allemandes. Il était

venu des Ardennes sur Reims, et avait expulsé de cette ville le

détachement de Corbineau. C'étaient quinze mille soldats russes ou

prussiens, commandés par un excellent officier, Français

malheureusement, que la haine du régime de 1793 avait conduit jadis en

Russie, et qui n'avait pas su en revenir lorsque ce régime avait cessé

d'ensanglanter la France. Ce n'était pas là une proie assez importante

pour dédommager Napoléon de ses derniers échecs, mais en se jetant sur

elle il pouvait faire sentir encore le danger de son voisinage, et

rendre ses adversaires plus circonspects. En attendant une meilleure

fortune, celle-là n'était point à dédaigner.

[En marge: Combat de Reims, et destruction du corps du Saint-Priest.]

Tandis que Blucher était arrêté au bord de l'Aisne, par la position

que Marmont avait prise à Berry-au-Bac, Napoléon fit ses dispositions

pour courir de Soissons à Reims, et accabler le corps de Saint-Priest.

Le 12 au soir il prescrivit à Marmont de laisser à Berry-au-Bac les

forces indispensables, de se porter sur Reims avec le reste, tandis

que lui s'y rendrait par la route de Fismes. Ils devaient, le

lendemain 13 au matin, opérer leur jonction à une lieue de Reims. Le

plus grand secret fut ordonné et observé.

Le 12 mars, dans la nuit, Napoléon après avoir fait mettre à Soissons

trente bouches à feu en batterie, derrière des sacs à terre et des

tonneaux, après avoir détruit tous les obstacles qui nuisaient à la

défense, après avoir laissé pour garnison quelques fragments de

bataillons et un bon commandant, partit pour Reims avec la

demi-satisfaction que devait lui inspirer le succès vers lequel il

marchait. Dès la pointe du jour, il rencontra le corps de Marmont et

le maréchal lui-même, auquel il adressa quelques reproches, moins

sévères toutefois qu'il n'aurait eu le droit de les faire, et poussa

sur Reims les trente mille hommes qu'il avait réunis pour ce coup de

main.

En route, on trouva sur la droite, au village de Rosnay, deux

bataillons prussiens qui faisaient la soupe. (Voir la carte nº 64.) On

troubla leur repas en les prenant tous, malgré une certaine résistance

de leur part, puis on arriva en face de Reims. Napoléon, qui aurait

voulu enlever le corps de Saint-Priest tout entier, songeait à faire

passer la Vesle à ses troupes à cheval, et à les porter au delà de

Reims pour couper la retraite à l'imprudent ennemi tombé dans ses

filets. (Voir la carte nº 62.) Mais les alliés avaient détruit le pont

qu'il eût été trop long de rétablir, et il fallut se borner à culbuter

sur Reims les troupes de Saint-Priest qui en étaient sorties pour

défendre les hauteurs. On les aborda avec la plus grande vigueur, et

après un combat fort court on les rejeta des hauteurs sur la ville.

Alors l'Empereur lança sur elles les régiments des gardes d'honneur.

Le général Philippe de Ségur, qui commandait l'un de ces régiments,

tourna l'extrême gauche de l'ennemi, culbuta sa cavalerie, et enleva

onze pièces de canon. L'infanterie russe prise à revers par ce

mouvement se précipita sur Reims. Elle voulut défendre les portes de

la ville, mais on enfonça ces portes à coups de canon, puis on entra

pêle-mêle avec elle, et on ramassa quatre mille prisonniers. Ce rapide

coup de main qui nous avait à peine coûté quelques centaines d'hommes,

en fit perdre environ six mille au corps de Saint-Priest, qui fut pour

le moment rejeté assez loin. M. de Saint-Priest lui-même y perdit la

vie.

[En marge: Le combat de Reims, en procurant quelque consolation à

Napoléon, ne lui rend pas la position qu'il avait après Montmirail et

Montereau.]

Ce succès, sans rendre à Napoléon l'ascendant qu'il avait après

Montmirail, avait l'avantage de procurer quelques consolations à son

armée, et de contenir l'ennemi, qui sentait la nécessité de réfléchir

à ses moindres mouvements en face d'un tel adversaire. Il s'arrêta à

Reims pour voir ce qu'allaient lui conseiller les événements.

La situation avait en effet bien changé, militairement et

politiquement, pendant les dix ou douze jours qu'il venait d'employer

à se mesurer avec Blucher. En quittant Troyes il avait laissé le

maréchal Oudinot, le général Gérard, le maréchal Macdonald, à la

poursuite du prince de Schwarzenberg, avec ordre de pousser celui-ci

jusqu'au delà de l'Aube, pendant qu'on feignait de négocier un

armistice à Lusigny. Il avait en même temps ordonné à ses lieutenants,

qui comptaient trente et quelques mille hommes à eux trois, de faire

crier _Vive l'Empereur!_ aux avant-postes, afin de persuader à

l'ennemi qu'il n'était pas parti. Mais une telle illusion n'avait pas

duré vingt-quatre heures. La manière dont s'était exécutée la

poursuite après son départ, avait été suffisante pour montrer qu'il

n'y était plus, et le prince de Schwarzenberg qui avait promis de

reprendre l'offensive aussitôt que Napoléon se détournerait de lui

pour se jeter sur Blucher, avait tenu parole dès le 27 février au

matin. Voulant ramener sur l'Aube les troupes françaises qui avaient

franchi cette rivière à sa suite, il avait dirigé le maréchal de Wrède

vers Bar-sur-Aube, et le prince de Wittgenstein vers le pont de

Dolancourt. (Voir la carte nº 62.) Il avait gardé sous la main Giulay

et les réserves autrichiennes.

[En marge: Événements entre le prince de Schwarzenberg et les

maréchaux laissés à la garde de la Seine.]

[En marge: Héroïque combat de Dolancourt soutenu par les troupes

d'Espagne contre l'armée de Bohême.]

Le maréchal Oudinot et le général Gérard étaient en position sur

l'Aube, le maréchal Macdonald sur la Seine. Les deux premiers,

particulièrement menacés, ayant aperçu le 27 au matin le retour

offensif de l'ennemi, s'étaient portés, le général Gérard à

Bar-sur-Aube, et le maréchal Oudinot à Dolancourt, pour disputer sur

ces deux points le passage de l'Aube. Le maréchal Oudinot jugeant

mauvaise la position de Dolancourt, car elle était dominée de toute

part, pensant de plus qu'un mouvement rétrograde décèlerait trop le

départ de Napoléon, avait imaginé de se tenir en avant de l'Aube, et

de défendre à outrance les hauteurs d'Arsonval et d'Arrentières.

Laissant la division des gardes nationales Pacthod pour couvrir le

pont de Dolancourt, il avait porté sur la hauteur au delà les deux

brigades de la division Leval, et la brigade qui restait de la

division Boyer. Ces trois brigades tirées d'Espagne, appuyées par les

dragons venus également d'Espagne, et comprenant 7 mille fantassins et

2 mille chevaux, avec tout au plus trente bouches à feu amenées du

fond de la vallée de l'Aube, avaient eu grand'peine à se soutenir en

présence des cent bouches à feu de l'ennemi. Les brigades Montfort et

Chassé, mitraillées d'abord, puis assaillies par les cuirassiers

autrichiens, avaient tenu ferme, et repoussé toutes les attaques,

tandis que le comte de Valmy passant l'Aube à gué, venait à leur

secours. Ces deux brigades d'infanterie, complétement enveloppées sans

en être émues, secourues tour à tour par la brigade Pinoteau, et par

les dragons d'Espagne qui avaient chargé au galop la formidable

artillerie des Autrichiens et tué les canonniers sur les pièces,

avaient conservé leur champ de bataille toute une journée. Enfin vers

la nuit, voyant fondre sur elles le reste de la grande armée de

Bohême, elles avaient quitté les hauteurs, regagné le bord de la

rivière, et opéré leur retraite dans le meilleur ordre. Ce combat

admirable de 8 à 9 mille hommes contre 30 mille d'abord, puis contre

40 mille, avait coûté à l'ennemi 3 mille hommes, et à nous 2 mille. Si

Napoléon n'avait eu que de pareils soldats, le résultat de cette

grande lutte eût été certainement différent.

Tandis qu'Oudinot avec les troupes d'Espagne défendait si bien les

hauteurs en avant de Dolancourt, le général Gérard de son côté avait

arrêté les Bavarois devant Bar-sur-Aube, et leur avait tué beaucoup

d'hommes tout en perdant lui-même très-peu de monde, grâce aux

barricades dont il s'était couvert. Macdonald entendant la canonnade

avait couru de la Seine à l'Aube, pour coopérer à la défense des

postes attaqués.

[En marge: Retraite des maréchaux sur la Seine.]

Bien que ce rude combat, dans lequel le prince de Wittgenstein avait

été blessé gravement et le prince de Schwarzenberg légèrement, fût de

nature à rendre l'armée de Bohême plus prudente encore que de coutume,

pourtant il était facile de reconnaître au nombre de troupes déployées

que ce n'était là qu'un rideau, et que Napoléon était ailleurs. Si le

prince de Schwarzenberg avait pu conserver encore un seul doute à cet

égard, il l'aurait perdu en voyant devant lui tout au plus 8 à 9

mille hommes. Dès lors ses projets de retraite sur Chaumont avaient dû

être abandonnés, et soit qu'il fût aiguillonné par le blâme des

alliés, soit qu'il fût jaloux de tenir la parole donnée à l'armée de

Silésie, il avait résolu de se reporter en avant, et de reprendre la

position de Troyes au moins, pendant que Blucher continuait à courir

les hasards d'une marche isolée. Le 28 donc il s'était remis en

mouvement, et les trois généraux français, jugeant avec raison que

l'Aube n'était pas tenable, que la position de Troyes elle-même

pouvait être tournée de tout côté, s'étaient repliés sur la Seine

entre Nogent et Montereau, livrant à chaque pas de vigoureux combats

d'arrière-garde. Le prince de Schwarzenberg les avait suivis, avait

réoccupé Troyes, et bordé la Seine de Nogent à Montereau. Il avait

pris la ferme résolution, Blucher avançant sur Paris, de ne pas le

laisser avancer seul.

[En marge: Aggravation de la situation politique comme de la situation

militaire.]

Militairement la situation s'était donc fort gâtée pendant les dix ou

douze jours employés par Napoléon à combattre Blucher. Politiquement,

elle était singulièrement empirée.

[En marge: Rupture des conférences de Lusigny.]

Les conférences de Lusigny avaient été définitivement abandonnées, le

prince de Schwarzenberg n'en ayant plus besoin pour se débarrasser de

la poursuite de Napoléon, et Napoléon s'obstinant à cacher une

question de frontières sous une question d'armistice. En entrant à

Troyes, le prince avait congédié les commissaires qui avaient essayé

un instant d'arrêter l'effusion du sang par une suspension d'armes. Du

reste, il l'avait fait avec regret, et contraint uniquement par

l'esprit qui régnait dans la coalition.

[En marge: À Châtillon le délai fatal approche. Secrètes instances de

M. de Metternich pour qu'on traite à tout prix.]

À Châtillon également on était à la veille de rompre. Nous avons dit

qu'en faisant signer à Chaumont le traité du 1er mars, lord

Castlereagh avait obtenu qu'on fixât un délai fatal, après lequel on

cesserait d'attendre le contre-projet demandé à M. de Caulaincourt. Le

délai fixé était celui du 10 mars, et on avait déclaré à M. de

Caulaincourt qu'après le 10 mars le congrès serait dissous, et toute

négociation remise jusqu'à la destruction des uns ou des autres. Le

prince Esterhazy, envoyé secrètement par M. de Metternich à M. de

Caulaincourt, lui avait renouvelé le conseil de traiter, de traiter à

tout prix, car ce moment passé on ne voudrait plus négocier avec

Napoléon, et on viserait à lui ôter non-seulement le Rhin, mais le

trône. M. de Caulaincourt avait mandé ces détails au quartier général,

en suppliant l'Empereur de lui permettre de se désister en quelques

points des bases de Francfort, car, s'il persistait dans ses

résolutions, la négociation serait rompue à l'instant, et après sa

grandeur son existence même serait mise en question.

[En marge: Impatience d'en finir chez les alliés.]

[En marge: Arrivée de M. de Vitrolles au quartier général des

souverains, et effet de ses communications.]

[En marge: Les souverains répondent qu'ils attendent pour rompre avec

Napoléon et écouter les ennemis de sa dynastie l'expiration du délai

fatal fixé à Châtillon.]

Ce qu'écrivait M. de Caulaincourt, d'après les avis enveloppés, mais

sincères du prince Esterhazy, était rigoureusement exact. À

l'impatience d'entrer à Paris qu'éprouvait Alexandre, à la haine

furieuse qui animait les Prussiens, étaient venues s'ajouter les

excitations du parti royaliste. M. de Vitrolles expédié, comme on l'a

vu, avec une commission avouée de M. de Dalberg, mais non avouée de M.

de Talleyrand, avait réussi, après beaucoup de traverses, à gagner le

quartier général des alliés, et à s'y faire admettre, en se servant

des signes de reconnaissance dont il était porteur pour M. de Stadion.

Quoiqu'il fût tout à fait inconnu des ministres de la coalition, ils

avaient fini par prendre confiance en lui, en écoutant son langage

sincère et passionné, en écoutant surtout l'énumération des noms

considérables dont il s'autorisait. C'était le premier message sérieux

que recevaient les souverains alliés, et il produisait chez eux, outre

beaucoup de satisfaction, un redoublement de courage, car l'espérance

de trouver dans Paris même un parti qui leur en ouvrirait les portes,

et une fois entrés les aiderait à constituer un gouvernement avec

lequel ils pourraient traiter, cette espérance, d'abord très-vive

quand ils avaient passé le Rhin, très-affaiblie depuis en voyant si

peu de manifestations royalistes éclater autour d'eux, se réveillait

maintenant, et augmentait fort leur résolution de marcher en avant.

Ils avaient longuement questionné M. de Vitrolles sur l'intérieur de

Paris, s'étaient plaints de n'en rien savoir, et lui avaient répété le

thème en usage, que, n'étant pas venus pour ou contre la cause d'une

dynastie, ils ne songeraient à écarter Napoléon du trône que si la

France en manifestait le voeu formel, qu'alors ils seraient heureux de

contribuer à la délivrer du joug qui pesait sur elle et sur l'Europe.

À cela M. de Vitrolles, s'appuyant des noms de MM. de Talleyrand et de

Dalberg fort appréciés au camp des alliés, et beaucoup plus que les

noms les plus qualifiés parmi les royalistes, avait répondu que la

France, tremblante sous la tyrannie impériale, n'osait pas manifester

ses véritables sentiments, que sachant d'ailleurs les cours de

l'Europe occupées à négocier à Châtillon avec Napoléon, elle était

encore moins disposée à lever contre lui l'étendard de la révolte,

étendard que les souverains armés n'osaient pas lever eux-mêmes, mais

que si on rompait définitivement avec lui, les monarques alliés

verraient éclater autour d'eux un élan unanime en faveur de la maison

de Bourbon. Il était malheureusement vrai que l'aversion de la France

pour le despotisme et pour la guerre affaiblissait en elle l'horreur

de l'étranger, et que bien qu'elle eût complétement oublié les

Bourbons, elle accepterait volontiers tout gouvernement, quel qu'il

fût, qui la débarrasserait de souffrances devenues insupportables.

Cette vérité, sans doute exagérée par l'envoyé de MM. de Talleyrand et

de Dalberg, avait fait naturellement impression sur les ministres et

les souverains réunis à Troyes, et ils avaient répondu à M. de

Vitrolles qu'on était obligé de continuer jusqu'au terme convenu les

conférences de Châtillon; que si Napoléon acceptait les frontières de

1790, on traiterait avec lui; que dans le cas contraire, on romprait,

et on entendrait alors tout ce qui pourrait être dit en faveur d'un

autre gouvernement que le sien, pourvu que ce gouvernement convînt à

la France et présentât des chances de durée. Mais les partisans de la

guerre à outrance, quoiqu'ils n'eussent pas besoin d'être excités, en

apprenant ces communications, avaient senti redoubler leur désir de

rompre à Châtillon, et de marcher sur Paris. C'était là le motif des

avis réitérés et secrets que l'Autriche faisait parvenir à M. de

Caulaincourt. Quelques moments encore et tout allait donc changer de

face[17]!

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 35 / 65 段