Napoléon, quoique satisfait de ce premier résultat et touché du

dévouement de ses troupes, était fort préoccupé du lendemain; mais sa

résolution de combattre, toujours déterminée par la nécessité de

vaincre Blucher avant de se reporter sur Schwarzenberg, était la même.

Il ne délibérait que sur un point, c'était de savoir, maintenant qu'il

était maître du plateau de Craonne, par quel côté il descendrait dans

la plaine de Laon. Mais ici encore une nécessité, presque aussi

absolue que celle de combattre, le forçait à marcher par la chaussée

de Soissons à Laon, et c'était la nécessité de se placer entre ces

deux villes, afin d'intercepter la route de Paris. Malheureusement,

cette chaussée présentait beaucoup plus de difficultés que celle de

Reims pour pénétrer dans la plaine de Laon. Parvenus à la partie du

plateau qui se trouve entre Aizy et Filain (voir la carte nº 64), il

nous fallait tourner à droite, descendre dans la vallée de la Lette

entre Chavignon et Urcel, nous engager dans un défilé, formé à gauche

par des hauteurs boisées, à droite par le ruisseau d'Ardon qui vient

de Laon, et qui est bordé de prairies marécageuses. On rencontrait

successivement sur son chemin les villages d'Étouvelles et de Chivy,

et on débouchait ensuite par la chaussée de Soissons dans la plaine de

Laon. S'enfoncer avec toute l'armée dans cet étroit défilé, où l'on

n'avait guère que la largeur de la chaussée pour manoeuvrer, était

extrêmement dangereux. L'ennemi, en effet, en occupant fortement les

villages d'Étouvelles et de Chivy, pouvait nous arrêter court.

Cependant il n'y avait pas moyen d'opérer autrement, car se reporter à

droite pour prendre la grande route de Reims à Laon, qui passe l'Aisne

à Berry-au-Bac, c'était découvrir celle de Soissons, et si on avait dû

prendre en définitive cette route de Reims, ce n'eût pas été la peine

de perdre sept mille hommes pour conquérir le plateau de Craonne. La

grave raison de se tenir toujours à proximité de Soissons l'ayant

emporté dans la première bataille, devait évidemment l'emporter dans

la seconde. En conséquence, Napoléon, qui avait bivouaqué le 7 au soir

sur le plateau, vint s'établir le 8 entre l'Ange-Gardien et Chavignon,

à l'ouverture du défilé qui conduit dans la plaine de Laon. Il accorda

cette journée de repos à ses troupes, afin de les laisser respirer,

et de donner au maréchal Marmont le temps d'entrer en ligne.

[En marge: Rôle destiné au maréchal Marmont dans les nouvelles

opérations qu'on allait entreprendre.]

Il voulait se servir de ce maréchal pour parer, autant que possible,

aux inconvénients de la situation dans laquelle il était forcé de

s'engager. Le maréchal Marmont venait de recevoir de Paris une

nouvelle division de réserve, composée, comme celles que commandait le

général Gérard, de bataillons de ligne formés à la hâte dans les

dépôts. Elle était de 4 mille conscrits, ayant comme les autres quinze

à vingt jours d'incorporation, mais conduits par des officiers

qu'exaltaient le danger de la France et l'honneur menacé de nos armes.

Cette division placée sous les ordres du duc de Padoue, portait à 12

ou 13 mille hommes le corps du maréchal Marmont, et à 48 ou 50 mille

le total des forces de Napoléon, déduction faite des pertes de la

bataille de Craonne. Il imagina de diriger le corps du duc de Raguse

sur la route qu'il ne voulait pas suivre lui-même, celle de Reims à

Laon. Ce corps, passant par Festieux, et n'ayant pas grande difficulté

à vaincre, viendrait s'établir sur notre droite dans la plaine de

Laon, et, attirant à lui l'attention de l'ennemi, faciliterait à notre

colonne principale le passage du défilé d'Étouvelles à Chivy. (Voir la

carte nº 64.) Sans doute, il y avait du danger, même dans cette

précaution, car sur notre gauche Napoléon débouchant par un défilé

étroit, sur notre droite Marmont débouchant à découvert dans la plaine

de Laon, à une distance l'un de l'autre de trois lieues, pouvaient

être accablés successivement, avant d'avoir eu le temps de se donner

la main. Mais que faire? Où n'y avait-il pas danger, et danger plus

grand que celui qu'on allait braver? Il n'était pas possible en effet

de se détourner de Blucher sans l'avoir battu; il n'était pas possible

de suivre en masse la route de Reims sans livrer celle de Soissons,

c'est-à-dire de Paris; dès lors le débouché par le défilé d'Étouvelles

à Chivy étant la suite d'un enchaînement de nécessités, il fallait s'y

résigner, en diminuant de son mieux les difficultés de l'opération.

Évidemment on se donnait plus de chances de forcer le défilé en

ajoutant à l'attaque de gauche une démonstration accessoire sur la

droite. D'ailleurs, une fois l'obstacle vaincu, Napoléon s'appliquant

à s'étendre rapidement à droite pour donner la main à Marmont, et

celui-ci ne se commettant qu'avec mesure dans la plaine de Laon, les

principaux dangers de cette manière d'opérer pouvaient être conjurés.

Au surplus on n'avait, nous le répétons, que le choix des périls. Le

plus grand de tous eût été d'hésiter et de ne pas agir.

[En marge: La journée du 8 donnée au repos et au ralliement des

troupes.]

La journée du 8 ayant été accordée au repos et au ralliement des

troupes, Napoléon résolut de se porter le 9 mars au matin au milieu de

la plaine humide de Laon. C'était l'audacieux Ney qui devait marcher

en tête, et forcer le défilé d'Étouvelles à Chivy. Pour lui faciliter

sa tâche, Napoléon chargea le général Gourgaud de pénétrer pendant la

nuit avec quelques troupes légères à travers les monticules boisés qui

dominaient notre gauche, et de tourner le défilé en apparaissant

brusquement sur le flanc de la chaussée entre Étouvelles et Chivy. La

division de dragons Roussel avait ordre dès que le défilé serait

franchi, de se précipiter au galop sur la ville de Laon, pour tâcher

d'y pénétrer pêle-mêle avec l'ennemi.

[En marge: Sanglante bataille de Laon livrée les 9 et 10 mars.]

[En marge: Ney enlève Chivy par un coup de vigueur, et assure ainsi le

débouché dans la plaine de Laon.]

Le maréchal Ney, pour être plus sûr de réussir, se mit en marche le 9,

bien avant le jour, lorsque les troupes alliées étaient encore

plongées dans un profond sommeil. Les soldats du 2e léger, sous la

conduite de cet intrépide maréchal, fondirent en colonne serrée sur

Étouvelles, y surprirent une avant-garde de Czernicheff qu'ils

passèrent au fil de l'épée, et, après avoir occupé ce petit village,

se jetèrent sur Chivy dont ils s'emparèrent également. Il arriva même

que la petite colonne du général Gourgaud chargée de tourner le

défilé, ayant trouvé plus de difficulté que la colonne principale, ne

parut devant Chivy qu'après le maréchal Ney. Elle se réunit toutefois

à lui au moment où il entrait dans la plaine de Laon. La division de

dragons Roussel s'élança alors au galop sur la chaussée; mais elle fut

contenue par la mitraille d'une batterie de douze pièces, qui lui tua

quelques hommes avec un chef d'escadron. Il fallut donc s'arrêter et

attendre l'infanterie avant de songer à l'attaque de Laon. Du reste,

le défilé qu'on avait cru si redoutable était heureusement franchi, et

toute l'armée pouvait se déployer dans la plaine. Ney se rangea en

avant de Chivy, vis-à-vis du faubourg de Semilly. (Voir la carte nº

64.) Charpentier prit position à gauche avec les deux divisions de

jeunes garde du maréchal Victor, Mortier à droite avec la seconde

division de vieille garde, et avec la division de jeunes garde Poret

de Morvan. Friant à la tête de la principale division de vieille

garde, s'établit au centre, en arrière. Venaient enfin la cavalerie et

la réserve d'artillerie, complétant un total de trente-six mille

combattants. Marmont à trois lieues sur la droite, séparé de Napoléon

par des hauteurs boisées, était avec 12 ou 13 mille hommes sur la

route de Reims, attendant notre canon pour se risquer en plaine.

[En marge: Attaque et prise des faubourgs de Semilly et d'Ardon.]

Un épais brouillard couvrait le bassin au milieu duquel Laon s'élève,

et on voyait à peine les tours de la ville se dresser au-dessus de ce

brouillard comme sur une mer. Favorisé par cette brume épaisse, Ney se

jeta sur le faubourg de Semilly bâti au pied de la hauteur que la

ville couronne; Mortier avec la division Poret de Morvan se jeta à

droite, sur le faubourg d'Ardon situé de même. La vivacité de

l'attaque, l'élan d'un heureux début, le brouillard, tout contribua au

succès de cette double tentative. En une heure nous nous rendîmes

maîtres des deux faubourgs.

Mais bientôt nous aperçûmes à travers le brouillard qui commençait à

se dissiper, le site singulier qui devait nous servir de champ de

bataille, et l'ennemi put se rassurer en voyant le petit nombre de

soldats qui venaient attaquer ses cent mille hommes.

[En marge: Forme et aspect de la ville de Laon.]

[En marge: Résolution de Blucher de s'y défendre à outrance.]

Laon s'élève sur un pic de forme triangulaire, assez semblable à un

trépied, haut de deux cents mètres, et dominant de tout côté le bassin

verdoyant qui l'entoure. (Voir la carte nº 64.) La vieille ville,

enceinte de murailles crénelées et de tours, occupe en entier le

sommet du tertre. Au pied, dans la plaine, se trouvent au sud les deux

faubourgs de Semilly et d'Ardon, que nous venions d'occuper, au nord

ceux de la Neuville à gauche, de Saint-Marcel au centre, de Vaux à

droite, que nous ne pouvions pas voir, parce que la ville nous les

cachait. Blucher, après avoir cédé le plateau de Craonne à nos

efforts, était bien résolu à disputer la plaine de Laon, en

s'attachant fortement au rocher couronné de murs qui la domine, et aux

faubourgs bâtis tout autour. Il y avait dans son âme beaucoup trop de

courage, de patriotisme, d'orgueil, pour abandonner à 48 mille hommes

un champ de bataille qu'il occupait avec 100 mille, qui était de

défense facile, d'importance capitale, et après l'abandon duquel il ne

lui restait qu'à se retirer, sans savoir où il s'arrêterait, car

l'armée de Silésie était séparée de l'armée de Bohême de manière à ne

pouvoir plus la rejoindre. Le sort de la guerre tenait donc à cette

position de Laon, et pour les uns comme pour les autres il fallait en

être maître ou périr.

Blucher avait un motif de plus de se battre en désespéré. Par suite de

la jalousie qui régnait entre les Prussiens et les Russes, quoiqu'ils

fussent les plus unis des coalisés, il s'était répandu chez les Russes

l'idée fausse qu'à Craonne les Prussiens avaient eu la volonté de les

laisser écraser. Cette prévention, déraisonnable comme la plupart de

celles qui s'élèvent entre alliés faisant la guerre ensemble, avait

amené entre eux une mésintelligence des plus graves; et une bataille

où personne ne se ménagerait, était, outre toutes les nécessités

militaires que nous avons rapportées, une véritable nécessité morale

et politique. Par ces diverses raisons, Blucher avait résolu de

défendre Laon à outrance, et il avait pris dans cette vue de fort

bonnes dispositions.

[En marge: Distribution des forces de Blucher.]

Les troupes prussiennes, qui n'avaient pas combattu la veille étaient,

partie sur la hauteur de Laon, partie en plaine, en face des faubourgs

de Semilly et d'Ardon que nous venions d'enlever. Elles devaient

défendre le poste principal, celui même de Laon. Sur le côté, vers

notre gauche et vers la droite de l'ennemi, Woronzoff se trouvait

entre Laon et Clacy, vis-à-vis des hauteurs boisées à travers

lesquelles nous avions débouché. Les corps des généraux Kleist et

d'York, confondus en un seul, étaient à l'extrémité opposée,

c'est-à-dire à notre droite et à la gauche des alliés, faisant face à

la route de Reims, sur laquelle Marmont était attendu. Restaient

Sacken et Langeron, que Blucher avait placés derrière la hauteur de

Laon, à l'abri de nos regards comme de nos coups, et en mesure,

suivant le besoin, de se porter librement ou sur la chaussée de

Soissons ou sur celle de Reims. Blucher, dans l'ignorance où il était

de nos projets, ne savait pas de quel côté aurait lieu la principale

attaque; il savait seulement par ses reconnaissances, qu'il y avait

des troupes françaises sur les deux routes, et c'est par ce motif

qu'il avait disposé une grosse réserve derrière Laon, pour la diriger

sur le point où le danger se déclarerait.

[En marge: Blucher reprend les faubourgs de Semilly et d'Ardon.]

[En marge: Ney les occupe de nouveau.]

Dès que le brouillard fut dissipé, Blucher fit attaquer le faubourg de

Semilly dont Ney s'était emparé à l'extrémité de la route de Soissons,

et celui d'Ardon que Mortier avait enlevé un peu à droite de cette

route dans l'intention de donner la main à Marmont. L'infanterie de

Woronzoff attaqua Semilly, et celle de Bulow Ardon. Comme il est

d'usage dans un retour offensif, les Russes et les Prussiens mirent

une grande vigueur dans leur attaque, pénétrèrent dans les deux

faubourgs, et en expulsèrent nos soldats. Déjà même la colonne de

Woronzoff, qui avait enlevé Semilly, s'avançait en masse sur la

chaussée de Soissons, et son mouvement allait couper la retraite aux

troupes de Mortier, lesquelles expulsées d'Ardon se trouvaient en

l'air sur notre droite. À cet aspect, le maréchal Ney se saisissant de

quelques escadrons de la garde, fond sur l'infanterie russe, l'arrête

court, donne à son infanterie le temps de se rallier, et la ramène sur

Semilly qu'il réoccupe victorieusement. Tandis qu'il accomplit cet

exploit sur notre front, à notre droite le général Belliard,

remplaçant Grouchy dans le commandement de la cavalerie, se met à la

tête des dragons d'Espagne (division Roussel), charge à son tour

l'infanterie de Bulow, la culbute, et rouvre au corps de Mortier le

chemin d'Ardon.

[En marge: Acharnement à se disputer ces deux faubourgs.]

Après avoir plusieurs fois pris, perdu, repris, ces faubourgs de

Semilly et d'Ardon, situés au pied du rocher de Laon, les deux armées

restèrent acharnées l'une contre l'autre autour de ces deux points.

L'ennemi rentrait dans la moitié d'un faubourg, on l'en chassait, et

aussitôt il y revenait. Napoléon, dévoré d'impatience, envoyait aide

de camp sur aide de camp au maréchal Marmont, pour presser sa marche,

car il se flattait avec raison que l'apparition de ce maréchal

produirait chez les coalisés un ébranlement moral, dont on pourrait

profiter pour les arracher du pied de cette hauteur à laquelle ils

étaient si fortement attachés. Mais trois lieues de marécages et de

coteaux boisés à traverser, au milieu d'une nuée de Cosaques,

laissaient peu d'espérance de communiquer avec Marmont.

En attendant, Napoléon pensant que s'il y avait moyen de déloger

Blucher du pied de ce fatal rocher de Laon, c'était en le débordant,

chargea le brave Charpentier avec ses deux divisions de jeune garde,

lesquelles s'étaient couvertes de gloire l'avant-veille, de filer le

long des coteaux boisés qui enceignent la plaine, et d'aller enlever

le village de Clacy sur notre gauche, d'où l'on pouvait partir pour

tourner Laon par le faubourg de la Neuville et par la route de la

Fère.

[En marge: Mouvement sur la gauche et le village de Clacy

vigoureusement exécuté par le général Charpentier.]

Cet ordre fut vaillamment exécuté. Le général Charpentier, longeant le

pied des coteaux, et se tenant au-dessus des prairies marécageuses de

la plaine, tandis que des tirailleurs jetés en avant dans les bois

divisaient l'attention de l'ennemi, traversa successivement Vaucelles,

Mons-en-Laonnois, et aborda enfin le village de Clacy qu'occupait une

division de Woronzoff. Friant, avec une division de la vieille garde,

le suivait pour l'appuyer au besoin. Charpentier se jeta sur Clacy

avec une telle vigueur, qu'il y pénétra malgré la plus énergique

résistance des Russes. Nos jeunes soldats, exaltés par le carnage,

égorgèrent quelques centaines d'hommes à coups de baïonnette. On fit

plusieurs centaines de prisonniers. Ce succès sur notre gauche était

d'assez grande importance pour la suite de la bataille, car il nous

donnait quelques chances de tourner Blucher. Il fut compensé

cependant vers notre droite par la perte du faubourg d'Ardon. Bulow

s'y jeta une dernière fois avec fureur. La division Poret de Morvan

eut son général tué, et fut obligée de se replier. Mais au centre Ney

était resté maître du faubourg de Semilly, en tête de la chaussée de

Soissons. À droite, si nous avions perdu Ardon, nous avions occupé le

village de Leuilly; à gauche nous étions en possession de Clacy, d'où

il était possible de tourner Laon. Il y avait donc un progrès

véritable accompli par la colonne principale que dirigeait Napoléon en

personne, et, malgré notre infériorité numérique, on pouvait espérer

encore de conquérir cette plaine de Laon, arrosée déjà de tant de

sang, mais à condition qu'à notre extrême droite, c'est-à-dire sur la

route de Reims, tout se passerait heureusement.

[En marge: Le sort de la journée attaché à la diversion que le

maréchal Marmont est chargé d'opérer.]

Sur cette route de Reims en effet, Marmont avait enfin débouché de

Festieux dans la plaine de Laon. Son canon s'était fait entendre à

deux heures de l'après-midi, et avait rempli Napoléon d'espérance,

Blucher d'anxiété.

[En marge: Ce maréchal parvient à déboucher par Festieux et à

s'emparer d'Athies sur la droite de Laon.]

Il s'était porté par la route de Reims, la jeune division de Padoue en

tête, sur le village d'Athies, en présence des flots de la cavalerie

ennemie. (Voir la carte nº 64.) Il avait successivement repoussé cette

cavalerie, puis s'était approché du village même d'Athies. Les troupes

d'York et de Kleist y étaient en position. Marmont, qui entendait de

son côté le canon de l'Empereur, et qui sentait le besoin de faire

quelque chose dans cette journée pour le seconder, crut devoir

emporter Athies. Voulant en faciliter l'attaque à ses jeunes troupes,

il plaça quarante bouches à feu sur son front, et canonna

impitoyablement ce village. Ensuite il le fit assaillir par

l'infanterie du duc de Padoue, et l'enleva. La journée tirant à sa

fin, il s'arrêta, et prit position là même où s'était terminé son

succès.

[En marge: La journée étant fort avancée, on est obligé de remettre au

lendemain la suite de la bataille.]

Jusque-là tout allait bien, et la journée, quoiqu'on n'eût accompli

que la moitié de l'oeuvre, promettait de bons résultats pour le

lendemain, si on pouvait toutefois conjurer l'infériorité du nombre,

grave difficulté, car on se battait dans la proportion d'un contre

deux, avec de jeunes troupes contre les plus vieilles bandes de

l'Europe. Pourtant on avait exécuté des choses si extraordinaires dans

cette campagne, et notamment la veille et l'avant-veille, que si le

lendemain on partait vigoureusement du point où l'on était parvenu, et

que Marmont attirant à lui la principale masse de l'ennemi, Napoléon

pût se lancer de Clacy sur les derrières de Laon, le triomphe était

presque certain. Mais il fallait pour qu'il en fût ainsi bien des

circonstances heureuses; il fallait d'abord réussir à se concerter à

grande distance, à travers les bois, les marécages et les Cosaques,

puis enfin passer la nuit, Marmont surtout, dans des positions peu

sûres.

[En marge: Position hasardée de Marmont au village d'Athies.]

[En marge: Légèreté de Marmont, qui passe la nuit au milieu de l'armée

ennemie, presque sans se garder.]

Marmont, établi en l'air au village d'Athies, au milieu de la plaine,

attendait les instructions de Napoléon, et avait envoyé le colonel

Fabvier pour aller les chercher à la tête de 500 hommes. Était-ce bien

le cas de les attendre immobile où il était, et n'aurait-il pas dû,

après avoir aperçu dans la journée des masses immenses de cavalerie,

prendre pour la nuit position en arrière, vers Festieux par exemple,

espèce de petit col par lequel il avait débouché dans la plaine, et où

il aurait été en parfaite sécurité? Mais la crainte mal entendue

d'abandonner le terrain conquis dans l'après-midi, le retint, et

l'empêcha d'opérer un mouvement rétrograde que la prudence

conseillait. Ce qui était moins excusable encore en demeurant au

milieu de flots d'ennemis, c'était de ne pas multiplier les

précautions pour se garantir d'une surprise de nuit. Avec une légèreté

qui ôtait à ses qualités une partie de leur prix, Marmont s'en remit à

ses lieutenants du soin de sa sûreté. Ceux-ci laissèrent leurs jeunes

soldats fatigués se répandre dans les fermes environnantes, et ne

songèrent pas même à protéger la batterie de quarante pièces de canon

qui avait canonné Athies avec tant de succès. C'étaient de jeunes

canonniers de la marine, peu habitués au service de terre, qui étaient

attachés à ces pièces, et qui n'eurent pas le soin de remettre leurs

canons sur l'avant-train, de manière à pouvoir les enlever promptement

au premier danger. Tout le monde, chef et officiers, s'en fia ainsi à

la nuit, dont on aurait dû au contraire se défier profondément.

Il n'y avait que trop de raisons, hélas, de se défier de cette nuit

fatale, car Blucher, dès qu'il avait entendu le canon de Marmont,

s'était persuadé que l'attaque par la route de Reims était la

véritable, que celle qui avait rempli la journée sur la route de

Soissons était une pure feinte, et qu'il fallait porter par conséquent

sur la route de Reims le gros de ses forces. Il avait sur-le-champ mis

en mouvement Sacken et Langeron restés en réserve derrière Laon, les

avait envoyés, en contournant la ville, à l'appui de Kleist et d'York,

et y avait ajouté la plus grande partie de sa cavalerie qui de ce côté

ne pouvait manquer d'être fort utile. La journée étant très-avancée

quand ce mouvement finissait, il n'avait pas voulu néanmoins s'en

tenir à des dispositions préparatoires, et avait songé à profiter de

l'obscurité pour ordonner une surprise de nuit exécutée par sa

cavalerie en masse.

[En marge: Le corps de Marmont, surpris dans la nuit du 9 au 10, est

mis en déroute.]

Vers minuit, en effet, tandis que les soldats de Marmont s'y

attendaient le moins, une nuée de cavaliers se précipitent sur eux en

poussant des cris épouvantables. De vieux soldats, habitués aux

accidents de guerre, auraient été moins surpris, et plus tôt réunis à

leur poste. Mais une panique soudaine se répand dans les rangs de

cette jeune infanterie, qui s'échappe à toutes jambes. Les artilleurs

qui n'avaient pas disposé leurs pièces de manière à les enlever

rapidement, s'enfuient sans songer à les sauver. L'ennemi lui-même au

sein de l'obscurité se mêle avec nous, et fait partie de cette cohue,

pendant que son artillerie attelée, galopant sur nos flancs, tire à

mitraille, au risque d'atteindre les siens comme les nôtres. On marche

ainsi au milieu d'un désordre indicible, sans savoir que devenir, et

Marmont emporté par la foule s'en va du même pas qu'elle. Heureusement

le 6e corps, qui faisait le fond des troupes de Marmont, retrouve un

peu de son sang-froid, et s'arrête à ces hauteurs de Festieux, où il

aurait été si facile de se procurer pour la nuit une position sûre.

L'ennemi n'osant pas s'engager plus loin suspend sa poursuite, et nos

soldats délivrés de sa présence finissent par se rallier, et par se

remettre en ordre.

[En marge: L'accident arrivé au corps de Marmont laisse Napoléon seul

en présence de toute l'armée de Blucher dans la plaine de Laon.]

Cet accident, l'un des plus fâcheux qui soient jamais arrivés à un

général, surtout à cause des conséquences dont il fut suivi, ne nous

avait coûté matériellement que quelques pièces de canon, deux ou trois

cents hommes mis hors de combat, et un millier de prisonniers, qui

revinrent en partie le lendemain, mais il ruinait notre entreprise

déjà si difficile et si compliquée. En apprenant dans la nuit cette

déplorable échauffourée, Napoléon s'emporta contre le maréchal

Marmont, mais s'emporter ne réparait rien, et il s'occupa

immédiatement du parti à prendre. Renoncer à son attaque et se

retirer, c'était commencer une retraite qui devait aboutir à la ruine

de la France et à la sienne. Attaquer, quand la diversion confiée à

Marmont n'était plus possible, quand on allait avoir devant soi les

masses de l'ennemi accumulées entre Laon et la chaussée de Soissons,

était bien téméraire. Tous les partis menaient presque à périr.

N'écoutant que l'énergie de son âme, Napoléon voulut essayer sur Laon

une tentative désespérée, pour voir si le hasard, qui est si fécond à

la guerre, ne lui vaudrait pas ce que n'avaient pu lui procurer les

plus savantes combinaisons.

Il allait se précipiter sur Laon lorsque Blucher le prévint. Ce

dernier avait songé d'abord à jeter sur Marmont une moitié de son

armée, le prenant pour notre colonne principale. Mais dans son

état-major des voix nombreuses s'étaient élevées contre ce projet, et

on lui avait prouvé qu'il fallait avant tout tenir tête à Napoléon

devant la ville de Laon. Blucher, malade ce jour-là, et cédant plus

que de coutume à l'avis de ses lieutenants, avait donc suspendu le

mouvement prescrit, et s'était décidé à diriger son effort droit

devant lui, sur Clacy notamment, par où Napoléon menaçait de le

tourner.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 65 段