[En marge: Position de Craonne occupée par Blucher.]

Quand on a passé l'Aisne à Berry-au-Bac, en suivant la grande route de

Reims à Laon, on laisse à droite de vastes campagnes légèrement

ondulées, on longe à gauche le pied des hauteurs de Craonne, puis on

s'enfonce à travers des coteaux boisés, et on descend par Festieux

dans une plaine humide, au milieu de laquelle apparaît tout à coup la

ville de Laon, bâtie sur un pic isolé et toute couronnée de hautes et

antiques murailles. (Voir la carte nº 64.) Les hauteurs de Craonne,

qu'on aperçoit à sa gauche, après avoir franchi le pont de

Berry-au-Bac, ne sont que l'extrémité d'un plateau allongé, qui borde

l'Aisne jusqu'aux environs de Soissons, et qui d'un côté forme la

berge de l'Aisne, de l'autre celle de la Lette, petite rivière, tour à

tour boisée ou marécageuse, coulant parallèlement à l'Aisne, et

communiquant par plusieurs vallons avec la plaine de Laon.

C'est sur ce plateau de Craonne, long de plusieurs lieues, et qui se

présente comme une sorte de promontoire dès qu'on a passé le pont de

Berry-au-Bac, que Blucher avait pris position avec son armée et les

cinquante mille hommes qui l'avaient rejoint. Chacun naturellement

s'était placé d'après son point de départ. Wintzingerode, arrivé par

Reims, s'était porté sur les hauteurs de Craonne par Berry-au-Bac,

tandis que Bulow, arrivé par la Fève et Soissons, s'était échelonné

entre Soissons et Laon. Blucher, avec Sacken, d'York, Kleist,

Langeron, ayant traversé l'Aisne à Soissons, avait remonté les bords

de l'Aisne, et se trouvait partie sur le plateau de Craonne, partie

sur les bords de la Lette, entre la Lette et Laon.

[En marge: Après avoir tâté cette position, Napoléon reconnaît la

nécessité de l'attaquer en règle.]

Le 6 au matin, Napoléon, le passage de l'Aisne opéré, voulut tâter la

position de l'ennemi, et fit attaquer vivement les hauteurs de

Craonne. On enleva d'abord la ville même de Craonne, et ce ne fut ni

sans peine ni sans effusion de sang. Puis, s'engageant dans un vallon

entre l'abbaye de Vauclerc à gauche, et le château de la Bôve à

droite, Ney et Victor essayèrent d'emporter les hauteurs où la Lette

prend sa source. (Voir la carte nº 64.) Ils les abordèrent avec la

résolution de s'en rendre maîtres. Mais après une perte de quelques

centaines d'hommes, ils reconnurent que ce ne pouvait être que par une

attaque sérieuse, c'est-à-dire par une bataille, qu'on en viendrait à

bout. Il ne fallait donc pas verser inutilement un sang précieux, et

le mieux était de s'arrêter jusqu'à ce qu'on eût pris un parti

décisif, Ney et Victor campèrent au pied des hauteurs. La première

division de la vieille garde sous Mortier s'établit à Corbeny, la

cavalerie de la vieille garde à Craonne, et dans la campagne

environnante. La seconde division de la vieille garde passa la nuit en

arrière de Berry-au-Bac, et un peu en deçà de l'Aisne, à Cormicy.

Marmont était en route sur ce point, pour former l'arrière-garde de

l'armée, et la flanquer pendant les graves opérations qu'elle allait

entreprendre.

[En marge: Raisons qui obligent Napoléon à préférer l'attaque du

plateau de Craonne à toute autre opération.]

Il fallait nécessairement, comme nous l'avons déjà dit, livrer

bataille, quelque douteux que fût le résultat par suite de la force

numérique et de la position de l'ennemi, car sans avoir vaincu

Blucher, on ne pouvait ni se reporter sur Schwarzenberg, ni aller

chercher les garnisons à la frontière. Mais la manière d'engager la

bataille donnait naissance à plus d'une question. Aborder directement

le plateau de Craonne qui court pendant plusieurs lieues entre

l'Aisne et la Lette, pour rejeter l'ennemi sur la Lette, et de la

Lette dans la plaine de Laon, c'était aborder la difficulté par son

côte le plus ardu, et, comme on dit proverbialement, prendre le

_taureau par les cornes_. Il y avait un moyen qui semblait moins

difficile, c'était, au lieu de s'arrêter à gauche pour y combattre, de

défiler tout simplement par notre droite, de suivre la grande chaussée

de Reims à Laon par Corbeny et Festieux, et de descendre dans la

plaine de Laon, où probablement, en descendant en masse, on eût

refoulé l'ennemi sur Laon. Mais outre qu'il y avait sur cette route

plus d'un obstacle à surmonter, on livrait ainsi la route de Paris, et

l'ennemi ayant Soissons en son pouvoir, était maître, vaincu ou non,

de rejoindre la Marne et la Seine, de s'y réunir à Schwarzenberg, et

de marcher sur Paris avec 200 mille hommes. Sans doute la même chose

devait arriver en se portant sur la frontière, comme Napoléon en avait

le projet, pour y rallier les garnisons; mais il ne songeait à le

faire qu'après avoir affaibli Blucher par une grande défaite, après

avoir considérablement ébranlé le moral des coalisés, et ranimé au

même degré le courage des Parisiens et de l'armée. Il importait donc

d'aborder Blucher de façon à tendre un bras vers Soissons, et un autre

vers Laon (considération décisive dont les critiques militaires n'ont

pas tenu compte), et dès lors il n'y avait qu'un moyen, c'était, coûte

que coûte, de gravir sur notre gauche le plateau de Craonne, et de

faire de ce premier succès le premier acte contre Blucher. Parvenu sur

ce plateau, on trouvait un chemin qui en longeait le sommet jusqu'à

Soissons. On pouvait le suivre, jeter par un effort de notre droite

l'ennemi sur la Lette, puis par un second effort le refouler de la

Lette dans la plaine de Laon, et si enfin on parvenait à lui enlever

Laon, on aurait terminé la série des opérations contre Blucher, de la

manière la plus désirable et la plus décisive. On pouvait, à la

vérité, adopter un parti moyen, et par exemple ne pas essayer

d'emporter le plateau de Craonne, ne pas s'avancer non plus sur la

route de Reims à Laon, mais pénétrer entre deux, à la faveur d'un

ravin qui donnait entrée dans la vallée de la Lette, et s'enfoncer

ainsi en colonne serrée dans cette vallée, en ayant à gauche les

hauteurs de Craonne, à droite celles de la Bôve. Mais il fallait pour

cela s'engager dans une gaine étroite, au milieu de villages boisés et

marécageux, avec le danger de voir l'ennemi fondre sur nous des

hauteurs qui bordent la Lette de toutes parts, et on aurait eu besoin

de vieilles troupes, froidement intrépides, pour s'aventurer dans ce

coupe-gorge.

L'enlèvement du plateau de gauche par un coup de vigueur, convenait

mieux à des troupes jeunes, impétueuses, soutenues par deux divisions

de vieille garde; et d'ailleurs, si la position était redoutable, on

avait l'avantage de n'avoir affaire de ce côté qu'à une aile des

alliés, laquelle était séparée du reste de leur armée par tant

d'obstacles qu'elle ne serait pas facilement secourue.

[En marge: Forces russes chargées de la garde du plateau.]

[En marge: Plan de Blucher.]

Napoléon se décida donc pour une attaque par sa gauche sur le plateau

de Craonne. Il y avait sur ce plateau toute l'infanterie de

Wintzingerode, confiée en ce moment au comte de Woronzoff, et tout le

corps de Sacken, avec Langeron en réserve, c'est-à-dire une

cinquantaine de mille hommes pourvus d'une nombreuse artillerie.

Blucher, par les tentatives de la veille, par la direction de nos

mouvements, qu'il discernait parfaitement des hauteurs qu'il occupait,

avait bien deviné que nous attaquerions le plateau de Craonne, et, sur

le conseil de M. de Muffling, quartier-maître général de l'armée de

Silésie, il avait résolu de former une seule masse de presque toute sa

cavalerie, de la porter sur la grande route de Laon à Reims, dans le

pays découvert, et de la précipiter, au nombre de douze ou quinze

mille cavaliers, sur notre flanc droit et sur nos derrières. S'il

réussissait, il nous coupait de Berry-au-Bac, et puis nous jetait dans

l'Aisne. La combinaison pouvait en effet avoir de graves conséquences

pour nous, mais il fallait deux choses, que nous n'eussions pas

emporté le plateau, et que la seconde division de la vieille garde,

ainsi que le corps de Marmont, destinés à couvrir nos flancs et nos

derrières, se fussent laissé enfoncer par la cavalerie ennemie, ce qui

n'était guère vraisemblable.

Cette expédition de cavalerie fut confiée à Wintzingerode, regardé

parmi les alliés comme le plus alerte de leurs officiers

d'avant-garde, et c'est pour ce motif qu'il avait laissé son

infanterie et son artillerie légère au comte de Woronzoff. Presque

toute la cavalerie des alliés fut donc dirigée sur la Lette à travers

le pays fourré qui forme les deux bords de cette petite rivière, et,

la Lette franchie, elle fut par un long détour accumulée sur la grande

chaussée de Laon à Reims. (Voir la carte nº 64.) Kleist devait avec

son infanterie appuyer Wintzingerode; la cavalerie d'York devait

surveiller les deux bords de la Lette; Bulow était chargé de garder

Laon, tandis que Woronzoff, Sacken et Langeron défendraient jusqu'à la

dernière extrémité le plateau de Craonne.

[En marge: Plan de Napoléon, fondé sur la nature des lieux.]

Le 7 mars au matin, Napoléon arrêta son plan d'attaque. Nous avons dit

que le plateau de Craonne se composait d'une suite de hauteurs à

sommet aplati, s'allongeant entre l'Aisne et la Lette qu'elles

séparent, et s'étendant jusqu'aux environs de Soissons. C'était la

partie la plus avancée de ce plateau, formant, ainsi qu'on vient de le

voir, une espèce de promontoire au milieu de la plaine de Craonne,

qu'il fallait emporter. Si on avait dû l'escalader d'un seul coup, la

tâche eût été trop difficile. Il y avait comme une première marche à

gravir, c'était ce qu'on appelle le petit plateau de Craonne,

s'élevant au-dessus de Craonnelle, et fort heureusement occupé par nos

troupes dès la veille. Il devait nous servir de point de départ pour

nous élever plus aisément sur le plateau lui-même. Afin de rendre

l'opération moins meurtrière, Napoléon résolut de la seconder par deux

attaques de flanc, que permettait la nature du sol. Deux ravins

descendaient du plateau, l'un, celui d'Oulches, situé à notre gauche,

et plongeant sur l'Aisne, l'autre, celui de Vauclerc, situé à notre

droite, et donnant dans la vallée de la Lette, au milieu de laquelle

se trouve la célèbre abbaye de Vauclerc. Ces deux ravins aboutissant,

l'un à gauche, l'autre à droite, sur les flancs du plateau, à un

endroit qu'on nomme la _ferme d'Heurtebise_, fournissaient le moyen de

prendre à revers les troupes qui défendraient la position principale.

Ney, avec ses deux divisions de jeunes garde, et ayant pour appui une

partie de la cavalerie Nansouty, devait s'engager dans le vallon

d'Oulches, tandis que Victor, avec ses deux divisions de jeunes garde

s'engageant dans celui de Vauclerc, viendrait déboucher sur le

plateau, assez près de Ney, vers la ferme d'Heurtebise. Napoléon, au

centre avec la vieille garde, la réserve d'artillerie et le gros de la

cavalerie, était sur le petit plateau de Craonne, prêt à ordonner

l'attaque du grand plateau, lorsque le mouvement de ses ailes lui en

donnerait la possibilité. En ce moment, Marmont arrivait de

Berry-au-Bac pour couvrir nos derrières. Toutes nos troupes ayant dû

défiler les unes après les autres par l'unique pont de Berry-au-Bac,

la plus grande partie de notre artillerie était en arrière,

circonstance regrettable en face d'un ennemi qui avait réuni en avant

de sa position un nombre considérable de bouches à feu.

[En marge: Bataille de Craonne, livrée le 7 mars.]

[En marge: Attaques de flanc opérées par Ney et Victor, afin de rendre

abordable le centre du plateau.]

À dix heures du matin, Napoléon donna le signal de l'attaque. Victor à

droite s'engagea dans le vallon de Vauclerc, Ney à gauche dans celui

d'Oulches. Victor, avec une brigade de la division Boyer, se dirigea

sur le parc de l'abbaye de Vauclerc, où il trouva l'infanterie de

Woronzoff bien postée, et protégée par une nombreuse artillerie qui

tirait du sommet du plateau. Après des pertes sensibles, Victor se

rendit maître du parc de Vauclerc. Au-dessus s'élevaient en étages des

maisons et des jardins situés sur le flanc même de la hauteur.

L'ennemi y avait une réserve qu'il voulut jeter sur la division Boyer,

mais trop tardivement. Cette division, solidement établie dans les

bâtiments et les jardins de l'abbaye, ne se laissa pas arracher le

poste qu'elle avait conquis. L'ennemi l'accabla d'obus, mit en feu les

bâtiments où elle s'était logée, mais elle tint ferme au milieu des

flammes.

[En marge: Difficultés que Ney rencontre, et qu'il surmonte avec sa

vigueur accoutumée.]

[En marge: Vigueur de Victor dans l'attaque de l'abbaye de Vauclerc.]

Pendant ce temps on entendait de l'autre côté du plateau, dans le

vallon d'Oulches, le canon de Ney aux prises avec Sacken, et

s'efforçant d'enlever la ferme d'Heurtebise. Le plateau étant étranglé

en cet endroit, il y avait peu de distance entre l'extrémité du ravin

de Vauclerc et celle du ravin d'Oulches, et les deux maréchaux

combattaient fort près l'un de l'autre. (Voir la carte nº 64.) Ney

s'était engagé dans la vallée d'Oulches avec ses deux divisions et la

cavalerie de Nansouty. Il avait formé son infanterie en deux colonnes,

et s'était avancé sous une mitraille épouvantable, car les Russes

avaient accumulé l'artillerie à chacun des débouchés. Les soldats de

Ney, jeunes et ardents, supportèrent bravement ce feu, et parvinrent

jusqu'au bord du plateau. Mais arrivés là ils trouvèrent l'infanterie

de Sacken sur plusieurs lignes, les fusillant à bout portant, et ils

furent refoulés dans le fond du ravin. Cependant le destin de la

guerre dépendait du résultat de cette bataille, et Ney ne voulait pas

que ce résultat dépendît de la mauvaise conduite des troupes qu'il

commandait. Sans se décourager, avec cet élan auquel ses soldats ne

résistaient jamais, il rallie ses bataillons au fond du ravin, leur

parle, les ranime, puis imagine de les réunir en une seule colonne,

et de fondre au pas de course sur l'ennemi, afin de ne pas lui laisser

le temps d'user de ses feux. La colonne se forme en effet avec la

résolution de vaincre ou de périr, puis elle s'avance le long du

ravin, et parvenue à son extrémité, elle s'élance, le maréchal en

tête, sous une grêle de balles. Elle vole, elle aborde comme la foudre

l'infanterie surprise de Sacken, la renverse et l'oblige à reculer.

Cette infanterie plie sous un pareil effort, et rétrograde jusqu'à un

petit hameau qu'on appelle Paissy, en laissant aux divisions de Ney

l'espace nécessaire pour se déployer. (Voir la carte nº 64.) Tandis

que la gauche de Ney prend pied sur le plateau, sa droite se jette sur

la ferme d'Heurtebise, y pénètre malgré la résistance de l'ennemi, et

tue tout ce qui l'occupait. Après quelques instants, l'infanterie de

Sacken, remise de son émotion, essaie de regagner le terrain perdu,

mais les soldats de Ney étant en position égale dans ce moment, ne

veulent pas céder le bord du plateau si chèrement acquis. De part et

d'autre on se fusille presque à bout portant. À l'attaque de droite,

Victor, encouragé par le succès de Ney, n'entend pas rester en

arrière. La division Boyer après s'être emparée de l'abbaye de

Vauclerc, cherche à déboucher sur le plateau, et vient s'établir avec

la division Charpentier à la lisière d'un petit bois qui s'étend de

l'abbaye de Vauclerc au hameau d'Ailles. Placée là, elle essuie sans

s'ébranler le feu de soixante pièces de canon. Ces deux attaques de

flanc ayant dégagé le centre, Napoléon, à la tête de la vieille garde,

gravit le plateau presque sans coup férir, et vient prendre position

en face de la ferme d'Heurtebise. Il forme ainsi une ligne qui relie

l'attaque de Ney à celle de Victor. Le retard de notre artillerie nous

laisse exposés au feu des nombreux canons de l'ennemi. Pour compenser

cette infériorité Napoléon envoie quatre batteries de Drouot, qui

accourent se déployer entre Ney et Victor. Le feu est alors moins

inégal, mais toujours horriblement meurtrier, et quoique accablées de

boulets et de mitraille les deux divisions Charpentier et Boyer se

soutiennent avec une héroïque fermeté.

[En marge: Violents engagements de la cavalerie.]

[En marge: Mouvement décisif de Napoléon au centre.]

[En marge: Le plateau est enfin emporté et la bataille gagnée après

des prodiges d'énergie.]

À gauche, au centre, à droite, nous avions pris pied sur le plateau,

mais ce n'était pas assez, il fallait s'y maintenir, s'y étendre, et

en chasser l'ennemi. Le moment était venu pour la cavalerie de

soutenir l'infanterie, car au delà de la ferme d'Heurtebise le terrain

commence à s'élargir. Les escadrons de Nansouty ayant suivi Ney à

travers le ravin d'Oulches, et ayant débouché avec lui sur le plateau,

passent entre les intervalles de ses bataillons, et fondent sur

l'ennemi, les lanciers polonais et les chasseurs à cheval en tête, les

grenadiers en réserve. Ces braves cavaliers, trouvant ici l'espace

pour se déployer, s'élancent au galop, renversent plusieurs carrés

russes, les acculent sur le hameau de Paissy, et n'ont qu'un pas à

faire pour les précipiter dans un ravin parallèle à celui d'Oulches,

et donnant sur l'Aisne. Mais en se repliant, l'infanterie russe

démasque une ligne d'artillerie qui tire à mitraille sur nos

cavaliers, et les arrête. Ils sont obligés de revenir pour ne pas

rester sous ce feu destructeur, et sont suivis par douze escadrons

russes. Ceux-ci à leur tour chargent avec tant d'impétuosité qu'ils

dépassent les grenadiers à cheval de la garde demeurés en seconde

ligne. À l'aspect de cette bourrasque de cavalerie, les jeunes soldats

de Ney perdent contenance et s'enfuient vers le ravin d'Oulches, d'où

ils s'étaient si bravement élancés à la conquête du plateau. En vain

Ney, se jetant au milieu d'eux, les appelle de sa forte voix, de son

geste énergique: ils fuient saisis d'une terreur inexprimable,

phénomène assez fréquent chez les jeunes gens, que leur émotion rend

aussi prompts à la fuite qu'à l'attaque. Napoléon, placé un peu en

arrière et veillant aux vicissitudes de la bataille, envoie Grouchy

avec le reste de la cavalerie, pour remplir le vide qui vient de se

former dans sa ligne de bataille, et tendre un voile qui, cachant la

scène à nos fuyards, leur permette de recouvrer leur présence

d'esprit. Grouchy arrive, occupe la place, et va charger, quand un

coup de feu le renverse de cheval. Privée de son chef, notre cavalerie

demeure immobile. Elle protége pourtant le ralliement de l'infanterie

de Ney. Vers notre droite Victor à la tête des divisions Boyer et

Charpentier, persiste à se soutenir à la lisière du bois d'Ailles.

Blessé gravement, il est remplacé par le général Charpentier.

Napoléon, craignant que ses ailes qui ont de la peine à se maintenir

au bord du plateau ne finissent par céder, fait avancer une division

de la vieille garde pour se déployer entre elles. Ces vieux soldats se

portent d'un pas résolu entre nos deux ailes, tandis qu'au même

instant arrivent quatre-vingts bouches à feu bien longtemps

attendues. Notre infériorité en artillerie cesse enfin, et il est

temps, car les canons de Drouot sont presque tous démontés. Ces

quatre-vingts pièces, mises en batterie entre les troupes de Ney et

celles de Victor, vomissent bientôt des torrents de feu sur les

Russes, et leur font essuyer des pertes cruelles. L'infanterie de

Sacken et de Woronzoff, après avoir tenu quelque temps, cède à son

tour sous les décharges répétées de la mitraille. Elle recule et nous

abandonne le terrain. Alors de notre gauche à notre droite on

s'ébranle pour la suivre. Les troupes de Victor faisant un dernier

effort, s'emparent du village d'Ailles, et prennent définitivement

leur place à la droite de l'armée. Les troupes de Ney ne restent point

en arrière, et notre ligne entière s'avance dès lors en parcourant le

sommet du plateau qui tantôt s'élargit, tantôt se resserre, et refoule

l'infanterie de Sacken et de Woronzoff sur celle de Langeron. La

cavalerie russe s'efforce en vain de charger pour couvrir cette

retraite; nos chasseurs et nos grenadiers à cheval se précipitent sur

elle et la repoussent. Réfugiée derrière son infanterie, elle se

reforme, et essaie de revenir à la charge. Nos dragons la culbutent de

nouveau. On parcourt ainsi d'un pas victorieux le sommet du plateau,

la gauche à l'Aisne, la droite à la Lette, dominant de quelques

centaines de pieds le lit de ces deux rivières, et poussant devant soi

les cinquante mille hommes de Sacken, de Woronzoff, de Langeron. On

les mène de la sorte pendant deux lieues, c'est-à-dire jusqu'à Filain,

et comme ils paraissent en cet endroit vouloir descendre dans la

vallée de la Lette, notre gauche portée en avant par un rapide

mouvement de conversion, les y pousse brusquement. Notre artillerie,

se dédommageant de sa tardive arrivée, les suit au bord de la vallée,

et les couvre de mitraille, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un abri

dans l'enfoncement boisé du lit de la Lette.

La nuit approchait, et rien n'annonçait que nous eussions à craindre

quelque effort de l'ennemi sur nos flancs ou sur nos derrières. En

effet, cette irruption des quinze mille cavaliers de Wintzingerode,

dont Napoléon ignorait le projet, mais dont il avait admis la

possibilité, et contre laquelle il avait pris ses précautions en

laissant une division de vieille garde et le corps de Marmont au pied

des hauteurs de Craonne, ne s'était pas encore exécutée, même à la fin

du jour. Malgré les instances de Blucher, qui attachait beaucoup de

prix à cette combinaison, la cavalerie de Wintzingerode, engagée dans

la vallée de la Lette, au milieu d'un pays fourré et marécageux,

embarrassant l'infanterie de Kleist et embarrassée par elle, n'était

parvenue à Festieux que très-tard, et n'avait plus osé, l'heure étant

fort avancée, tenter une entreprise qui pouvait avoir ses dangers

aussi bien que ses avantages. Blucher avait donc été obligé de s'en

tenir pour la journée à la perte du plateau de Craonne.

[En marge: Caractères et résultats de cette sanglante bataille.]

Telle avait été cette sanglante bataille de Craonne, consistant dans

la conquête d'un plateau élevé, défendu par cinquante mille hommes et

une nombreuse artillerie, et attaqué par trente mille avec une

artillerie insuffisante. La ténacité d'un côté, la fougue de l'autre,

avaient été admirables, et chez nous, les divisions Boyer et

Charpentier avaient joint à la fougue une rare patience sous le feu.

Ney avait été, comme toujours, l'un des héros de la journée. Les

Russes avaient perdu 6 à 7 mille hommes, et on ne sera pas étonné

d'apprendre que, débouchant sous un feu épouvantable, nous en eussions

perdu 7 à 8 mille. La différence à notre désavantage eût même été plus

grande, si notre artillerie, retardée non par sa faute mais par la

distance, n'était venue à la fin compenser par ses ravages ceux que

nous avions soufferts. Après ce noble effort de notre armée,

pouvions-nous le lendemain en tirer d'utiles conséquences? le sang de

nos braves soldats aurait-il du moins coulé fructueusement pour la

France? Telle était la question qui allait se résoudre dans les

quarante-huit heures, et dont la solution, hélas! ne dépendait pas du

génie de Napoléon, car dans ce cas elle n'eût pas été un instant

douteuse.

[En marge: Le gain de la bataille de Craonne ne décidait rien, et il

fallait expulser Blucher de la plaine de Laon.]

[En marge: Nécessité d'une seconde bataille, et difficultés à vaincre

pour la livrer.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 33 / 65 段