désir de la traverser. Il y employa les marins de la garde, et à force
d'activité, il put rétablir le passage dans la nuit du 2 au 3 mars.
Les nouvelles qu'il recueillait à chaque pas étaient faites pour
exciter son impatience au plus haut point. Les paysans venant de
l'autre côté de la Marne, et remplis de zèle comme tous ceux qui
avaient vu l'ennemi de près, peignaient des plus tristes couleurs
l'état de l'armée prussienne. En effet, cette armée, pleine du
souvenir de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, et se
sachant poursuivie par Napoléon en personne, s'attendait à un
désastre. L'état des routes profondément défoncées ajoutait à ses
alarmes, et elle se voyait condamnée à abandonner au moins ses canons
et ses bagages dès que la faible barrière qui la séparait de Napoléon
serait franchie. C'était pour celui-ci un motif de ne pas perdre de
temps; et selon sa coutume il n'en perdait pas. Il avait dans les
nouvelles reçues des environs de Troyes un autre motif le se presser.
On lui annonçait que le prince de Schwarzenberg, ayant pénétré le
secret de son départ, avait repris l'offensive, et qu'il poussait de
nouveau sur Troyes et Nogent les maréchaux laissés à la garde de
l'Aube. Cette circonstance, tout en lui faisant une loi de se hâter,
l'inquiétait peu, car il était bien certain, une fois qu'il en aurait
fini avec l'armée de Silésie, de pouvoir revenir sur l'armée de
Bohême, et de ramener celle-ci en arrière plus promptement qu'elle ne
se serait portée en avant. Tout à coup, à la vue des mouvements
compliqués de ses adversaires, Napoléon conçut une grande pensée
militaire, dont les conséquences pouvaient être immenses. Se rejeter
immédiatement sur Schwarzenberg, après avoir battu Blucher, lui
paraissait une tactique bien fatigante et surtout trop peu décisive.
Il en imagina une autre. L'arrivée en ligne des corps de Bulow et de
Wintzingerode, qui lui était annoncée, lui prouvait que les coalisés
négligeaient singulièrement le blocus des places, et laissaient pour
les investir des forces aussi méprisables en nombre qu'en qualité;
qu'il serait donc possible de tirer parti contre eux des garnisons,
puisqu'ils se servaient contre nous des troupes de blocus, et de
mettre ainsi à profit ce qu'il appelait dans son langage profondément
expressif: _les forces mortes_. En conséquence, il résolut de
mobiliser tout ce qu'il y avait de troupes disponibles dans les
places, et de les en faire sortir pour composer une armée active dont
le rôle pourrait devenir des plus importants. On avait jeté dans les
forteresses de la Belgique, du Luxembourg, de la Lorraine, de
l'Alsace, des conscrits qui, placés dans de vieux cadres, avaient dû
acquérir une certaine instruction, depuis deux mois et demi que durait
la campagne. Se battant avec des conscrits qui avaient souvent quinze
jours d'exercice seulement, Napoléon pouvait penser que des soldats
incorporés depuis deux mois et demi étaient des soldats formés. Ces
données admises, il était possible de tirer de Lille, d'Anvers,
d'Ostende, de Gorcum, de Berg-op-Zoom, 20 mille hommes environ, et 15
mille au moins. On devait en tirer plus du double des places de
Luxembourg, Metz, Verdun, Thionville, Mayence, Strasbourg, etc... Si
donc, après avoir mis Blucher hors de cause, Napoléon, à qui il
resterait 50 mille hommes à peu près, en recueillait 50 mille, en se
portant par Soissons, Laon, Rethel, sur Verdun et Nancy (voir la carte
nº 61), il allait se trouver avec 100 mille hommes sur les derrières
du prince de Schwarzenberg, et sans aucun doute ce dernier
n'attendrait pas ce moment pour revenir de Paris sur Besançon. Au
premier soupçon d'un pareil projet, le généralissime de la coalition
rebrousserait chemin, poursuivi par les paysans exaspérés de la
Bourgogne, de la Champagne, de la Lorraine, lesquels, abattus d'abord
par la rapidité de l'invasion, avaient senti depuis se réveiller en
eux l'amour du sol dans toute sa vivacité. Il arriverait ainsi à
moitié vaincu pour tomber définitivement sous les coups de Napoléon.
Ce plan si hardi était fort exécutable, car le nombre d'hommes
existait, et le trajet pour les rallier n'exigeait ni trop de fatigue,
ni trop de temps. En effet de Soissons à Rethel, de Rethel à Verdun,
de Verdun à Toul, le chemin à faire n'excédait guère celui qu'on
avait déjà fait pour courir alternativement de Schwarzenberg à
Blucher. D'ailleurs, peu importaient deux ou trois jours de plus,
quand la simple annonce du mouvement projeté aurait ramené l'ennemi de
Paris vers les frontières, et dégagé la capitale. Ainsi la guerre
pouvait être terminée d'un seul coup si la fortune secondait
l'exécution de ce projet, car certainement le prince de Schwarzenberg,
déjà réduit à 90 mille hommes par le détachement envoyé à Lyon,
revenant traqué par les paysans de nos provinces, ne pourrait pas
tenir tête à une armée de cent mille hommes, commandée par l'Empereur
en personne.
[En marge: Ordres expédiés pour l'exécution du nouveau plan.]
En conséquence Napoléon ordonna au général Maison de ne laisser à
Anvers que des ouvriers de marine, des gardes nationaux, ce qu'il
fallait en un mot pour résister à un ennemi qui ne songeait pas à une
attaque en règle, d'en faire autant pour les autres places de Flandre,
et de s'apprêter à marcher sur Mézières avec tout ce qu'il aurait pu
ramasser. Il donna le même ordre aux gouverneurs de Mayence, de Metz,
de Strasbourg. Ils devaient les uns et les autres ne laisser que
l'indispensable dans ces places, s'y faire suppléer par des gardes
nationales, attirer à eux les garnisons des villes moins importantes,
et se réunir de Mayence et de Strasbourg sur Metz, de Metz sur Nancy,
pour être recueillis en passant. Les faibles troupes qui bloquaient
nos forteresses ne pouvaient pas empêcher ces réunions si nos
commandants de garnisons agissaient avec vigueur. Dans tous les cas
Napoléon venant leur tendre la main, dégagerait ceux qui auraient
trouvé des obstacles sur leur chemin. Des hommes sûrs et déguisés
furent chargés de porter ces ordres, qu'il n'était pas difficile de
faire parvenir, car Mayence exceptée, on avait des nouvelles de
presque toutes nos places fortes, tant l'investissement en était
incomplet.
[En marge: Après avoir franchi la Marne, Napoléon se met à la
poursuite de Blucher.]
Plein de ce projet, en concevant les plus justes espérances, Napoléon,
après avoir passé la Marne dans la nuit du 2 au 3 mars, s'attacha à
poursuivre Blucher qu'il fallait mettre hors de combat, ou éloigner du
moins, pour exécuter le plan qu'il venait d'imaginer. Les rapports du
matin étaient unanimes, et représentaient Blucher comme tombé dans les
plus grands embarras. En effet on le poussait sur l'Aisne, qu'il ne
pouvait franchir que sur le pont de Soissons, lequel nous appartenait.
(Voir la carte nº 62.) Il pouvait, il est vrai, se dérober par un
mouvement sur sa droite qui le porterait vers Fère-en-Tardenois et
vers Reims, ce qui lui permettrait de se sauver en remontant l'Aisne,
et en allant la passer dans la partie supérieure de son cours, où les
ponts ne manquaient pas, et où il devait rencontrer Bulow et
Wintzingerode. Mais Napoléon n'était pas homme à laisser cette
ressource à son adversaire. Dans cette intention, il prit lui-même à
droite après avoir franchi la Marne, et la remonta par la grande route
de la Ferté-sous-Jouarre à Château-Thierry. Il avait ainsi le double
avantage d'aller plus vite, et de gagner la route directe de
Château-Thierry à Soissons par Oulchy. Une fois sur cette route il
avait débordé Blucher, et il était certain de lui fermer l'issue vers
Reims, la seule qui lui restât.
[En marge: Marche sur Soissons.]
[En marge: Blucher menacé de se trouver entre l'Aisne et Napoléon.]
Arrivé à Château-Thierry, Napoléon cessa de remonter à droite, et,
marchant directement sur Soissons, il poussa vivement Blucher sur
Oulchy. Au même instant les maréchaux Mortier et Marmont ayant repassé
l'Ourcq sur notre gauche, et débouché de Lizy et de May, se mirent de
leur côté à la poursuite de l'ennemi. Une gelée subite survenue le 3
au matin rendit la retraite de Blucher un peu moins difficile. Son
danger n'en était pas moins grand, car la route de Reims allait lui
être interdite. À Oulchy on retrouve l'Ourcq, et Marmont y eut un
engagement fort vif avec l'arrière-garde de Blucher. Il prit ou tua
environ trois mille hommes à cette arrière-garde, et la jeta en
désordre au delà de l'Ourcq. Le passage était ainsi assuré le
lendemain matin pour les maréchaux Mortier et Marmont qui cheminaient
de concert. Un autre avantage était obtenu, c'était d'avoir occupé
Fère-en-Tardenois par notre extrême droite, et d'avoir intercepté la
route de Reims. Blucher n'avait plus d'autre ressource pour franchir
l'Aisne que Soissons qui était en notre pouvoir. Nous tenions donc
enfin cet irréconciliable ennemi, et nous étions à la veille de
l'étouffer dans nos bras!
Napoléon avait porté son avant-garde jusqu'au village de Rocourt,
tandis que les troupes de Marmont étaient à Oulchy, et de sa personne
il vint coucher à Bézu-Saint-Germain, rempli des plus belles, des plus
justes espérances qu'il eût jamais conçues!
[En marge: Attente d'un grand et heureux événement pour la journée du
4.]
[En marge: Aucune issue laissée à Blucher.]
Le lendemain en effet, 4 mars, il se mit en marche comptant sur un
événement décisif dans la journée. Craignant toujours que Blucher ne
réussît à s'échapper par sa droite, il vint lui-même prendre position
à Fismes, seule route qui restât praticable dans la direction de
Reims, tandis que Marmont et Mortier poussaient directement sur
Soissons par Oulchy et Hartennes. (Voir les cartes n{os} 62 et 64.)
Quelque parti qu'il adoptât, Blucher était réduit à combattre avec
l'Aisne à dos, et avec 45 mille hommes contre 55 mille. Nous n'étions
pas habitués dans cette campagne à avoir la supériorité du nombre, et
Blucher devait être inévitablement précipité dans l'Aisne. Qu'il
voulût s'arrêter à Soissons pour y livrer bataille adossé à une
rivière, ou qu'il voulût remonter l'Aisne, la position était la même.
S'il s'arrêtait devant Soissons, Napoléon, se réunissant par sa gauche
à Marmont et Mortier, tombait sur lui en trois ou quatre heures de
temps; s'il voulait remonter l'Aisne pour y établir un pont, ou se
servir de celui de Berry-au-Bac, Napoléon de Fismes se jetait encore
plus directement sur lui, et ralliant en chemin Marmont et Mortier le
surprenait dans une marche de flanc, position la plus critique de
toutes. La perte de Blucher était donc assurée, et qu'allaient devenir
alors Bulow et Wintzingerode errant dans le voisinage pour le
rejoindre? que devenait Schwarzenberg resté seul sur la route de
Paris? Les destins de la France devaient donc être changés, car quel
que pût être plus tard le sort de la dynastie impériale (question fort
secondaire dans une crise aussi grave), la France victorieuse aurait
conservé ses frontières naturelles! À tout instant nous recevions de
nouveaux présages de la victoire. Le plus grand découragement régnait
parmi les troupes de Blucher, tandis que les nôtres étaient brûlantes
d'ardeur. On recueillait à chaque pas des voitures abandonnées et des
traînards. Onze ou douze cents de ces malheureux étaient ainsi tombés
dans nos mains.
[En marge: Événement soudain qui change la face des choses.]
Tout à coup Napoléon reçut la nouvelle la plus imprévue et la plus
désolante. Soissons qui était la clef de l'Aisne, Soissons qu'il avait
mis un soin extrême à pourvoir de moyens de défense suffisants,
Soissons venait d'ouvrir ses portes à Blucher, et de lui livrer le
passage de l'Aisne! Qui donc avait pu changer si soudainement la face
des choses, et convertir en grave péril pour nous, ce qui quelques
heures auparavant était un péril mortel pour l'ennemi? Blucher en
effet était non-seulement soustrait à notre poursuite, et désormais
protégé par l'Aisne qui de notre ressource devenait notre obstacle,
mais il avait en même temps rallié Bulow et Wintzingerode, et atteint
une forcé de cent mille hommes! Qui donc, nous le répétons, avait pu
bouleverser ainsi les rôles et les destinées? Un homme faible, qui,
sans être ni un traître, ni un lâche, ni même un mauvais officier,
s'était laissé ébranler par les menaces des généraux ennemis, et avait
livré Soissons. Voici comment s'était accompli cet événement, le plus
funeste de notre histoire, après celui qui devait un an plus tard
s'accomplir entre Wavre et Waterloo.
[En marge: État de Soissons.]
[En marge: Moyens pris pour la défense de cette place.]
[En marge: Son gouverneur, le général Moreau.]
Soissons était une première fois tombé aux mains des alliés, par la
mort du général Rusca, et en avait été tiré par le maréchal Mortier,
lorsque celui-ci avait été mis à la poursuite des généraux Sacken et
d'York. Sur l'ordre de Napoléon, qui sentait toute l'importance de
Soissons dans les circonstances présentes, le maréchal Mortier avait
pourvu de son mieux à la conservation de ce poste. La place négligée
depuis longtemps n'était pas en état d'opposer une bien grande
résistance à l'ennemi, mais avec de l'artillerie et des munitions dont
on ne manquait pas, et certains sacrifices que les circonstances
autorisaient, on pouvait s'y maintenir quelques jours, et rester ainsi
en possession du passage de l'Aisne. D'après une instruction que
Napoléon avait revue, et qui avait été expédiée à Soissons, on devait
d'abord brûler les bâtiments des faubourgs qui gênaient la défense,
puis miner le pont de l'Aisne de manière à le faire sauter si on était
trop pressé, ce qui, faute de pouvoir le conserver à l'armée
française, devait l'ôter du moins aux armées ennemies. Comme garnison
on y avait envoyé les Polonais naguère retirés à Sedan, et dont
Napoléon n'était pas dans ce moment très-satisfait. Il est vrai qu'au
désespoir de leur patrie perdue, se joignait chez eux une profonde
misère, et que de la belle troupe qu'ils formaient jadis il ne restait
plus que trois à quatre mille hommes, mal armés et mal équipés.
Cependant en présence de l'extrême péril de la France, tout ce qui
parmi eux pouvait tenir un sabre ou un fusil avait redemandé à servir.
Un millier d'hommes à cheval sous le général Pac avaient rejoint la
garde impériale, un millier de fantassins étaient réunis dans
Soissons. Deux mille gardes nationaux devaient les renforcer. On avait
donné à la place pour gouverneur le général Moreau (nullement parent
du célèbre Moreau), et qui ne passait pas pour un mauvais officier.
Malheureusement il était à lui seul le côté faible de la défense.
[En marge: Arrivée de Bulow et de Wintzingerode sous les murs de
Soissons.]
[En marge: Menaces effrayantes à la garnison.]
Le 1er et le 2 mars on vit apparaître deux masses ennemies, l'une par
la rive droite, l'autre par la rive gauche de l'Aisne: c'étaient Bulow
qui, arrivant de Belgique et descendant du Nord, abordait Soissons par
la rive droite, et Wintzingerode qui, venant du Luxembourg, et ayant
pris par Reims, s'y présentait par la rive gauche. Tous deux sentaient
l'importance capitale du poste qu'il s'agissait d'enlever, et pour
Blucher et pour eux-mêmes. Effectivement Soissons était pour Blucher
la seule issue par laquelle il pût franchir la barrière de l'Aisne, et
pour eux-mêmes le moyen de sortir d'un isolement qui à chaque instant
devenait plus périlleux. S'ils ne pouvaient s'emparer de ce pont, ils
étaient obligés de rétrograder, l'un par la rive droite de l'Aisne,
l'autre par la rive gauche, pour aller opérer leur jonction plus haut,
et de laisser Blucher seul entre l'Aisne et Napoléon. Aussi, après
avoir dans la journée du 2 mars canonné sans grand résultat,
firent-ils dans la journée du 3 les menaces les plus violentes au
général Moreau, et cherchèrent-ils à l'intimider en parlant de passer
la garnison par les armes.
[En marge: Possibilité de tenir au moins vingt-quatre heures.]
[En marge: Le général Moreau intimidé livre Soissons, et sauve
Blucher.]
La place ne pouvait pas résister plus de deux à trois jours, car,
attaquée par cinquante mille hommes, ayant un millier d'hommes pour
garnison, et des ouvrages en mauvais état, une résistance tant soit
peu prolongée était absolument impossible. Les deux mille gardes
nationaux qui devaient se joindre aux Polonais n'étaient pas venus;
les maisons des faubourgs qui gênaient la défense n'avaient pas été
détruites, et le pont n'avait pas été miné, ce qui était la faute du
gouverneur. On avait donc toutes ces circonstances contre soi; mais
enfin les Polonais, vieux soldats, offraient de se défendre jusqu'à la
dernière extrémité; de plus, on avait entendu le canon dans la
direction de la Marne, ce qui indiquait l'arrivée prochaine de
Napoléon, et révélait toute l'importance du poste, que d'ailleurs les
pressantes instances de l'ennemi suffisaient seules pour faire
apprécier. Dans une position ordinaire, se rendre eût été tout simple,
car on doit sauver la vie des hommes quand le sacrifice n'en peut être
utile; mais dans la situation où l'on se trouvait, essuyer l'assaut, y
succomber, y périr jusqu'au dernier homme, était un devoir sacré. Un
officier du génie, le lieutenant-colonel Saint-Hillier, fit sentir le
devoir et la possibilité de la résistance, au moins pendant
vingt-quatre heures. Néanmoins, le général Moreau, ébranlé par les
menaces adressées à la garnison, consentit à livrer la place le 3
mars, et seulement employa la journée à disputer sur les conditions.
Il voulait sortir avec son artillerie. Le comte Woronzoff, qui était
présent, dit en russe à l'un des généraux: Qu'il prenne son
artillerie, s'il veut, et la mienne avec, et qu'il nous laisse passer
l'Aisne!--On se montra donc facile, et en concédant au général Moreau
la capitulation en apparence la plus honorable, on lui fit consommer
un acte qui faillit lui coûter la vie, qui coûta à Napoléon l'empire,
et à la France sa grandeur. Le 3 au soir, Bulow et Wintzingerode se
donnèrent la main sur l'Aisne, et c'est ainsi que le 4 dans la
journée, Blucher trouva ouverte une porte qui aurait dû être fermée,
trouva un renfort qui portait son armée à près de cent mille hommes,
et fut sauvé en un clin d'oeil de ses propres fautes et du sort
terrible que Napoléon lui avait préparé.
Quelques historiens, apologistes de Blucher, ont prétendu que le
danger qu'il courait n'avait pas été si grand que Napoléon s'était plu
à le dire, car Blucher eût été renforcé au moins de Wintzingerode,
qui, venant de Reims, était sur la rive gauche de l'Aisne, ce qui
aurait porté l'armée prussienne à 70 mille hommes contre 55 mille.
D'abord, il n'y avait pas de force numérique qui pût racheter la
fausse position de Blucher, car, arrivé le 4 devant Soissons, tandis
que Napoléon était ce même jour à Fismes, il eût été obligé ou
d'essayer de passer l'Aisne devant lui, en jetant des ponts de
chevalets, ou de remonter l'Aisne dix lieues durant, avec l'armée
française dans le flanc. L'avantage d'être 70 mille contre 55 mille,
ce qui ne nous étonnait guère en ce moment, n'était rien auprès d'une
position militaire aussi fausse. Ensuite il est presque certain que
Wintzingerode, n'ayant pu faire par Soissons sa jonction avec Bulow
dans la journée du 3, se serait hâté de rebrousser chemin le 4, pour
aller passer l'Aisne à douze ou quinze lieues plus haut, c'est-à-dire
à Berry-au-Bac. Blucher se serait donc trouvé, pendant toute une
journée, seul entre Napoléon et le poste fermé de Soissons.
[En marge: Irritation de Napoléon, qui d'une situation où tout était
péril pour l'ennemi, passe à une situation ou tout est péril pour
lui.]
Le désastre était par conséquent aussi assuré que chose puisse l'être
à la guerre, et Napoléon, en apprenant que Soissons avait ouvert ses
portes, fut saisi d'une profonde douleur, car de la tête de Blucher
le danger s'était tout à coup détourné sur la sienne. Blucher en
effet venait d'acquérir une force de 100 mille hommes, et l'Aisne qui
devait être sa perte était devenue son bouclier. Quant à nous il nous
fallait, ou passer l'Aisne avec 50 mille hommes devant 100 mille, ce
qui était une grande témérité, ou nous en éloigner pour revenir sur la
Seine, sans savoir qu'y faire, car comment se présenter devant l'armée
de Bohême sans avoir vaincu l'armée de Silésie? On comprendra donc que
Napoléon écrivit la lettre suivante au ministre de la guerre:
[En marge: Ordre de faire juger et exécuter le général Moreau en
vingt-quatre heures.]
«Fismes, 5 mars 1814.
»L'ennemi était dans le plus grand embarras, et nous espérions
aujourd'hui recueillir le fruit de quelques jours de fatigue, lorsque
la trahison ou la bêtise du commandant de Soissons leur a livré cette
place.
»Le 3, à midi, il est sorti avec les honneurs de la guerre, et a
emmené quatre pièces de canon. Faites arrêter ce misérable ainsi que
les membres du conseil de défense; faites-les traduire par-devant une
commission militaire composée de généraux, et, pour Dieu, faites en
sorte qu'ils soient fusillés dans les vingt-quatre heures sur la place
de Grève! Il est temps de faire des exemples. Que la sentence soit
bien motivée, imprimée, affichée et envoyée partout. J'en suis réduit
à jeter un pont de chevalets sur l'Aisne, cela me fera perdre
trente-six heures et me donne toute espèce d'embarras.»
[En marge: Quelque malheureuse que soit la perte de Soissons, Napoléon
n'est point déconcerté, et songe à forcer le passage de l'Aisne.]
Et cependant Napoléon ne connaissait qu'une partie de la vérité, car
il ignorait que Blucher venait d'acquérir une force double de la
sienne. Ce qu'il savait, c'est que Blucher lui avait échappé, et que
pour l'atteindre il était obligé de le suivre au delà de l'Aisne. Le
malheur était déjà bien assez grand, et de nature à déconcerter tout
autre que lui. Si, après une pareille déconvenue, Napoléon eût été
embarrassé, et eût perdu un jour ou deux à chercher un nouveau plan,
on pourrait ne pas s'en étonner, en voyant ce qui arrive à la plupart
des généraux[16]. Il n'en fut rien pourtant. Bien que Blucher eût pour
lui l'Aisne qu'il avait d'abord contre lui, bien qu'il fût renforcé
dans une proportion ignorée de nous, mais considérable, Napoléon ne
renonça pas à le poursuivre, pour tâcher de le saisir corps à corps,
car il lui était impossible, sans l'avoir battu, de revenir sur
Schwarzenberg. Bientôt en effet il se serait trouvé pris entre Blucher
le suivant à la piste, et Schwarzenberg victorieux des maréchaux qu'on
avait laissés à la garde de l'Aube, position affreuse et tout à fait
insoutenable. Il fallait donc à tout prix, dût-on y succomber, car on
succomberait plus certainement en ne le faisant pas, il fallait aller
chercher Blucher au delà de l'Aisne, et l'y aller chercher
sur-le-champ, avant que l'ennemi songeât à rendre impraticables les
passages de cette rivière. Napoléon donna ses ordres le 5 au matin,
aussitôt après avoir reçu la nouvelle qui le désolait.
[Note 16: M. le général Koch dit, chapitre XIV: «L'Empereur,
dont le plan était déjoué par un événement aussi inattendu,
demeura un jour entier dans l'incertitude, et laissa percer
son embarras par la nature des opérations divergentes et
hardies qu'il entreprit.» C'est une erreur fort excusable
pour qui n'a lu ni les ordres ni la correspondance de
Napoléon. Il était assurément fort déçu, mais point
déconcerté, comme on va le voir, et il ordonna, sans une
heure de temps perdu, les nouvelles dispositions qu'exigeait
la circonstance. Ce qui a causé l'erreur de M. le général
Koch, c'est qu'il suppose que la reddition de Soissons ayant
eu lieu le 3, Napoléon dut la savoir le 4, à cause de la
proximité. Mais la correspondance prouve que Napoléon ne la
sut que le 5 au matin, parce que les maréchaux Mortier et
Marmont ne la connurent que le 4 au soir. Or tous les ordres
du passage de l'Aisne sont du 5 au matin. Il n'y eut donc ni
hésitation ni temps perdu, et, en pareille circonstance, il
y a certainement de quoi s'en étonner.]
[En marge: Dispositions pour le passage de l'Aisne.]
Dans la nuit, Napoléon avait envoyé le général Corbineau à Reims, afin
de s'emparer de cette communication importante avec les Ardennes, et
pour y ramasser tout ce que Wintzingerode avait dû laisser en arrière.
Voulant s'assurer le passage de l'Aisne, ce qui était l'objet
essentiel du moment, il avait dirigé le général Nansouty avec la
cavalerie de la garde sur le pont de Berry-au-Bac, qui était un pont
en pierre, et sur lequel passait la grande route de Reims à Laon.
(Voir la carte nº 64.) Il avait ordonné aussi que l'on envoyât un
détachement de cavalerie sur Maisy, situé à notre gauche, pour y jeter
un pont de chevalets, et prescrit en même temps au maréchal Mortier de
se rendre sans délai à Braisne, pour aller préparer d'autres moyens de
passage à Pontarcy. Son intention était d'avoir trois ponts sur
l'Aisne, afin de n'être pas obligé de déboucher par un seul en face de
Blucher, ce qui pouvait rendre l'opération impossible. Sans doute, si
la vigilance de l'ennemi eût égalé la sienne, on aurait trouvé les
cent mille hommes de l'armée de Silésie derrière les points présumés
de passage, et ce n'est pas avec cinquante mille soldats, quelque
braves qu'ils fussent, qu'on aurait réussi à franchir l'Aisne. Mais
il y a toujours à parier qu'en ne perdant pas de temps, si peu qu'il
en reste, on arrivera assez tôt pour déjouer les précautions de son
adversaire. Napoléon, à qui son expérience sans pareille avait appris
combien est ordinaire l'incurie de ceux qui commandent, ne désespérait
pas de trouver l'Aisne mal gardée, et de pouvoir en exécuter le
passage sans coup férir.
[En marge: Nansouty enlève le pont de Berry-au-Bac en lançant sa
cavalerie au galop.]
[En marge: Difficulté et nécessité de battre Blucher.]
En effet, tandis qu'à sa droite le général Corbineau pénétrait dans
Reims, y enlevait deux mille hommes de Wintzingerode et beaucoup de
bagages, le général Nansouty, avec la cavalerie de la garde et les
Polonais du général Pac, rencontrait les Cosaques de Wintzingerode en
avant du pont de Berry-au-Bac, les chargeait au galop, les culbutait,
et passait le pont à leur suite, malgré quelque infanterie légère
laissée pour le garder. La conquête si rapide de ce pont de pierre
dispensait de tenter des passages sur d'autres points, car le gros de
l'ennemi étant encore à quelque distance, on était maître de déboucher
immédiatement, et Napoléon se hâta, dans la nuit du 5 au 6, ainsi que
dans la journée du 6, de faire défiler la masse de ses troupes par
Berry-au-Bac, afin d'être établi sur la droite de la rivière avant que
Blucher pût s'opposer à son déploiement.--C'est un petit bien,
s'écria-t-il en apprenant ce succès, en dédommagement d'un grand
mal!--Ce n'était pas un petit bien, si, transporté au delà de l'Aisne,
il pouvait remporter une victoire; mais une victoire était difficile à
remporter, Blucher ayant 100 mille hommes des meilleures troupes de la
coalition, tandis que nous n'en avions que 55 mille, dans lesquels
deux tiers de conscrits, à peine vêtus, nullement instruits,
partageant néanmoins le noble désespoir de nos officiers, et se
battant avec le plus rare dévouement. Mais il n'y avait plus à compter
les ennemis, et il fallait à tout prix livrer bataille, car se rejeter
sur Schwarzenberg sans avoir vaincu Blucher, c'était attirer ce
dernier à sa suite, et s'exposer à être étouffé dans les bras des deux
généraux alliés. Quant au plan de marcher sur les places pour en
recueillir les garnisons, il était également impraticable avant
d'avoir battu Blucher, car autrement on était condamné à l'avoir sur
ses traces, vous suivant partout, et si rapproché qu'on ne pourrait
faire un pas sans être vu et atteint par cet incommode adversaire. Il
fallait donc combattre, n'importe quel nombre d'ennemis ou quelles
difficultés de position on aurait à braver pour vaincre.
Blucher avait été fort mécontent de la négligence de Wintzingerode à
garder le pont de Berry-au-Bac, et il aurait dû ne s'en prendre qu'à
lui-même, car rien ne se fait sûrement si le général en chef n'y
pourvoit par sa propre vigilance. Il dissimula toutefois:
Wintzingerode commandait les Russes, et il fallait ménager des alliés
susceptibles et orgueilleux; d'ailleurs il lui restait encore une
position très-forte et très-facile à défendre, dont il se proposait de
se bien servir pour résister aux prochaines attaques de Napoléon.