État intérieur de Paris pendant les dernières opérations

militaires de Napoléon. -- Secrètes menées des partis. -- Attitude

de M. de Talleyrand; ses vues; envoi de M. de Vitrolles au camp

des alliés. -- Conférences de Lusigny; instructions données à M.

de Flahaut relativement aux conditions de l'armistice. -- Efforts

tentés de notre part pour faire préjuger la question des

frontières en traçant la ligne de séparation des armées. --

Retraite du prince de Schwarzenberg jusqu'à Langres. -- Grand

conseil des coalisés. -- Le parti de la guerre à outrance veut

qu'on adjoigne les corps de Wintzingerode et de Bulow à l'armée

de Blucher, afin de procurer à celui-ci les moyens de marcher sur

Paris. -- La difficulté d'ôter ces corps à Bernadotte levée

extraordinairement par lord Castlereagh. -- Ce dernier profite de

cette occasion pour proposer le traité de Chaumont, qui lie la

coalition pour vingt ans, et devient ainsi le fondement de la

Sainte-Alliance. -- Joie de Blucher et de son parti; sa marche

pour rallier Bulow et Wintzingerode. -- Danger du maréchal

Mortier envoyé au delà de la Marne, et de Marmont laissé entre

l'Aube et la Marne. -- Ces deux maréchaux parviennent à se

réunir, et à contenir Blucher pendant que Napoléon vole à leur

secours. -- Marche rapide de Napoléon sur Meaux. -- Difficulté de

passer la Marne. -- Blucher, couvert par la Marne, veut accabler

les deux maréchaux qui ont pris position derrière l'Ourcq. --

Napoléon franchit la Marne, rallie les deux maréchaux, et se met

à la poursuite de Blucher, qui est obligé de se retirer sur

l'Aisne. -- Situation presque désespérée de Blucher menacé d'être

jeté dans l'Aisne par Napoléon. -- La reddition de Soissons, qui

livre aux alliés le pont de l'Aisne, sauve Blucher d'une

destruction certaine, et lui procure un renfort de cinquante

mille hommes par la réunion de Wintzingerode et de Bulow. --

Situation critique de Napoléon et son impassible fermeté en

présence de ce subit changement de fortune. -- Première

conception du projet de marcher sur les places fortes pour y

rallier les garnisons, et tomber à la tête de cent mille hommes

sur les derrières de l'ennemi. -- Il est nécessaire auparavant

d'aborder Blucher et de lui livrer bataille. -- Napoléon enlève

le pont de Berry-au-Bac, et passe l'Aisne avec cinquante mille

hommes en présence des cent mille hommes de Blucher. -- Dangers

de la bataille qu'il faut livrer avec cinquante mille combattants

contre cent mille. -- Raisons qui décident Napoléon à enlever le

plateau de Craonne pour se porter sur Laon par la route de

Soissons. -- Sanglante bataille de Craonne, livrée le 7 mars,

dans laquelle Napoléon enlève les formidables positions de

l'ennemi. -- Après s'être emparé de la route de Soissons,

Napoléon veut pénétrer dans la plaine de Laon pour achever la

défaite de Blucher. -- Nouvelle et plus sanglante bataille de

Laon, livrée les 9 et 10 mars, et restée indécise par la faute de

Marmont qui s'est laissé surprendre. -- Napoléon est réduit à

battre en retraite sur Soissons. -- Son indomptable énergie dans

une situation presque désespérée. -- Le corps de Saint-Priest

s'étant approché de lui, il fond sur ce corps qu'il met en pièces

dans les environs de Reims, après en avoir tué le général. --

Napoléon menacé d'être étouffé entre Blucher et Schwarzenberg, se

résout à exécuter son grand projet de marcher sur les places,

pour en rallier les garnisons et tomber sur les derrières des

alliés. -- Ses instructions pour la défense de Paris pendant son

absence. -- Consternation de cette capitale. -- Le conseil de

régence consulté veut qu'on accepte les propositions du congrès

de Châtillon. -- Indignation de Napoléon, qui menace d'enfermer à

Vincennes Joseph et ceux qui parlent de se soumettre aux

conditions de l'ennemi. -- Événements qui se sont passés dans le

Midi, et bataille d'Orthez, à la suite de laquelle le maréchal

Soult s'est porté sur Toulouse, et a laissé Bordeaux découvert.

-- Entrée des Anglais dans Bordeaux, et proclamation des Bourbons

dans cette ville le 12 mars. -- Fâcheux retentissement de ces

événements à Paris. -- Napoléon en voyant l'effroi de la

capitale, vers laquelle le prince de Schwarzenberg s'est

sensiblement avancé, se décide, avant de marcher sur les places,

à faire une apparition sur les derrières de Schwarzenberg pour le

détourner de Paris en l'attirant à lui. -- Mouvement de la Marne

à la Seine, et passage de la Seine à Méry. -- Napoléon se trouve

à l'improviste en face de toute l'armée de Bohême. -- Bataille

d'Arcis-sur-Aube, livrée le 22 mars, dans laquelle vingt mille

Français tiennent tête pendant une journée à quatre-vingt-dix

mille Russes et Autrichiens. -- Napoléon prend enfin le parti de

repasser l'Aube et de se couvrir de cette rivière. -- Il se porte

sur Saint-Dizier dans l'espérance d'avoir attiré l'armée de

Bohême à sa suite. -- Son projet de s'avancer jusqu'à Nancy pour

y rallier quarante à cinquante mille hommes des diverses

garnisons. -- En route il est rejoint par M. de Caulaincourt,

lequel a été obligé de quitter le congrès de Châtillon par suite

du refus d'admettre les propositions des alliés. -- Fin du

congrès de Châtillon et des conférences de Lusigny. -- Napoléon

n'a aucun regret de ce qu'il a fait, et ne désespère pas encore

de sa fortune. -- Pendant ce temps les armées de Silésie et de

Bohême, entre lesquelles il a cessé de s'interposer, se sont

réunies dans les plaines de Châlons, et délibèrent sur la marche

à adopter. -- Grand conseil des coalisés. -- La raison militaire

conseillerait de suivre Napoléon, la raison politique de le

négliger, pour se porter sur Paris et y opérer une révolution. --

Des lettres interceptées de l'Impératrice et des ministres

décident la marche sur Paris. -- Influence du comte Pozzo di

Borgo en cette circonstance. -- Mouvement des alliés vers la

capitale. -- Marmont et Mortier s'étant laissé couper de

Napoléon, rencontrent l'armée entière des coalisés. -- Triste

journée de Fère-Champenoise. -- Retraite des deux maréchaux. --

Apparition de la grande armée coalisée sous les murs de Paris. --

Incapacité du ministre de la guerre et incurie de Joseph, qui

n'ont rien préparé pour la défense de la capitale. -- Conseil de

régence où l'on décide la retraite du gouvernement et de la cour

à Blois. -- Au lieu d'organiser une défense populaire dans

l'intérieur de Paris, on a la folle idée de livrer bataille en

dehors de ses murs. -- Bataille de Paris livrée le 30 mars avec

vingt-cinq mille Français contre cent soixante-dix mille

coalisés. -- Bravoure de Marmont et de Mortier. -- Capitulation

forcée de Paris. -- M. de Talleyrand s'applique à rester dans

Paris, et à s'emparer de l'esprit de Marmont. -- Entrée des

alliés dans la capitale; leurs ménagements; attitude à leur égard

des diverses classes de la population. -- Empressement des

souverains auprès de M. de Talleyrand, qu'ils font en quelque

sorte l'arbitre des destinées de la France. -- Événements qui se

passent à l'armée pendant la marche des coalisés sur Paris. --

Brillant combat de Saint-Dizier; circonstance fortuite qui

détrompe Napoléon, et lui apprend enfin qu'il n'est pas suivi par

les alliés. -- Le danger évident de la capitale et le cri de

l'armée le décident à rebrousser chemin. -- Son retour précipité.

-- Napoléon pour arriver plus tôt se sépare de ses troupes, et

parvient à Fromenteau entre onze heures du soir et minuit, au

moment même où l'on signait la capitulation de Paris. -- Son

désespoir, son irritation, sa promptitude à se remettre. -- Tout

à coup il forme le projet de se jeter sur les coalisés disséminés

dans la capitale et partagés sur les deux rives de la Seine, mais

comme il n'a pas encore son armée sous la main, il se propose de

gagner en négociant les trois ou quatre jours dont il a besoin

pour la ramener. -- Il charge M. de Caulaincourt d'aller à Paris

afin d'occuper Alexandre en négociant, et se retire à

Fontainebleau dans l'intention d'y concentrer l'armée. -- M. de

Caulaincourt accepte la mission qui lui est donnée, mais avec la

secrète résolution de signer la paix à tout prix. -- Accueil fait

par l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. -- Ce prince

désarmé par le succès redevient le plus généreux des vainqueurs.

-- Cependant il ne promet rien, si ce n'est un traitement

convenable pour la personne de Napoléon. -- Les souverains

alliés, moins l'empereur François retiré à Dijon, tiennent

conseil chez M. de Talleyrand pour décider du gouvernement qu'il

convient de donner à la France. -- Principe de la légitimité

heureusement exprimé et fortement soutenu par M. de Talleyrand.

-- Déclaration des souverains qu'ils ne traiteront plus avec

Napoléon. -- Convocation du Sénat, formation d'un gouvernement

provisoire à la tête duquel se trouve M. de Talleyrand. -- Joie

des royalistes; leurs efforts pour faire proclamer immédiatement

les Bourbons; voyage de M. de Vitrolles pour aller chercher le

comte d'Artois. -- M. de Talleyrand et quelques hommes éclairés

dont il s'est entouré, modèrent le mouvement des royalistes, et

veulent qu'on rédige une constitution, qui sera la condition

expresse du retour des Bourbons. -- Empressement d'Alexandre à

entrer dans ces idées. -- Déchéance de Napoléon prononcée le 3

avril, et rédaction par le Sénat d'une constitution à la fois

monarchique et libérale. -- Vains efforts de M. de Caulaincourt

en faveur de Napoléon, soit auprès d'Alexandre, soit auprès du

prince de Schwarzenberg. -- On le renvoie à Fontainebleau pour

persuader à Napoléon d'abdiquer; en même temps on cherche à

détacher les chefs de l'armée. -- D'après le conseil de M. de

Talleyrand, toutes les tentatives de séduction sont dirigées sur

le maréchal Marmont, qui forme à Essonne la tête de colonne de

l'armée. -- Événements à Fontainebleau pendant les événements de

Paris. -- Grands projets de Napoléon. -- Sa conviction, s'il est

secondé, d'écraser les alliés dans Paris. -- Ses dispositions

militaires et son extrême confiance dans Marmont qu'il a placé

sur l'Essonne. -- Réponses évasives qu'il fait à M. de

Caulaincourt, et ses secrètes résolutions pour le lendemain. --

Le lendemain, 4 avril, il assemble l'armée, et annonce la

détermination de marcher sur Paris. -- Enthousiasme des soldats

et des officiers naguère abattus, et consternation des maréchaux.

-- Ceux-ci, se faisant les interprètes de tous les hommes

fatigués, adressent à Napoléon de vives représentations. --

Napoléon leur demande s'ils veulent vivre sous les Bourbons. --

Sur leur réponse unanime qu'ils veulent vivre sous le Roi de

Rome, il a l'idée de les envoyer à Paris avec M. de Caulaincourt

pour obtenir la transmission de la couronne à son fils. -- Tandis

qu'il feint d'accepter cette transaction, il est toujours résolu

à la grande bataille dans Paris, et en fait tous les préparatifs.

-- Départ des maréchaux Ney et Macdonald, avec M. de

Caulaincourt, pour aller négocier la régence de Marie-Louise au

prix de l'abdication de Napoléon. -- Leur rencontre avec Marmont

à Essonne. -- Embarras de celui-ci qui leur avoue qu'il a traité

secrètement avec le prince de Schwarzenberg, et promis de passer

avec son corps d'armée du côté du gouvernement provisoire. -- Sur

leurs observations il retire la parole donnée au prince de

Schwarzenberg, ordonne à ses généraux, qu'il avait mis dans sa

confidence, de suspendre tout mouvement, et suit à Paris la

députation chargée d'y négocier pour le Roi de Rome. -- Entrevue

des maréchaux avec l'empereur Alexandre. -- Ce prince, un moment

ébranlé, remet la décision au lendemain. -- Pendant ce temps

Napoléon ayant mandé Marmont à Fontainebleau pour préparer sa

grande opération militaire, les généraux du 6e corps se croient

découverts, quittent l'Essonne, et exécutent le projet suspendu

de Marmont. -- Cette nouvelle achève de décider les souverains

alliés, et la cause du Roi de Rome est définitivement abandonnée.

-- M. de Caulaincourt renvoyé auprès de Napoléon pour obtenir son

abdication pure et simple. -- Napoléon, privé du corps de

Marmont, et ne pouvant plus dès lors rien tenter de sérieux,

prend le parti d'abdiquer. -- Retour de M. de Caulaincourt à

Paris et ses efforts pour obtenir un traitement convenable en

faveur de Napoléon et de la famille impériale. -- Générosité

d'Alexandre. -- M. de Caulaincourt obtient l'île d'Elbe pour

Napoléon, le grand-duché de Parme pour Marie-Louise et le Roi de

Rome, et des pensions pour tous les princes de la famille

impériale. -- Son retour à Fontainebleau. -- Tentative de

Napoléon pour se donner la mort. -- Sa résignation. -- Élévation

de ses pensées et de son langage. -- Constitution du Sénat, et

entrée de M. le comte d'Artois dans Paris le 12 avril. --

Enthousiasme et espérances des Parisiens. -- Départ de Napoléon

pour l'île d'Elbe. -- Coup d'oeil général sur les grandeurs et

les fautes du règne impérial.

[Date en marge: Fév. 1814.]

[En marge: État intérieur de Paris pendant les dernières opérations

militaires de Napoléon.]

[En marge: Fête ordonnée pour la réception des prisonniers.]

Napoléon voulait procurer quelque soulagement à la ville de Paris

naguère si alarmée, et la faire jouir de ses triomphes, il voulait

surtout relever les esprits, ce qui était pour l'organisation de ses

forces d'un sérieux avantage, car on n'obtient guère de concours d'un

peuple découragé. En conséquence, il avait prescrit une cérémonie

militaire et religieuse pour la réception des drapeaux et l'entrée des

vingt-cinq mille prisonniers qu'on venait d'enlever à l'ennemi. Il

avait désiré que ces prisonniers, menés de l'Est à l'Ouest à travers

Paris, parcourussent toute l'étendue des boulevards, afin que les

Parisiens pussent s'assurer par leurs propres yeux de la réalité des

prodiges opérés par leur empereur. En pareille circonstance le calcul

excusait l'orgueil.

En effet, à la nouvelle de l'approche de ces prisonniers, la

population de Paris afflua sur les boulevards pour voir défiler

ensemble Prussiens, Autrichiens et Russes, marchant désarmés sous la

conduite de leurs officiers et de leurs généraux. Sans être arrogants

ils n'étaient point consternés, et on pouvait discerner sur leur

visage un tout autre sentiment que celui que manifestaient jadis les

prisonniers d'Austerlitz ou d'Iéna. Il leur restait une certaine

confiance et un véritable orgueil d'avoir été pris dans des lieux si

voisins de notre capitale.

[En marge: Joie et compassion des Parisiens en voyant les nombreux

prisonniers faits dans les derniers combats.]

Bien qu'on fût fatigué de l'arbitraire impérial, et parfaitement

éclairé sur les inconvénients d'un despotisme qui, après avoir poussé

la guerre jusqu'au Kremlin, la ramenait aujourd'hui jusqu'au pied de

Montmartre, cependant les masses, dominées par les impressions du

moment, ne pouvaient s'empêcher d'applaudir aux derniers succès de

Napoléon, et d'éprouver la satisfaction la plus vive en voyant défiler

vaincus et captifs ces soldats étrangers, que chacun avait craint de

voir entrer dans Paris en vainqueurs et en dévastateurs. Du reste,

avec la délicatesse naturelle à la nation française, on ne les offensa

point. L'imprévoyance, hélas! eût été trop grande. Après un premier

instant de contentement, on sentit naître en soi la pitié, et en

remarquant l'extrême misère de la plupart de ces prisonniers, plus

d'une âme bonne et compatissante laissa tomber sur eux une aumône

reçue avec une véritable reconnaissance.

[En marge: Quelques moments de sérénité à la cour.]

[En marge: Retour empressé des courtisans qui s'étaient éloignés un

moment.]

À la cour les choses prirent un aspect plus serein. De nombreux

visiteurs accoururent auprès de l'Impératrice et du Roi de Rome, et en

particulier ces hauts fonctionnaires qui, ayant cru le trône impérial

en danger, avaient cherché en s'éloignant à n'être pas écrasés sous

ses ruines. Ils reparurent joyeux, quelques-uns cependant assez

soucieux de l'accueil qu'on leur ferait, tous vantant la glorieuse

campagne dont quelques jours auparavant ils déploraient la témérité,

et après avoir beaucoup répété la veille ou l'avant-veille qu'on était

fou de ne pas accepter les frontières de 1790, se récriant

aujourd'hui contre une paix aussi déshonorante, et déclarant bien haut

que les bases de Francfort devaient être la condition absolue de la

paix future. Marie-Louise, trop étrangère à notre pays pour connaître

et juger ces hommes, troublée d'ailleurs par la joie presque autant

qu'elle l'avait été par la crainte, fit bon accueil à tous ceux qui se

présentèrent, et se flatta presque de revoir bientôt les beaux jours

de sa première arrivée en France[13].

[Note 13: Je ne suppose rien, je prends ces détails dans la

correspondance du ministre de la police, dans celle de

l'archichancelier, qui informaient Napoléon des moindres

détails. J'en avertis le lecteur pour la centième fois, et

heureusement pour la dernière, car je suis au terme de ma

tâche. Mais je ne me lasse pas de mettre à couvert ma

responsabilité d'historien, et c'est un scrupule que le

lecteur me pardonnera, car il lui prouvera, je l'espère, mon

amour de la vérité.]

[En marge: Dispositions secrètes des partis.]

[En marge: Satisfaction des révolutionnaires, et anxiété des

royalistes en voyant le retour des Bourbons mis en doute.]

[En marge: Inaction et impuissance des royalistes.]

Cette joie, les inconséquences qu'elle amène et excuse, ne

s'apercevaient guère chez les partis ennemis. Bien que ces partis

fussent deux, les anciens révolutionnaires et les royalistes, ils

n'étaient pas deux à regretter les succès de Napoléon. Les

révolutionnaires étaient presque joyeux par crainte de l'étranger et

par haine des Bourbons. Les royalistes, après avoir espéré un moment

le retour de princes chéris, se demandaient avec chagrin s'il fallait

tout à coup renoncer à cet espoir. Ils cherchaient une excuse à leurs

voeux secrets dans les malheurs que Napoléon avait attirés sur la

France, et se disaient que toute main, même celle de l'étranger, était

bonne pour se délivrer d'un si odieux despotisme. Cependant ils se

contentaient de former des voeux, et ils demeuraient complétement

inactifs. Des conversations à voix basse entre les membres de

l'ancienne noblesse et du clergé, des bruits malveillants dans

lesquels on exagérait nos revers ou contestait nos succès, une

résistance inerte aux mesures de l'administration, constituaient tous

leurs efforts contre le gouvernement impérial. Les émigrés qui depuis

la révolution n'avaient cessé de vivre à l'étranger auprès des princes

de Bourbon, avaient presque perdu l'habitude de correspondre avec

l'intérieur de la France. Ils l'essayaient en ce moment sans trouver

aucun empressement à leur répondre, et par exemple dans les provinces

menacées d'invasion personne n'aurait osé accourir à leur rencontre

pour proclamer les Bourbons. À peine quelques royalistes osaient-ils

hasarder une manifestation dans les villes déjà solidement occupées

par les armées alliées. À Troyes, deux vieux chevaliers de Saint-Louis

avaient présenté à Alexandre une pétition pour demander le

rétablissement des Bourbons, imprudence qui devait coûter cher à ces

infortunés! À Paris on citait deux membres de l'ancienne noblesse, MM.

de Polignac, qui, transférés de leur prison dans une maison de santé,

s'étaient évadés pour aller, à leurs risques et périls, offrir à M. le

comte d'Artois leur dévouement éprouvé.

[En marge: Toute tentative sérieuse contre le gouvernement impérial ne

pouvait venir que des membres mécontents de ce gouvernement.]

Rien de sérieux évidemment ne pouvait être tenté par ces hommes, trop

étrangers depuis vingt-cinq ans aux affaires de la France pour y

exercer quelque influence. Il fallait que des membres du gouvernement

actuel, les uns mécontents de Napoléon qui les avait maltraités, les

autres désirant assurer leur situation sous un régime nouveau,

tendissent la main aux royalistes, pour qu'une menée tant soit peu

efficace, et en tout cas bien cachée, fût ourdie en leur faveur. On

essayait quelque chose de pareil actuellement, mais très-secrètement

et en tremblant.

[En marge: Tous les yeux fixés sur M. de Talleyrand.]

[En marge: On s'exagère ce qu'il peut faire.]

[En marge: Son extrême circonspection.]

De tous les mécontents que le régime impérial avait faits, le plus

éclatant, celui qui donnait le plus à penser aux amis des Bourbons

comme aux amis des Bonaparte, était M. de Talleyrand. Il était l'objet

des espérances des uns, des craintes des autres, et quoiqu'il fût en

position, et même à la veille de jouer un grand rôle, ils

s'exagéraient beaucoup ce qu'il pouvait et ce qu'il oserait faire. Que

le moment venu, Napoléon étant définitivement vaincu, l'ennemi se

trouvant dans Paris, M. de Talleyrand fût le seul homme dont on pût se

servir pour constituer un nouveau gouvernement sur les ruines du

gouvernement renversé, c'était incontestable, mais qu'il pût, et

voulût prendre l'initiative d'une révolution, le drapeau tricolore

flottant encore sur les Tuileries, c'était une fausse terreur de la

police impériale, et une pure illusion des salons royalistes. La

mauvaise volonté de M. de Talleyrand pour l'Empire était sans doute

aussi grande qu'elle pouvait l'être, mais ses moyens et sa témérité

n'étaient pas au niveau de cette mauvaise volonté. En refusant le

portefeuille des affaires étrangères deux mois auparavant, surtout

parce qu'on ne voulait pas lui laisser la qualité de grand dignitaire,

il avait à peu près rompu avec l'Empire, et, comme on l'a vu, Napoléon

la veille même de son départ pour l'armée l'avait traité de manière à

lui inspirer les plus vives appréhensions. Quelques insinuations de

personnes en rapport avec les Bourbons lui avaient appris, ce qu'il

savait du reste, que les services d'un évêque marié seraient très-bien

accueillis des princes les plus pieux, car il n'y a rien qui ne

s'oublie devant les services, non pas rendus mais à rendre. Les partis

n'ont que la mémoire qui leur convient: selon le besoin du jour, ils

ont tout oublié ou se souviennent de tout. M. de Talleyrand avec sa

profonde connaissance des hommes et des choses n'en était donc pas à

apprendre que sa carrière, finie avec les Bonaparte, était aisée à

recommencer avec les Bourbons. Mais il connaissait le duc de Rovigo,

facile, familier, amical même avec ceux qu'il surveillait, capable

néanmoins au premier soupçon sérieux, ou au premier ordre de Napoléon,

d'appliquer sa rude main de soldat sur un manteau de grand dignitaire.

Aussi M. de Talleyrand était-il d'une extrême circonspection.

[En marge: Société qui se réunissait chez lui.]

[En marge: Le duc de Dalberg.]

[En marge: L'abbé de Pradt.]

[En marge: Le baron Louis.]

Chez lui, dans un hôtel de la rue Saint-Florentin, qui devint bientôt

célèbre, M. de Talleyrand recevait entre autres personnages le duc de

Dalberg, l'abbé de Pradt, le baron Louis. M. de Dalberg, descendant

des illustres Dalberg d'Allemagne, neveu du prince Primat, d'abord

ennemi, puis ami de l'Empire, bien doté à l'époque des sécularisations,

brouillé quelque temps après avec Napoléon parce que celui-ci avait

transporté au prince Eugène l'héritage du prince Primat, personnage de

petite taille, de manières à la fois allemandes et françaises, de

physionomie vive, d'humeur remuante, d'opinion franchement libérale,

d'esprit remarquable et surtout très-fin, avait souvent exhalé son

mécontentement chez M. de Talleyrand, avec une hardiesse qui avait

attiré à sa jeune épouse une disgrâce de cour. Il en était irrité, et

ne s'en cachait guère. L'abbé de Pradt, relégué dans son diocèse

depuis sa fâcheuse ambassade de Varsovie, aux difficultés de laquelle

il avait ajouté tous les défauts de son caractère, était revenu à

Paris depuis nos derniers revers, et joignait sa langue à celle du duc

de Dalberg, de manière à se faire entendre de la police qui aurait eu

l'oreille la plus dure. Le baron Louis, jadis à demi engagé dans les

ordres, en étant sorti depuis, exclusivement appliqué aux sciences

économiques, doué d'un vrai génie financier, esprit à la fois véhément

et ferme, ami de la liberté dans la mesure qu'autorise une sage

politique, détestait le régime impérial par les motifs d'un homme

éclairé, et fréquentait volontiers un cercle où il trouvait avec

beaucoup de lumières toutes les passions qui l'animaient.

[En marge: Langage qui se tenait chez M. de Talleyrand.]

[En marge: Précautions prises pour corriger l'effet de ce langage

auprès du duc de Rovigo.]

[En marge: Idées de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg sur le moyen

le plus sûr de se délivrer du gouvernement impérial.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 28 / 65 段