de Talleyrand, et y échangeaient l'expression de leurs sentiments. Le
pétulant abbé de Pradt y disait avec la vivacité ordinaire de ses
allures qu'il fallait tout simplement mettre les Bourbons à la place
des Bonaparte; le duc de Dalberg le disait moins, le désirait tout
autant, et était capable d'y travailler plus utilement. Le baron Louis
demandait qu'on mît fin à un despotisme qui, depuis deux années,
paraissait extravagant. M. de Talleyrand, avec sa nonchalance
ordinaire, écoutait assez pour encourager ceux qui parlaient de la
sorte, pas assez pour être personnellement compromis. Quelquefois
cependant il s'ouvrait avec un de ces visiteurs, rarement avec deux,
et quand il le faisait, c'était avec le duc de Dalberg dont il
connaissait la hardiesse, la dextérité, les relations nombreuses, et
duquel il pouvait attendre un concours efficace. Il considérait l'abbé
de Pradt comme un étourdi, le baron Louis comme un savant
administrateur, très-bon à employer dans l'occasion, mais ne leur
confiait rien, car dans le moment présent il n'avait pas plus à faire
de la légèreté de l'un que du sérieux de l'autre. Il les laissait dire
avec un sourire à la fois approbateur et évasif, puis après les avoir
écoutés sortait de chez lui, allait rendre visite au duc de Rovigo,
sous prétexte de demander des nouvelles, lui témoignait l'intérêt le
plus vif pour les succès de l'armée française, affectait de déplorer
l'inhabileté de la plupart des agents de Napoléon, disait qu'il était
bien malheureux qu'un si grand homme fût si mal servi, en quoi il
trouvait le duc de Rovigo tout à fait d'accord avec lui, car ce
ministre mécontent de la plupart de ses collègues, se plaignant de
n'être plus écouté de Napoléon, regrettant qu'il se fût séparé de M.
de Talleyrand, était de ceux auxquels on pouvait faire entendre une
critique mesurée de l'état de choses, pourvu qu'elle partît du
dévouement et non du désir de renverser. M. de Talleyrand affectait
auprès du duc de Rovigo d'être du nombre de ces censeurs qui blâment
parce qu'ils aiment, ne trompait son clairvoyant interlocuteur qu'à
demi, mais le trompait assez pour atténuer l'effet des propos qu'on
tenait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin. Rentré chez lui, M. de
Talleyrand permettait de nouveau les conversations les plus hardies,
n'avouait qu'au duc de Dalberg son désir de se soustraire à un joug
insupportable, en cherchait avec lui les moyens, et ne les découvrait
guère. Tenter quelque chose tant que les étrangers armés étaient si
loin de Paris, lui semblait impraticable. Une idée qui frappait
surtout le duc de Dalberg et M. de Talleyrand, c'est qu'en tâtonnant
entre la Seine et la Marne, et en négociant à Châtillon, les coalisés
ménageaient à Napoléon les seules chances qu'il eût de se sauver.
Rompre toute négociation avec lui, le présenter dès lors à la France
comme l'unique obstacle à la paix, profiter de l'une de ses allées et
venues pour percer sur la capitale, était à leurs yeux l'unique
manière d'en finir. À peine les coalisés paraîtraient-ils aux portes
de Paris, qu'on ferait une levée de boucliers, qu'on proclamerait
Napoléon déchu, et qu'on briserait ainsi dans ses mains l'épée qu'il
était presque impossible de lui arracher.
C'était là ce que MM. de Talleyrand et de Dalberg auraient voulu faire
parvenir à l'oreille des souverains coalisés; mais, preuve singulière
du peu de concert entre le dedans et le dehors, ils n'avaient pu se
procurer un intermédiaire pour communiquer ces idées. Ainsi messieurs
de Polignac ayant réussi à s'évader, n'avaient rien emporté ni de M.
de Talleyrand ni du duc de Dalberg, les seuls hommes qui fussent en ce
moment capables de servir la cause des Bourbons.
[En marge: Le baron de Vitrolles, son origine, son caractère, sa
mission au camp des alliés.]
[En marge: Nature des communications dont le baron de Vitrolles était
chargé.]
Il y avait cependant à Paris un gentilhomme du Dauphiné, doué de
beaucoup d'esprit et de courage, engagé autrefois dans l'armée de
Condé, et, quoique ayant conservé des sentiments royalistes, s'était
rapproché de son compatriote M. de Montalivet, qui lui avait fait
obtenir le titre de baron et celui d'inspecteur des bergeries
impériales. Mais mal rattaché à l'Empire par ces demi-faveurs, il
sentait tressaillir son coeur à la seule espérance de revoir les
Bourbons en France. Ce gentilhomme dauphinois était M. de Vitrolles.
Ayant le goût de se mêler aux hommes en place, par curiosité et par
ambition, il était entré en relation avec le duc de Dalberg, qui
connaissait tous les gens remuants et en était connu, et par le duc de
Dalberg avait été introduit chez M. de Talleyrand, qu'il visitait
quelquefois. M. de Dalberg cherchant un intermédiaire hardi qui osât
se rendre au quartier général de la coalition, pour y transmettre les
pensées de M. de Talleyrand et les siennes, avait songé à M. de
Vitrolles, et l'avait trouvé tout à fait disposé à entreprendre un
pareil voyage. Le difficile c'était d'accréditer M. de Vitrolles
auprès des grands personnages, souverains ou ministres, qui tour à
tour siégeaient à Langres, à Brienne, à Troyes, selon les alternatives
de la guerre. Un seul homme le pouvait de manière à faire accueillir
sur-le-champ l'individu qui viendrait en son nom, et cet homme était
M. de Talleyrand. Mais jamais il n'aurait voulu confier à qui que ce
fût une preuve positive de son action contre le gouvernement établi,
et il s'était refusé à envoyer autre chose que des conseils fort
sensés, qui seraient transmis verbalement aux souverains et aux
ministres de la coalition. M. de Dalberg, qui ne se ménageait guère
lorsqu'il pouvait faire un pas vers son but, suppléa à ce que n'osait
se permettre M. de Talleyrand. Allemand d'origine, il avait beaucoup
fréquenté à Vienne M. de Stadion: il fournit à M. de Vitrolles
quelques signes de reconnaissance propres à constater d'une manière
certaine que celui qui en était porteur se présentait de sa part, et
le mit en route avec la mission de rapporter ce que nous venons
d'exposer, ce que le comte Pozzo di Borgo répétait tous les jours à
l'empereur Alexandre, c'est-à-dire qu'il fallait rompre toute
négociation avec Napoléon, et marcher droit sur Paris. L'armistice qui
paraissait se négocier aux avant-postes, et dont la nouvelle était
déjà répandue à Paris, était aux yeux du duc de Dalberg une raison de
se hâter, et de faire savoir le plus tôt possible aux coalisés que
toute main tendue par eux à Napoléon le relevait au moment même où il
allait tomber. Après avoir entretenu les ministres et les souverains
étrangers, M. de Vitrolles devait se rendre auprès du comte d'Artois,
qu'on disait en Franche-Comté, pour lui donner aussi des avis utiles,
dont ce prince avait encore plus besoin que les ministres de la
coalition. M. de Vitrolles partit par la route de Sens, avec des
passe-ports supposés, et sans que M. de Rovigo en sût rien, le secret
ayant été renfermé entre MM. de Talleyrand, de Dalberg et de
Vitrolles. Obligé de traverser les armées françaises et coalisées, il
avait à vaincre de nombreuses difficultés, et ne pouvait arriver
promptement au quartier général vers lequel il se dirigeait.
[En marge: Entrée de Napoléon à Troyes.]
[En marge: Choix du comte de Flahaut pour traiter d'un armistice à
Lusigny.]
[En marge: Nature des instructions données au comte de Flahaut.]
Tandis que se préparaient ainsi les sourdes menées qui devaient
contribuer, beaucoup moins toutefois que ses fautes, à la chute de
Napoléon, celui-ci était entré à Troyes, et s'était occupé de
l'armistice dont il avait accueilli la proposition. L'armistice, comme
moyen de faire gagner du temps aux coalisés et de lui en faire perdre
à lui-même, ne lui convenait certainement pas, car il voulait au
contraire les joindre au plus vite, pour leur livrer une bataille
décisive. Mais cet armistice lui convenait comme moyen de négocier
plus directement, plus près de lui, et sous l'impression des coups
qu'il portait chaque jour. Il avait donc consenti à envoyer l'un de
ses aides de camp aux avant-postes, et avait confié cette mission à M.
le comte de Flahaut. Il lui avait donné pour instructions[14] de
repousser toute suspension d'armes pendant ces pourparlers, ne voulant
pas pour un échange de propos, peut-être insignifiant, laisser
échapper le prince de Schwarzenberg; d'exiger un préambule dans lequel
on commencerait par déclarer qu'on allait traiter de la paix sur les
bases de Francfort, et de tracer enfin la ligne de séparation entre
les armées belligérantes de manière à impliquer la conservation pour
la France de Mayence et d'Anvers. Si ces conditions étaient admises,
Napoléon pouvait en effet déposer les armes, car il n'aurait
probablement plus à les reprendre, ayant l'intention bien formelle de
ne pas poursuivre la lutte si on lui laissait la ligne du Rhin et des
Alpes. Mais déposer les armes sans avoir la garantie des bases de
Francfort, c'était à ses yeux perdre tous les avantages acquis, la
fortune, comme il le croyait, étant alors prononcée pour lui.
[Note 14: Ces instructions existent à la secrétairerie
d'État, et n'étaient pas, comme on l'a dit, purement
verbales. Le sens en est donc connu d'une manière tout à
fait certaine.]
[En marge: Réunion des commissaires ennemis avec M. de Flahaut dans le
village de Lusigny.]
M. de Flahaut partit de Troyes le 24, jour même où Napoléon y entrait,
se rendit au village de Lusigny, situé à trois lieues au delà, y
trouva MM. de Schouvaloff pour la Russie, de Rauch pour la Prusse, et
de Langenau pour l'Autriche. En ce moment le maréchal Oudinot poussant
l'arrière-garde ennemie sur Vandoeuvres, criblait de balles le lieu
même où allaient se réunir les négociateurs. Sur la demande de M. de
Flahaut il fit porter ailleurs le combat, et le village de Lusigny fut
neutralisé.
[En marge: La demande d'un préambule qui rappellerait les bases de
Francfort est universellement repoussée.]
[En marge: Recours à des instructions nouvelles.]
Les envoyés des puissances alliées paraissaient désirer une prompte
solution; M. de Flahaut énonça donc sans différer les conditions dont
il était porteur, et il proposa deux choses, premièrement la
continuation des hostilités pendant les pourparlers, et secondement
l'insertion d'un préambule qui consacrerait les bases de Francfort.
Ces deux points n'étaient pas de nature à plaire aux commissaires
ennemis, car le premier ôtait à l'armistice son principal intérêt, et
le second lui donnait une portée contraire à tous les desseins de la
coalition. Visiblement mécontents, les trois commissaires répondirent
qu'ils n'avaient aucun pouvoir pour toucher aux questions
diplomatiques. Suspendre momentanément les hostilités, et fixer la
limite temporaire sur laquelle s'arrêteraient les armées
belligérantes, constituait, dirent-ils, leur unique mission. Ils
voulaient partir sur-le-champ, mais M. de Flahaut les retint, en les
engageant à demander de nouvelles instructions, et en promettant d'en
demander lui-même. Ils consentirent à rester à Lusigny à condition
qu'on écrirait immédiatement aux deux quartiers généraux pour réclamer
ces nouvelles instructions.
[En marge: Napoléon se départ de l'idée d'un préambule mentionnant les
bases de Francfort, et se borne à exiger une démarcation provisoire
qui lui laisserait Anvers et Chambéry.]
Napoléon, bien qu'il fût fermement résolu à ne pas se désister des
frontières naturelles, et que dans cette vue il ne voulût pas
interrompre le cours de ses succès à moins d'être assuré des bases de
Francfort, n'était pas indifférent toutefois à l'avantage de conclure
un armistice, qui équivaudrait à la signature des préliminaires de
paix, et qui amènerait un apaisement momentané des vives passions
soulevées contre lui. Il renonça donc à ce préambule, qu'il était
difficile d'insérer dans un simple armistice, et il consentit à la
continuation des pourparlers, s'il pouvait par un détour revenir à son
but. Ainsi, par exemple, si en déterminant les limites qui devaient
séparer les armées, il obtenait que les coalisés lui laissassent
Anvers du côté des Pays-Bas, Chambéry du côté de la Savoie, il
tirerait de cette concession une présomption des plus fortes pour le
règlement définitif des frontières. En conséquence il autorisa M. de
Flahaut à poursuivre la négociation entamée à Lusigny, sans que la
mention des bases de Francfort dans le préambule fût accordée, mais à
condition que les armées ennemies rétrograderaient dans les Pays-Bas
jusqu'au delà d'Anvers, et qu'en Savoie elles se tiendraient en dehors
de Chambéry, dont elles étaient fort rapprochées. Si les commissaires
ennemis acceptaient cette ligne de démarcation, c'était une
présomption en faveur des frontières naturelles, qui sans équivaloir
à la mention des bases de Francfort, en était pour ainsi dire
l'acceptation de fait.
C'est d'après ces données que M. de Flahaut dut continuer à
parlementer à Lusigny. Le général Langenau, tombé malade, avait été
remplacé par le général Ducca, porteur des assurances et des conseils
les plus pacifiques de l'empereur François. Le nouveau parlementaire
était chargé d'insister secrètement auprès de M. de Flahaut, pour que
Napoléon ne s'obstinât point à poursuivre la guerre, car l'occasion
actuelle était la dernière où il pourrait, sous l'influence de ses
récents succès, traiter avantageusement. Le conseil était excellent,
si moyennant certains sacrifices on pouvait obtenir mieux que les
frontières de 1790, si par exemple en abandonnant Anvers et Bruxelles,
on pouvait conserver Mayence et Cologne. Mais si cette insistance
signifiait qu'il fallait pour sauver la dynastie abandonner toutes les
acquisitions de la France depuis 1790, le conseil, bon de la part d'un
beau-père, ne valait rien pour Napoléon, et sa résolution de périr,
même en faisant tuer encore bien des milliers d'hommes, convenait
mieux à sa gloire et aux véritables intérêts de la France.
[En marge: Reprise des conférences.]
Dans les conférences officielles, MM. de Schouvaloff, de Rauch, Ducca,
déclarèrent, comme il était facile de le prévoir, qu'ils étaient
réunis pour une simple convention militaire, que toute stipulation
relative au fond des choses devait leur rester étrangère, qu'ils
avaient reçu l'instruction formelle de s'en abstenir, que par
conséquent le préambule demandé était inadmissible.
[En marge: Discussion de la ligne de démarcation entre les armées
belligérantes.]
Cette déclaration n'ayant pas provoqué de la part de M. de Flahaut la
rupture des conférences, on en vint à la discussion de la ligne de
démarcation. Le commissaire français proposa la sienne, conforme aux
vues que nous venons d'exposer; les commissaires alliés proposèrent la
leur, conforme aux résolutions politiques de leurs cours. Ils
voulaient au nord s'avancer jusqu'à Lille, ils consentaient à
rétrograder de quelques pas en Champagne et en Bourgogne, admettant la
discussion sur la possession de Vitry, de Chaumont, de Langres, mais
ils tenaient obstinément à Chambéry, et reproduisaient ainsi, à
l'exemple de Napoléon, les prétentions fondamentales de leurs cours
par la voie indirecte de l'armistice. On disputa, et on eut encore
recours à de nouvelles instructions, ce qui devait prolonger de
quelques jours la négociation.
[En marge: Au lieu de rompre, on fait tourner la discussion en
longueur.]
On pouvait rompre à cette occasion, car il était facile de voir qu'on
ne s'entendrait pas, à moins de nouveaux et graves événements
militaires. Mais il ne convenait à aucune des parties de rompre
sur-le-champ, car les pourparlers ne suspendant pas les hostilités ne
nuisaient à personne, et le prince de Schwarzenberg espérait que
peut-être il en résulterait quelque ralentissement dans les opérations
de Napoléon. Napoléon de son côté, quoique bien décidé à continuer la
lutte, sentant pourtant le besoin d'une paix prochaine, ne voulait pas
fermer la nouvelle voie de négociation qui venait de s'ouvrir à ses
côtés. Il pouvait toujours la clore d'un seul mot, et en la laissant
ouverte il avait une ressource pour un cas pressé, il avait le moyen
d'arrêter dans un péril extrême le bras des combattants. Il permit
donc à son commissaire de disputer avec les commissaires ennemis sur
les innombrables sinuosités d'une ligne de démarcation, qui commençant
à Anvers allait finir à Chambéry.
Pendant ces deux jours de pourparlers, 24 et 25 février, il commit
malheureusement un acte de vengeance, double résultat du calcul et de
la colère.
[En marge: Napoléon à Troyes.]
[En marge: On lui dénonce deux chevaliers de Saint-Louis qui ont
présenté une pétition à l'empereur Alexandre pour le rappel des
Bourbons.]
En entrant à Troyes il fut assailli par les cris d'une partie de la
population qui dénonçait quelques individus, coupables, disait-elle,
d'avoir pactisé avec les ennemis pendant leur séjour dans la capitale
de la Champagne. Bien que tout le monde fût fatigué du régime
impérial, pourtant à la vue de l'étranger et au nom des Bourbons,
cette unanimité disparaissait pour faire place aux vieilles divisions
des partis. Les partisans de l'ancienne royauté, en se montrant,
réveillaient dans le coeur des partisans de la révolution une colère
assez naturelle, surtout lorsqu'on voyait ces royalistes demander aux
ennemis de la France le triomphe de leur cause. À Troyes, deux
chevaliers de Saint-Louis, MM. de Vidranges et de Gouault, prenant la
cocarde blanche, avaient présenté à Alexandre une adresse pour
réclamer le rétablissement des Bourbons. C'était la première
manifestation de ce genre que les souverains alliés eussent rencontrée
sur leurs pas, et Alexandre avec un sentiment d'humanité qui
l'honorait, ne manqua pas de faire remarquer à ceux qui avaient osé se
la permettre, que rien n'étant plus variable que le mouvement des
armées, tour à tour exposées à s'avancer ou à reculer, que rien
surtout n'étant moins décidé qu'un changement de dynastie en France,
il craignait qu'ils n'eussent commis une imprudence qui pourrait leur
devenir funeste. Malgré cette observation l'imprudence était commise,
et les royalistes de Troyes n'avaient rien fait pour l'atténuer. Ils
avaient mis au contraire une sorte d'ostentation, assurément
courageuse, à se parer de leur cocarde blanche.
[En marge: Mise en jugement et condamnation de M. de Gouault.]
La population de Troyes, bien qu'elle comptât beaucoup de royalistes
dans son sein, était très-irritée contre ceux qui avaient paru sympathiser
avec l'ennemi. Aussi les dénonciations retentissaient-elles de tous
côtés aux oreilles de Napoléon lorsqu'il entra dans la ville. En
entendant le récit de ce qui s'était passé, il éprouva un vif
mouvement de colère, et il ordonna l'arrestation de ceux qu'on lui
signalait comme coupables. La réflexion, au lieu de calmer cette
colère, contribua plutôt à l'exciter. On apprenait en ce moment
l'apparition de M. le comte d'Artois en Franche-Comté, celle de M. le
duc d'Angoulême en Guyenne, celle de M. le duc de Berry sur les côtes
de Bretagne. Il pouvait arriver que des soulèvements royalistes
favorisassent les mouvements des armées ennemies, et fussent même pour
Paris d'un funeste exemple. Napoléon résolut alors d'arrêter les
entreprises des partis par une mesure sévère, qui, en frappant sur un
ou deux imprudents, en retiendrait beaucoup d'autres. Le délit commis
à Troyes était facile à constater, les lois à appliquer
malheureusement peu douteuses, et l'instrument des commissions
militaires, que l'état de guerre autorisait, aussi rapide qu'assuré.
Napoléon donna donc l'ordre d'arrêter les inculpés, et de les faire
comparaître devant cette justice exceptionnelle. M. de Vidranges, l'un
des deux personnages désignés, s'était enfui. M. de Gouault, vieillard
à cheveux blancs, compromis par les autres, n'avait pas songé à se
dérober aux poursuites. Il fut arrêté, jugé, condamné, et livré au
bras militaire.
[En marge: La prompte exécution de M. de Gouault empêche l'effet de la
grâce accordée par Napoléon.]
Un homme excellent, écuyer de l'Empereur, dévoué à sa fortune, M. de
Mesgrigny, originaire de Champagne, pressé de sauver des compatriotes,
accourut avec la famille du condamné pour se jeter aux pieds de
Napoléon. Celui-ci, dont la colère était prompte, mais passagère, à la
vue des suppliants laissa prévaloir en lui la pitié sur le calcul, et
dit: Eh bien, qu'on lui fasse grâce, s'il en est temps.--On courut en
toute hâte, mais l'infortuné vieillard était fusillé.
Napoléon éprouva un regret véritable, mais quand il tombait à chaque
instant des milliers d'êtres humains autour de lui, il n'était pas
homme à s'arrêter à de pareils incidents. Il reporta son âme
infatigable sur le théâtre des immenses événements qu'il avait à
diriger, et qui se succédaient avec une rapidité prodigieuse. En ce
moment en effet de nouveaux mouvements de l'ennemi se laissaient
apercevoir, et provoquaient dans son génie de feu de nouvelles et
formidables combinaisons.
[En marge: Nouvelle position prise par l'armée de Bohême.]
[En marge: Sa retraite sur Chaumont.]
Le prince de Schwarzenberg s'était retiré sur Chaumont, ayant laissé à
Bar-sur-Aube les Bavarois du maréchal de Wrède, les Russes du prince
de Wittgenstein, et le long de l'Aube les Wurtembergeois du prince
royal avec le corps autrichien de Giulay. Il avait à Chaumont même les
gardes russe et prussienne, et un corps de grenadiers et de
cuirassiers qui faisait partie des réserves autrichiennes. Il avait
détaché une portion du corps de Colloredo par Dijon sur Lyon, pour
aller au secours de Bubna. Ses forces étaient ainsi très-diminuées, et
il ne lui restait guère plus de 90 mille combattants.
[En marge: Irritation de Blucher et de son état-major en apprenant
l'ajournement de la bataille décisive.]
Blucher était demeuré entre la Seine et l'Aube, de Méry à Arcis, avec
les 48 mille hommes qu'il avait pu réunir, attendant impatiemment le
signal de la grande bataille dans laquelle il se flattait,
non-seulement de venger ses récentes humiliations, mais de trouver les
clefs de Paris. Lorsqu'on apprit dans son état-major que le
généralissime avait abandonné l'idée de livrer cette bataille, et
avait même rétrogradé jusqu'à Langres, ce fut, comme on l'imagine
aisément, l'occasion d'un déchaînement inouï contre les Autrichiens,
contre leur faiblesse, leur duplicité, leurs arrière-pensées. Le
temporiseur autrichien, le prince de Schwarzenberg, fut traité comme
ses pareils le sont en tout temps par la race des impatients, et on se
mit à dire que si les troupes du père de Marie-Louise faisaient
défection, on n'en marcherait pas moins sur Paris, et qu'on saurait
bien s'en ouvrir la route, malgré Napoléon, malgré son armée
soi-disant victorieuse. On se l'était en effet si bien ouverte à
Montmirail et à Vauchamps, qu'il y avait de quoi être fiers et
confiants!
[En marge: Blucher demande à être laissé libre de ses mouvements, et
renforcé.]
[En marge: Le moyen de le renforcer consisterait dans l'adjonction des
corps de Bulow et de Wintzingerode appartenant à Bernadotte.]
Pourtant dans ce fougueux état-major prussien, on n'avait d'autre
autorité pour agir que celle qu'on prenait en désobéissant au roi de
Prusse, et bien qu'on fût encore très-disposé à user de ce genre
d'autorité, on n'était pas assez audacieux pour s'aventurer sur Paris
avec 48 mille hommes. On eut recours au moyen accoutumé, on s'adressa
à l'empereur Alexandre qu'on avait la certitude d'entraîner en le
flattant, et on lui dépêcha des émissaires pour lui demander deux
choses: liberté de mouvements pour l'armée de Silésie, et augmentation
notable de forces, qu'il était du reste facile de lui procurer. Cette
augmentation pouvait consister dans l'adjonction des corps de Bulow et
de Wintzingerode, l'un prussien, l'autre russe, qui après avoir laissé
dans les Pays-Bas des détachements employés au blocus des places,
s'avançaient à travers les Ardennes. Il fallait, il est vrai, les
retirer à Bernadotte, sous les ordres duquel ils se trouvaient, mais
on ne manquait pas dans ce moment de raisons contre le prince suédois.
On contestait chez les Prussiens sa capacité, son courage, sa loyauté:
on l'appelait un militaire sans énergie, un traître à l'Europe, qui
occupait à lui seul plus de cent mille hommes pour son affaire de la
Norvége, et qui exposait ainsi la coalition à succomber faute de
forces suffisantes sur le point décisif. Bernadotte, il est vrai,
avait fini par marcher sur le Rhin, et s'était fait précéder par les
corps de Bulow et de Wintzingerode. Mais, disaient les Prussiens, il
userait toujours de ses forces dans des vues personnelles, pour se
faire, par exemple, empereur des Français, s'il pouvait du trône de
Suède s'élancer sur celui de France. En lui ôtant les 50 mille hommes
de Bulow et de Wintzingerode pour les confier à Blucher, celui-ci
aurait 100 mille hommes sous son commandement, et pourrait en se
portant sur les derrières de Napoléon faire évanouir le fantôme qui
tenait le prince de Schwarzenberg immobile d'effroi à Chaumont.
Tel était le langage que les envoyés de Blucher étaient chargés de
tenir à l'empereur Alexandre, et qu'ils avaient, sauf ce qui était
dirigé contre son protégé Bernadotte, grande chance de faire
accueillir.
[En marge: L'empereur Alexandre convoque un conseil extraordinaire des
chefs de la coalition.]
[En marge: Vives explications entre les deux partis qui divisent la
coalition.]
[En marge: Après s'être expliqué on est disposé à donner satisfaction
à Blucher, mais on craint de blesser Bernadotte déjà mécontent.]
[En marge: Causes secrètes du mécontentement de Bernadotte.]