Quoi qu'il en soit, Napoléon après avoir vaqué à ces soins divers, et

ses troupes étant parvenues à la hauteur où il les voulait, partit du

château de Surville le 21 au matin, passa la Seine à Montereau et la

remonta jusqu'à Nogent. Il trouva partout le pays tellement ravagé,

que désespérant d'y vivre, il fit demander avec instances des

munitions de bouche à Paris. À Nogent même tout était dans un état

affreux par suite du dernier combat. Il accorda sur sa cassette des

secours aux soeurs de charité qui avaient pansé les blessés sous les

balles de l'ennemi, et à ceux des habitants qui avaient le plus

souffert.

Le lendemain 22 continuant à remonter la Seine il se dirigea sur Méry,

point où le cours de la Seine se détourne, et au lieu de décrire une

ligne de l'ouest à l'est, en décrit une du nord-ouest au sud-est, de

Méry à Troyes. (Voir la carte nº 62.) Il suivait la grande route de

Troyes, menant avec lui les troupes du maréchal Oudinot (division de

jeune garde Rothenbourg, et division Boyer d'Espagne), la vieille

garde, les divisions de jeune garde de Ney et de Victor, la réserve de

cavalerie, et enfin la réserve d'artillerie. À droite par des chemins

de traverse s'avançaient le maréchal Macdonald avec le 11e corps, et

un peu plus à droite le général Gérard avec le 2e corps et la réserve

de Paris. Sur l'autre rive de la Seine, aux environs de Sézanne,

Grouchy avec sa cavalerie et la division Leval s'apprêtait à rejoindre

Napoléon par Nogent, et Marmont avec le 6e corps occupait la contrée

d'entre Seine et Marne, pour observer Blucher et se lier avec le

maréchal Mortier expédié sur Soissons. Les forces de Napoléon, sans

les troupes de Marmont, mais avec celles de Grouchy et de Leval,

s'élevaient à environ 70 mille hommes.

[En marge: Projet de Napoléon de passer la Seine à Méry, pour devancer

le prince de Schwarzenberg, et lui livrer bataille en se plaçant sur

sa ligne de communication.]

Napoléon s'attendait toujours à livrer bataille, et il le désirait,

car depuis l'ouverture de la campagne il n'avait pas eu 70 mille

hommes sous la main, sans compter qu'il suffisait d'une journée pour

attirer Marmont à lui. Ainsi que nous l'avons déjà dit, cherchant une

combinaison qui pût rendre cette bataille décisive, il avait renoncé à

suivre le prince de Schwarzenberg sur la grande route de Troyes, et il

avait imaginé de passer la Seine à Méry, de la remonter rapidement par

la rive droite en laissant le prince de Schwarzenberg sur la rive

gauche, de le devancer à la hauteur de Troyes, et alors de repasser la

rivière pour venir lui offrir la bataille entre Troyes et Vandoeuvres,

après s'être emparé de sa propre ligne de retraite. Si ce plan pouvait

s'exécuter, il devait avoir incontestablement d'immenses conséquences.

[En marge: Combat de Méry.]

[En marge: Subite apparition des Prussiens.]

Le 22 au matin les ordres étant donnés d'après ces vues, notre

avant-garde refoula l'arrière-garde du prince de Wittgenstein vers

Chatres, et se jeta ensuite sur le pont de Méry qui est très-long,

parce qu'il embrasse plusieurs bras de rivière et des terrains

marécageux. Ce pont sur pilotis avait été à moitié incendié; néanmoins

nos tirailleurs courant sur la tête des pilotis, engagèrent un combat

fort vif avec les tirailleurs de l'ennemi, et parvinrent à s'emparer

de Méry. Mais bientôt un incendie éclatant dans cette ville à laquelle

les Russes avaient mis le feu, arrêta nos progrès. La chaleur devint

tellement intense qu'il fallut céder la place, non à l'ennemi, mais à

l'incendie, et regagner les bords de la Seine. Au même instant des

troupes nombreuses se montrèrent en dehors de Méry, et on dut renoncer

à passer outre. Ces troupes qu'on apercevait n'étaient ni les Russes

du prince de Wittgenstein, ni les Bavarois du maréchal de Wrède, qu'il

aurait été naturel de rencontrer dans cette direction, c'étaient les

Prussiens eux-mêmes, que le 15 Mortier poursuivait au delà de la

Marne, et qui avaient semblé hors de cause pour quelque temps. En sept

jours ils s'étaient donc ralliés, et ils étaient revenus, avec qui?

sous la conduite de qui? Voilà ce qu'on avait lieu de se demander, et

ce que Napoléon se demanda en effet avec un juste étonnement.

[En marge: Ce qui était advenu de Blucher depuis ses récentes

défaites.]

[En marge: Son courage, sa promptitude à les réparer, et son retour

sur la Seine.]

Il le sut bientôt par des prisonniers et par des rapports venus des

bords de la Marne. Depuis qu'il avait battu en détail les quatre corps

de l'armée de Silésie, ces corps avaient cherché à se remettre de leur

défaite, et y avaient en partie réussi. Se sentant vivement poursuivis

sur la route de Soissons, les généraux d'York et Sacken s'étaient

rejetés à droite, et par Oulchy, Fismes, Reims, avaient regagné

Châlons, où Blucher leur avait donné rendez-vous. (Voir la carte nº

62.) Réunis aux débris de Kleist et de Langeron, ils formaient un

corps de 32 mille hommes. L'orgueil de cette armée était cruellement

humilié. Composée de ce qu'il y avait de plus ardent parmi les Russes

et les Prussiens, ayant à sa tête l'audacieux Blucher et tous les

affiliés du Tugend-Bund, elle ne se consolait pas, après avoir tant

raillé la timidité de l'armée de Bohême, d'avoir essuyé de tels

revers. Aussi le désir de rentrer en scène était-il des plus vifs dans

ses rangs, et elle avait le mérite de vouloir à tout risque réparer

son désastre. Une occasion avait paru s'offrir, et elle l'avait saisie

avec empressement.

Marmont après la terrible journée de Vauchamps s'était arrêté à

Étoges. Une pareille interruption de poursuite de la part des

Français indiquait clairement que Napoléon, répétant contre l'armée de

Bohême la manoeuvre qui lui avait si bien réussi contre l'armée de

Silésie, s'était rejeté sur le prince de Schwarzenberg. Cette

conjecture prenait le caractère de la certitude, si on songeait que le

prince de Schwarzenberg s'étant avancé jusqu'à Fontainebleau et

Provins, Napoléon n'avait pas pu souffrir qu'il approchât davantage de

Paris sans courir à lui. Il n'y avait dès lors pour l'armée de Silésie

qu'un parti à prendre, c'était de se reporter tout de suite de la

Marne vers la Seine, où elle trouverait probablement le détachement de

Marmont laissé en observation, et sur lequel elle se vengerait des

quatre journées cruelles qu'elle venait d'essuyer.

Ces résolutions prises, Blucher n'avait donné à ses troupes que deux

jours de repos, et avait envoyé courriers sur courriers au prince de

Schwarzenberg pour l'informer de sa nouvelle entreprise. L'arrivée de

renforts assez considérables l'avait confirmé dans ses projets. Il

n'avait eu jusqu'ici du corps de Kleist et de celui de Langeron qu'une

moitié à peu près. Le reste de ces deux corps, successivement

remplacés au blocus des places, rejoignait dans le moment même. Le

corps de Saint-Priest, dirigé d'abord vers Coblentz, arrivait aussi,

et le 18, en se mettant en marche de Châlons sur Arcis, le maréchal

Blucher avait reçu en cavalerie et infanterie 15 à 16 mille hommes de

renfort, de manière que son armée tombée sous les coups de Napoléon de

soixante et quelques mille hommes à 32 mille, était déjà revenue tout

à coup à une force d'environ 48 mille combattants, et se trouvait par

conséquent en mesure de tenter quelque chose de sérieux, tant il est

vrai qu'à la guerre la passion a souvent tous les effets du génie,

parce qu'elle supplée à la puissance de l'esprit par celle de la

volonté!

Blucher s'était donc mis en route pour Arcis, et ayant appris chemin

faisant que le prince de Schwarzenberg replié sur Troyes, l'y

attendait pour livrer bataille, il s'était dirigé en droite ligne sur

Méry, afin d'arriver plus tôt au rendez-vous, et de pouvoir tomber

dans le flanc de l'armée française qu'il supposait à la poursuite de

l'armée de Bohême.

[En marge: La présence de Blucher à Méry oblige Napoléon à rester sur

la rive gauche de la Seine, et à marcher directement sur Troyes.]

Napoléon rencontrant Blucher à Méry sur la rive droite de la Seine ne

devait plus songer à s'y jeter lui-même. N'imaginant pas toutefois que

le général prussien eût pu reformer sitôt une armée d'une cinquantaine

de mille hommes, il s'inquiéta peu de son apparition, et ne désespéra

pas de saisir le lendemain ou le surlendemain le prince de

Schwarzenberg corps à corps, et de le terrasser. Ses soldats croyaient

de nouveau à leur supériorité, lui à sa fortune, et ils marchaient

tous avec joie à la grande bataille qui se préparait. Napoléon résolut

de se porter le lendemain 23 février sur Troyes.

[En marge: Grand conseil chez les coalisés, pour savoir s'il faut

persister dans un projet de suspension d'armes.]

[En marge: Raisons que fait valoir le parti favorable à l'idée d'un

armistice.]

Mais tandis qu'il recherchait cette bataille, son principal adversaire

renonçait à la livrer. Le prince de Schwarzenberg était justement

effrayé de se trouver en présence de Napoléon qu'il croyait à la tête

de forces considérables, et de risquer en une journée le sort de la

coalition. On lui avait fait des rapports exagérés sur le nombre des

troupes arrivées d'Espagne, et quant à leur valeur, il l'avait

éprouvée au combat de Nangis. Il n'évaluait pas les forces de Napoléon

à moins de 80 ou 90 mille hommes, exaltés par la victoire et par une

situation extraordinaire. Séparé de Blucher qu'il ne savait pas si

près, il était réduit à 100 mille hommes, par suite des combats qui

avaient été livrés et des détachements qu'il avait fallu faire. Ces

100 mille hommes n'étaient pas aussi bien concentrés que les 80 mille

attribués à Napoléon, et il ne lui paraissait pas sage, lorsqu'avec

170 mille on avait été tenu en échec à la Rothière par 50 mille

(c'était le nombre qu'on supposait faussement à Napoléon dans cette

journée), d'en risquer cent contre quatre-vingt. Et puis si on était

battu, on était ramené d'un trait sur le Rhin, on perdait en un jour

le fruit des deux campagnes de 1812 et de 1813, et on rendait

l'oppresseur commun plus exigeant, plus oppressif que jamais! Pour les

Russes, pour les Prussiens que la passion dominait, qui avaient

beaucoup à gagner au succès s'ils avaient beaucoup à perdre au revers,

il pouvait y avoir des motifs de s'exposer ainsi aux plus grands

risques, mais pour les Autrichiens qui couraient la chance de perdre

en un jour ce qu'ils avaient regagné en un an, ce que Napoléon leur

offrait sans combat, et à qui la victoire ne promettait qu'une

augmentation de prépondérance chez les Russes, en vérité le profit à

tirer d'une lutte prolongée n'en valait pas la peine. La double lettre

de Napoléon, tout en ayant l'inconvénient de trop déceler l'intention

de diviser ses ennemis, n'avait pas laissé que de les diviser un peu,

en provoquant chez les Autrichiens ces réflexions bien naturelles.

Une circonstance inquiétante s'ajoutait d'ailleurs à celles que l'on

faisait valoir en faveur d'une suspension d'armes. Tandis qu'on avait

reçu la nouvelle positive d'un puissant détachement de l'armée

d'Espagne arrivé par Orléans à Paris, le bruit d'un autre détachement

plus fort encore, commandé par le maréchal Suchet en personne, et venu

de Perpignan à Lyon, était également très-répandu, car à la guerre où

les impressions sont extrêmement vives, on grossit les faits, même

vrais, au point de les convertir bientôt en mensonges. Le comte de

Bubna, placé entre Genève et Lyon, craignait d'avoir 50 à 60 mille

hommes sur les bras, demandait des secours immédiats, et annonçait de

grands malheurs si on ne déférait pas à ses instances. Que

deviendrait-on en effet si une bataille était livrée et perdue en

Franche-Comté sur les derrières des armées alliées? Il fallait donc

pour prévenir un si fâcheux incident détacher sans retard une

vingtaine de mille hommes au profit du comte de Bubna, c'est-à-dire se

réduire à 80 mille hommes, et demeurer ainsi en face de Napoléon avec

des forces à peine égales aux siennes, ce qui était la plus grave des

imprudences. Restait, il est vrai, Blucher dont on ignorait la force

présente, mais dont on connaissait le caractère, et dont l'indocilité

était telle, que malgré son zèle, on ne pouvait pas se flatter d'avoir

à sa disposition les quarante ou cinquante mille hommes qu'il amenait

peut-être avec lui.

Par ces raisons qui avaient leur valeur, le sage prince de

Schwarzenberg était d'avis d'éviter une bataille générale, de

rétrograder sur Brienne, Bar-sur-Aube et Langres, d'y attendre les

renforts qui étaient annoncés, d'envoyer en même temps par Dijon une

vingtaine de mille hommes au comte de Bubna, et pour se garantir

pendant ce temps des attaques de Napoléon, de répondre à sa double

lettre en lui proposant un armistice, armistice qui amènerait

peut-être la paix, ou, s'il ne l'amenait pas, donnerait le temps

d'assurer la victoire.

[En marge: Raisons du parti de la guerre à outrance.]

Ces raisons furent débattues le jour même, 22, dans un conseil tenu au

quartier général, en présence des trois souverains, des généraux et

des ministres de la coalition. Alexandre, naguère si bouillant,

n'osait pas devenir tout à coup l'apôtre de la temporisation, mais il

montrait moins de hauteur de sentiment et de langage. Le parti ardent

quoique privé de Blucher et de son état-major qui étaient à Méry,

trouva cependant quelques organes, et il fut dit pour son compte que

reculer était une faiblesse dont l'effet moral serait certainement

funeste; que dans la position où l'on était placé il fallait vaincre

ou périr; que par la réunion à l'armée de Silésie on aurait des forces

presque doubles de celles de Napoléon, que dès lors on vaincrait,

parce qu'il était indigne de supposer qu'on pût être vaincu en

combattant dans la proportion de deux contre un; qu'en tout cas on

n'avait pas d'autre parti à prendre, car un mouvement rétrograde

ruinerait de fond en comble les affaires de la coalition; que revenir

sur Langres c'était se reporter sur une contrée pauvre en elle-même,

et appauvrie encore par le récent séjour des armées, qu'on ne

pourrait pas y vivre, que la retraite sur Langres entraînerait bientôt

la retraite sur Besançon; que rétrograder de la sorte c'était rendre à

Napoléon tout son prestige, lui rendre tous ses partisans, et inviter

les paysans français, qui déjà tuaient les soldats isolés, à

s'insurger en masse et à égorger tout ce qui ne serait pas formé en

corps d'armée, qu'en un mot hésiter, reculer, c'était périr.

Qui avait raison en ce moment des temporisateurs ou des impatients,

personne ne le pourrait dire avec certitude. En effet si les seconds

évaluaient justement les forces respectives, les premiers cédaient à

des craintes fondées lorsqu'ils refusaient de jouer le tout pour le

tout contre Napoléon, car s'il eût gagné la bataille, et dans la

disposition de ses troupes il avait beaucoup de chances de la gagner,

la coalition aurait été jetée dans le Rhin. On est donc en droit de

soutenir que, quoique ses calculs eussent un certain caractère de

timidité, le prince de Schwarzenberg à tout prendre avait plus raison

que ses adversaires.

[En marge: La proposition de l'armistice prévaut.]

Quoi qu'il en soit le parti de la modération insista, et comme il

avait acquis depuis les derniers événements autant d'autorité que

Blucher et ses partisans en avaient perdu, comme l'empereur Alexandre

appuyait un peu moins le parti de Blucher, le prince de Schwarzenberg

fit prévaloir son opinion, et la proposition d'un armistice fut

résolue. Cette proposition n'engageait à rien, ni quant aux conditions

de la paix, ni quant aux conditions de l'armistice lui-même. Si elle

n'était point accueillie, elle aurait au moins occupé Napoléon

quelques heures, ralenti sa marche d'une journée peut-être, ce qui

était beaucoup; si elle était acceptée au contraire, elle permettrait

d'aller se concentrer les uns à Langres, les autres à Châlons, de s'y

renforcer considérablement, et enfin, suivant le voeu secret des

Autrichiens, de renouer les négociations pacifiques avec plus de

chances de succès, car une fois les armes déposées on ne les

reprendrait pas aisément. Les partisans de la guerre à outrance

consentirent à cette démarche dans l'espoir qu'elle n'aboutirait à

aucun résultat, et qu'elle ferait peut-être gagner quelques heures, ce

qui aux yeux de tous était incontestablement un avantage. Le prince de

Schwarzenberg fit choix du prince Wenceslas de Liechtenstein pour

l'envoyer au quartier général français, avec la proposition de

désigner des commissaires qui, aux avant-postes des deux armées,

conviendraient d'une suspension d'armes.

[En marge: Envoi du prince de Liechtenstein à Napoléon pour proposer

une suspension d'armes.]

Le 23 Napoléon était en marche de Chatres sur Troyes, lorsqu'aux

approches de Troyes le prince Wenceslas de Liechtenstein se présenta

pour lui remettre le message du prince de Schwarzenberg. Napoléon, en

voyant cette insistance des coalisés pour obtenir un armistice, en

conclut beaucoup trop vite qu'ils étaient dans une position difficile,

et résolut de paraître les écouter, mais sans s'arrêter, son rôle

n'étant pas de les tirer d'embarras. Il était animé par le succès, par

le sentiment des grandes choses qu'il venait d'accomplir, par

l'espérance de celles qu'il allait accomplir encore, et n'avait

actuellement aucune raison de prudence pour se montrer modeste ou

circonspect, car au contraire la jactance pouvait être de l'habileté.

Il s'y livra donc par disposition du moment et par calcul.

[En marge: Accueil fait par Napoléon au prince de Liechtenstein.]

Le prince Wenceslas l'ayant fort complimenté sur les belles opérations

qu'il venait d'exécuter, Napoléon l'écouta avec une satisfaction

visible, parla beaucoup de celles qu'il préparait, exagéra

singulièrement l'étendue de ses forces, se plaignit des outrageantes

propositions qu'on lui avait adressées, et, d'un sujet passant à

l'autre, demanda s'il était vrai que plusieurs princes de Bourbon se

trouvassent déjà au quartier général des alliés. En effet le duc

d'Angoulême essayait actuellement de se faire accueillir au quartier

général de lord Wellington; le duc de Berry était sur une frégate à

Belle-Île, tâchant par sa présence d'agiter les esprits en Vendée;

enfin le père de ces deux princes, le comte d'Artois lui-même, muni du

titre de lieutenant général du royaume, et représentant Louis XVIII

retiré à Hartwel, était venu en Suisse, puis en Franche-Comté, pour

obtenir son admission au quartier général des souverains. Toutefois

aucun de ces princes n'avait encore réussi dans ses démarches.

[En marge: Napoléon doit répondre après son entrée dans Troyes.]

L'envoyé du prince de Schwarzenberg se hâta de désavouer toute

participation de l'Autriche à des menées contraires à la dynastie

impériale, et affirma, ce qui était vrai, que le comte d'Artois avait

été écarté du quartier général. Cette déclaration fit à Napoléon plus

de plaisir qu'il n'en témoigna; il dit qu'il allait s'occuper de la

proposition qu'on lui adressait, et qu'il répondrait de la ville même

de Troyes, dans laquelle il prétendait entrer immédiatement.

Son assurance bonne à montrer aux Prussiens et aux Russes, n'avait pas

autant d'à-propos à l'égard des Autrichiens, qui désiraient la paix,

et auxquels il fallait la laisser espérer, pour les disposer à la

modération dans les vues, et au moins à l'hésitation dans les

conseils.

[En marge: Convention tacite pour l'évacuation de Troyes et la

restitution de cette ville aux Français.]

[En marge: Singulier changement de fortune en un mois.]

[En marge: Ce changement était-il assez sérieux pour y compter?]

Arrivé aux portes de Troyes, Napoléon y trouva l'arrière-garde des

coalisés décidée à s'y défendre, et menaçant même de brûler la ville

si on insistait pour y entrer tout de suite. Une telle menace de la

part des Russes avait quelque chose de trop sérieux pour qu'on n'en

tînt pas compte. Il fut verbalement convenu que le lendemain 24, les

uns sortiraient de Troyes, et que les autres y entreraient sans coup

férir, ou du moins sans aucun acte d'agression ou de résistance qui

pût mettre la ville en péril. Le lendemain effectivement, les

dernières troupes de la coalition sortirent pacifiquement de Troyes,

tandis que les nôtres y entrèrent de même, et Napoléon, qui vingt

jours auparavant avait traversé cette ville presque en vaincu,

l'esprit plein de pressentiments sinistres, ne sachant s'il pourrait

défendre Paris, et réduit à ordonner qu'on éloignât de la capitale sa

femme, son fils, son gouvernement, son trésor, Napoléon reparaissait

maintenant au milieu de Troyes après avoir mis avec une poignée

d'hommes les armées de l'Europe en fuite, et il voyait les coalisés,

naguère si hautains, lui demander sinon de déposer les armes, du moins

de les laisser reposer quelques jours dans le fourreau! Étrange

changement de fortune, qui prouve tout ce qu'un homme de caractère et

de génie, en sachant persévérer à la guerre, peut quelquefois faire

sortir de chances imprévues et heureuses d'une situation en apparence

désespérée! Ce changement de fortune était-il assez décisif pour qu'on

y pût compter? Doute cruel, qu'il appartenait à la prudence seule,

unie au génie, de convertir en certitude. Il fallait en effet à

l'égard des coalisés joindre à la victoire la plus parfaite mesure,

pour abattre la jactance des uns, sans décourager la modération des

autres, et saisir, pour ainsi dire au vol, l'occasion d'une

transaction bien difficile à opérer entre les propositions de

Francfort et celles de Châtillon! Là était le problème à résoudre.

Napoléon malheureusement se fiait trop au retour décidé de la fortune

pour être sage, et il est vrai qu'en ce moment il était fondé à

l'espérer, en ne regardant qu'à l'extérieur des choses. Que ne

pouvons-nous l'espérer nous-mêmes, et nous faire illusion au moins un

instant dans ce triste récit des temps passés, car en 1814 il

s'agissait, non d'un homme, non d'un grand homme, qui est ce qu'il y a

de plus intéressant au monde après la patrie, mais de la France, à qui

on pouvait sauver encore la moitié de sa grandeur, à qui on pouvait

conserver Mayence en sacrifiant Anvers!

FIN DU LIVRE CINQUANTE-DEUXIÈME.

LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.

PREMIÈRE ABDICATION.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 65 段