Napoléon frappait plus juste en adressant des reproches à Augereau,

mais là encore, par l'habitude de demander plus pour avoir moins, il

était beaucoup trop exigeant. Augereau, vieux, fatigué, dégoûté même,

avait cependant retrouvé quelque zèle en présence du danger qui

menaçait la France, et en particulier les hommes compromis comme lui

dans la révolution. Mais il avait à Lyon trois mille conscrits jetés

dans de vieux cadres, et point de magasins, point de vivres, point

d'artillerie, point de chevaux. Malheureusement il n'était pas doué de

cette activité créatrice avec laquelle on peut tirer d'une grande

population toutes les ressources qu'elle contient. Il avait néanmoins

tâché de faire nourrir et habiller ses conscrits par la municipalité

lyonnaise, amené de Valence quelque artillerie, rappelé de Grenoble la

faible division Marchand, et envoyé des aides de camp à Nîmes pour y

chercher la division de réserve qui avait été destinée comme celle de

Bordeaux à passer du midi au nord. Il était ainsi parvenu dans les

premiers jours de février, à réunir outre les quelques mille hommes de

Lyon, 3 mille hommes venus de Nîmes, et, ce qui valait beaucoup mieux,

10 mille vieux soldats détachés de l'armée de Catalogne, et avec ces

forces il se préparait à entrer en campagne. Mais il avait voulu

accorder quelques jours de repos à ses troupes avant d'aller à la

rencontre de l'ennemi. Il était toutefois de la plus grande importance

qu'il se montrât, car son apparition vers Châlons et Besançon pouvait

causer un trouble extrême sur les derrières des armées alliées, et

peut-être décider la retraite du prince de Schwarzenberg qui n'était

que commencée. Napoléon saisi d'impatience lui adressa la lettre

suivante, qui mérite d'être reproduite par l'histoire.

[En marge: Lettre caractéristique de Napoléon à Augereau.]

«Nogent-sur-Seine, 21 février 1814.

«Le ministre de la guerre m'a mis sous les yeux la lettre que vous lui

avez écrite le 16. Cette lettre m'a vivement peiné. Quoi! six heures

après avoir reçu les premières troupes venant d'Espagne, vous n'étiez

pas déjà en campagne! six heures de repos leur suffisaient. J'ai

remporté le combat de Nangis avec la brigade de dragons venant

d'Espagne, qui de Bayonne n'avait pas encore débridé. Les six

bataillons de Nîmes manquent, dites-vous, d'habillement et

d'équipement, et sont sans instruction! Quelle pauvre raison me

donnez-vous là, Augereau! J'ai détruit 80 mille ennemis avec des

bataillons composés de conscrits n'ayant pas de gibernes et étant à

peine habillés. Les gardes nationales, dites-vous, sont pitoyables.

J'en ai ici 4 mille venant d'Angers et de Bretagne en chapeaux ronds,

sans gibernes, mais ayant de bons fusils: j'en ai tiré bon parti.--Il

n'y a pas d'argent, continuez-vous. Et d'où espérez-vous tirer de

l'argent? Vous ne pourrez en avoir que quand nous aurons arraché nos

recettes des mains de l'ennemi. Vous manquez d'attelages: prenez-en

partout. Vous n'avez pas de magasins: ceci est par trop ridicule!--Je

vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente

lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes toujours l'Augereau

de Castiglione, gardez le commandement; si vos soixante ans pèsent sur

vous, quittez-le, et remettez-le au plus ancien de vos officiers

généraux.--La patrie est menacée et en danger; elle ne peut être

sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non par de vaines

temporisations. Vous devez avoir un noyau de plus de 6 mille hommes de

troupes d'élite; je n'en ai pas tant, et j'ai pourtant détruit trois

armées, fait 40 mille prisonniers, pris 200 pièces de canon, et sauvé

trois fois la capitale. L'ennemi fuit de tous côtés sur Troyes. Soyez

le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir comme dans les

derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de

93. Quand les Français verront votre panache aux avant-postes, et

qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups de fusil, vous

en ferez ce que vous voudrez.»

[En marge: Événements sur le Mincio, bataille de Roverbella, et ordres

de Napoléon relativement à l'Italie.]

Non loin d'Augereau se trouvait l'armée d'Italie, à laquelle Napoléon

avait envoyé l'ordre de repasser les Alpes pour descendre sur Lyon;

mais il n'avait expédié cet ordre que fort tard, et lorsque le prince

Eugène était engagé avec l'armée autrichienne dans les plus rudes

combats. Tourné sur sa droite par les détachements autrichiens que la

marine anglaise avait débarqués en deçà de l'Adige, le prince Eugène

avait été obligé de quitter ce fleuve dont l'armée ne s'était éloignée

qu'avec une profonde tristesse. Il était venu s'établir derrière le

Mincio, la gauche à Goito, la droite à Mantoue, avec la résolution de

s'y faire respecter. En effet voyant les Autrichiens occupés à passer

le Mincio sur sa gauche, vers Valeggio, il avait laissé le général

Verdier en position avec un tiers de l'armée, avait franchi le fleuve

avec les deux autres tiers par les ponts de Goito et de Mantoue, puis

portant cette masse en avant par un rapide mouvement de conversion, il

avait pris l'armée autrichienne en flanc tandis qu'elle était en

marche pour se rendre sur le point du passage, et lui avait tué,

blessé ou enlevé de 6 à 7 mille hommes dans les plaines de Roverbella.

Il lui avait pris en outre beaucoup d'artillerie. Il nous en avait

coûté environ 3 mille hommes. La perte pour nous était relativement

fort considérable, mais nos troupes avaient montré la plus grande

vigueur, leur jeune général un talent militaire qui commençait à

mûrir, et les Autrichiens confus avaient regagné l'Adige en ajournant

leurs projets de conquête jusqu'au jour où Murat tiendrait ses

promesses.

Telles étaient les nouvelles qu'un aide de camp du prince Eugène, M.

de Tascher, venait apporter à Napoléon au moment même du combat de

Montereau. C'était une détermination délicate et digne d'être fort

méditée que de persister à évacuer l'Italie, après une victoire

éclatante sur le Mincio, et après des victoires plus éclatantes encore

entre la Seine et la Marne. Lorsque Napoléon avait ordonné cette

évacuation, il l'avait fait non-seulement par le besoin de concentrer

ses forces, mais dans l'espérance que les troupes qu'il tirerait

d'Italie arriveraient sur le Rhône assez tôt pour y être utiles. La

situation présente devait provoquer de nouvelles réflexions. Sans

doute, si le prince Eugène avait pu ramener à temps sur Lyon les

trente mille soldats qui venaient de gagner la bataille de Roverbella,

s'il avait pu les joindre à vingt mille soldats du maréchal Suchet, ce

qui aurait fait 50 mille hommes de vieilles troupes, et qu'avec une

force pareille il fût tombé par Dijon sur les derrières du prince de

Schwarzenberg, il est probable qu'aucun des alliés n'aurait repassé le

Rhin, et un tel résultat valait assurément tous les sacrifices

imaginables. Mais Napoléon, éclairé trop tard sur le projet des

coalisés de faire une campagne d'hiver, n'avait expédié au prince

Eugène l'ordre de rentrer en France qu'à la fin de janvier, lorsque ce

prince était engagé dans les opérations les plus difficiles, et qu'il

ne pouvait se retirer qu'après avoir été victorieux. Actuellement si

on maintenait l'ordre de rappel, il lui serait impossible d'être à

Lyon avant la fin de mars, et à cette époque Napoléon devait avoir

vaincu ou succombé. De plus cette retraite était l'abandon volontaire

de l'Italie, c'est-à-dire la perte d'un gage qui à Châtillon devait

être du plus grand prix. Quoique Napoléon ne se battît plus en ce

moment que pour la ligne du Rhin, avoir en ses mains le Mincio et le

Pô, et les bien tenir, était un moyen de faciliter la concession du

Rhin par voie de compensation. Ayant donc peu de chance de ramener à

temps les troupes du prince Eugène, et bien des chances de conserver

l'Italie, ce qui était d'une haute importance pour les négociations,

il prit le parti, que le résultat rendit à jamais regrettable, de ne

pas abandonner la Lombardie. Bien que ses raisons eussent une

incontestable valeur, il était évidemment influencé par la confiance

que lui avaient inspirée ses derniers succès, et c'était fâcheux, car

le plus sûr eût été encore de rappeler les 30 mille hommes du prince

Eugène. À la guerre la chaîne des événements s'allonge si aisément,

qu'on ne doit jamais renoncer à une sage précaution par la crainte

qu'elle ne soit tardive.

[En marge: Ordre au maréchal Suchet d'évacuer toutes les places de

l'Aragon et de la Catalogne.]

Napoléon eut à s'occuper aussi des armées qui défendaient les

Pyrénées, et dont le secours lui aurait été des plus utiles. Le

maréchal Suchet n'avait cessé de demander l'autorisation d'évacuer

Barcelone, et quelques-unes des places de la Catalogne: quant à celles

de la basse Catalogne et du royaume de Valence, telles que Sagonte,

Peniscola, Tortose, Mequinenza, Lérida, elles ne pouvaient plus être

évacuées en temps opportun. En tirant de Barcelone 7 à 8 mille hommes,

et autant de quelques autres petites places, en joignant ces 15 mille

hommes aux 15 mille qui lui restaient après le départ de la division

acheminée sur Lyon, le maréchal Suchet se serait procuré un corps

d'environ 30 mille soldats. Avec une force pareille il pouvait encore

décider du sort de la France, si on l'appelait à Lyon de sa personne.

Il avait attendu la réponse du ministre de la guerre jusqu'au 11

février, et ne la voyant pas venir il avait regagné la frontière,

laissant 8 mille hommes dans la place de Barcelone qu'il n'avait pas

osé abandonner sans un ordre formel. Napoléon essaya de réparer cette

faute, exclusivement imputable au ministre de la guerre, en donnant au

maréchal Suchet l'ordre d'évacuer non-seulement Barcelone, mais tous

les postes qu'il occupait encore, et de se créer ainsi un corps

d'armée avec lequel il marcherait sur Lyon, en ne laissant dans

Perpignan et les places du Roussillon que les garnisons absolument

indispensables.

[En marge: Position prise par le maréchal Soult sur l'Adour.]

Le maréchal Soult, grâce au système temporisateur de lord Wellington,

s'était maintenu, non pas sur la Bidassoa, ni sur la Nive qu'il avait

successivement perdues, mais sur l'Adour et le gave d'Oléron. Il avait

placé quatre divisions dans Bayonne sous le général Reille, deux sur

l'Adour sous le général Foy, et quatre derrière le gave d'Oléron sous

son commandement direct. Le général Harispe formait son extrême gauche

à Navarreins, il formait lui-même le centre à Peyrehorade, au

confluent du gave d'Oléron avec l'Adour; le général Reille formait sa

droite à Bayonne. Maître de la navigation de l'Adour, il pouvait

approvisionner Bayonne, et pourvoir de vivres et de munitions toutes

les parties de son armée. Établi ainsi derrière l'angle de deux

rivières, avec environ 40 mille hommes de vieilles troupes (déduction

faite des 15 mille expédiés à Napoléon), il contenait son adversaire,

qui n'osait ni s'avancer sans les Espagnols de peur de n'être pas

assez fort, ni pénétrer en France avec eux, de peur qu'ils ne fissent

insurger les paysans français en les pillant. Le général anglais

attendait donc pour prendre l'offensive, premièrement que les pluies

qui étaient très-abondantes cessassent, secondement que son

gouvernement lui envoyât de l'argent pour payer les Espagnols, seul

moyen de conserver parmi eux la discipline.

Napoléon se flattant de pouvoir tirer encore quelques ressources de

cette brave armée, renouvela au maréchal Soult l'injonction de remplir

le vide de ses cadres avec des conscrits, et de se préparer à lui

expédier au premier signal une autre division d'une dizaine de mille

hommes. Ne voulant pas toutefois découvrir Bordeaux, à cause de

l'importance morale et politique de cette ville, il s'était décidé à

ne faire cet emprunt au maréchal Soult qu'à la dernière extrémité. Ses

succès actuels lui donnaient lieu d'espérer qu'il n'y serait pas

réduit.

[En marge: Napoléon, avant de quitter Montereau, veut répondre à la

lettre apportée par l'aide de camp du prince de Schwarzenberg, M. le

comte de Parr.]

Les deux journées passées à Montereau, pendant que les troupes

marchaient, avaient été, comme on le voit, fort utilement employées.

Avant de partir Napoléon crut devoir répondre à la lettre que l'aide

de camp du prince de Schwarzenberg lui avait apportée.

[En marge: Ce qui s'était passé à Châtillon depuis la rupture des

conférences.]

[En marge: Reprise de ces conférences, et préliminaires de paix

proposés, emportant cessation immédiate des hostilités.]

Il venait enfin d'apprendre ce qui avait eu lieu à Châtillon depuis la

reprise des conférences. Le 16 février on avait remis à M. de

Caulaincourt une lettre particulière de M. de Metternich, dans

laquelle ce ministre l'informant des efforts qu'il avait eu à faire

pour surmonter la mauvaise volonté des cours alliées, lui avouait

qu'il s'était servi pour y parvenir de sa lettre confidentielle, et

lui annonçait qu'à la condition d'accepter formellement les bases de

Châtillon, on pourrait tout de suite arrêter le cours des hostilités.

M. de Metternich en finissant engageait très-instamment M. de

Caulaincourt à saisir cette occasion de conclure la paix, car elle

serait, disait-il, la dernière. Le lendemain 17 les plénipotentiaires

s'étaient réunis, avaient déclaré qu'ils reprenaient les conférences,

mais uniquement sur l'affirmation positive du plénipotentiaire

français qu'il était prêt à se soumettre aux conditions proposées dans

la dernière séance. Ils avaient présenté ensuite une série d'articles

préliminaires plus insultants encore s'il est possible que le

protocole du 9 février. Ces articles portaient que la France

rentrerait strictement dans ses anciennes limites, sauf quelques

rectifications de frontières, qui n'altéreraient en rien le principe

posé; qu'elle ne s'ingérerait aucunement dans le sort des territoires

cédés, ni en général dans le règlement du sort des États européens;

qu'on se bornait à lui annoncer que l'Allemagne composerait un État

fédératif, que la Hollande accrue de la Belgique serait constituée en

royaume, que l'Italie serait indépendante de la France, et que

l'Autriche y aurait des possessions dont les cours alliées

détermineraient plus tard l'étendue; que l'Espagne continentale serait

restituée à Ferdinand VII; qu'en retour de ces sacrifices l'Angleterre

rendrait la Martinique, et de plus la Guadeloupe si la Suède voulait

la rétrocéder, mais qu'elle garderait l'île de France et l'île

Bourbon. Quant au Cap, à l'île de Malte, aux îles Ioniennes, il n'en

était pas plus parlé que de toutes les possessions abandonnées par la

France en Italie, en Allemagne, en Pologne.

Tels furent ces articles qui étaient déjà contenus dans le protocole

du 9 février, mais d'une manière moins explicite et moins offensante,

et qui étaient proposés cette fois comme condition d'une suspension

d'armes, que la France n'avait pas officiellement demandée, et surtout

pas promis de payer d'un tel prix.

[En marge: Réponse modérée de M. de Caulaincourt.]

M. de Caulaincourt les écouta avec calme, en disant qu'apparemment on

ne voulait pas la paix, puisqu'au fond des choses déjà si fâcheux on

ajoutait des formes si outrageantes, qu'il recevait du reste

communication de ces articles pour en référer à son souverain, et

qu'il s'expliquerait à leur sujet lorsqu'il en serait temps. On lui

demanda alors un contre-projet. Il répondit qu'il en présenterait un

plus tard, et il faut dire, malgré le respect dû à un homme qui se

dévouait par pur patriotisme au rôle le plus douloureux, que la

crainte de compromettre la paix l'empêcha trop peut-être de manifester

son indignation. Les diplomates qui lui étaient opposés crurent en

effet que, tout en trouvant ces conditions désolantes, il les

accepterait, et que si elles rencontraient des obstacles, ce ne serait

que dans le caractère indomptable de Napoléon. Il aurait mieux valu

que M. de Caulaincourt se montrât indigné comme Napoléon lui-même

aurait pu l'être. Cette conduite aurait pu compromettre non point la

paix, toujours assurée à de telles conditions, mais le trône impérial,

et il fallait faire comme Napoléon, préférer l'honneur au trône.

Ajoutons cependant que si Napoléon pouvait raisonner de la sorte, M.

de Caulaincourt son ministre n'y était pas également autorisé, et

qu'après la France, le trône de son maître devait avoir le premier

rang dans sa sollicitude. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt

adressa les conseils les plus sages à Napoléon. Il lui dit que ces

conditions, il le reconnaissait, n'étaient point acceptables, mais

qu'il y aurait moyen de les améliorer; qu'à la vérité on n'obtiendrait

jamais les bases de Francfort, à moins de précipiter les coalisés dans

le Rhin, mais que si on profitait des victoires actuelles pour

transiger, il serait possible, l'Angleterre satisfaite, d'obtenir

mieux que les limites de 1790, jamais toutefois ce qu'on entendait par

les limites naturelles. Il était possible effectivement en abandonnant

l'Espagne, l'Italie, toutes les parties de l'Allemagne, la Hollande,

la Belgique, d'obtenir Mayence, Coblentz, Cologne, en un mot d'avoir

le Rhin en renonçant à l'Escaut. Et certes une telle paix, il valait

la peine de la conclure, sinon pour Napoléon, du moins pour la France.

Or avec une victoire encore on aurait pu se l'assurer, et il était

sage de la conseiller. M. de Caulaincourt, sans s'expliquer sur ce

qu'il faudrait sacrifier des limites naturelles, supplia Napoléon de

ne point se montrer absolu, et lui dit avec raison qu'il se trompait

s'il croyait que ses victoires l'avaient replacé à la hauteur des

bases de Francfort, qu'on pourrait cependant s'en approcher en

présentant un contre-projet modéré.

[En marge: Nouvelle irritation de Napoléon, et vive réponse à M. de

Caulaincourt.]

Quand Napoléon reçut à Montereau ces communications, le rouge lui

monta au front, et il écrivit sur-le-champ à M. de Caulaincourt la

lettre suivante:

«Je vous considère comme en chartre privée, ne sachant rien de mes

affaires et influencé par des impostures. Aussitôt que je serai à

Troyes je vous enverrai le contre-projet que vous aurez à donner. Je

rends grâce au ciel d'avoir cette note, car il n'y aura pas un

Français dont elle ne fasse bouillir le sang d'indignation. C'est pour

cela que je veux faire moi-même mon ultimatum... Je suis mécontent que

vous n'ayez pas fait connaître dans une note que la France, pour être

aussi forte qu'elle l'était en 1789, doit avoir ses limites naturelles

en compensation du partage de la Pologne, de la destruction de la

république de Venise, de la sécularisation du clergé d'Allemagne, et

des grandes acquisitions faites par les Anglais en Asie. Dites que

vous attendez les ordres de votre gouvernement, et qu'il est simple

qu'on vous les fasse attendre, puisqu'on force vos courriers à faire

des détours de soixante-douze heures, et qu'il vous en manque déjà

trois. En représailles j'ai déjà ordonné l'arrestation des courriers

anglais.

»Je suis si ému de l'infâme projet que vous m'envoyez, que je me crois

déjà déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on vous le

propose. Je vous ferai connaître de Troyes ou de Châtillon mes

intentions, mais je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris, que de

voir faire de telles propositions au peuple français. Vous parlez

toujours des Bourbons, j'aimerais mieux voir les Bourbons en France

avec des conditions raisonnables, que de subir les infâmes

propositions que vous m'envoyez.

»Surville, près Montereau, 19 février 1814.»

[En marge: Napoléon ne veut pas, toutefois, rompre les négociations.]

[En marge: Lettres écrites à l'empereur François et au prince de

Schwarzenberg, et remises au comte de Parr.]

Cette première émotion passée, Napoléon appréciant les sages conseils

de M. de Caulaincourt, consentit à poursuivre la négociation, non plus

sur les bases qu'il avait chargé son plénipotentiaire de porter à

Manheim, et qui comprenaient le Rhin jusqu'au Wahal, un royaume pour

le prince Jérôme en Allemagne, un pour le prince Eugène en Italie, et

une partie du Piémont pour la France, mais sur des bases nouvelles qui

consistaient à demander les limites pures et simples, c'est-à-dire le

Rhin jusqu'à Dusseldorf, au delà de Dusseldorf la Meuse, rien en

Italie sauf une indemnité pour le prince Eugène, et enfin la juste

influence de la France dans le règlement du sort des États européens.

Il ne s'en tint pas à cette communication officielle: sachant qu'il

existait plus d'une cause de mésintelligence entre les coalisés, que

les Autrichiens notamment étaient fatigués de la guerre et offusqués

de la suprématie affectée par les Russes, il imagina de répondre à la

démarche qu'on avait faite auprès de lui par une lettre qu'il

adresserait lui-même à l'empereur François, et par une autre que le

major-général Berthier adresserait au prince de Schwarzenberg. Dans

ces deux lettres rédigées avec un grand soin il s'efforça de parler le

langage de la politique et de la raison. Il disait qu'on en avait

appelé à la victoire, que la victoire avait prononcé, que ses armées

étaient aussi bonnes que jamais, et que bientôt elles seraient aussi

nombreuses; qu'il avait donc toute confiance dans les suites de cette

lutte si elle se prolongeait; que cependant il marchait en ce moment

sur Troyes, que la prochaine rencontre aurait lieu entre une armée

française et une armée autrichienne, qu'il croyait être vainqueur, et

que cette confiance ne devait étonner personne, mais qu'ayant éprouvé

les hasards de la guerre, il voulait bien considérer cette supposition

comme douteuse, qu'il raisonnerait donc dans une double hypothèse: que

s'il était vainqueur la coalition serait anéantie, et qu'on le

retrouverait après cette épreuve aussi exigeant que jamais, car il y

serait autorisé par ses dangers et ses triomphes; que s'il était

vaincu au contraire, l'équilibre de l'Europe serait rompu un peu plus

qu'il ne l'était déjà, mais au profit de la Russie et aux dépens de

l'Autriche; que celle-ci en serait un peu plus gênée, un peu plus

dominée par une orgueilleuse rivale; qu'elle n'avait donc rien à

gagner à une bataille qui dans un cas lui ferait perdre tous les

fruits de la bataille de Leipzig, et dans l'autre la rendrait plus

dépendante qu'elle n'était de la Russie; que ce qu'elle pouvait

vouloir, en Italie par exemple, la France le lui concéderait tout de

suite, en consentant à repasser les Alpes; qu'ainsi, sans compter les

liens du sang qui devaient être quelque chose après tout, l'intérêt

vrai de l'Autriche était de conclure la paix, aux conditions

qu'elle-même avait offertes à Francfort.

[En marge: Danger de ces lettres.]

À ces raisonnements mêlés de beaucoup de paroles douces et flatteuses

pour l'empereur François, Napoléon en avait ajouté d'autres non moins

spécieux dans la lettre destinée au prince de Schwarzenberg, et bien

faits pour toucher la mémoire de ce prince, sa prudence militaire, et

son orgueil que les généraux russes et prussiens ne cessaient de

froisser. Ces lettres furent expédiées l'une et l'autre à titre de

réponse à la dernière démarche du prince de Schwarzenberg.

Malheureusement quoique très-habilement raisonnées et écrites, elles

ne s'accordaient pas complétement avec la situation morale des

puissances alliées, que Napoléon du milieu de son camp ne pouvait pas

bien apprécier. Sans doute si l'Autriche eût été moins engagée dans

les liens de la coalition, si elle n'avait pas tant craint de rompre

cette coalition qui, une fois rompue, la laissait sous la main de fer

de Napoléon, si elle n'eût pas tant redouté le caractère de ce

dernier, elle aurait pu prêter l'oreille à des considérations qui sous

bien des rapports répondaient à l'esprit politique de l'empereur

François, à la sagesse de son premier ministre, et à l'amour-propre

blessé de son général en chef. Mais ces lettres il était à croire

qu'au lieu de les garder pour elle, l'Autriche les montrerait à ses

alliés, afin de mettre sa bonne foi à l'abri du soupçon, qu'alors on

se ferait de nouvelles protestations de fidélité, et qu'on se

serrerait plus étroitement les uns aux autres pour résister à un

ennemi qui tour à tour était lion ou renard. Il y avait donc plus à

risquer qu'à gagner dans cette tentative auprès de la cour d'Autriche.

[En marge: Marche de Napoléon sur Troyes.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 65 段