bataille qui était la dernière espérance de la nation. La bataille a
eu lieu; la Providence a béni nos armes. J'ai fait trente à quarante
mille prisonniers; j'ai pris 200 pièces de canon, un grand nombre de
généraux et détruit plusieurs armées sans presque coup férir. J'ai
entamé hier l'armée du prince de Schwarzenberg que j'espère détruire
avant qu'elle ait repassé nos frontières. Votre attitude doit être la
même; vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention est que
vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma
position. En général je ne désire qu'une paix solide et honorable, et
elle ne peut être telle que sur les bases proposées à Francfort. Si
les alliés eussent accepté vos propositions le 9 il n'y aurait pas eu
de bataille; je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans un
moment où le moindre insuccès perdait la France, enfin je n'aurais pas
connu le secret de leur faiblesse: il est juste qu'en retour j'aie les
avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix, mais
ce n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des
conditions plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position
est certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient
à Francfort; ils pouvaient me braver, je n'avais obtenu aucun avantage
sur eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est bien
différent. J'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels
qu'une carrière militaire de vingt années et de quelque illustration
n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités et
à laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent des
préliminaires basés sur les propositions de Francfort.»--
Si les coalisés se faisaient des illusions, Napoléon, on le voit, s'en
faisait de bien grandes également, et au lieu de se borner à
repousser ce qui était inacceptable, exigeait ce que, dans les
circonstances, il était hors d'état d'obtenir!
[En marge: Importance de la position de Montereau.]
Tandis qu'il employait de la sorte les premiers instants de la matinée
du 18, le maréchal Victor avait enfin marché sur Montereau, et y était
arrivé de très-bonne heure. Le général Pajol, après avoir rallié ses
troupes dans le bois de Valence, s'était reporté en avant avec sa
cavalerie et quelques bataillons de gardes nationales. Il arrivait à
la lisière du bois de Valence au moment même où le maréchal Victor
débouchait en face du coteau de Surville, lequel domine la Seine et la
petite ville de Montereau. (Voir la carte nº 62, et le plan de
Montereau carte nº 63.) Ce coteau qu'on gravit par une pente assez
ménagée en venant soit de Valence soit de Salins, se termine en pente
brusque du côté de la Seine. De son sommet on aperçoit à ses pieds la
ville de Montereau, les deux rivières qui viennent s'y réunir, et le
pont de la Seine, objet de grand prix que les deux armées allaient se
disputer avec furie. Si on enlevait promptement le coteau il était
possible, en se précipitant sur le pont qui était en pierres, et moins
aisé à détruire qu'un pont de bois, de s'en emparer avant que l'ennemi
l'eût coupé. Mais il était difficile de brusquer l'attaque du coteau,
les Wurtembergeois s'y trouvant en force. C'était le prince royal de
Wurtemberg qui l'occupait. Ce prince, que Napoléon avait fort
maltraité jadis, que l'empereur Alexandre au contraire comblait de
caresses, et auquel il destinait en mariage sa soeur la
grande-duchesse Catherine, ce prince spirituel et brave cherchait à
se distinguer, et à racheter par des services rendus à la coalition le
long dévouement de son père à l'Empire français. De la possession du
pont de Montereau dépendait le salut du corps autrichien de Colloredo,
aventuré jusqu'à Fontainebleau, et dont la retraite était impossible,
si les Français passaient la Seine avant qu'il eût rétrogradé au moins
jusqu'à Moret ou Nemours. Aussi, malgré le danger de la position, le
prince de Wurtemberg était-il très-résolu à résister, au risque de se
faire culbuter du coteau de Surville dans la Seine.
Il avait rangé son infanterie de Villaron à Saint-Martin, en face de
la route par laquelle se présentaient les Français, et avait le dos
appuyé au coteau de Surville. Il s'était couvert en outre par une
nombreuse artillerie.
[En marge: Brillant combat de Montereau livré le 18 février.]
Le général Pajol, brave et intelligent comme de coutume, avait essayé
de se porter avec sa cavalerie sur le revers de la position des
Wurtembergeois, afin d'enlever la grande route qui passe derrière le
coteau de Surville, et descend en pente rapide sur Montereau. Mais
arrêté par une artillerie meurtrière, il avait dû attendre pour
accomplir son projet l'attaque qu'allait tenter l'infanterie du
maréchal Victor.
L'une des divisions du maréchal, commandée par son gendre, le général
Chataux, officier d'un grand mérite, était arrivée la première, et
montrait une extrême impatience de réparer la faute que Napoléon
venait de blâmer si sévèrement. Elle se jeta tout de suite sur le
coteau de Surville, la droite vers Villaron, la gauche vers
Saint-Martin. Les soldats, vivement conduits, essayèrent d'escalader
la position couverte de clôtures, y parvinrent d'abord, furent
repoussés ensuite, et s'y reprirent à plusieurs fois sans en venir à
bout, malgré de prodigieux efforts de courage.
Le général Chataux ne s'épargnait pas, mais son impatience même avait
un danger, c'était d'épuiser cette brave division avant qu'elle pût
être soutenue, et de verser ainsi en pure perte un sang des plus
précieux. Bientôt survint la division Duhesme avec le maréchal
lui-même, et celle-ci remplaça la division Chataux, qui se porta plus
à droite pour attaquer le coteau par sa pente la moins escarpée. Le
brave général Chataux, en marchant à la tête de ses soldats, fut
frappé d'une balle sous les yeux mêmes de son beau-père, et tomba
mourant dans ses bras. Ce funeste accident nuisit à l'attaque de
droite, et la division Duhesme à gauche, abordant la position par son
côté le moins accessible, n'était pas près de réussir, quand survint
le général Gérard avec les divisions Dufour et Hamelinaye.
Napoléon averti qu'on rencontrait des difficultés, et mécontent du
maréchal Victor, avait envoyé au général Gérard l'ordre de prendre le
commandement en chef, ce que le général Gérard fit sur-le-champ.
Voyant que l'artillerie des Wurtembergeois nous incommodait beaucoup,
le général réunit toutes ses batteries, ainsi que celles du 2e corps,
et dirigea 60 pièces de canon contre les Wurtembergeois, afin de les
ébranler par ce feu violent, avant de les aborder corps à corps. Il
leur causa ainsi un tel dommage, que, voulant se débarrasser de ce
feu meurtrier, ils essayèrent de se jeter sur nos pièces pour les
enlever. Le général Gérard les laissa avancer, puis fondit sur eux à
la tête d'un bataillon, et les ramena à la pointe des baïonnettes sur
leur position. En cet instant arrivait Napoléon avec la vieille garde,
et Pajol après avoir refoulé la cavalerie ennemie menaçait de tourner
le coteau de Surville. À cet aspect la fermeté des Wurtembergeois fut
ébranlée, et ils songèrent à battre en retraite pour repasser le pont
de Montereau. Mais on ne leur en laissa pas le temps, on les aborda en
masse, on gravit le coteau, et on les en délogea de vive force. Pajol,
prenant le galop à la tête d'un régiment de chasseurs, s'élança sur la
grande route qui passe derrière le coteau de Surville en y formant une
descente rapide, et assaillit les Wurtembergeois accumulés sur cette
descente, pendant que l'artillerie de la garde, braquée sur le coteau
lui-même, les criblait de boulets. De leur côté les braves habitants
de Montereau, qui n'attendaient que le moment de se ruer sur l'ennemi,
se mirent à tirer de leurs fenêtres. Bientôt ce fut une véritable
boucherie. Le prince de Wurtemberg faillit être pris, et ne parvint à
s'échapper qu'en laissant dans nos mains 3 mille morts ou blessés, et
4 mille prisonniers, avec la plus grande partie de ses canons. L'objet
le plus important, le pont, resta aux chasseurs de Pajol qui le
traversèrent au galop, pendant qu'une mine éclatait sous eux sans
enlever la clef de voûte. Napoléon placé sur le coteau de Surville
d'où il dirigeait lui-même son artillerie, ressentit à ce spectacle
une joie extrême, et ne la dissimula point. Il espérait en effet les
plus grands résultats de ce beau fait d'armes.
[En marge: Regret de Napoléon de n'avoir pu enlever le corps de
Colloredo par suite du temps perdu dans la nuit du 17 au 18.]
Une fois maître de Montereau son premier soin fut de lancer sa
cavalerie au-delà pour chercher à connaître la position de l'ennemi,
et savoir ce qu'était devenu le corps autrichien de Colloredo. Mais
déjà ce corps avait eu le temps de revenir sur l'Yonne, et il formait
en ce moment l'arrière-garde du prince de Schwarzenberg. Il n'était
dès lors plus possible de l'atteindre avec des troupes d'ailleurs
fatiguées, dont les unes, comme celles du 2e corps et de la réserve de
Paris, avaient combattu toute la journée, dont les autres, comme la
garde impériale, avaient sans cesse marché depuis soixante-douze
heures, faisant double étape pendant le jour et passant la nuit sur
des charrettes. Il fallait donc s'arrêter, prendre le temps de faire
passer l'armée par le pont reconquis de Montereau, se porter ensuite
en masse sur le prince de Schwarzenberg, pour surprendre et détruire
ses divers détachements si on les trouvait dispersés, pour leur livrer
bataille si on les trouvait concentrés, bataille qu'on livrerait avec
l'ascendant de la victoire et avec les 60 mille hommes qu'on avait
actuellement sous la main.
[En marge: Immense changement apporté à la situation dans les huit
derniers jours.]
[En marge: Possibilité de se sauver en se défendant de toute
illusion.]
[En marge: Irritation de Napoléon contre quelques-uns de ses
lieutenants.]
[En marge: Sévérité bientôt réparée à l'égard du maréchal Victor.]
Bien que le pont de Montereau eût été enlevé douze heures trop tard,
Napoléon avait lieu néanmoins d'être content de ces huit dernières
journées. En effet tandis qu'une semaine auparavant il rétrogradait de
Brienne sur Troyes, sans savoir s'il pourrait défendre Paris, il
venait dans ce court espace de temps de mettre en pièces l'armée de
Blucher, et en fuite celle de Schwarzenberg, et c'était là un
changement de situation qui avait de quoi satisfaire l'orgueil même du
vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland! Napoléon pouvait, s'il
ne s'exagérait pas la portée politique de ses succès, sortir de cette
guerre sinon avec toutes les conditions de Francfort, du moins avec
quelques-unes des plus essentielles, et surtout avec des stipulations
qui ne ressembleraient en rien aux révoltantes propositions de
Châtillon. Cependant, il ne se consolait point de n'avoir pu
recueillir tous les fruits de ses belles manoeuvres, et il s'en
prenait à plusieurs de ses lieutenants qui n'avaient pas fait, dans
ces circonstances, tout ce qu'il attendait de leur dévouement. À tort
ou à raison il se plaignait du général d'artillerie Digeon, qui avait
mal approvisionné l'artillerie la veille et le jour même du combat de
Montereau, du général Lhéritier qui n'avait pas chargé les Bavarois au
combat de Villeneuve, du général Montbrun qui n'avait pas assez bien
défendu le pont de Moret sur le Loing (ce n'était pas le célèbre
Montbrun, mort, comme on doit s'en souvenir, à la Moskowa), du
maréchal Victor, auquel il reprochait d'avoir fait une mauvaise
retraite de Strasbourg à Châlons, d'avoir faiblement défendu la Seine,
d'avoir retenu les troupes au combat de Villeneuve, d'avoir dormi à
Salins au lieu de marcher à Montereau, de laisser paraître enfin en
toute occasion un abattement mêlé de mauvaise humeur qui était d'un
fâcheux exemple. Aux reproches adressés à ces divers officiers, il y
avait bien des réponses à faire: quant au maréchal Victor, quoiqu'il
ne méritât pas la colère dont il était l'objet, il faut avouer qu'il
se montrait trop découragé, et qu'il ne se retrouvait lui-même que
devant l'ennemi, et sous les ordres immédiats de Napoléon. Il faut
ajouter que sa famille était de celles qui témoignaient actuellement
peu d'empressement pour l'Impératrice. Napoléon le savait, et c'est
sous l'impression de ces diverses circonstances, qu'il avait ôté au
maréchal son commandement, pour le conférer au général Gérard. Ce
coup, joint à la blessure mortelle du général Chataux, avait plongé
dans un profond chagrin le malheureux Victor. Il s'était tenu toute la
journée au milieu du feu, même après qu'il n'avait plus d'ordres à
donner, en dévorant les larmes que lui arrachaient et la mort de son
gendre et l'espèce de condamnation dont il était frappé. Il se rendit
le soir même au château de Surville, où s'était établi Napoléon qu'il
trouva partagé entre la joie d'un beau triomphe obtenu, et le dépit
d'un beau triomphe manqué. Napoléon ne se contint pas en le voyant, et
oubliant trop la journée de la Rothière, lui reprocha sa conduite
pendant les deux derniers mois, mêla à ces reproches militaires
quelques reproches politiques, et finit par lui dire que s'il était
fatigué ou malade il n'avait qu'à prendre du repos, et à quitter
l'armée. Le maréchal, à qui l'ordre de s'éloigner en ce moment
paraissait un déshonneur, répondit à l'Empereur qu'il allait s'armer
d'un fusil, se ranger dans les bataillons de la vieille garde, et
mourir en soldat à côté de ses anciens compagnons d'armes. Napoléon,
vivement touché de l'émotion du maréchal, lui tendit la main, et
consentit à le garder auprès de lui. Il ne pouvait pas retirer au
général Gérard le commandement du 2e corps, qu'il lui avait conféré le
matin même, et que ce général avait si bien mérité mais il dédommagea
le maréchal d'une autre manière. On venait de faire sortir de Paris
deux divisions de jeune garde, les divisions Charpentier et Boyer, qui
avaient été postées le long de l'Essonne, pour couvrir la capitale sur
la gauche de la Seine. Napoléon en composa un corps de la garde, et
mit le maréchal Victor à sa tête. Placer ce maréchal près de
l'Empereur et lui ôter ainsi toute responsabilité, c'était à la fois
le consoler et lui rendre sa valeur, car dégagé du souci du
commandement supérieur il redevenait l'un des meilleurs officiers de
l'armée.
[En marge: Projet de Napoléon de passer immédiatement la Seine et de
poursuivre à outrance le prince de Schwarzenberg.]
[En marge: Belle combinaison, consistant à passer la Seine à Méry, et
à déborder le prince de Schwarzenberg, en remontant rapidement par la
rive droite.]
Le lendemain 19 Napoléon aurait voulu marcher immédiatement sur Nogent
pour continuer à poursuivre le prince de Schwarzenberg, et lui livrer
une bataille générale si on pouvait le contraindre à l'accepter, mais
la nécessité de faire passer par le seul pont de Montereau toutes les
troupes qu'il avait actuellement rassemblées, c'est-à-dire les deux
divisions de réserve de Paris, le 2e corps, la garde impériale, la
division d'Espagne, et enfin le corps du maréchal Macdonald qui
n'avait pu franchi la Seine à Bray, entraîna la perte de toute la
journée du 19. Tandis que ses corps employaient le temps à défiler par
le pont de Montereau, Napoléon prit ses mesures pour se trouver le
plus tôt possible en présence de l'ennemi, et même sur ses flancs s'il
le pouvait. Les ponts de Bray et de Nogent ayant été détruits, il fit
préparer des moyens de passage près de Nogent pour le corps du
maréchal Oudinot: quant à celui du maréchal Macdonald, on vient de
voir qu'il l'avait amené jusqu'à Montereau même. Le projet de Napoléon
était, Montereau franchi, de tourner à gauche, de longer la Seine
jusqu'à Méry, pas loin de son confluent avec l'Aube (voir la carte nº
62), puis arrivé là, au lieu de suivre le prince de Schwarzenberg sur
la route de Troyes, de laisser un seul corps sur ses traces, et avec
le gros de ses forces de passer la Seine à Méry, de la remonter par la
rive droite tandis que le prince de Schwarzenberg la remonterait par
la rive gauche, de profiter de ce qu'on n'aurait plus d'ennemi devant
soi pour marcher plus vite, et enfin de repasser la Seine au-dessus de
Troyes pour livrer bataille au prince de Schwarzenberg sur sa ligne de
retraite et sur sa ligne de communication avec Blucher, deux avantages
considérables et de la plus grande conséquence. On voit que cet esprit
inépuisable privé d'une combinaison en imaginait aussitôt une autre,
non moins praticable et non moins féconde.
Napoléon porta donc le gros de ses forces à gauche vers Nogent;
cependant pour n'être pas sans liaison avec l'Yonne, et ne pas
surcharger la grande route de Troyes, il dirigea le maréchal Macdonald
un peu à droite par Saint-Martin-Bosnay et Pavillon, et le général
Gérard un peu plus à droite encore par Trainel et Avon. (Voir la carte
nº 62.) Il chargea le général Alix, le courageux défenseur de Sens, de
réoccuper les bords de l'Yonne avec les gardes nationales et la
cavalerie du général Pajol. Ce dernier à la suite de fatigues inouïes,
avait vu se rouvrir ses blessures; Napoléon après l'avoir comblé de
récompenses l'avait renvoyé à Paris et remplacé par le général Alix.
Il fit quelques additions à la vieille garde; il lui donna deux beaux
bataillons composés des anciens gendarmes d'Espagne, ce qui portait à
dix-huit bataillons la division de vieille garde qu'il avait auprès de
lui (l'autre était vers Soissons avec le maréchal Mortier), et il lui
adjoignit plusieurs compagnies de jeunes soldats, destinées à sortir
des rangs pour tirailler, tandis que les vieux soldats resteraient en
ligne comme des murailles. Il réitéra ses recommandations pour que
l'on ne cessât pas un instant de former à Paris de nouveaux bataillons
de ligne, et à Versailles de nouveaux escadrons. Il prescrivit surtout
la formation d'un équipage de pont avec les bateaux qu'on pourrait
ramasser sur la Seine, car faute de cet instrument de guerre, le
passage des rivières françaises était devenu presque aussi difficile
pour nous que celui des rivières étrangères, et un obstacle continuel
à toutes nos combinaisons.
[En marge: Temps forcément perdu à faire passer l'armée par le pont de
Montereau.]
[En marge: Napoléon s'occupe pendant ce temps des troupes qui
défendent les diverses frontières.]
[En marge: Campagne du général Maison en Belgique.]
Napoléon employa à ces diverses mesures les journées du 19 et du 20,
que ses troupes employaient à passer la Seine à Montereau, et à
s'acheminer sur Nogent. Il avait momentanément établi sa
résidence[12] au château de Surville, et il avait grand besoin du
temps qui lui était laissé, car ce n'était pas seulement des troupes
placées directement sous ses ordres qu'il avait à s'occuper pendant
ces deux jours, mais de celles qui défendaient les diverses frontières
de France, et qui n'exigeaient pas moins que les autres sa
surveillance, et surtout sa forte impulsion. Le général Maison envoyé
en Belgique pour y remplacer le général Decaen auquel Napoléon
reprochait d'avoir abandonné Willemstadt et Breda, s'était efforcé de
faire face aux périls de tout genre dont il était environné.
Profitant de l'instant où il avait à sa disposition les divisions de
jeunes garde Roguet et Barrois, il avait fondu sur les Anglais du
général Graham et sur les Prussiens du général Bulow, et les avait
obligés à s'éloigner d'Anvers. Mais bientôt privé de la division
Roguet, réduit à la division Barrois et à quelques bataillons
organisés à la hâte dans les dépôts de l'ancien 1er corps, disposant
tout au plus de 7 à 8 mille hommes de troupes actives, il s'était vu
dans l'alternative ou de rester enfermé dans Anvers, ou de se détacher
de cette place, pour essayer de couvrir la Belgique. Il avait préféré
ce dernier parti, de beaucoup le plus sage, et avait laissé dans
Anvers une garnison de 12 mille hommes, avec l'illustre Carnot dont
Napoléon avait accepté les services, noblement offerts dans ce moment
extrême. Il s'était reporté ensuite sur Bruxelles, puis sur Mons et
Lille, jetant çà et là dans les places du Nord les vivres qu'il
pouvait ramasser et les conscrits à demi vêtus, à demi armés, qu'il
parvenait à tirer de ses dépôts. Tandis que Carnot supportait avec une
impassible fermeté un horrible bombardement, qui du reste n'avait
point atteint la flotte, objet de toutes les fureurs de l'Angleterre,
le général Maison manoeuvrant avec une poignée de soldats entre les
autres places du nord de la France, avait, autant que le permettaient
les circonstances, sauvé notre frontière, et gardé une force toujours
active pour se ruer sur les détachements ennemis qui se trouvaient à
sa portée.
[Note 12: Nous avons déjà fait remarquer que, faute de
connaître la correspondance de Napoléon, on lui reproche
souvent ou des fautes qu'il n'a pas commises, ou des
intentions qu'il n'a pas eues. Les deux jours passés à
Surville en fournissent un nouvel exemple. Divers critiques
français et étrangers, après avoir demandé pourquoi en
quittant Blucher il ne marcha pas tout droit de Montmirail à
Provins pour se jeter dans le flanc du prince de
Schwarzenberg, au lieu de faire un détour en arrière par
Meaux et Guignes, demandent encore pourquoi il ne franchit
pas la Seine à Nogent ou à Bray, au lieu de la franchir à
Montereau seulement, et pourquoi après avoir choisi
Montereau il perdit deux jours entiers au château de
Surville? La lecture de ses lettres répond à toutes ces
questions. À Nogent et à Bray la nature des lieux, plats et
couverts de villages sur les deux rives, offrait à l'ennemi
de telles chances de résistance qu'il n'y avait pas
espérance de forcer le passage, et d'ailleurs les ponts
étant en bois laissaient peu de moyens de les préserver de
la destruction. À Montereau au contraire, on pouvait, grâce
au coteau de Surville qui dominait la rive opposée,
s'emparer plus aisément du passage; en outre le pont étant
en pierre on avait plus de temps pour le sauver. L'événement
prouva que Napoléon avait raison. Enfin l'espérance de
saisir le corps qui s'était avancé jusqu'à Fontainebleau
était un dernier motif capital de préférer le passage à
Montereau. Napoléon n'en essaya pas moins de passer les
trois ponts à la fois, en appuyant davantage sur le dernier,
qui fut le seul sur lequel on réussit. Il fit donc tout ce
qu'il pouvait faire. Quant au temps perdu le 19 et le 20
février, sa correspondance démontre qu'il trépignait
d'impatience pendant les heures employées à traverser le
pont et la petite ville de Montereau. Ce défilé passé, il
fallut la journée du 20 pour se concentrer à gauche sur
Nogent. Il n'y eut par conséquent pas un moment perdu, et
Napoléon qui à cheval franchissait en trois heures les
espaces que son armée ne parcourait qu'en vingt-quatre, put
rester de sa personne à Surville pour employer la journée du
20 à ses affaires générales, qui n'étaient pas moins
urgentes que celles qu'il dirigeait directement. On voit
donc qu'ici comme toujours il a raison contre ses critiques,
lorsqu'il s'agit bien entendu d'opérations militaires. Mais
pour se convaincre de cette vérité, il faut lire ses ordres
et ses correspondances, que les historiens, en écrivant son
histoire, n'avaient pas eus jusqu'ici à leur disposition.]
Napoléon qui dans sa pénible situation était fort difficile à
satisfaire, poussait sans cesse le général Maison à ne pas rester
attaché a ses places, à prendre par derrière les troupes qui avaient
marché par Cologne sur la Champagne, et tourmentait de reproches
immérités ce général qui n'avait pas besoin d'être excité, car il
s'était montré habile, vigoureux et infatigable dans la défense de
cette frontière.
[En marge: Conduite d'Augereau à Lyon.]