activité qui n'avait de limites que dans les forces physiques de ses
soldats, se reporta tout de suite de Vauchamps sur Montmirail, suivi
de la garde jeune et vieille, et de toute la cavalerie. Il laissa au
maréchal Marmont le soin qu'il lui avait déjà confié de se tenir entre
la Seine et la Marne, depuis Étoges jusqu'à Montmirail, d'y observer
les débris de Blucher, et d'y donner la main à Mortier qui avait été
envoyé à la poursuite de Sacken et d'York sur Soissons. Puis il fit
ses dispositions pour se reporter sur la Seine et tenir tête au prince
de Schwarzenberg.
[En marge: Grave question de conduite que Napoléon avait à résoudre.]
[En marge: Devait-il se jeter tout de suite dans le flanc du prince de
Schwarzenberg, ou rétrograder jusqu'au bord de l'Yères, pour l'aborder
de front avec les maréchaux réunis.]
[En marge: Napoléon se décide pour le dernier parti.]
Une grave question s'offrait en ce moment à l'esprit de Napoléon.
Fallait-il aller droit de Montmirail à Nogent par Sézanne (route qu'il
avait déjà suivie), pour joindre la Seine par le plus court chemin, et
tomber ainsi brusquement dans le flanc du prince de Schwarzenberg; ou
bien, suivant le mouvement rétrograde des maréchaux Victor et Oudinot,
qu'on devait présumer poussé encore plus loin depuis les dernières
nouvelles, fallait-il rétrograder jusqu'aux bords de l'Yères, afin d'y
recueillir les deux maréchaux, et, réuni à eux, aborder de front le
prince de Schwarzenberg pour le refouler sur la Seine qu'il avait
franchie? Certainement, s'il était toujours possible à la guerre de
connaître à temps les projets de l'ennemi, Napoléon aurait su que les
corps de l'armée de Bohême étaient dispersés entre Provins, Nangis,
Montereau, Fontainebleau, Sens, et alors se jetant au milieu d'eux
avec 25 mille hommes, par le chemin de Sézanne à Nogent qui était le
plus court, il aurait pris en flanc les corps éparpillés de l'ennemi,
rallié par sa droite Victor et Oudinot, culbuté successivement
Wittgenstein et de Wrède sur le prince de Wurtemberg, tous trois sur
Colloredo, et détruit ou enlevé une partie de ce qui avait traversé la
Seine[11]. Mais Napoléon ayant employé cinq jours à combattre l'armée
de Silésie, ignorait ce qui s'était passé à l'armée de Bohême, et dans
l'ignorance des événements il devait se conduire d'après la plus
grande vraisemblance. Or, la plus grande vraisemblance c'était que les
maréchaux après avoir beaucoup rétrogradé, auraient rétrogradé encore,
qu'ils se seraient tout au plus arrêtés derrière la petite rivière
d'Yères, que Schwarzenberg se trouverait en leur présence, les
attaquant avec au moins 80 mille hommes, les ayant peut-être déjà
battus, et, dans ce cas, en se portant directement sur Nogent ou
Provins avec 25 mille hommes seulement, Napoléon s'exposait à
rencontrer Schwarzenberg se retournant vers lui avec 80 mille, et lui
faisant subir un grave échec, avant qu'il eût rallié les deux
maréchaux. De plus, toutes les routes de traverse de Montmirail à
Nogent, de Montmirail à Provins, étaient détestables, et on pouvait y
rester embourbé. Par cette raison qui était forte, et par celle de la
prudence, le plus sûr était, au lieu de percer droit sur la Seine, de
rétrograder jusque sur l'Yères, comme l'avaient fait les maréchaux
eux-mêmes, de les rejoindre par la route pavée de Montmirail à Meaux,
de Meaux à Fontenay et Guignes, et de composer par cette réunion une
masse de 60 mille hommes, qui suffisait pour ramener le prince de
Schwarzenberg sur la Seine. Au lieu de prendre en flanc le
généralissime autrichien on l'aborderait ainsi de front, mais il se
pouvait qu'au lieu de le trouver formé en une seule masse, on le
trouvât dispersé en plusieurs corps, et il ne serait pas impossible
alors de le traiter comme on venait de traiter Blucher lui-même.
[Note 11: Je réponds ici au reproche très-peu fondé que le
général Koch, dans son excellent et consciencieux ouvrage
sur la campagne de 1814, adresse à Napoléon de n'avoir pas
marché directement de Montmirail à Provins, au lieu de
rétrograder jusqu'à Meaux. Le général Koch, toujours éclairé
et impartial, est le seul des écrivains de ce temps qui
mérite une vraie confiance; pourtant il s'est trompé
quelquefois, surtout quand il n'a pas eu sous les yeux la
correspondance impériale, ce qui l'a empêché de connaître et
d'apprécier les motifs des déterminations qu'il examine.
C'est, comme nous l'avons répété souvent, avec une extrême
réserve qu'il faut juger Napoléon, et l'on doit se bien dire
que lorsqu'il se trompe, ce qui ne lui arrive presque jamais
dans ses combinaisons militaires, c'est qu'il est mu par sa
passion politique ou qu'il a été dans l'ignorance forcée de
ce que faisait l'ennemi. Mais dans toute autre circonstance
on peut affirmer que ses mouvements sont calculés avec une
profondeur, une sûreté de vue incomparables. Il faut donc
toujours, avant de se prononcer, avoir lu tout ce qui reste
de ses intentions écrites, et se dire, lorsqu'on ne trouve
pas ses motifs dans les deux causes que nous venons de
signaler, qu'ils se trouveront dans les faits mieux étudiés.
Il est rare en effet, en les étudiant davantage, qu'on n'y
rencontre pas des raisons nouvelles d'admirer son génie,
tout en déplorant la politique immodérée qui l'a perdu.]
[En marge: Départ de Napoléon pour Meaux, et de Meaux pour Guignes.]
[En marge: Ses dispositions pour reprendre le cours de la Seine.]
Ce plan était le seul que le bon sens pût avouer, et Napoléon qui à la
guerre alliait toujours la sagesse à l'audace, n'hésita point à
l'adopter. Il ordonna le soir même à sa garde, jeune et vieille,
infanterie et cavalerie, à la division d'Espagne Leval, à la cavalerie
du général Saint-Germain, d'exécuter le lendemain 15 une forte marche
jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre, et de sa personne il partit pour Meaux
afin de veiller aux mouvements de ses troupes.
[En marge: Arrivée de Napoléon à Guignes le 16.]
Arrivé dans l'après-midi du 15 à Meaux, il y arrêta ses dernières
dispositions. C'est à Meaux que le maréchal Macdonald s'était replié
après la retraite qui l'avait tant affligé, et c'est à Meaux qu'il
cherchait à réorganiser son corps d'armée. Ce corps, avec les débris
qu'il avait ramenés, avec quelques bataillons tirés des dépôts de
Paris, avec les gardes nationales qu'on avait pu réunir, fut distribué
en trois divisions, et porté à environ 12 mille hommes de toutes
armes. Napoléon le fit partir sur-le-champ par la route de Meaux à
Fontenay, et l'envoya sur l'Yères, ce petit cours d'eau derrière
lequel allaient se concentrer toutes nos forces. Il ordonna aux
maréchaux Victor et Oudinot, qui s'y étaient retirés, de continuer à
s'y maintenir, et leur annonça son arrivée pour le lendemain 16. La
belle cavalerie tirée d'Espagne avait déjà dépassé Paris au nombre de
4 mille cavaliers sans pareils. Napoléon les réunit à Guignes, où il
supposait que se livrerait la principale bataille de la campagne. Les
deux divisions de jeune garde qu'on organisait à Paris venaient d'en
sortir, sous les généraux Charpentier et Boyer, pour se porter sur la
rive gauche de la Seine, et intercepter la route de Fontainebleau.
Napoléon aurait pu sans doute les amener sur la droite de la Seine,
afin de réunir toutes ses ressources aux environs de Guignes, mais
c'était trop que de laisser Paris entièrement découvert sur la rive
gauche, les coalisés y ayant dirigé une portion notable de leurs
forces. En conséquence il envoya ces deux divisions sur l'Essonne,
avec la recommandation de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité,
et de tâcher ainsi de couvrir Paris sur la rive gauche de la Seine,
tandis qu'il allait essayer de le dégager sur la rive droite par une
bataille décisive. Enfin il donna les instructions nécessaires pour
avoir seul en sa possession le passage des rivières sur lesquelles il
manoeuvrait, pour faire préparer des vivres sur les routes, et surtout
pour rassembler les charrettes des cultivateurs, afin que les soldats
de la garde transportés sur ces charrettes pussent doubler ou tripler
les étapes. Le lendemain il partit de Meaux, et arriva par Fontenay à
Guignes au moment même où les maréchaux Victor et Oudinot, refoulés
sur l'Yères, en disputaient les bords aux avant-gardes du prince de
Wittgenstein et du maréchal de Wrède. (Voir la carte nº 62.) Cet état
de choses justifiait la détermination que Napoléon avait prise, car
réuni aux deux maréchaux il n'avait plus à craindre Wittgenstein et de
Wrède, et allait avoir près de 60 mille hommes à opposer à 50 mille,
ce qui lui promettait immédiatement les succès les plus éclatants.
[En marge: Sa résolution de prendre l'offensive immédiatement.]
Napoléon, considérant que s'il avait en face une masse imposante de
forces, ce ne pouvait être cependant toute l'armée de Schwarzenberg,
puisqu'on lui dénonçait la présence de l'ennemi à la fois à Montereau,
à Fontainebleau, à Sens, aux environs même d'Orléans, comprit qu'il ne
devait avoir devant lui qu'une moitié tout au plus de la grande armée
de Bohême, et résolut de prendre l'offensive immédiatement. Bien que
sa garde et la division Leval ne fussent point arrivées, il avait avec
les trois maréchaux Oudinot, Victor, Macdonald, avec la cavalerie
d'Espagne, environ 35 à 36 mille hommes, et c'était bien assez, lui
présent, pour en aborder 50 mille. D'ailleurs, en quelques heures, les
25 mille hommes qui le suivaient devaient rejoindre, et il prit ses
mesures pour commencer l'action à la pointe du jour.
Le 17 en effet il était à cheval de très-grand matin, dirigeant
lui-même les mouvements de ses troupes. Le maréchal Victor ayant formé
l'arrière-garde dans la retraite de la Seine sur l'Yères, devint
naturellement l'avant-garde. Ce maréchal s'avançait ayant au centre
les divisions de réserve Dufour et Hamelinaye qu'il prodiguait
volontiers parce qu'elles appartenaient au général Gérard, et sur les
ailes les divisions Duhesme et Chataux du 2e corps qui était le sien,
et que par ce motif il ménageait davantage. À droite la cavalerie du
5e corps sous le général Milhaud, à gauche la cavalerie d'Espagne sous
le général Treilhard, marchaient déployées, et prêtes à exécuter des
charges à outrance. À la suite du maréchal Victor venaient les
maréchaux Oudinot et Macdonald. En arrière et à une distance de
plusieurs lieues, la garde, voyageant sur des charrettes, couvrait la
route de Meaux à Guignes.
[En marge: Combat de Mormant.]
À peine était-on en marche de Guignes sur Mormant, qu'on aperçut le
comte Pahlen, formant l'avant-garde du prince de Wittgenstein avec
2,500 hommes d'infanterie et environ 1,800 chevaux. C'était une belle
proie qui s'offrait au début des opérations contre l'armée de Bohême.
Le général Gérard, supérieur aux autres et à lui-même dans cette rude
campagne, se porta en avant à la tête d'un bataillon du 32e, jeunes
soldats jetés dans un vieux cadre jadis célèbre en Italie. Il entra
l'épée à la main dans Mormant, et en chassa l'infanterie du comte
Pahlen qui s'y était réfugiée dans l'espérance d'être secourue par les
Bavarois établis à Nangis. Privée de cet asile, l'infanterie russe fut
obligée de traverser à découvert l'espace qui sépare Mormant de
Nangis. Drouot débouchant de Mormant avec ses canons la couvrit de
mitraille, pendant que sur la gauche le comte de Valmy avec les
escadrons récemment arrivés d'Espagne, sur la droite le comte Milhaud
avec les dragons qui en étaient arrivés l'année précédente,
l'assaillirent à coups de sabre. Les carrés de l'infanterie russe,
malgré leur solidité, furent enfoncés et pris en entier avec leur
artillerie. Leur cavalerie fut atteinte avant d'avoir pu s'enfuir, et
en grande partie enlevée ou détruite. Cette échauffourée coûta aux
Russes près de 4 mille hommes tant prisonniers que morts ou blessés,
et 11 pièces de canon.
[En marge: Importance attachée à la reprise des ponts de la Seine,
avant que le prince de Schwarzenberg ait pu la repasser.]
[En marge: Marche rapide sur Nogent, Bray et Montereau.]
Ce début promettait à l'armée du prince de Schwarzenberg un traitement
assez semblable à celui qu'avait essuyé l'armée de Blucher. Pourtant
il fallait la poursuivre sans relâche, si on voulait obtenir les
résultats qu'on était fondé à espérer, et Napoléon précipita le
mouvement de tous ses corps. On s'avança rapidement sur Nangis,
refoulant à la fois les troupes russes de Wittgenstein dont on venait
d'anéantir l'avant-garde, et les troupes bavaroises qui se repliaient
sur leur corps de bataille. Le succès de cette nouvelle série
d'opérations tenait essentiellement au passage immédiat de la Seine,
car si Napoléon parvenait à la franchir avant que tous les corps
ennemis l'eussent repassée, et particulièrement ceux qui s'étaient
aventurés sur Fontainebleau, il était presque assuré de prendre en
détail la plupart des retardataires. Il se dirigea donc en toute hâte
sur les ponts de Nogent, Bray et Montereau qu'il avait devant lui.
(Voir la carte nº 62.) Il achemina le maréchal Oudinot par Provins sur
Nogent avec une partie de la cavalerie d'Espagne sous le comte de
Valmy, et le maréchal Macdonald par Donnemarie sur Bray. Quant à lui,
se faisant suivre des troupes du maréchal Victor, il prit à droite, et
se porta par Villeneuve sur Montereau. Ne sachant lequel de ces trois
ponts serait le plus facile à reconquérir, il dirigeait ses efforts
sur les trois à la fois. En marchant hardiment on pouvait bien enlever
un ou deux des trois ponts, et alors il était possible de repasser la
Seine assez tôt pour couper toute retraite aux corps ennemis qui se
seraient trop avancés.
[En marge: Combat de Villeneuve.]
En cheminant sur Villeneuve le maréchal Victor, toujours précédé par
les divisions Dufour et Hamelinaye que conduisait le général Gérard,
rencontra un peu au delà de Valjouan la division bavaroise Lamotte qui
cherchait à s'enfuir, et qui avait peu de cavalerie à opposer à la
nôtre. Elle était en travers de la grande route, la gauche fortement
établie au village de Villeneuve, la droite déployée dans une petite
plaine entourée de bois. Le général Gérard, présent de sa personne à
tous les engagements, se porta sur Villeneuve avec un bataillon du
86e, l'enleva à la baïonnette, et ôta ainsi à la division Lamotte
l'appui de ce village. Dès lors elle fut obligée de se retirer à
travers la petite plaine qu'elle avait derrière elle, pour chercher
asile dans les bois. C'était pour nos troupes à cheval le moment de
charger. Le général Lhéritier, commandant une partie des dragons de
Milhaud, se trouvait là, et s'il eût profité de la circonstance c'en
était fait de la division Lamotte. Nos soldats, toujours intelligents,
appelaient à grands cris la cavalerie, mais soit que le général
Lhéritier attendît les ordres du maréchal Victor qui n'arrivaient pas,
soit qu'il n'eût point aperçu cette favorable occasion, il resta
immobile, et l'infanterie bavaroise put traverser impunément le
terrain découvert qu'elle avait à franchir. Heureusement le général
Gérard, guidé par un paysan, avait suivi la lisière des bois, et il
déboucha soudainement avec son infanterie sur le flanc de la division
Lamotte qui se retirait en carrés. Il attaqua ces carrés à la
baïonnette, en rompit plusieurs, et fut secondé très à propos par le
général Bordessoulle, qui voyant l'immobilité du reste de la
cavalerie, fondit sur l'ennemi avec trois cents jeunes cuirassiers
arrivant à peine du dépôt de Versailles. Ces braves débutants, avec
une ardeur et une férocité assez fréquente chez les jeunes soldats,
s'acharnèrent sur les Bavarois rompus, et en percèrent un grand nombre
de leurs sabres. On enleva ainsi 1500 hommes à cette division, qu'on
aurait pu prendre tout entière. On marcha ensuite sur Salins, où le
maréchal Victor s'arrêta pour coucher, bien qu'il eût l'ordre de
courir à Montereau. Il aurait voulu que le général Gérard s'y rendît;
mais celui-ci avec ses troupes harassées par une longue marche et par
deux combats, ne le pouvait guère, et c'était au maréchal Victor dont
les deux divisions n'avaient pas combattu, à former pendant la nuit la
tête de la colonne. Le maréchal n'en fit rien: il était fatigué,
malade, abattu, mécontent de Napoléon, qui lui reprochait d'avoir mal
défendu la Seine, souffrant, en un mot physiquement et moralement,
bien que toujours prêt à redevenir sur le champ de bataille un
officier aussi intelligent que brave. Il coucha donc à Salins à une
lieue du pont de Montereau, où nous attendaient les plus grands
résultats si notre activité répondait à l'urgence des circonstances.
[En marge: Temps perdu à Salins par le maréchal Victor.]
[En marge: Efforts de Napoléon pour regagner le temps perdu.]
Napoléon accablé de fatigue avait pris un instant de repos à Nangis
avec l'intention de se lever au milieu de la nuit, ainsi qu'il en
avait la coutume, pour expédier ses ordres qui devaient être donnés la
nuit pour arriver à la pointe du jour à leur destination. À une heure
il était debout, et il apprenait que le maréchal Victor était resté à
Salins. Son irritation fut vive, car tous les rapports reçus dans la
soirée annonçaient que l'ennemi en se retirant avait pris ses
précautions pour nous disputer les ponts de Nogent et de Bray, ce qui
n'était que trop facile. En effet les coteaux qui à Montereau bordent
la Seine et la dominent, s'en éloignent à Bray et à Nogent, et ne
fournissent dès lors aucune position dominante pour tirer sur les
ponts. Au contraire des villages, s'étendant sur les deux rives et
bien barricadés, présentaient des postes que l'armée de Bohême,
concentrée par son mouvement de retraite, pouvait nous disputer
longtemps. Il ne restait donc que le pont de Montereau, et ce pont
importait d'autant plus que si on le traversait, il était possible de
couper le corps de Colloredo aventuré jusqu'à Fontainebleau, et
d'enlever ainsi quinze ou vingt mille hommes à la fois, ce qui eût été
un événement capital. Napoléon enjoignit au maréchal Victor de quitter
son lit sur-le-champ, d'arracher ses troupes à leur bivouac, et de
courir à Montereau. Il s'apprêta lui-même à s'y rendre. Avant de se
mettre en route il prescrivit aux maréchaux Oudinot et Macdonald
d'emporter, l'un Nogent, l'autre Bray, s'il était possible, et, dans
le cas contraire, de se replier sur lui pour déboucher tous ensemble
par Montereau. La garde ayant fait une journée en charrettes était
arrivée à Nangis; Napoléon lui ordonna de suivre Victor sur Montereau.
[En marge: Envoi d'un aide de camp du prince de Schwarzenberg pour
offrir un armistice à Napoléon.]
[En marge: Motifs qui avaient amené cette résolution inopinée.]
Il avait eu à prendre dans cette journée une résolution qui attestait
l'importance de nos récents succès. À son arrivée dans la soirée à
Nangis, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Parr,
était venu à l'improviste demander une suspension d'armes, suspension
que M. de Caulaincourt peu de jours auparavant offrait vainement
d'acheter au prix des plus cruels sacrifices! Comment se faisait-il
que de tant de confiance, d'orgueil, de dureté, on eût passé si vite à
tant de sagesse et de modération? Les événements accomplis
l'expliquaient suffisamment, et prouvaient tout ce que Napoléon avait
gagné dans ces derniers jours. Les souverains réunis à Nogent autour
du prince de Schwarzenberg, après avoir eu d'abord de vagues nouvelles
de Blucher, avaient su bientôt avec détail l'étendue des revers
éprouvés par ce fougueux général, et s'apercevant aux rudes attaques
qu'ils venaient d'essuyer eux-mêmes que Napoléon était présent,
avaient conçu tout à coup des résolutions plus modestes que celles
dans lesquelles ils persistaient la veille encore. L'armée de Bohême
était effectivement dans une situation très-grave, car elle s'avançait
de front sur une ligne de bataille de plus de vingt lieues, depuis
Nogent jusqu'à Fontainebleau, et en quatre colonnes dont une ou deux
couraient grand risque d'être enveloppées et détruites, si Napoléon
les devançait au passage de la Seine. L'arrêter sur-le-champ était de
la plus haute importance, et malgré les propos accoutumés du parti de
la guerre à outrance, le prince de Schwarzenberg les dédaignant cette
fois, avait imaginé d'envoyer un aide de camp à Napoléon pour lui
proposer de s'arrêter où ils se trouvaient, en disant que sans doute
c'était dans l'ignorance de ce qui se passait à Châtillon qu'il
poussait si vivement les hostilités, que les conférences
temporairement suspendues venaient d'être reprises sur des bases
admises par M. de Caulaincourt lui-même, et que dans quelques heures
on apprendrait probablement la signature des préliminaires de la paix.
Il y avait dans une telle assertion ou une supercherie, ou une
singulière naïveté. M. de Caulaincourt n'avait pas accepté
l'outrageante proposition des coalisés, il s'était borné à demander
confidentiellement à M. de Metternich, si l'acceptation sommaire de
cette proposition serait au moins suspensive des hostilités, et il
l'avait demandé le lendemain de la bataille de la Rothière, dans un
moment de désespoir; mais supposer qu'après les combats de
Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de
Mormant, de Villeneuve, Napoléon consentirait à faire rentrer la
France dans ses anciennes limites, et, ce qui était bien pis,
renoncerait à avoir un avis sur le sort qu'on destinait à l'Italie, à
l'Allemagne, à la Hollande, à la Pologne, c'était en vérité une
présomption bien étrange, et égale au moins à celle que nous avons
plus d'une fois reprochée à Napoléon.
Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'on avait chargé l'aide de camp du
prince de Schwarzenberg d'aller proposer au quartier général français.
Il aurait donc fallu que Napoléon s'arrêtât en pleine victoire, pour
accepter la dégradation de la France et la sienne!
[En marge: Napoléon se fait remettre la lettre de l'aide de camp, et
diffère la réponse.]
Aussi apprit-il avec un sourire ironique l'arrivée du messager de la
coalition; il ne voulut pas l'admettre en sa présence, mais il
consentit à recevoir la lettre du prince de Schwarzenberg, en disant
qu'il répondrait plus tard. Et pourtant il ne savait pas à quelle
espèce de propositions se rapportait le message qu'on lui adressait!
N'ayant pu que très-difficilement communiquer avec M. de Caulaincourt,
duquel il était séparé par toute l'armée de Bohême, il n'avait aucune
connaissance de ce qui s'était passé à Châtillon; il ignorait que M.
de Caulaincourt après avoir reçu les propositions les plus
révoltantes, avait écrit confidentiellement à M. de Metternich; il
ignorait que ce dernier avait pris comme officielle, et transmis à
ses alliés la lettre de M. de Caulaincourt qui n'était que
confidentielle, et qu'ainsi, pour le décider à s'arrêter dans ses
succès, on lui offrait pour la France non-seulement le retour aux
anciennes frontières de 1790, mais la renonciation au rôle de
puissance européenne; il ignorait tous ces détails, sans quoi il eût
accueilli bien différemment l'envoyé autrichien. Il ne vit dans ce
qu'on lui proposait que le désir de suspendre sa marche victorieuse,
sans se douter des conditions de paix qui étaient sous-entendues, et,
lui eût-on présenté quelque chose de beaucoup plus acceptable, ce
n'est pas au moment où il pouvait par un dernier succès changer la
face des choses, qu'il aurait remis dans le fourreau son épée
victorieuse. Il ajourna donc sa réponse, et continua sa marche.
Craignant toutefois que M. de Caulaincourt, dont l'esprit était en
proie aux plus cruelles angoisses, dont la société à Châtillon se
composait exclusivement d'ennemis qui lui laissaient ignorer nos
succès, ne cédât à tant d'obsessions, et n'usât trop largement de ses
pleins pouvoirs, il lui écrivit, avant de monter à cheval pour se
rendre à Montereau, la lettre suivante:
[En marge: Il retire à M. de Caulaincourt les pouvoirs illimités qu'il
lui avait confiés.]
«Nangis, le 18 février.