En apprenant ce triste état de choses, Napoléon avec sa prodigieuse

activité qui n'avait de limites que dans les forces physiques de ses

soldats, se reporta tout de suite de Vauchamps sur Montmirail, suivi

de la garde jeune et vieille, et de toute la cavalerie. Il laissa au

maréchal Marmont le soin qu'il lui avait déjà confié de se tenir entre

la Seine et la Marne, depuis Étoges jusqu'à Montmirail, d'y observer

les débris de Blucher, et d'y donner la main à Mortier qui avait été

envoyé à la poursuite de Sacken et d'York sur Soissons. Puis il fit

ses dispositions pour se reporter sur la Seine et tenir tête au prince

de Schwarzenberg.

[En marge: Grave question de conduite que Napoléon avait à résoudre.]

[En marge: Devait-il se jeter tout de suite dans le flanc du prince de

Schwarzenberg, ou rétrograder jusqu'au bord de l'Yères, pour l'aborder

de front avec les maréchaux réunis.]

[En marge: Napoléon se décide pour le dernier parti.]

Une grave question s'offrait en ce moment à l'esprit de Napoléon.

Fallait-il aller droit de Montmirail à Nogent par Sézanne (route qu'il

avait déjà suivie), pour joindre la Seine par le plus court chemin, et

tomber ainsi brusquement dans le flanc du prince de Schwarzenberg; ou

bien, suivant le mouvement rétrograde des maréchaux Victor et Oudinot,

qu'on devait présumer poussé encore plus loin depuis les dernières

nouvelles, fallait-il rétrograder jusqu'aux bords de l'Yères, afin d'y

recueillir les deux maréchaux, et, réuni à eux, aborder de front le

prince de Schwarzenberg pour le refouler sur la Seine qu'il avait

franchie? Certainement, s'il était toujours possible à la guerre de

connaître à temps les projets de l'ennemi, Napoléon aurait su que les

corps de l'armée de Bohême étaient dispersés entre Provins, Nangis,

Montereau, Fontainebleau, Sens, et alors se jetant au milieu d'eux

avec 25 mille hommes, par le chemin de Sézanne à Nogent qui était le

plus court, il aurait pris en flanc les corps éparpillés de l'ennemi,

rallié par sa droite Victor et Oudinot, culbuté successivement

Wittgenstein et de Wrède sur le prince de Wurtemberg, tous trois sur

Colloredo, et détruit ou enlevé une partie de ce qui avait traversé la

Seine[11]. Mais Napoléon ayant employé cinq jours à combattre l'armée

de Silésie, ignorait ce qui s'était passé à l'armée de Bohême, et dans

l'ignorance des événements il devait se conduire d'après la plus

grande vraisemblance. Or, la plus grande vraisemblance c'était que les

maréchaux après avoir beaucoup rétrogradé, auraient rétrogradé encore,

qu'ils se seraient tout au plus arrêtés derrière la petite rivière

d'Yères, que Schwarzenberg se trouverait en leur présence, les

attaquant avec au moins 80 mille hommes, les ayant peut-être déjà

battus, et, dans ce cas, en se portant directement sur Nogent ou

Provins avec 25 mille hommes seulement, Napoléon s'exposait à

rencontrer Schwarzenberg se retournant vers lui avec 80 mille, et lui

faisant subir un grave échec, avant qu'il eût rallié les deux

maréchaux. De plus, toutes les routes de traverse de Montmirail à

Nogent, de Montmirail à Provins, étaient détestables, et on pouvait y

rester embourbé. Par cette raison qui était forte, et par celle de la

prudence, le plus sûr était, au lieu de percer droit sur la Seine, de

rétrograder jusque sur l'Yères, comme l'avaient fait les maréchaux

eux-mêmes, de les rejoindre par la route pavée de Montmirail à Meaux,

de Meaux à Fontenay et Guignes, et de composer par cette réunion une

masse de 60 mille hommes, qui suffisait pour ramener le prince de

Schwarzenberg sur la Seine. Au lieu de prendre en flanc le

généralissime autrichien on l'aborderait ainsi de front, mais il se

pouvait qu'au lieu de le trouver formé en une seule masse, on le

trouvât dispersé en plusieurs corps, et il ne serait pas impossible

alors de le traiter comme on venait de traiter Blucher lui-même.

[Note 11: Je réponds ici au reproche très-peu fondé que le

général Koch, dans son excellent et consciencieux ouvrage

sur la campagne de 1814, adresse à Napoléon de n'avoir pas

marché directement de Montmirail à Provins, au lieu de

rétrograder jusqu'à Meaux. Le général Koch, toujours éclairé

et impartial, est le seul des écrivains de ce temps qui

mérite une vraie confiance; pourtant il s'est trompé

quelquefois, surtout quand il n'a pas eu sous les yeux la

correspondance impériale, ce qui l'a empêché de connaître et

d'apprécier les motifs des déterminations qu'il examine.

C'est, comme nous l'avons répété souvent, avec une extrême

réserve qu'il faut juger Napoléon, et l'on doit se bien dire

que lorsqu'il se trompe, ce qui ne lui arrive presque jamais

dans ses combinaisons militaires, c'est qu'il est mu par sa

passion politique ou qu'il a été dans l'ignorance forcée de

ce que faisait l'ennemi. Mais dans toute autre circonstance

on peut affirmer que ses mouvements sont calculés avec une

profondeur, une sûreté de vue incomparables. Il faut donc

toujours, avant de se prononcer, avoir lu tout ce qui reste

de ses intentions écrites, et se dire, lorsqu'on ne trouve

pas ses motifs dans les deux causes que nous venons de

signaler, qu'ils se trouveront dans les faits mieux étudiés.

Il est rare en effet, en les étudiant davantage, qu'on n'y

rencontre pas des raisons nouvelles d'admirer son génie,

tout en déplorant la politique immodérée qui l'a perdu.]

[En marge: Départ de Napoléon pour Meaux, et de Meaux pour Guignes.]

[En marge: Ses dispositions pour reprendre le cours de la Seine.]

Ce plan était le seul que le bon sens pût avouer, et Napoléon qui à la

guerre alliait toujours la sagesse à l'audace, n'hésita point à

l'adopter. Il ordonna le soir même à sa garde, jeune et vieille,

infanterie et cavalerie, à la division d'Espagne Leval, à la cavalerie

du général Saint-Germain, d'exécuter le lendemain 15 une forte marche

jusqu'à la Ferté-sous-Jouarre, et de sa personne il partit pour Meaux

afin de veiller aux mouvements de ses troupes.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Guignes le 16.]

Arrivé dans l'après-midi du 15 à Meaux, il y arrêta ses dernières

dispositions. C'est à Meaux que le maréchal Macdonald s'était replié

après la retraite qui l'avait tant affligé, et c'est à Meaux qu'il

cherchait à réorganiser son corps d'armée. Ce corps, avec les débris

qu'il avait ramenés, avec quelques bataillons tirés des dépôts de

Paris, avec les gardes nationales qu'on avait pu réunir, fut distribué

en trois divisions, et porté à environ 12 mille hommes de toutes

armes. Napoléon le fit partir sur-le-champ par la route de Meaux à

Fontenay, et l'envoya sur l'Yères, ce petit cours d'eau derrière

lequel allaient se concentrer toutes nos forces. Il ordonna aux

maréchaux Victor et Oudinot, qui s'y étaient retirés, de continuer à

s'y maintenir, et leur annonça son arrivée pour le lendemain 16. La

belle cavalerie tirée d'Espagne avait déjà dépassé Paris au nombre de

4 mille cavaliers sans pareils. Napoléon les réunit à Guignes, où il

supposait que se livrerait la principale bataille de la campagne. Les

deux divisions de jeune garde qu'on organisait à Paris venaient d'en

sortir, sous les généraux Charpentier et Boyer, pour se porter sur la

rive gauche de la Seine, et intercepter la route de Fontainebleau.

Napoléon aurait pu sans doute les amener sur la droite de la Seine,

afin de réunir toutes ses ressources aux environs de Guignes, mais

c'était trop que de laisser Paris entièrement découvert sur la rive

gauche, les coalisés y ayant dirigé une portion notable de leurs

forces. En conséquence il envoya ces deux divisions sur l'Essonne,

avec la recommandation de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité,

et de tâcher ainsi de couvrir Paris sur la rive gauche de la Seine,

tandis qu'il allait essayer de le dégager sur la rive droite par une

bataille décisive. Enfin il donna les instructions nécessaires pour

avoir seul en sa possession le passage des rivières sur lesquelles il

manoeuvrait, pour faire préparer des vivres sur les routes, et surtout

pour rassembler les charrettes des cultivateurs, afin que les soldats

de la garde transportés sur ces charrettes pussent doubler ou tripler

les étapes. Le lendemain il partit de Meaux, et arriva par Fontenay à

Guignes au moment même où les maréchaux Victor et Oudinot, refoulés

sur l'Yères, en disputaient les bords aux avant-gardes du prince de

Wittgenstein et du maréchal de Wrède. (Voir la carte nº 62.) Cet état

de choses justifiait la détermination que Napoléon avait prise, car

réuni aux deux maréchaux il n'avait plus à craindre Wittgenstein et de

Wrède, et allait avoir près de 60 mille hommes à opposer à 50 mille,

ce qui lui promettait immédiatement les succès les plus éclatants.

[En marge: Sa résolution de prendre l'offensive immédiatement.]

Napoléon, considérant que s'il avait en face une masse imposante de

forces, ce ne pouvait être cependant toute l'armée de Schwarzenberg,

puisqu'on lui dénonçait la présence de l'ennemi à la fois à Montereau,

à Fontainebleau, à Sens, aux environs même d'Orléans, comprit qu'il ne

devait avoir devant lui qu'une moitié tout au plus de la grande armée

de Bohême, et résolut de prendre l'offensive immédiatement. Bien que

sa garde et la division Leval ne fussent point arrivées, il avait avec

les trois maréchaux Oudinot, Victor, Macdonald, avec la cavalerie

d'Espagne, environ 35 à 36 mille hommes, et c'était bien assez, lui

présent, pour en aborder 50 mille. D'ailleurs, en quelques heures, les

25 mille hommes qui le suivaient devaient rejoindre, et il prit ses

mesures pour commencer l'action à la pointe du jour.

Le 17 en effet il était à cheval de très-grand matin, dirigeant

lui-même les mouvements de ses troupes. Le maréchal Victor ayant formé

l'arrière-garde dans la retraite de la Seine sur l'Yères, devint

naturellement l'avant-garde. Ce maréchal s'avançait ayant au centre

les divisions de réserve Dufour et Hamelinaye qu'il prodiguait

volontiers parce qu'elles appartenaient au général Gérard, et sur les

ailes les divisions Duhesme et Chataux du 2e corps qui était le sien,

et que par ce motif il ménageait davantage. À droite la cavalerie du

5e corps sous le général Milhaud, à gauche la cavalerie d'Espagne sous

le général Treilhard, marchaient déployées, et prêtes à exécuter des

charges à outrance. À la suite du maréchal Victor venaient les

maréchaux Oudinot et Macdonald. En arrière et à une distance de

plusieurs lieues, la garde, voyageant sur des charrettes, couvrait la

route de Meaux à Guignes.

[En marge: Combat de Mormant.]

À peine était-on en marche de Guignes sur Mormant, qu'on aperçut le

comte Pahlen, formant l'avant-garde du prince de Wittgenstein avec

2,500 hommes d'infanterie et environ 1,800 chevaux. C'était une belle

proie qui s'offrait au début des opérations contre l'armée de Bohême.

Le général Gérard, supérieur aux autres et à lui-même dans cette rude

campagne, se porta en avant à la tête d'un bataillon du 32e, jeunes

soldats jetés dans un vieux cadre jadis célèbre en Italie. Il entra

l'épée à la main dans Mormant, et en chassa l'infanterie du comte

Pahlen qui s'y était réfugiée dans l'espérance d'être secourue par les

Bavarois établis à Nangis. Privée de cet asile, l'infanterie russe fut

obligée de traverser à découvert l'espace qui sépare Mormant de

Nangis. Drouot débouchant de Mormant avec ses canons la couvrit de

mitraille, pendant que sur la gauche le comte de Valmy avec les

escadrons récemment arrivés d'Espagne, sur la droite le comte Milhaud

avec les dragons qui en étaient arrivés l'année précédente,

l'assaillirent à coups de sabre. Les carrés de l'infanterie russe,

malgré leur solidité, furent enfoncés et pris en entier avec leur

artillerie. Leur cavalerie fut atteinte avant d'avoir pu s'enfuir, et

en grande partie enlevée ou détruite. Cette échauffourée coûta aux

Russes près de 4 mille hommes tant prisonniers que morts ou blessés,

et 11 pièces de canon.

[En marge: Importance attachée à la reprise des ponts de la Seine,

avant que le prince de Schwarzenberg ait pu la repasser.]

[En marge: Marche rapide sur Nogent, Bray et Montereau.]

Ce début promettait à l'armée du prince de Schwarzenberg un traitement

assez semblable à celui qu'avait essuyé l'armée de Blucher. Pourtant

il fallait la poursuivre sans relâche, si on voulait obtenir les

résultats qu'on était fondé à espérer, et Napoléon précipita le

mouvement de tous ses corps. On s'avança rapidement sur Nangis,

refoulant à la fois les troupes russes de Wittgenstein dont on venait

d'anéantir l'avant-garde, et les troupes bavaroises qui se repliaient

sur leur corps de bataille. Le succès de cette nouvelle série

d'opérations tenait essentiellement au passage immédiat de la Seine,

car si Napoléon parvenait à la franchir avant que tous les corps

ennemis l'eussent repassée, et particulièrement ceux qui s'étaient

aventurés sur Fontainebleau, il était presque assuré de prendre en

détail la plupart des retardataires. Il se dirigea donc en toute hâte

sur les ponts de Nogent, Bray et Montereau qu'il avait devant lui.

(Voir la carte nº 62.) Il achemina le maréchal Oudinot par Provins sur

Nogent avec une partie de la cavalerie d'Espagne sous le comte de

Valmy, et le maréchal Macdonald par Donnemarie sur Bray. Quant à lui,

se faisant suivre des troupes du maréchal Victor, il prit à droite, et

se porta par Villeneuve sur Montereau. Ne sachant lequel de ces trois

ponts serait le plus facile à reconquérir, il dirigeait ses efforts

sur les trois à la fois. En marchant hardiment on pouvait bien enlever

un ou deux des trois ponts, et alors il était possible de repasser la

Seine assez tôt pour couper toute retraite aux corps ennemis qui se

seraient trop avancés.

[En marge: Combat de Villeneuve.]

En cheminant sur Villeneuve le maréchal Victor, toujours précédé par

les divisions Dufour et Hamelinaye que conduisait le général Gérard,

rencontra un peu au delà de Valjouan la division bavaroise Lamotte qui

cherchait à s'enfuir, et qui avait peu de cavalerie à opposer à la

nôtre. Elle était en travers de la grande route, la gauche fortement

établie au village de Villeneuve, la droite déployée dans une petite

plaine entourée de bois. Le général Gérard, présent de sa personne à

tous les engagements, se porta sur Villeneuve avec un bataillon du

86e, l'enleva à la baïonnette, et ôta ainsi à la division Lamotte

l'appui de ce village. Dès lors elle fut obligée de se retirer à

travers la petite plaine qu'elle avait derrière elle, pour chercher

asile dans les bois. C'était pour nos troupes à cheval le moment de

charger. Le général Lhéritier, commandant une partie des dragons de

Milhaud, se trouvait là, et s'il eût profité de la circonstance c'en

était fait de la division Lamotte. Nos soldats, toujours intelligents,

appelaient à grands cris la cavalerie, mais soit que le général

Lhéritier attendît les ordres du maréchal Victor qui n'arrivaient pas,

soit qu'il n'eût point aperçu cette favorable occasion, il resta

immobile, et l'infanterie bavaroise put traverser impunément le

terrain découvert qu'elle avait à franchir. Heureusement le général

Gérard, guidé par un paysan, avait suivi la lisière des bois, et il

déboucha soudainement avec son infanterie sur le flanc de la division

Lamotte qui se retirait en carrés. Il attaqua ces carrés à la

baïonnette, en rompit plusieurs, et fut secondé très à propos par le

général Bordessoulle, qui voyant l'immobilité du reste de la

cavalerie, fondit sur l'ennemi avec trois cents jeunes cuirassiers

arrivant à peine du dépôt de Versailles. Ces braves débutants, avec

une ardeur et une férocité assez fréquente chez les jeunes soldats,

s'acharnèrent sur les Bavarois rompus, et en percèrent un grand nombre

de leurs sabres. On enleva ainsi 1500 hommes à cette division, qu'on

aurait pu prendre tout entière. On marcha ensuite sur Salins, où le

maréchal Victor s'arrêta pour coucher, bien qu'il eût l'ordre de

courir à Montereau. Il aurait voulu que le général Gérard s'y rendît;

mais celui-ci avec ses troupes harassées par une longue marche et par

deux combats, ne le pouvait guère, et c'était au maréchal Victor dont

les deux divisions n'avaient pas combattu, à former pendant la nuit la

tête de la colonne. Le maréchal n'en fit rien: il était fatigué,

malade, abattu, mécontent de Napoléon, qui lui reprochait d'avoir mal

défendu la Seine, souffrant, en un mot physiquement et moralement,

bien que toujours prêt à redevenir sur le champ de bataille un

officier aussi intelligent que brave. Il coucha donc à Salins à une

lieue du pont de Montereau, où nous attendaient les plus grands

résultats si notre activité répondait à l'urgence des circonstances.

[En marge: Temps perdu à Salins par le maréchal Victor.]

[En marge: Efforts de Napoléon pour regagner le temps perdu.]

Napoléon accablé de fatigue avait pris un instant de repos à Nangis

avec l'intention de se lever au milieu de la nuit, ainsi qu'il en

avait la coutume, pour expédier ses ordres qui devaient être donnés la

nuit pour arriver à la pointe du jour à leur destination. À une heure

il était debout, et il apprenait que le maréchal Victor était resté à

Salins. Son irritation fut vive, car tous les rapports reçus dans la

soirée annonçaient que l'ennemi en se retirant avait pris ses

précautions pour nous disputer les ponts de Nogent et de Bray, ce qui

n'était que trop facile. En effet les coteaux qui à Montereau bordent

la Seine et la dominent, s'en éloignent à Bray et à Nogent, et ne

fournissent dès lors aucune position dominante pour tirer sur les

ponts. Au contraire des villages, s'étendant sur les deux rives et

bien barricadés, présentaient des postes que l'armée de Bohême,

concentrée par son mouvement de retraite, pouvait nous disputer

longtemps. Il ne restait donc que le pont de Montereau, et ce pont

importait d'autant plus que si on le traversait, il était possible de

couper le corps de Colloredo aventuré jusqu'à Fontainebleau, et

d'enlever ainsi quinze ou vingt mille hommes à la fois, ce qui eût été

un événement capital. Napoléon enjoignit au maréchal Victor de quitter

son lit sur-le-champ, d'arracher ses troupes à leur bivouac, et de

courir à Montereau. Il s'apprêta lui-même à s'y rendre. Avant de se

mettre en route il prescrivit aux maréchaux Oudinot et Macdonald

d'emporter, l'un Nogent, l'autre Bray, s'il était possible, et, dans

le cas contraire, de se replier sur lui pour déboucher tous ensemble

par Montereau. La garde ayant fait une journée en charrettes était

arrivée à Nangis; Napoléon lui ordonna de suivre Victor sur Montereau.

[En marge: Envoi d'un aide de camp du prince de Schwarzenberg pour

offrir un armistice à Napoléon.]

[En marge: Motifs qui avaient amené cette résolution inopinée.]

Il avait eu à prendre dans cette journée une résolution qui attestait

l'importance de nos récents succès. À son arrivée dans la soirée à

Nangis, un aide de camp du prince de Schwarzenberg, le comte de Parr,

était venu à l'improviste demander une suspension d'armes, suspension

que M. de Caulaincourt peu de jours auparavant offrait vainement

d'acheter au prix des plus cruels sacrifices! Comment se faisait-il

que de tant de confiance, d'orgueil, de dureté, on eût passé si vite à

tant de sagesse et de modération? Les événements accomplis

l'expliquaient suffisamment, et prouvaient tout ce que Napoléon avait

gagné dans ces derniers jours. Les souverains réunis à Nogent autour

du prince de Schwarzenberg, après avoir eu d'abord de vagues nouvelles

de Blucher, avaient su bientôt avec détail l'étendue des revers

éprouvés par ce fougueux général, et s'apercevant aux rudes attaques

qu'ils venaient d'essuyer eux-mêmes que Napoléon était présent,

avaient conçu tout à coup des résolutions plus modestes que celles

dans lesquelles ils persistaient la veille encore. L'armée de Bohême

était effectivement dans une situation très-grave, car elle s'avançait

de front sur une ligne de bataille de plus de vingt lieues, depuis

Nogent jusqu'à Fontainebleau, et en quatre colonnes dont une ou deux

couraient grand risque d'être enveloppées et détruites, si Napoléon

les devançait au passage de la Seine. L'arrêter sur-le-champ était de

la plus haute importance, et malgré les propos accoutumés du parti de

la guerre à outrance, le prince de Schwarzenberg les dédaignant cette

fois, avait imaginé d'envoyer un aide de camp à Napoléon pour lui

proposer de s'arrêter où ils se trouvaient, en disant que sans doute

c'était dans l'ignorance de ce qui se passait à Châtillon qu'il

poussait si vivement les hostilités, que les conférences

temporairement suspendues venaient d'être reprises sur des bases

admises par M. de Caulaincourt lui-même, et que dans quelques heures

on apprendrait probablement la signature des préliminaires de la paix.

Il y avait dans une telle assertion ou une supercherie, ou une

singulière naïveté. M. de Caulaincourt n'avait pas accepté

l'outrageante proposition des coalisés, il s'était borné à demander

confidentiellement à M. de Metternich, si l'acceptation sommaire de

cette proposition serait au moins suspensive des hostilités, et il

l'avait demandé le lendemain de la bataille de la Rothière, dans un

moment de désespoir; mais supposer qu'après les combats de

Champaubert, de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamps, de

Mormant, de Villeneuve, Napoléon consentirait à faire rentrer la

France dans ses anciennes limites, et, ce qui était bien pis,

renoncerait à avoir un avis sur le sort qu'on destinait à l'Italie, à

l'Allemagne, à la Hollande, à la Pologne, c'était en vérité une

présomption bien étrange, et égale au moins à celle que nous avons

plus d'une fois reprochée à Napoléon.

Quoi qu'il en soit, c'est ce qu'on avait chargé l'aide de camp du

prince de Schwarzenberg d'aller proposer au quartier général français.

Il aurait donc fallu que Napoléon s'arrêtât en pleine victoire, pour

accepter la dégradation de la France et la sienne!

[En marge: Napoléon se fait remettre la lettre de l'aide de camp, et

diffère la réponse.]

Aussi apprit-il avec un sourire ironique l'arrivée du messager de la

coalition; il ne voulut pas l'admettre en sa présence, mais il

consentit à recevoir la lettre du prince de Schwarzenberg, en disant

qu'il répondrait plus tard. Et pourtant il ne savait pas à quelle

espèce de propositions se rapportait le message qu'on lui adressait!

N'ayant pu que très-difficilement communiquer avec M. de Caulaincourt,

duquel il était séparé par toute l'armée de Bohême, il n'avait aucune

connaissance de ce qui s'était passé à Châtillon; il ignorait que M.

de Caulaincourt après avoir reçu les propositions les plus

révoltantes, avait écrit confidentiellement à M. de Metternich; il

ignorait que ce dernier avait pris comme officielle, et transmis à

ses alliés la lettre de M. de Caulaincourt qui n'était que

confidentielle, et qu'ainsi, pour le décider à s'arrêter dans ses

succès, on lui offrait pour la France non-seulement le retour aux

anciennes frontières de 1790, mais la renonciation au rôle de

puissance européenne; il ignorait tous ces détails, sans quoi il eût

accueilli bien différemment l'envoyé autrichien. Il ne vit dans ce

qu'on lui proposait que le désir de suspendre sa marche victorieuse,

sans se douter des conditions de paix qui étaient sous-entendues, et,

lui eût-on présenté quelque chose de beaucoup plus acceptable, ce

n'est pas au moment où il pouvait par un dernier succès changer la

face des choses, qu'il aurait remis dans le fourreau son épée

victorieuse. Il ajourna donc sa réponse, et continua sa marche.

Craignant toutefois que M. de Caulaincourt, dont l'esprit était en

proie aux plus cruelles angoisses, dont la société à Châtillon se

composait exclusivement d'ennemis qui lui laissaient ignorer nos

succès, ne cédât à tant d'obsessions, et n'usât trop largement de ses

pleins pouvoirs, il lui écrivit, avant de monter à cheval pour se

rendre à Montereau, la lettre suivante:

[En marge: Il retire à M. de Caulaincourt les pouvoirs illimités qu'il

lui avait confiés.]

«Nangis, le 18 février.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 65 段