résolut de ne pas perdre un moment pour tirer de cette série
d'opérations tous les avantages qu'il pouvait encore en espérer. Il
employa le reste de la journée du 12, et la plus grande partie de
celle du 13, à réparer le pont de la Marne, afin d'envoyer Mortier à
défaut de Macdonald à la poursuite des corps de Sacken et d'York sur
Soissons, et tandis qu'il vaquait à ce soin il avait les yeux fixés
sur Montmirail où Marmont avait été placé en observation devant
Blucher, et sur la Seine où les maréchaux Victor et Oudinot étaient
charges de contenir le prince de Schwarzenberg. Du côté de Montmirail
Blucher n'avait pas donné signe de vie, et Marmont était demeuré à
Étoges sans essuyer d'attaque. Du côté de la Seine la situation était
moins paisible. Le prince de Schwarzenberg, après avoir accordé un peu
de repos à ses troupes à Troyes, les avait portées sur la Seine, dont
il occupait le contour de Méry à Montereau, et il essayait d'en forcer
le passage à Nogent-sur-Seine, à Bray, à Montereau même. Les maréchaux
Victor et Oudinot résistaient de leur mieux avec les ressources que
Napoléon leur avait laissées, mais demandaient son retour avec
instance. Chaque jour il leur avait donné de ses nouvelles et des
meilleures, et les avait encouragés à tenir ferme, leur promettant de
revenir à leur secours dès qu'il en aurait fini avec Blucher.
[En marge: Napoléon en apprenant que Blucher marche contre Marmont,
revient sur Montmirail.]
Napoléon avait ainsi passé trente-six heures à Château-Thierry,
lorsque dans la nuit du 13 au 14 il reçut de Marmont la nouvelle fort
grave mais fort satisfaisante, que Blucher, immobile pendant les
journées des 10, 11 et 12, avait enfin repris l'offensive, et marchait
sur Montmirail probablement à la tête de forces considérables.
Napoléon se mit sur-le-champ en route. Il avait, comme on l'a vu,
laissé à Montmirail Friant avec la plus forte division de la vieille
garde, Curial avec une division de la jeune, et il avait dirigé sur le
même point la division Leval arrivant d'Espagne. Une division de
cavalerie tirée de tous les dépôts réunis à Versailles était également
arrivée à Montmirail. Il prescrivit à ces diverses troupes de se
porter de Montmirail sur Champaubert à l'appui du maréchal Marmont. Il
y envoya de Château-Thierry la division d'infanterie de jeune garde du
général Musnier, et toute la cavalerie de la garde sous les ordres de
Ney. En même temps il expédia vers Soissons Mortier avec la seconde
division de la garde, avec les lanciers de Colbert et les gardes
d'honneur du général Defrance, lui recommandant de poursuivre à
outrance les corps vaincus des généraux d'York et Sacken, puis il
partit au galop pour devancer de sa personne les troupes qu'il
amenait. Il arriva vers neuf heures du matin à Montmirail, et y trouva
toutes choses comme il pouvait les désirer, car il semblait qu'en ces
derniers jours de faveur la fortune ne lui refusât rien de ce qui
devait rendre ses succès éclatants.
Blucher, après avoir attendu le 11, le 12, des nouvelles de Sacken et
d'York, se flattant qu'ils se seraient repliés sains et saufs sur la
Marne, avait enfin songé à venir à leur secours en se portant à
Montmirail avec les troupes de Capzewitz, le corps prussien de Kleist,
et les restes d'Olsouvieff. Ces troupes formaient en tout 18 ou 20
mille hommes. Blucher avait mandé en outre au prince de Schwarzenberg
de lui envoyer le détachement de Wittgenstein par la traverse de
Sézanne, et se promettait avec ce détachement, avec ce qu'il avait
sous la main, d'opérer sur les derrières de Napoléon une assez forte
diversion pour achever de dégager Sacken et d'York, qui seraient ainsi
en mesure de remonter la Marne et de le rejoindre par Épernay et
Châlons. C'était raisonner peu sensément, car il pouvait bien en
s'avançant ainsi rencontrer Napoléon victorieux d'Olsouvieff, de
Sacken et d'York, revenant avec ses forces réunies pour se jeter sur
le général de l'armée de Silésie, et accabler le chef après avoir
accablé les lieutenants.
Le 13 au matin Blucher avait quitté Vertus, gravi le plateau sur
lequel sont situés Champaubert et Montmirail, et fait reculer Marmont
qui, n'ayant que cinq à six mille hommes à lui opposer, s'était retiré
successivement sur Champaubert, Fromentières et Vauchamps. C'est de là
que Marmont avait le 13 au soir écrit à Napoléon. Le 14, en attendant
son arrivée, il avait évacué Vauchamps, et pris position un peu en
arrière sur la route de Montmirail.
[En marge: Combat de Vauchamps, livré le 14 février.]
Napoléon ayant rejoint Marmont le 14 vers neuf heures du matin,
l'offensive fut reprise à l'instant même. Le maréchal Marmont en
abandonnant Vauchamps s'était établi sur une hauteur boisée, au sommet
de laquelle il avait rangé son artillerie. Blucher marchant avec sa
confiance accoutumée envoya la division prussienne Ziethen en avant
pour le précéder à Montmirail. À peine sortie de Vauchamps cette
division fut accueillie par un violent feu d'artillerie qui lui causa
de grandes pertes, et la força à rentrer dans le village.
Immédiatement après Marmont dirigea la division Ricard sur Vauchamps,
afin d'enlever ce village, et à la faveur des bois environnants essaya
de tourner l'ennemi, à gauche par la cavalerie du général Grouchy, à
droite par la division d'infanterie Lagrange.
Ces dispositions exécutées avec une extrême vigueur rencontrèrent
cependant de grandes difficultés. La division Ricard pénétra dans
Vauchamps, y trouva la division Ziethen très-résolue à se défendre, et
fut contrainte de se replier. Elle revint à la charge, pénétra une
seconde fois dans Vauchamps, et aurait eu de la peine à s'y maintenir
sans les mouvements ordonnés sur les deux flancs du village. Grouchy,
après avoir fait un détour à travers les bois, déborda Vauchamps par
la gauche, tandis que la division d'infanterie Lagrange le débordait
par la droite en traversant le bois de Beaumont. Blucher soupçonnant
la présence de Napoléon, à la résolution et à l'ensemble des
mouvements qui s'opéraient autour de lui, prit le parti de
rétrograder. Mais il n'était plus temps de le faire impunément. D'une
part l'infanterie de Ricard tentant un dernier effort sur Vauchamps en
chassait la division Ziethen, et de l'autre Grouchy débouchant
brusquement des bois, menaçait de lui couper la retraite. Cette
division formée en carrés essaya d'abord de tenir tête à notre
cavalerie, mais chargée à fond par les escadrons de Grouchy, elle fut
rompue et obligée en partie de mettre bas les armes. Le reste s'enfuit
vers le gros des troupes prussiennes. Nos cavaliers ramassèrent
environ 2 mille prisonniers, une douzaine de pièces de canon et
plusieurs drapeaux. Un millier d'hommes tués ou blessés étaient
demeurés dans Vauchamps et dans les environs.
Mais Napoléon espérait avoir une meilleure part du corps de Blucher.
Il ordonna de le poursuivre sans relâche, et dirigea lui-même cette
poursuite pendant une moitié du jour. Marmont, ayant en main les
divisions d'infanterie Ricard et Lagrange, appuyé en outre par la
division d'Espagne Leval, par l'infanterie de la garde, se mit en
marche sur la grande route qui de Montmirail conduit par Vauchamps et
Champaubert à Châlons. Il avait sur son front l'artillerie de la garde
commandée par Drouot, et sur ses ailes la cavalerie de Grouchy d'un
côté, la cavalerie de la garde et du général Saint-Germain de l'autre.
C'est dans cet ordre qu'il poursuivit Blucher, lequel se retirait en
deux masses compactes, celle de Kleist à gauche de la route, celle de
Capzewitz à droite, avec son artillerie et ses attelages sur la route
même. Le général prussien avait peu de cavalerie pour protéger son
infanterie.
Depuis onze heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi on
continua cette poursuite en couvrant l'ennemi de boulets, et souvent
de mitraille. On le ramena ainsi sur Janvilliers, Fromentières et
Champaubert. (Voir la carte nº 63, plan de Montmirail, Champaubert,
etc.) Chemin faisant, on s'aperçut que deux de ses bataillons, postés
dans un bois, étaient demeurés en arrière. On les enveloppa, et ils
furent réduits à se rendre. En même temps, Grouchy voyant que pour
avoir tout ou partie des deux masses ennemies qui longeaient les côtés
de la route, il fallait les devancer à l'entrée des bois qui entourent
Étoges, imagina de se lancer à travers ces bois de toute la vitesse de
ses chevaux afin d'y précéder Blucher. Il s'y engagea donc en
ordonnant à l'artillerie légère de le rejoindre le plus tôt possible.
Tandis qu'il exécutait ce mouvement, on canonnait à chaque pause les
deux colonnes de Blucher, et on les avait menées de la sorte jusqu'à
la fin du jour, lorsqu'on les vit s'arrêter tout à coup et se hérisser
de leurs baïonnettes. Grouchy en effet les avait devancées avec une
partie de ses escadrons, et les avait assaillies à gauche, tandis que
le général Saint-Germain les abordait à droite avec les cavaliers
nouvellement venus de Versailles. Blucher, placé au milieu de son
infanterie, fit tout ce qu'il put pour lui communiquer son énergie, et
parvint à la ramener en assez bon ordre jusqu'à l'entrée d'Étoges,
mais non sans essuyer de grandes pertes. Le général Grouchy, quoique
privé de son artillerie qui n'avait pu le suivre, chargea plusieurs
fois cette infanterie, et y pénétra le sabre à la main, pendant que le
général Saint-Germain en faisait autant de son côté. On coucha ainsi
par terre, avec le secours seul de l'arme blanche, quelques centaines
d'hommes, et on en prit plus de deux mille, sans compter beaucoup
d'artillerie et de drapeaux. En arrivant à la lisière même des bois
qui précèdent Étoges, il fallut s'arrêter.
On avait déjà pris, blessé ou tué environ sept mille hommes au
maréchal Blucher. Mais Marmont prétendait avoir encore quelques-unes
de ses dépouilles. Il se doutait bien que le général prussien voudrait
coucher à Étoges, que ses troupes harassées se répandraient
confusément autour du village, ou dans la forêt environnante, et qu'en
apparaissant brusquement au milieu d'elles pendant la nuit, on
pourrait les jeter dans un grand désordre, et surtout les pousser au
delà d'Étoges, en bas du plateau sur lequel on combattait depuis
plusieurs jours. Destiné, d'après toutes les vraisemblances, à garder
de nouveau cette position pendant que Napoléon irait combattre
ailleurs, Marmont tenait à s'établir à Étoges même, d'où il pouvait
dominer la route de Vertus. Il résolut donc d'essayer sur Blucher une
attaque de nuit.
Toutefois il n'avait que peu de forces à sa disposition, ses soldats
s'étant déjà dispersés dans les champs pour y chercher à vivre. Il
était suivi par la division du général Leval que Ney prétendait avoir
sous ses ordres. Après une altercation assez vive entre ce maréchal et
lui, il prit un détachement de cette division, et, avec un de ses
régiments de marine, il s'enfonça dans les bois à la faveur de
l'obscurité, puis fondit brusquement sur Étoges, au moment où
l'ennemi épuisé de fatigue commençait à goûter un peu de repos. Cette
attaque imprévue eut un succès complet. Prussiens et Russes, assaillis
avant d'avoir pu se mettre en défense, furent refoulés hors d'Étoges,
et obligés en pleine nuit de s'enfuir vers Bergères et Vertus. On
enleva une bonne portion des troupes du général russe Orosoff, et ce
général lui-même avec son état-major. Cette dernière partie de la
journée coûta encore plus de 2 mille hommes au corps de Blucher, et
beaucoup d'artillerie.
[En marge: Grands résultats du combat de Vauchamps, le quatrième des
combats livrés à l'armée de Silésie.]
La journée du 14, dite de Vauchamps, fit donc perdre à Blucher de 9 à
10 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers. Il n'était pas
possible de terminer plus dignement cette suite d'admirables
opérations. Parti le 9 février de Nogent-sur-Seine, arrivé le 10 à
Champaubert, Napoléon y avait pris ou détruit dans cette journée le
corps d'Olsouvieff, battu le 11 à Montmirail le corps de Sacken, battu
et refoulé le 12 sur Château-Thierry celui d'York, employé le 13 à
rétablir le pont de la Marne pour lancer Mortier à la poursuite de
l'ennemi, et le 14, rebroussant chemin sur Montmirail, il avait
assailli Blucher qui venait maladroitement s'offrir à ses coups, comme
pour lui fournir l'occasion d'accabler le dernier des quatre
détachements de l'armée de Silésie. Ainsi, presque sans bataille, en
quatre combats livrés coup sur coup, Napoléon avait entièrement
désorganisé l'armée de Silésie, lui avait enlevé environ 28 mille
hommes sur 60 mille, plus une quantité immense d'artillerie et de
drapeaux, et avait puni cruellement le plus présomptueux, le plus
brave, le plus acharné de ses adversaires. Il y avait de quoi être
fier et de son armée et de lui-même, et des derniers éclats de sa
miraculeuse étoile, miraculeuse jusque dans le malheur!
Napoléon dirigea tout de suite sur Paris les 18 mille prisonniers
qu'il avait faits, afin que la capitale les vît de ses propres yeux,
et qu'en regardant ces trophées dignes des guerres d'Italie, elle crût
encore au génie et à la fortune de son empereur!
[En marge: Joie et terreur de Paris, qui en se sachant délivré de tout
danger sur la Marne, apprend qu'il est menacé de graves dangers sur la
Seine.]
Paris avait successivement appris les triomphes inespérés de Napoléon,
et sauf quelques coeurs égarés par l'esprit de parti ou par la haine
du despotisme impérial, s'en était réjoui cordialement. L'annonce des
colonnes de prisonniers avait excité une vive attente chez les
Parisiens, qui espéraient les voir défiler sur le boulevard dans deux
ou trois jours. Mais c'est à peine s'ils avaient osé se livrer à la
joie, car tandis qu'ils apprenaient que Blucher et ses lieutenants
étaient battus à Champaubert, à Montmirail, à Château-Thierry, à
Vauchamps, ils recevaient la nouvelle que Schwarzenberg était près de
forcer la Seine de Nogent à Montereau, et que les Cosaques de Platow
s'étaient montrés dans la forêt de Fontainebleau. La malheureuse cité,
du sein de laquelle la terreur avait fondu pendant vingt ans sur
toutes les capitales, était en proie à son tour aux plus cruelles
angoisses. La victoire même ne la pouvait garantir de ses terreurs,
car un ennemi n'était pas plutôt battu sur la Marne, qu'un autre
apparaissait sur la Seine, et que, rassurée du côté de Meaux, elle
avait sujet de s'effrayer du côté de Melun et de Fontainebleau. De
vives instances étaient donc parties de Paris pour ramener Napoléon
sur la Seine. Ce motif lui avait fait abandonner Marmont avant la fin
de la journée de Vauchamps, et l'avait forcé de revenir à Montmirail,
pour donner de nouveaux ordres et préparer de nouveaux combats.
[En marge: Événements survenus à la grande armée du prince de
Schwarzenberg, pendant que Napoléon était occupé contre Blucher.]
[En marge: Alexandre se flattant d'entrer dans Paris, voulait qu'on
cessât de traiter avec Napoléon.]
Voici en effet ce qui s'était passé à la grande armée du prince de
Schwarzenberg. Pendant que Napoléon avait quitté l'Aube et la Seine
pour se porter sur la Marne, les souverains alliés s'étaient rendus à
Troyes, et leur armée les devançant, avait occupé le cours de la Seine
de Nogent à Montereau, avait même cherché à s'étendre jusqu'à l'Yonne,
afin de se garantir du danger d'être débordée par sa gauche. La
prétention de la grande armée de Bohême était de marcher sur Paris par
les deux rives de la Seine, par Fontainebleau et Melun, pendant que
l'armée de Silésie suivant la Marne y arriverait par Meaux.
L'espérance d'y entrer enflammait en ce moment l'imagination
d'Alexandre. Tandis que l'empereur François vivait modestement à
Troyes, voyant peu de monde, ne fréquentant que M. de Metternich,
l'empereur Alexandre livré à une activité fébrile, allait d'un corps
d'armée à l'autre, affectant de tout diriger, et recommandant sans
cesse à Blucher de l'attendre avant d'entrer à Paris. Le roi de Prusse
pour plaire aux patriotes de son état-major, se prêtait à tous les
mouvements de son allié, mais avec la gaucherie d'un homme sage, peu
fait pour ce rôle vain et agité. C'est dans cet état que les avait
trouvés un témoin oculaire digne de foi, le brave et savant général
Reynier, qu'on avait échangé contre le général comte de Merveldt (l'un
et l'autre avaient été faits prisonniers à Leipzig), et qui, à la
suite de cet échange, avait traversé Troyes pour revenir à Paris. Le
général Reynier, présenté aux monarques alliés, les avait écoutés, et
avait recueilli leurs paroles avec une extrême attention[10].
L'empereur François l'avait conjuré de répéter à son gendre un conseil
qu'il lui avait adressé déjà bien des fois, celui de céder à la
fortune, d'abandonner ce qu'on exigeait de lui puisqu'il ne pouvait
pas le conserver, et de considérer les destinées de l'Autriche dans le
moment actuel, pour apprendre que se soumettre aux dures nécessités du
présent n'était souvent qu'un moyen de sauver l'avenir. Le roi de
Prusse n'avait presque rien dit selon son usage, mais Alexandre avait
parlé avec une vivacité singulière. Il avait demandé d'abord au
général Reynier quand il croyait être à Paris, et le général ayant
répondu qu'il espérait y être le 14 ou le 15 février, Alexandre avait
répliqué: Eh bien, Blucher y sera avant vous... Napoléon m'a humilié,
je l'humilierai, et je fais si peu la guerre à la France, que s'il
était tué je m'arrêterais sur-le-champ.--C'est donc pour les Bourbons
que Votre Majesté fait la guerre? avait dit le général Reynier.--Les
Bourbons, avait repris Alexandre, je n'y tiens nullement. Choisissez
un chef parmi vous, parmi les généraux illustres qui ont tant
contribué à la gloire de la France, et nous sommes prêts à
l'accepter.--Alexandre descendant alors aux plus étranges confidences,
lui avait laissé entrevoir le projet d'imposer Bernadotte à la France,
comme Catherine quarante ans auparavant avait imposé Poniatowski à la
Pologne. À cette ouverture le général Reynier avait fort déconcerté le
czar, en lui exprimant le mépris que les militaires français avaient
conçu pour la conduite et les talents du nouveau prince suédois.
Alexandre, surpris et mécontent, avait congédié le général Reynier,
qui était parti sur-le-champ pour Paris, et était venu offrir son épée
à Napoléon, offre bien méritoire dans de pareilles circonstances, car
il avait repoussé les propositions les plus flatteuses d'Alexandre,
pour rester fidèle à la France malheureuse. Le général Reynier était
Suisse de naissance, mais Français par le coeur et les services.
[Note 10: À peine arrivé à Paris le général Reynier fit de
ces entretiens un rapport fidèle qui fut envoyé
immédiatement à Napoléon. Ce rapport, l'un des documents
secrets les plus curieux du temps, est digne de la plus
entière confiance, car le général Reynier était incapable
d'altérer la vérité, et d'ailleurs son rapport concorde avec
tout ce que les dépêches diplomatiques françaises et
étrangères nous apprennent sur le quartier général des
souverains.]
[En marge: Résistance de M. de Metternich et de lord Castlereagh.]
[En marge: Conditions envoyées à Châtillon, et suspensives cette fois
des hostilités.]
L'orgueil blessé, le désir de la vengeance inspiraient en ce moment
tous les actes de l'empereur Alexandre. C'est par ce motif qu'il avait
fait suspendre les séances du congrès, se fondant pour ne plus les
reprendre sur ce que M. de Caulaincourt n'avait pas accepté
immédiatement les propositions de Châtillon. Il montrait à cet égard
une résolution opiniâtre, et ne voulait plus qu'on traitât. M. de
Metternich, aidé de lord Castlereagh, s'opposait de toutes ses forces
à cette volonté du czar. Le ministre autrichien persistant dans sa
politique de ne pas pousser trop loin une lutte qui, au delà d'un
certain terme, ne profitait qu'à la prépondérance de la Russie, le
ministre anglais disposé à s'arrêter si on lui abandonnait Anvers et
Gênes, s'étaient servis pour résister à l'empereur Alexandre de la
lettre que M. de Caulaincourt avait secrètement adressée à M. de
Metternich, et dans laquelle il demandait si en admettant les bases
proposées il pourrait au moins obtenir une suspension d'armes. Appuyés
sur cette lettre ils avaient dit que la France étant prête à céder aux
voeux des alliés, il n'y avait pas de motif de pousser les hostilités
plus loin, que c'était courir des chances inutiles pour un objet qui
ne pouvait être le but avoué d'aucune des puissances coalisées.
L'empereur François en effet ne pouvait dire à l'Europe qu'il faisait
la guerre pour détrôner sa fille, et le cabinet britannique, bien que
l'opinion fût actuellement très-modifiée en Angleterre, ne pouvait
avouer au parlement qu'il faisait la guerre pour rétablir les
Bourbons. Si lord Castlereagh, maître aujourd'hui d'ôter à la France
Anvers et Gênes, s'était exposé à un revers en dépassant le but, il
lui aurait été impossible de se présenter soit à l'une soit à l'autre
des deux chambres. Enfin en prolongeant les hostilités, on risquait de
mettre la France de la partie, et déjà on voyait les paysans prendre
les armes en quelques endroits, intercepter les convois, tuer les
hommes isolés, danger qui menaçait de s'accroître, et qui devait
singulièrement ajouter à toutes les difficultés de cette lutte
acharnée. Comme on avait un besoin indispensable des troupes de
l'Autriche et de l'argent de l'Angleterre, et que M. de Metternich
ainsi que lord Castlereagh avaient déployé en cette occasion une
remarquable fermeté, on avait consenti à reprendre les conférences,
et on avait envoyé aux plénipotentiaires, encore réunis à Châtillon,
un projet de préliminaires dont l'adoption devait faire cesser les
hostilités à l'instant même, mais qui était tellement humiliant dans
la forme qu'on le regardait comme l'équivalent d'une entrée dans
Paris. C'était la consolation qu'on avait voulu ménager à l'empereur
Alexandre. Il s'en était contenté dans l'espérance que Napoléon
n'accepterait pas ce nouveau projet, et en attendant il pressait le
prince de Schwarzenberg de marcher sur Paris, afin de n'avoir pas le
chagrin ou d'y arriver derrière le maréchal Blucher, ou d'être arrêté
par la signature de la paix au moment d'y entrer.
[En marge: Pendant ce temps, le prince de Schwarzenberg s'avance sur
la Seine, dont il force le passage à Bray.]
[En marge: Retraite des maréchaux Victor et Oudinot sur la petite
rivière d'Yères.]
À la suite de ces résolutions le prince de Schwarzenberg s'était
avancé parallèlement à la Seine, de Nogent à Montereau. (Voir la carte
nº 62.) Il avait dirigé les corps de Wittgenstein et du maréchal de
Wrède sur Nogent et Bray, les Wurtembergeois sur Montereau, les
troupes de Colloredo et de Giulay sur l'Yonne, ces derniers ayant
l'ordre de franchir cette rivière et de se porter sur Fontainebleau.
Les réserves russes et prussiennes étaient demeurées sous Barclay de
Tolly entre Troyes et Nogent. Wittgenstein et de Wrède s'étant
présentés à Nogent et Bray, furent reçus à Nogent par le général
Bourmont, que le maréchal Victor y avait laissé avec 1200 hommes
seulement. Ce général, après un combat héroïque, les avait repoussés
avec perte de 1500 hommes. Mais à Bray ils n'avaient trouvé que des
gardes nationales, et ils avaient forcé le passage. Le maréchal
Victor, en voyant le passage de la Seine forcé à Bray, n'avait pas
osé rester derrière Nogent, et s'était retiré sur Provins et Nangis.
Le maréchal Oudinot entraîné dans ce mouvement rétrograde, et n'ayant
que la division Rothenbourg pour rétablir les affaires, avait suivi la
retraite du maréchal Victor, et l'un et l'autre étaient venus prendre
position sur la petite rivière d'Yères, qui traverse la Brie, et va
tomber dans la Seine près de Villeneuve-Saint-Georges. Les deux
maréchaux rangés derrière cette faible rivière attendaient là que
Napoléon vînt à leur secours. Le brave général Pajol n'ayant cessé
d'être à cheval malgré des blessures rouvertes, ne pouvait pas tenir à
Montereau quand Bray et Nogent étaient abandonnés; il avait recueilli
le général Alix, qui venait de défendre Sens avec la plus grande
vigueur, et s'était replié de l'Yonne sur le canal de Loing, et du
canal de Loing sur Fontainebleau.
Ainsi le 14 février, jour où Napoléon achevait à Vauchamps la défaite
de l'armée de Silésie, les troupes de l'armée de Bohême étaient
placées, le prince de Wittgenstein à Provins, le maréchal de Wrède à
Nangis, les Wurtembergeois à Montereau, le prince de Colloredo dans la
forêt de Fontainebleau, le général Giulay à Pont-sur-Yonne, les
Cosaques dans les environs d'Orléans, Maurice de Liechtenstein avec
les réserves autrichiennes à Sens, enfin Barclay de Tolly avec les
gardes russe et prussienne en seconde ligne, entre Nogent et Bray.
Quelques nouvelles des revers de Blucher étaient parvenues au quartier
général des coalisés, mais on ignorait l'importance de ces revers, et
on se flattait de pouvoir arriver jusqu'à Paris par Fontainebleau ou
Melun.