historique que soulèvent les Mémoires du maréchal Marmont
relativement aux affaires de Champaubert, Montmirail,
Vauchamps, etc. Ce maréchal, homme d'un esprit brillant,
mais pas aussi solide que brillant, est mort avec la
conviction qu'il était l'auteur de l'importante manoeuvre de
Montmirail, laquelle valut à Napoléon, à la veille de sa
chute, cinq ou six des plus belles journées de sa vie. Or
voici sur quoi il se fondait pour le croire, et sur quoi il
se fonde dans ses Mémoires pour le raconter. Avec son esprit
qui était prompt, il avait aperçu d'Arcis-sur-Aube et de
Nogent-sur-Seine, lieux où il avait séjourné du 2 au 6
février, le mouvement de Blucher, et par un instinct assez
naturel il avait écrit le 6 à Napoléon pour lui proposer de
se jeter sur le général prussien. Le 7 il reçut l'ordre de
marcher sur Sézanne, et même avec moins d'amour-propre qu'il
n'en avait, il aurait pu se croire l'inspirateur de cette
belle manoeuvre. C'est là ce qu'il raconte dans ses
Mémoires, en citant ses propres lettres et celles qu'on lui
a écrites en réponse, en quoi il est parfaitement exact.
Mais il n'ajoute pas deux circonstances, l'une qu'il
ignorait, l'autre qu'il avait peut-être oubliée, et qui
toutes deux changent le récit de fond en comble. D'abord
tandis qu'il écrivait pour la première fois le 6 février,
dès le 2 Napoléon avait annoncé au ministre de la guerre son
projet, qui était en même temps sa dernière espérance, et
qui dépendait d'une faute de l'ennemi qu'avec son regard
perçant il prévoyait avant qu'elle fût commise. Du 2 au 6 il
avait tout disposé conformément à ces vues, et n'en avait
rien dit au maréchal Marmont, qui, ne sachant ce que pensait
et écrivait Napoléon, se croyait seul l'auteur de la
combinaison projetée. Ensuite, le maréchal Marmont n'ajoute
pas qu'arrivé à Chapton il perdit courage, crut la manoeuvre
impossible, rebroussa chemin, et écrivit le 9 à Napoléon une
lettre de quatre pages, laquelle existe au dépôt de la
guerre, et conseille de renoncer au projet dont toute sa vie
il s'est cru l'auteur. Napoléon, comme on vient de le voir,
s'inquiétant peu de ce qui avait alarmé Marmont parce qu'il
embrassait l'ensemble des choses, certain que s'il se
trouvait quelques mille hommes à Champaubert, il n'était pas
possible que les 60 mille hommes de Blucher signalés à la
fois aux Vertus, à Étoges, à Montmirail, à Château-Thierry,
fussent tous à Champaubert, marchait en avant, convaincu
qu'il percerait, et poussé d'ailleurs par la puissante
raison qu'il fallait tout risquer dans sa situation pour le
succès de sa grande manoeuvre. On va voir qui eut raison de
lui ou de son lieutenant, et qui était le véritable auteur
de l'admirable opération dont il s'agit. Nous avons déjà
fourni bien des preuves de la difficulté d'arriver à la
vérité historique, et le fait que nous discutons en est un
nouvel exemple. Pourtant le maréchal Marmont était un homme
d'esprit, un témoin oculaire, et il pouvait dire: J'y étais.
C'est pour cela que Napoléon dans une de ses lettres, dit
avec autant d'esprit que de profondeur, que _ses officiers
savaient ce qu'il faisait sur un champ de bataille, comme
les promeneurs des Tuileries savaient ce qu'il écrivait dans
son cabinet_, ce qui signifie que lui seul planant sur
l'ensemble des opérations connaissait le secret de chacune.
Aussi est-ce toujours dans ses ordres et ses correspondances
que nous allons chercher ce secret, et non dans les mille
récits des témoins oculaires qui ont sans doute leur valeur
légendaire, mais très-relative, toujours bornée au fait
matériel qu'ils ont eu sous les yeux, et s'étendant rarement
jusqu'au sens véritable de ce fait.]
[En marge: Le 10 février au matin, Napoléon franchit tous les
obstacles, et atteint Champaubert.]
Le 10 février à la pointe du jour on se mit en marche. Marmont tenait
la tête avec la cavalerie du 1er corps, et avec les divisions Ricard
et Lagrange composant le 6e corps d'infanterie. En approchant du
Petit-Morin on s'embourba, mais les paysans avec leurs chevaux et
leurs bras arrachèrent les canons du milieu des fanges, et on parvint
au pont de Saint-Prix. Quelques tirailleurs d'Olsouvieff garnissaient
les bords du Petit-Morin; on les dispersa, et on traversa le pont. La
cavalerie du 1er corps s'avança au grand trot. Le Petit-Morin franchi
on pénètre dans un vallon, au fond duquel est situé le village de
Baye, puis en remontant ce vallon on débouche sur une espèce de
plateau au milieu duquel est situé Champaubert. Olsouvieff, pourvu
d'une nombreuse artillerie, avait placé sur le bord du plateau
vingt-quatre bouches à feu tirant sur le vallon dans lequel nous
allions nous engager. La cavalerie du 1er corps se lança en avant,
reçut les boulets d'Olsouvieff, et fondit sur le village de Baye,
suivie de l'infanterie de Ricard. Cavaliers et fantassins entrèrent
pêle-mêle dans le village, et gravirent les hauteurs à la suite des
Russes. Un peu à gauche se trouvait un autre village, celui de Bannai,
que les Russes occupaient en force. La garde y marcha et le fit
évacuer.
On put se déployer alors sur le plateau qui présente un terrain assez
uni, semé de quelques bouquets de bois, et on aperçut la route de
Montmirail dont il fallait s'emparer, laquelle allant de notre droite
à notre gauche, de Châlons à Meaux, traversait devant nous le village
de Champaubert. Il y avait à peu près une lieue à parcourir pour
atteindre ce point important.
[En marge: Brillant combat de Champaubert, et destruction du corps
d'Olsouvieff.]
On découvrit en ce moment un corps d'infanterie russe d'environ 6
mille hommes, ayant avec lui beaucoup d'artillerie, mais très-peu de
cavalerie, et se retirant avec précipitation quoique avec assez
d'ordre. Le général Olsouvieff commandant ce corps venait d'apprendre
que Napoléon arrivait à la tête de forces considérables; il se sentait
dans un péril extrême, et en était fort troublé.
Napoléon était accouru auprès de Marmont dont l'infanterie marchait en
avant, flanquée par le 1er corps de cavalerie. L'essentiel était
d'atteindre au plus tôt la route de Montmirail, et de passer sur le
corps de l'ennemi qui l'occupait. Dans tous les cas la manoeuvre
était de grande conséquence, car si Blucher s'était déjà porté en
avant sur notre gauche dans la direction de Meaux, on le coupait de
Châlons et de sa ligne de retraite; s'il était resté en arrière sur
notre droite, on le séparait de ceux de ses lieutenants qui l'avaient
devancé, et on pénétrait ainsi au sein même de l'armée de Silésie,
avec certitude presque entière de la détruire pièce à pièce. Lorsque
Napoléon survint Marmont venait de diriger le 1er corps de cavalerie
en avant à droite; Napoléon lança dans la même direction le général de
Girardin avec les deux escadrons de service auprès de sa personne,
pour disperser quelques groupes qui se retiraient sur la route de
Châlons. L'ennemi à cette vue, sentant redoubler ses inquiétudes,
précipita sa retraite. Marmont avec son infanterie le poussa vivement
sur Champaubert, et le général Doumerc avec les cuirassiers le chargea
dans la plaine à droite. Mis en complète déroute, les Russes se
jetèrent en désordre dans Champaubert. Marmont y entra baïonnette
baissée à la tête de l'infanterie de Ricard, tandis que les
cuirassiers de Doumerc tournant à droite, coupaient la communication
avec Châlons. Olsouvieff expulsé de Champaubert par notre infanterie,
et rejeté sur notre gauche par les cuirassiers, était à la fois séparé
de Blucher qui était resté en arrière à Étoges, et refoulé sur
Montmirail où il n'avait d'autre ressource que de se réfugier vers
Sacken, lequel était fort loin et pouvait bien avoir déjà cherché
asile derrière la Marne. Dans cet embarras Olsouvieff s'était retiré
près d'un étang bordé de bois qu'on appelle le Désert. Ricard
débouchant directement de Champaubert, Doumerc se rabattant de droite
à gauche, fondirent sur lui. En un instant son infanterie fut rompue,
et en partie hachée par les cuirassiers, en partie prise. Quinze cents
morts ou blessés, près de trois mille prisonniers, une vingtaine de
bouches à feu, le général Olsouvieff avec son état-major, furent les
trophées de cette heureuse journée. Depuis l'ouverture de la campagne,
c'était la première faveur de la fortune, et elle était grande, bien
moins par le résultat même qu'on venait d'obtenir, que par les
résultats ultérieurs qu'on pouvait espérer encore. En effet d'après le
rapport des prisonniers que Napoléon avait interrogés lui-même, on sut
qu'en arrière, c'est-à-dire à Étoges, se trouvait Blucher, en avant
vers Montmirail Sacken, plus haut vers la Marne, d'York, que par
conséquent on était au milieu des corps de l'armée de Silésie, et que
les jours suivants il y aurait bien du butin à recueillir, et
peut-être la face des choses à changer.
Aussi Napoléon éprouva-t-il un profond mouvement de joie. Il n'en
avait pas ressenti un pareil depuis longtemps. Après avoir douté de
tout, lui qui pendant tant d'années n'avait douté de rien, il
recommençait à croire à sa fortune, et se tenait presque pour rétabli
au faîte des grandeurs. En soupant à Champaubert dans une auberge de
village, en compagnie de ses maréchaux, il parla des vicissitudes de
la fortune avec cette philosophie riante qu'on retrouve en soi
lorsque les mauvais jours font place aux bons, et dans un singulier
élan de confiance, il s'écria: Si demain je suis aussi heureux
qu'aujourd'hui, dans quinze jours j'aurai ramené l'ennemi sur le Rhin,
et du Rhin à la Vistule il n'y a qu'un pas!--Dernière joie qu'il ne
faut pas lui envier, que nous partagerions même avec lui, si le
dénoûment de ce grand drame était moins connu de la génération
présente!
[En marge: Napoléon, le lendemain, se dirige sur Montmirail, pour
battre Sacken qui s'était acheminé vers Meaux.]
Le lendemain la marche à suivre, douteuse peut-être pour un autre,
était certaine pour Napoléon. Tombé comme la foudre au milieu des
colonnes ennemies, il pouvait en effet se demander sur laquelle il
devait fondre d'abord, sur celle de Blucher à droite, ou sur celle de
Sacken à gauche. S'il se dirigeait tout de suite à droite, Blucher
avait le moyen de lui échapper en se repliant sur Châlons, tandis
qu'en marchant à gauche il était assuré d'atteindre Sacken, qui allait
se trouver pris entre Champaubert et Paris, et de plus en accablant
Sacken, il attirait à lui Blucher, qui certainement ne laisserait pas
écraser ses lieutenants sans essayer de les secourir. Saisissant tous
ces aspects de la situation avec sa promptitude de coup d'oeil
ordinaire, Napoléon dès le matin du 11 se porta à gauche sans aucune
hésitation, suivit la route de Montmirail, et laissa sur sa droite, en
avant de Champaubert, le maréchal Marmont avec la division Lagrange et
le 1er de cavalerie pour contenir Blucher pendant qu'on aurait affaire
aux généraux Sacken et d'York. Napoléon emmena avec lui la division
Ricard du corps de Marmont, afin d'avoir le plus de forces possible
contre Sacken et d'York, qu'il pouvait rencontrer séparés ou réunis.
Il arriva vers dix heures du matin à Montmirail en tête de sa
colonne, comptant à peu près 24 mille hommes avec Ney, Mortier, la
cavalerie de la garde et la division Ricard. Il traversa Montmirail,
et déboucha sur la grande route, où il vint prendre position en face
des troupes russes qui accouraient en toute hâte. C'était Sacken
revenant sur nous avec sa fougue accoutumée. Ce qui s'était passé
parmi les coalisés peignait bien la confusion et la vanité de leurs
conseils.
Blucher, ainsi qu'on l'a vu, s'était porté sur la Marne, pour
envelopper Macdonald que les généraux d'York et Sacken poursuivaient
vivement, l'un sur la rive droite de cette rivière, l'autre sur la
rive gauche, après quoi l'armée de Silésie, Macdonald enlevé, devait
s'acheminer sur Paris, objet de toutes les convoitises de la
coalition. Pendant ce temps Schwarzenberg devait s'y acheminer en
descendant la Seine, et, comme nous l'avons dit, il avait appuyé vers
l'Yonne, et agrandi ainsi l'espace qui le séparait de Blucher.
Craignant que Blucher ne touchât au but avant lui, il lui avait
recommandé, sur les vives instances de l'empereur Alexandre, de
s'arrêter sous les murs de Paris, et d'attendre pour y entrer les
souverains alliés. Tant de présomption et de décousu méritaient bien
un châtiment!
[En marge: Dispositions des généraux alliés pendant les mouvements de
Napoléon.]
Blucher avait reçu ces instructions au moment même où il apprenait
l'arrivée de Napoléon à Sézanne, et il ne savait quel parti prendre,
car la fougue n'est pas de la clairvoyance, surtout quand il s'agit de
choisir entre des résolutions également périlleuses. Le général
Gneisenau était d'un avis, le général Muffling d'un autre, et on avait
essayé de faire parvenir à Sacken, à travers les colonnes françaises,
un ordre qui n'offrait pas de grands moyens de salut, celui de revenir
sur Montmirail, ou bien de se réfugier derrière la Marne auprès du
général d'York, si le danger était aussi grand qu'on le disait. Si au
contraire on s'était effrayé mal à propos, Sacken était autorisé à
poursuivre par la Ferté-sous-Jouarre la pointe sur Paris. À la
nouvelle de la subite apparition de Napoléon, Sacken au lieu de se
retirer derrière la Marne, avait rebroussé chemin pour avoir l'honneur
de battre l'empereur des Français, et il avait engagé le général
d'York à passer la Marne à Château-Thierry, et à se porter sur la
route de Montmirail pour concourir à son triomphe ou pour y assister.
Le général d'York n'avait suivi cette invitation qu'avec beaucoup de
réserve, et s'était un peu avancé sur Montmirail, mais en ayant
toujours ses derrières bien appuyés sur Château-Thierry.
[En marge: Situation des deux armées à Montmirail.]
Napoléon ayant débouché par la route de Montmirail vit donc Sacken qui
revenait de la Ferté-sous-Jouarre, et aperçut au loin sur sa droite
des troupes qui arrivaient des bords de la Marne par la route de
Château-Thierry, mais sans paraître très-pressées de prendre part à
cette grave affaire. C'étaient celles du général d'York. La première
opération à exécuter était de barrer la route à Sacken, et de se
défaire de lui, sauf à se rejeter ensuite sur l'autre survenant qu'on
apercevait dans la direction de Château-Thierry. On était toujours sur
le plateau qu'on avait gravi la veille en occupant Champaubert, et en
se portant sur Montmirail en avait à gauche les pentes de ce plateau
dont le Petit-Morin baigne le pied. (Voir le plan de Montmirail,
carte nº 63.) Sur ces pentes, à mi-côte, se trouve le village de
Marchais. Napoléon y plaça la division Ricard, pour arrêter Sacken de
ce côté, tandis que sur la grande route il avait déployé son
artillerie et rangé sa cavalerie en masse. Dans cette attitude,
l'infanterie de Ricard défendant à Marchais le bord du plateau, la
cavalerie et l'artillerie interceptant la grande route, Napoléon
pouvait attendre la jonction de Ney et de Mortier demeurés en arrière.
[En marge: Bataille de Montmirail livrée le 11 février.]
Sacken arrivé avec ses 20 mille hommes, voyant la route bien occupée,
et s'apercevant qu'il ne serait pas aussi facile qu'il l'avait cru
d'abord de passer sur le corps de Napoléon pour rejoindre Blucher, ne
songea plus qu'à se faire jour. La grande route paraissait fermée par
une masse compacte de cavalerie. À sa droite et à notre gauche il
voyait, le long des pentes boisées qui descendent vers le Petit-Morin,
une issue possible, et qu'il pouvait s'ouvrir en s'emparant du village
de Marchais. Il porta vers ce village une forte colonne d'infanterie,
tandis qu'il essayait d'occuper d'autres petits amas de maisons et de
fermes, placés également sur le flanc de la grande route, et appelés
l'Épine-aux-Bois et la Haute-Épine. Un combat très-vif s'engagea de la
sorte au village de Marchais, entre la colonne d'infanterie envoyée
par Sacken et la division Ricard. Celle-ci résista vigoureusement,
perdit et reprit tour à tour le village, et finit par en demeurer
maîtresse, tandis que la masse de notre cavalerie établie sur la
route, protégeait notre nombreuse artillerie et en était protégée.
On avait ainsi gagné deux heures de l'après-midi. Les routes étaient
affreuses, et la garde avait eu une peine extrême à les parcourir. La
première division de la vieille garde, sous Friant, étant enfin rendue
sur le terrain, Napoléon fit ses dispositions pour frapper le coup
mortel sur l'ennemi. Sacken avait fortement occupé l'Épine-aux-Bois,
placée comme le village de Marchais sur le flanc de la grande route,
mais un peu plus en avant par rapport à nous. Cette position semblait
difficile à emporter sans y perdre beaucoup de monde, mais emportée,
tout était décidé, car les troupes ennemies avancées sur notre gauche
entre Marchais et le Petit-Morin devaient être prises, et Sacken
n'avait d'autre ressource que de les sacrifier, et de s'enfuir avec
les débris de son corps vers le général d'York sur la Marne. Napoléon,
pour rendre moins meurtrière l'attaque de l'Épine-aux-Bois, feignit de
céder du terrain vers Marchais, afin d'y attirer Sacken, et de
l'engager ainsi à se dégarnir à l'Épine-aux-Bois. En même temps il mit
en mouvement sa cavalerie jusque-là immobile sur la grande route. Ces
ordres donnés avec une rigoureuse précision furent exécutés de même.
Au signal de Napoléon, Ricard feint de reculer et d'abandonner
Marchais, tandis que Nansouty se porte en avant avec la cavalerie de
la garde. À cette vue, Sacken se hâte de profiter de l'avantage qu'il
croit avoir obtenu, et, avec une partie de son centre, quitte
l'Épine-aux-Bois pour s'emparer de Marchais, ne laissant sur la grande
route qu'un détachement, afin de se tenir en communication avec le
général d'York. Saisissant l'occasion, Napoléon lance Friant avec la
vieille garde sur l'Épine-aux-Bois. Ces vieux soldats, qui avaient
au feu le sang-froid du courage éprouvé, s'avancent sans tirer un
coup de fusil, franchissent un petit ravin qui les séparait de
l'Épine-aux-Bois, et puis s'y précipitent à la baïonnette. En un clin
d'oeil ils se rendent maîtres de la position, et tuent tout ce qui s'y
trouve. Pendant cet acte vigoureux, Nansouty, après s'être porté en
avant sur la grande route, se rabat brusquement à gauche contre les
troupes de Sacken qui avaient dépassé l'Épine-aux-Bois, les charge à
outrance, précipite les unes vers le Petit-Morin, oblige les autres à
se replier. Celles-ci, forcées de battre en retraite, laissent dans un
grave péril les troupes qui se sont engagées sur notre gauche entre
Marchais et le Petit-Morin. Napoléon détache alors Bertrand avec deux
bataillons de jeune garde sur le village de Marchais, pour aider
Ricard à y rentrer. Ces bataillons, ralliant l'infanterie de Ricard,
pénètrent dans Marchais baïonnette baissée, tandis que la cavalerie de
la garde, sous le général Guyot, poursuit les fuyards à coups de
sabre. Par ces mouvements combinés, tout ce qui s'est aventuré entre
la grande route et le Petit-Morin est pris ou tué, sur le flanc même
du plateau. En quelques instants on ramasse quatre à cinq mille
prisonniers, trente bouches à feu, et nos cavaliers étendent deux à
trois mille hommes sur le carreau. Sacken n'a d'autre moyen de salut
que de rétrograder en toute hâte, et, à la faveur de la nuit, de
repasser de la gauche à la droite de la grande route (gauche et
droite par rapport à nous), et de rejoindre le général d'York, qui
s'était avancé avec précaution, mais que Napoléon avait contenu vers
le village de Fontenelle, en y portant la seconde division de la
vieille garde sous le maréchal Mortier.
[En marge: Résultats de cette bataille, qui était la seconde rencontre
avec l'armée de Silésie.]
Cette journée du 11, dite de Montmirail, était plus brillante encore
que la précédente. Sur 20 mille, hommes, Sacken en avait perdu 8 mille
en tués, blessés ou prisonniers, et ce beau triomphe ne nous avait pas
coûté plus de 7 à 8 cents hommes, car les vieux soldats que Napoléon
avait employés cette fois savaient comment s'y prendre pour causer
beaucoup de mal à l'ennemi sans en essuyer beaucoup eux-mêmes. Les
jours suivants promettaient de plus grands résultats encore, car toute
l'armée de Blucher prise en détail allait successivement recevoir le
châtiment dû à sa présomption.
Tout indiquait que Sacken, en fuite vers la Marne, était allé
rejoindre le général prussien d'York vers Château-Thierry, et que dès
lors c'était de ce côté qu'il fallait marcher. Ainsi le troisième des
corps composant l'armée de Silésie, celui d'York, devait à son tour se
trouver isolément en face de Napoléon. Le lendemain en effet, 12
février, Napoléon se mit en marche avec la seconde division de vieille
garde sous Mortier, une de jeune garde sous Ney, et toute la
cavalerie, pensant que c'était assez pour culbuter un ennemi en
désordre. Il laissa en arrière vers Montmirail la première division de
vieille garde sous Friant, une autre de jeune garde sous Curial, afin
de secourir au besoin Marmont qui était resté devant Blucher, et
d'avoir des forces à portée de la Seine s'il y avait nécessité d'y
courir pour arrêter Schwarzenberg. Telle était sa situation, qu'il
fallait qu'il fît face partout, et que, lors même qu'il lui importait
de se concentrer quelque part pour frapper des coups décisifs, il
était obligé d'y regarder avant d'attirer à lui des corps tous
nécessaires ailleurs. Son art était de ne faire partout que
l'indispensable, de le faire à temps, vite et avec énergie!
[En marge: Marche de Napoléon sur Château-Thierry.]
[En marge: Beau combat de Château-Thierry.]
Il partit donc le 12 février, et quitta la route de Montmirail, qui
est parallèle à la Marne, pour se diriger perpendiculairement sur la
Marne. Il y trouva le général d'York avec environ 18 mille Prussiens
et 12 mille Russes restant du corps de Sacken, formés en colonne sur
la route de Château-Thierry. La plus grande partie de l'infanterie
ennemie était massée derrière un ruisseau près du village des
Caquerets. Une compagnie de la garde, envoyée en tirailleurs un peu
au-dessous du village, dispersa les tirailleurs ennemis, franchit le
ruisseau, et décida les Prussiens, qui voyaient l'obstacle vaincu, à
battre en retraite. On traversa le village et on s'avança en plaine,
les deux divisions d'infanterie de la garde déployées. Napoléon qui
avait porté sa cavalerie à sa droite, lui ordonna de se diriger au
grand trot sur le flanc de l'infanterie ennemie, afin de la devancer à
Château-Thierry. Cet ordre fut immédiatement exécuté. À cette vue le
général d'York envoya sa cavalerie pour résister à la nôtre, mais le
général Nansouty, avec les escadrons des gardes d'honneur et ceux de
la garde, fondit sur la cavalerie prussienne, la culbuta sur
Château-Thierry, en sabra une partie, et lui enleva toute son
artillerie légère. Rien n'égalait l'ardeur de nos braves cavaliers,
excités à la fois par les dangers de la France et par leur dévouement
personnel à l'Empereur.
[En marge: Grands résultats de ce combat, qui eussent été plus grands
si le maréchal Macdonald avait pu remonter la Marne, ainsi qu'il en
avait l'ordre.]
Pendant ce rapide mouvement de notre cavalerie pour devancer le
général d'York sur Château-Thierry, on avait réussi à séparer du gros
de l'ennemi une arrière-garde de trois bataillons prussiens et de
quatre bataillons russes. Le général Letort, commandant les dragons de
la garde, jaloux de surpasser s'il se pouvait tout ce que les troupes
à cheval avaient fait depuis quelques jours, chargea à fond de train
les sept bataillons avec cinq à six cents chevaux, les rompit, tua une
grande quantité d'hommes, et ramassa sur le terrain près de trois
mille prisonniers avec une nombreuse artillerie. Puis on se jeta en
masse, infanterie et cavalerie, sur Château-Thierry. Le prince
Guillaume de Prusse s'était porté en avant avec sa division pour
arrêter notre poursuite. Il fut culbuté à son tour après une perte de
500 hommes. On entra pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry, et
on y fit encore beaucoup de prisonniers. Les habitants irrités de la
conduite des Prussiens, ivres à la fois de joie et de colère, ne
faisaient guère quartier aux soldats d'York surpris isolément; ils les
tuaient ou les amenaient à Napoléon. Malheureusement l'ennemi avait
détruit le pont de Château-Thierry, et une plus longue poursuite nous
était dès lors interdite. Napoléon cependant conservait une espérance.
En partant pour exécuter cette suite de mouvements, il avait informé
le maréchal Macdonald de ce qu'il allait faire, lui avait prescrit de
s'arrêter à Meaux, et, dans quelque état qu'il se trouvât, de
rebrousser chemin par la rive droite de la Marne, lui promettant qu'il
y recueillerait le plus beau butin imaginable.
Arrivé à Château-Thierry Napoléon attendit donc avec confiance,
s'occupant de rétablir le pont de la Marne, et comptant que Macdonald,
qui devait se montrer sur l'autre rive, allait ramasser par milliers
les prisonniers et les voitures d'artillerie. Mais de toute la journée
Macdonald ne parut point. Ce maréchal, qui était habitué à la guerre
régulière dans laquelle il excellait, en voulait à Napoléon, à ses
généraux, à ses soldats, de ce qu'il avait été ramené des bords du
Rhin jusqu'aux portes de Paris avec 6 mille hommes en désordre, s'en
prenait à tout le monde au lieu de s'en prendre aux circonstances, et
tout préoccupé de l'état de son corps, au lieu de s'en servir comme il
était, avait employé son temps à le réorganiser au moyen des
ressources qu'on lui avait envoyées à Meaux. Il ne se trouva donc
point sur la rive droite de la Marne au moment décisif où Napoléon
espérait le voir.
Ce contre-temps, qui restreignait un peu les conséquences de la grande
manoeuvre de Napoléon, n'empêchait pas qu'elle n'eût déjà produit les
plus beaux résultats. Il avait battu, sans perdre plus d'un millier
d'hommes, trois des corps de Blucher, et il ne lui en restait plus
qu'un à frapper, celui de Blucher lui-même, pour avoir écrasé en
détail l'armée de Silésie, l'une des deux qui menaçaient l'Empire, et
la plus redoutable, sinon par le nombre au moins par l'énergie. Il lui
avait déjà pris 11 à 12 mille hommes, et tué ou blessé 6 à 7 mille. Si
Blucher venait se joindre à la suite des battus, il n'y avait plus
rien à désirer quant à l'armée de Silésie.
[En marge: Napoléon emploie trente-six heures à rétablir les ponts de
la Marne, et à s'occuper soit de Marmont, soit des corps qu'il a
laissés sur la Seine.]