autre chose à défendre que le droit maritime. Pourtant M. de
Caulaincourt présenta pour l'honneur de la vérité quelques
observations qui furent écoutées avec un silence glacial, et
auxquelles on ne fit aucune réponse. M. de Caulaincourt n'insista pas,
et on passa outre. Il fut convenu que pendant la tenue de ce congrès
on produirait ses propositions par notes, qu'on répondrait également
par notes, et que si elles devenaient l'occasion d'observations
verbales, un protocole tenu avec exactitude recueillerait ces
observations immédiatement, ce qui était une nouvelle précaution pour
prévenir les défiances entre confédérés. M. de Caulaincourt n'élevant
aucune difficulté sur ces questions de forme, demanda que l'on
commençât enfin à entrer dans le fond des choses, et à énoncer les
conditions de la paix. On ne voulut ni ce même jour, ni le jour
suivant, entamer ce grave sujet, sous prétexte qu'on n'était pas prêt.
Enfin le 7, après avoir tant fait attendre M. de Caulaincourt, l'un
des plénipotentiaires prenant la parole pour tous, lut d'un ton
solennel et péremptoire la déclaration suivante.
[En marge: Déclaration des conditions faites à la France.]
[En marge: La France doit rentrer dans ses limites de 1790, et ne
point se mêler du sort des pays cédés.]
La France devait avant toute autre condition rentrer dans ses limites
de 1790, ne plus prétendre à aucune autorité sur les territoires
situés au delà de ces limites, et en outre ne point se mêler du
partage qu'on allait en faire, de sorte que non-seulement on lui
ôterait la Hollande, la Westphalie, l'Italie (chose assez naturelle),
mais qu'on ne voulait pas qu'à titre de grande puissance elle eût son
avis sur ce que deviendraient ces vastes contrées, et on en agissait
ainsi tant pour ce qui était au delà du Rhin et des Alpes, que pour ce
qui était en deçà, de manière qu'en abandonnant la Belgique et les
provinces rhénanes elle ne saurait même pas ce qu'on en ferait! Enfin
il fallait répondre par oui ou par non avant toute espèce de
pourparler.
Jamais on n'avait traité des vaincus avec une telle insolence, et
vaincus nous ne l'étions pas encore, car à Brienne nous avions été
vainqueurs, à la Rothière 32 mille Français avaient pendant une
journée entière tenu tête à 170 mille ennemis, et on n'avait pu ni
envelopper ces 32 mille Français, ni les écraser, ni leur enlever
leurs moyens de retraite!
[En marge: Silence général après l'énoncé des volontés des
puissances.]
[En marge: Ajournement au soir pour entendre M. de Caulaincourt.]
Il y avait chez les assistants un tel sentiment de l'énormité de ces
propositions, que personne ne prit sur soi de les commenter, les plus
hostiles d'entre eux craignant de les affaiblir par le commentaire,
les plus modérés ne voulant pas se charger de les justifier. Un
silence profond succéda à cette communication. M. de Caulaincourt,
ayant peine à dominer son émotion, déclara qu'il avait diverses
observations à présenter, et qu'il demandait qu'on les écoutât. Après
quelques hésitations on s'ajourna au soir du même jour, afin
d'entendre M. de Caulaincourt.
[En marge: Observations qui se présentent en foule à l'esprit, à la
simple audition des conditions proposées.]
Les observations sur cette étrange communication s'offraient en foule
à l'esprit. D'abord comment les concilier avec les propositions de
Francfort, propositions incontestables, puisqu'à la conversation non
désavouée de M. de Saint-Aignan avait été jointe une note écrite qui
les résumait, puisque M. de Metternich sur la réponse évasive de M. de
Bassano avait insisté pour en obtenir l'acceptation explicite? Cette
acceptation ayant été envoyée, les auteurs des propositions de
Francfort étaient engagés eux-mêmes, et alors comment se pouvait-il
qu'ils fissent aujourd'hui des propositions si diamétralement
contraires? Ensuite, à considérer les choses du point de vue de
l'équilibre européen, comment, après avoir dit à la France en entrant
sur son territoire qu'on ne voulait point lui contester la juste
grandeur qui lui était acquise, comment la ramener aux frontières de
Louis XV, lorsque depuis Louis XV trois des puissances du continent
s'étaient partagé la Pologne, lorsque depuis 1790 toutes les
puissances avaient fait des acquisitions considérables qui changeaient
complétement les anciennes proportions des États? Si pour le repos de
l'Europe on devait généralement revenir aux limites de 1790,
n'était-il pas juste que chacun restituât ce qu'il avait pris, que
l'Autriche ne songeât point à retenir Venise, que la Prusse et
l'Autriche ne gardassent pas ce qu'elles avaient dérobé aux petits
États allemands et surtout aux princes ecclésiastiques, que la Prusse,
l'Autriche et la Russie rendissent la dernière portion qu'elles
s'étaient attribuée de la Pologne à l'époque du dernier partage?
N'était-il pas juste enfin que l'Angleterre rendît les îles Ioniennes,
Malte, le Cap, l'île de France, etc.? Faire rentrer la France seule
dans ses anciennes limites, c'était détruire en Europe, au détriment
de tous, l'équilibre nécessaire des forces, et si, comme l'avenir l'a
prouvé depuis, la France pouvait demeurer grande et bien grande même
après la perte de quelques provinces, elle le devrait à l'énergie, à
la puissance d'esprit de son peuple, c'est-à-dire à sa grandeur
morale, qu'on ne pouvait pas lui ôter comme sa grandeur matérielle!
Sans doute il n'était rien qu'on ne pût se permettre au nom de la
victoire, et cet argument coupait court à toute discussion, mais dans
ce cas il fallait laisser de côté les paroles insidieuses dont on
avait fait usage en passant le Rhin, et avouer que la force et non la
raison allait servir de règle à la conduite des puissances alliées. La
France alors saurait à quoi elle devait s'attendre de la part de ses
envahisseurs. Ce n'était pas tout encore. Comment demander en bloc des
sacrifices immenses, sans les préciser, sans déterminer le plus et le
moins, qui était beaucoup ici, car dans les Pays-Bas, dans les
provinces Rhénanes, le long de la Suisse et des Alpes, il restait
bien des questions qui, résolues dans un sens ou dans un autre,
rendraient le résultat fort différent? Et ces portions cédées de
territoire, était-il possible de les abandonner sans savoir à qui on
les céderait? Les abandonner par exemple à une petite puissance ou à
une grande, remettre un territoire sur la gauche du Rhin à un petit
État comme la Hesse, ou à un grand État comme la Prusse, constituait
une différence capitale. Ne vouloir s'expliquer sur aucun de ces
points, était un procédé inqualifiable, qu'on pouvait à peine se
permettre avec un ennemi à qui on aurait mis le pied sur la gorge, et
la France, si elle devait malheureusement se trouver un jour sous les
pieds de ses ennemis, n'y était pas encore. Enfin si son représentant
se résignait à tout ou partie de ces sacrifices, ce ne pouvait être
que pour faire cesser immédiatement une guerre cruelle, pour éviter
une bataille d'où résulterait peut-être la vie ou la mort, pour
couvrir Paris enfin: était-il possible de faire ces sacrifices
douloureux, si on n'était pas assuré qu'une parole d'acceptation une
fois prononcée, l'ennemi s'arrêterait sur-le-champ?
[En marge: M. de Caulaincourt essaie de faire entendre quelques
observations.]
Ces observations si naturelles, si peu réfutables, M. de Caulaincourt
essaya de les exposer dans la soirée du 7, et le fit avec une
indignation contenue. Il était soldat, et il eût mieux aimé se faire
tuer avec le dernier des Français en combattant des ennemis si
insultants, que se débattre vainement dans une négociation où l'on ne
voulait ni écouter, ni répondre; mais il fallait tout souffrir pour
saisir au vol l'occasion de la paix, si elle s'offrait, et avec une
mesure infinie, à travers laquelle perçait un sentiment amer, il
rappela les conditions de Francfort, formellement proposées,
formellement acceptées; il objecta au projet de ramener la France à
ses anciennes limites, les acquisitions que les diverses puissances
avaient déjà faites ou prétendaient faire en Pologne, en Allemagne, en
Italie, sur toutes les mers; il demanda surtout ce que deviendraient
les provinces enlevées à la France, et enfin quel serait le prix des
sacrifices que la France pourrait consentir, et si par exemple la
suspension des hostilités en serait la conséquence immédiate?
[En marge: On refuse presque d'entendre M. de Caulaincourt, et on lui
signifie qu'il faut répondre par oui ou par non aux conditions
proposées.]
La première observation, celle qui portait sur les propositions de
Francfort, embarrassa visiblement les ministres des puissances
alliées. Il n'y avait rien à répliquer en effet, et si les nations
reconnaissaient un autre juge que la force, les négociateurs eussent
été sur-le-champ condamnés. M. de Rasoumoffski, le Russe arrogant qui
représentait l'empereur Alexandre, répondit qu'il ne savait ce dont on
voulait parler. M. de Stadion, qui représentait le cabinet autrichien
auteur principal et direct des propositions de Francfort, prétendit
qu'il n'en était pas dit un mot dans ses instructions. Mais lord
Aberdeen, le plus sincère, le plus droit des personnages présents, qui
avait assisté aux ouvertures faites à M. de Saint-Aignan, qui avait
discuté les termes de la note de Francfort, comment aurait-il pu nier?
Aussi se borna-t-il à balbutier quelques paroles qui prouvaient
l'embarras de sa probité, et puis tous ces diplomates, opposant aux
raisons du ministre français une sorte de clameur générale,
s'écrièrent tous ensemble qu'il ne s'agissait pas de pareilles
questions, que ce n'était pas des propositions de Francfort qu'on
avait à s'occuper, mais de celles de Châtillon, que c'était sur
celles-là et non sur d'autres qu'il fallait se prononcer séance
tenante, que l'on n'avait pas mission de les discuter, mais de les
présenter, et de savoir si elles étaient agréées ou rejetées, et un
pan de leur manteau à la main, ils firent entendre que c'était la paix
ou la guerre, la guerre jusqu'à ce que mort s'ensuivît, qu'il
s'agissait de décider, en répondant sur-le-champ par oui ou par non.
M. de Caulaincourt voyant qu'il n'y avait aucun moyen de faire
expliquer des hommes qui voulaient un oui ou un non, réclama le renvoi
de la conférence, ce qui fut accepté, après quoi chacun se retira.
[En marge: Profonde douleur de M. de Caulaincourt.]
[En marge: M. de Caulaincourt voudrait savoir si en acceptant les
conditions proposées, il obtiendrait la suspension immédiate des
hostilités.]
[En marge: Il s'adresse à lord Aberdeen qui le laisse dans le doute.]
[En marge: Les négociations sont tout à coup suspendues par la volonté
de l'empereur Alexandre.]
[En marge: M. de Caulaincourt écrit secrètement à M. de Metternich,
pour avoir un éclaircissement, et fait part à Napoléon de ses cruelles
anxiétés.]
M. de Caulaincourt était tour à tour saisi de douleur, ou révolté
d'indignation, car dans les propositions qu'on osait lui faire, la
forme était aussi outrageante que le fond était désespérant. Certes
Napoléon avait abusé de la victoire, mais jamais à ce point. Souvent
il avait beaucoup exigé de ses ennemis, mais il ne les avait jamais
humiliés, et lorsqu'au lendemain de la journée d'Austerlitz, Alexandre
qui allait être fait prisonnier avec son armée, avait demandé grâce
par un billet écrit au crayon, Napoléon avait répondu avec une
courtoisie qu'on n'imitait pas aujourd'hui. En tout cas Napoléon
n'était pas la France, les torts de l'un n'étaient pas les torts de
l'autre, et des gens qui mettaient tant d'affectation à séparer
Napoléon de la France, auraient dû ne pas punir sur celle-ci les
fautes de celui-là. Quoi qu'il en soit, M. de Caulaincourt voyait
bien qu'il fallait, si on voulait arrêter les coalisés, prononcer ce
mot si cruel d'acceptation pure et simple, et, pour leur fermer
l'entrée de Paris, il était prêt à user des pouvoirs illimités dont il
était pourvu. Cet excellent citoyen, dévoué à la France et à la
dynastie impériale, avait le tort en ce moment (le premier du reste
qu'on pût lui reprocher) de songer au trône de Napoléon plus qu'à sa
gloire. Il oubliait trop que périr valait mieux pour Napoléon que
d'abandonner les frontières naturelles, que pour lui c'était
l'honneur, que pour la France c'était la grandeur vraie, que, quelque
abattue qu'elle fût, on ne pourrait pas lui demander pire que ce qu'on
exigeait d'elle actuellement, qu'avec les Bourbons elle aurait
toujours les frontières de 1790, que dès lors pour Napoléon comme pour
elle, il valait autant risquer le tout pour le tout, et ce noble
personnage qui avait eu si souvent raison contre son maître, n'avait
pas cette fois un sentiment de la situation aussi juste que lui. Il
était donc prêt à céder, à une condition toutefois, c'est qu'il
serait assuré d'arrêter l'ennemi à l'instant même. Mais céder sur
tout ce qu'on demandait sans avoir la certitude de sauver Paris et
le trône impérial, était à ses yeux une désolante humiliation sans
compensation aucune. Dans son désespoir, s'adressant au seul de ces
plénipotentiaires chez lequel il eût aperçu l'homme sous le diplomate,
il chercha à savoir de lui si le cruel sacrifice qu'on exigeait
suspendrait au moins les hostilités. Lord Aberdeen auquel il avait eu
recours, se défendant beaucoup, suivant la consigne établie, de toute
communication privée avec le représentant de la France, lui fit
entendre cependant qu'il n'y aurait suspension des hostilités qu'au
prix d'une acceptation immédiate et sans réserve, et seulement à
partir des ratifications. C'était presque demander qu'on se rendit
sans condition, et même sans être certain d'avoir la vie sauve, car
dans l'intervalle des ratifications une bataille décisive pouvait être
livrée, et le sort de la France résolu par les armes. Ce n'était donc
plus la peine de recourir aux précautions de la politique, puisque par
ce moyen on n'échappait pas aux décisions de la force. Aussi quoiqu'il
eût _carte blanche_, il n'osa pas formuler l'acceptation qu'on voulait
lui arracher, et il écrivit au quartier général pour faire part à
Napoléon de ses anxiétés. Mais le lendemain même il reçut du
plénipotentiaire russe l'étrange déclaration que les séances du
congrès étaient suspendues. L'empereur Alexandre, disait-on, avant de
donner suite aux conférences, voulait s'entendre de nouveau avec ses
alliés. Cette dernière communication acheva de jeter M. de
Caulaincourt dans le désespoir. Il crut y voir que la chute de
Napoléon était résolue irrévocablement, et dans sa profonde douleur il
écrivit à M. de Metternich, pour lui demander sous le sceau du plus
profond secret, si dans le cas où il userait de ses pouvoirs pour
accepter les conditions imposées, il obtiendrait la suspension des
hostilités. C'était peut-être trop laisser voir son désespoir; ce
désespoir, il est vrai, était celui d'un honnête homme et d'un
excellent citoyen, et l'aveu en était fait au seul des diplomates qui
ne voulût pas pousser la victoire à bout, mais il y a des positions où
il faut savoir cacher sous un front de fer les sentiments les plus
nobles de son âme. M. de Caulaincourt n'eut donc plus qu'à attendre
une réponse de M. de Metternich d'un côté, de Napoléon de l'autre.
[En marge: Pendant ces premières réunions du congrès de Châtillon,
Napoléon poursuit la manoeuvre commencée contre Blucher.]
Au point où en étaient les choses il n'y avait que le canon entre la
Seine et la Marne, et le silence à Châtillon, qui pussent amener un
changement quelconque dans cette horrible situation. Napoléon était en
marche, et en partant avait mandé à M. de Caulaincourt de ne pas se
presser. Il était à la veille de jouer le tout pour le tout, et il le
faisait avec la confiance d'un joueur consommé qui ne doutait presque
pas du succès de sa nouvelle combinaison.
[En marge: Distribution des corps de Blucher sur la route de Châlons à
Meaux, par Montmirail.]
On a vu plus haut quelle était la disposition des armées tandis que
Blucher quittait le prince de Schwarzenberg, et que Napoléon le
suivant de l'oeil se tenait aux aguets à Nogent-sur-Seine. Le général
prussien d'York descendait la Marne sur les pas du maréchal Macdonald
qui, poussé en queue par celui-ci, et menacé en flanc par Blucher,
n'avait d'autre ressource que de se retirer rapidement sur Meaux.
Blucher marchant à égale distance de la Marne et de l'Aube, par
Fère-Champenoise et Montmirail, avait envoyé Sacken en avant, et
suivait avec Olsouvieff, Kleist et Langeron. Le 9 février Macdonald
était retiré à Meaux, et l'ennemi était ainsi placé: le général d'York
avec 18 mille Prussiens à Château-Thierry sur la Marne, Sacken avec 20
mille Russes sur la route de Montmirail, Olsouvieff avec 6 mille
Russes à Champaubert, en arrière enfin à Étoges, Blucher avec 10 mille
hommes de Kleist, et 8 mille de Capzewitz, ces derniers formant les
restes de Langeron. (Voir les cartes n{os} 62 et 63.) C'étaient donc
60 mille hommes au moins dispersés de Châlons à la Ferté-sous-Jouarre,
partie sur la Marne, partie sur la route qui sépare l'Aube de la
Marne. Si Napoléon qui avec son coup d'oeil supérieur avait entrevu
cet état des choses, tombait à propos au milieu d'une pareille
dispersion, il pouvait obtenir les résultats les plus imprévus et les
plus vastes.
[En marge: Marche de Napoléon sur Champaubert, afin de s'emparer de la
route de Montmirail.]
[En marge: Marmont effrayé des difficultés de terrain, croit
l'opération impossible.]
[En marge: Napoléon persiste, et secondé par les habitants, traverse
les marais de Saint-Gond.]
Par une circonstance heureuse, dernière faveur de la fortune, le point
de Champaubert par lequel Napoléon en partant de Nogent allait
atteindre la route de Montmirail, n'était gardé que par les 6 mille
Russes d'Olsouvieff. (Voir le plan détaillé de Montmirail dans la
carte nº 63.) Il trouvait donc presque dégarni le point par lequel il
pouvait s'introduire au milieu des corps ennemis, et c'était le cas de
dire qu'il avait rencontré le défaut de la cuirasse. Le 7 février il
avait ordonné à Marmont de se porter en avant avec une partie de sa
cavalerie et de son infanterie, et de marcher de Nogent sur Sézanne,
lui annonçant qu'il allait le suivre en personne. Le 8 il avait
acheminé dans la même direction une division de jeune garde et une
partie de la cavalerie de la garde, sous le maréchal Ney. Le 9 enfin
il était parti lui-même avec la vieille garde sous Mortier, et avait
couché à Sézanne. La route de Nogent à Champaubert était un chemin de
traverse, mal entretenu comme l'étaient alors tous les chemins
secondaires de France, et au delà de Sézanne il devenait presque
impraticable pour les gros charrois. À deux lieues de Sézanne on
rencontrait, à Saint-Prix, l'extrémité des marais de Saint-Gond, et au
milieu de ces marais la petite rivière dite le _Petit-Morin_, qui
longe le pied de terrains élevés sur lesquels passe la chaussée de
Montmirail à Meaux. L'artillerie eut dans la journée du 9 la plus
grande peine à gagner Sézanne. On trouva de plus le maréchal Marmont
qui d'abord avait fort abondé dans l'idée de se jeter au milieu des
corps dispersés de Blucher, et qui après s'être avancé le 7 jusqu'à
Chapton, était revenu tout à coup en arrière, disant les marais de
Saint-Gond impraticables, les hauteurs couvertes d'ennemis, le plan
déjoué, etc... Napoléon ne s'inquiéta guère du renversement d'idées
qui s'était opéré dans la tête du maréchal[9], et ordonna de marcher
en masse sur le village de Saint-Prix, que traverse le Petit-Morin, et
de surmonter coûte que coûte les difficultés du terrain. Il avait reçu
des rapports de divers endroits qui prouvaient qu'il y avait des
Russes à Montmirail, qu'il y en avait en arrière à Étoges, et qu'il y
avait des Prussiens sur la Marne. Sachant à quels ennemis il avait
affaire, il était convaincu qu'ils ne marcheraient pas de manière à
présenter partout une masse impénétrable. Ayant avec Marmont, Ney,
Mortier, 30 mille hommes de ses meilleures troupes, il était assuré en
choisissant bien le point par où il faudrait pénétrer, et en y
appuyant fortement, de se trouver bientôt au milieu des corps ennemis.
Seulement il fallait franchir un mauvais pas, celui des terrains
marécageux qui s'étendent entre Sézanne et Saint-Prix. Les autorités
locales appelées, promirent de réunir tous les chevaux du pays. Les
paysans, animés des meilleurs sentiments, exaspérés surtout par la
présence de l'ennemi, accoururent en foule, et dès le 10 au matin des
renforts de bras et de chevaux se trouvèrent préparés entre Sézanne et
le Petit-Morin.