Ces ordres expédiés pendant les journées des 4, 5, 6, 7 février,

journées que Napoléon employait à surveiller les mouvements de

l'ennemi, il en donna aussi quelques autres relatifs à la défense de

Paris. L'alarme allait croissant dans cette capitale à chaque pas

rétrograde du maréchal Macdonald sur la Marne, car les fuyards de

l'armée et des campagnes répandaient l'épouvante en se retirant.

Joseph avait réclamé des instructions au sujet de l'Impératrice, du

Roi de Rome, des princesses de la famille impériale, et demandé s'il

fallait en cas de danger les garder à Paris. Il n'était pas question

assurément d'évacuer Paris; Napoléon avait au contraire ordonné de s'y

défendre jusqu'à la dernière extrémité; mais devait-on, si l'ennemi

paraissait, y laisser l'un des princes avec des pouvoirs

extraordinaires et l'ordre de résister à outrance, puis envoyer

derrière la Loire la famille impériale, l'Impératrice, le Roi de Rome,

les ministres, les principaux dignitaires? On discutait tout haut

cette question dans les rues de la capitale, ce qui montre à quel

point était portée l'agitation des esprits. Louis, ancien roi de

Hollande, rentré en France depuis les malheurs de son frère, avait

proposé, si on faisait sortir de Paris la cour et le gouvernement, de

s'y enfermer et de s'y bien défendre, ce dont il était certainement

très-capable. Beaucoup de gens fort sensés étaient d'avis de ne pas

faire partir l'Impératrice et le Roi de Rome, car leur départ serait

considéré comme une sorte d'abandon de la capitale, qui blesserait et

alarmerait les Parisiens, et semblerait y préparer le vide pour le

remplir bientôt au moyen des Bourbons. M. de Talleyrand qui voyait

clairement s'approcher le règne de ces princes, qui avait reçu bien

des assurances secrètes de leurs bonnes dispositions à son égard, qui

sans les aimer, sans avoir confiance dans leurs lumières, songeait à

retrouver auprès d'eux la faveur perdue auprès de Napoléon, ne voulait

cependant pas se compromettre trop tôt et trop irrévocablement avec

celui-ci, mettait beaucoup de zèle apparent à seconder Joseph et

l'Impératrice, et cherchait à prouver ce zèle en donnant les conseils

selon lui les meilleurs. Or à ses yeux faire partir l'Impératrice de

Paris, c'était livrer très-imprudemment la place aux Bourbons, qui

auraient pour eux le prestige de vingt-quatre ans de malheurs, et le

prestige plus grand encore de la paix qu'ils procureraient à la

France. Joseph ne voulant rien prendre sur lui en pareille matière,

avait instamment prié Napoléon d'exprimer sur tous ces points ses

volontés définitives. Quant à l'Impératrice elle n'avait ni avis, ni

volonté, et de concert avec Cambacérès, devenu très-pieux, comme on

l'a vu, elle faisait dire les prières que, dans la liturgie

catholique, on appelle prières des quarante heures.

[En marge: Dépit de Napoléon en voyant le trouble des hommes qui

composent son gouvernement.]

[En marge: Conseils énergiques qu'il leur donne à tous.]

Napoléon que tous les malheurs de la guerre trouvaient imperturbable,

n'éprouvait d'impatience qu'en recevant le courrier de Paris, qui lui

apportait plusieurs fois par jour le triste tableau des anxiétés de

son gouvernement.--Vous avez peur, écrivait-il aux hommes chargés de

sa confiance, et vous communiquez votre peur autour de vous. La

situation est grave, _mais elle n'en est pas où en sont vos alarmes_.

C'est bien de prier, mais vous priez en gens effarés, et si je suivais

votre exemple ici, mes soldats se croiraient perdus. Exécutez autour

de Paris les ouvrages que je vous ai prescrits; armez, habillez mes

conscrits, faites-les tirer à la cible, expédiez-les-moi dès qu'ils

ont acquis les notions indispensables, arrêtez les fuyards, mettez-les

dans les corps, réunissez des vivres et des munitions; soyez calmes,

ne changez pas d'avis à chaque idée nouvelle qui jaillit de la

fermentation des esprits, ayez mes ordres toujours présents,

suivez-les _et laissez-moi faire_. Je sais bien que quelques Cosaques

ont paru du côté de Sens, que Macdonald s'est laissé refouler sur la

Marne, mais soyez tranquilles, l'ennemi payera cher sa folle témérité.

Encore une fois ne vous agitez pas, n'écoutez pas tous les donneurs

d'avis, ne parlez pas au premier venant, travaillez, taisez-vous, et

_laissez-moi faire_....--

[En marge: Ordres de défendre Paris à outrance, et d'en faire sortir

sa femme et son fils.]

Tels étaient les sages et énergiques conseils que Napoléon adressait à

Cambacérès, au ministre de la guerre et à son frère Joseph. Quant à

l'Impératrice il ne lui donnait que des nouvelles de sa santé,

quelques détails succincts et rassurants sur l'armée, le tout d'un ton

affectueux et ferme, mais il avait une opinion bien arrêtée sur ce

qu'il fallait faire d'elle et du Roi de Rome, si l'ennemi venait à se

montrer devant Paris. Il voulait que la capitale fût défendue, car il

savait bien que si elle était ouverte à l'ennemi, on y établirait

sur-le-champ un gouvernement qui ne serait pas le sien; mais en la

disputant énergiquement aux armées alliées, il ne voulait pas qu'on y

laissât sa femme et son fils. En les gardant en sa possession, il

croyait conserver avec l'Autriche un lien puissant que le respect

humain ne permettrait pas de mépriser. Si au contraire ce gage

précieux venait à lui échapper, il se disait qu'on ne manquerait pas

de s'emparer de Marie-Louise, de profiter de sa faiblesse pour

composer une régence qui l'exclurait lui du trône, ou bien d'envoyer

elle et le Roi de Rome à Vienne, de les y entourer de soins, comme on

fait à l'égard d'une honnête fille compromise dans un mauvais mariage,

de le traiter lui en aventurier qui n'était pas digne de la femme

qu'on lui avait donnée, et de le reléguer dans quelque prison

lointaine. Puis on élèverait son fils à Vienne, comme un prince

autrichien!...--Cette perspective, quand elle se présentait à son

esprit, le bouleversait profondément, et lui en faisait oublier une

autre non moins alarmante, celle de Paris laissé vacant devant les

Bourbons qui s'approchaient. Il avait raison sans doute, car il était

vrai qu'on lui prendrait son fils et sa femme, qu'on élèverait son

fils en prince étranger, qu'on mettrait sa femme dans les bras d'un

autre époux, mais il n'était pas moins vrai que Paris resté vide, on

en profiterait pour y placer les Bourbons. Ce n'était pas tel ou tel

mal, c'étaient tous les maux qui, en punition de ses fautes, allaient

fondre à la fois sur sa tête condamnée par la Providence!

Préoccupé surtout du danger de laisser tomber sa femme et son fils

dans les mains des Autrichiens, il prescrivit à son frère Joseph, par

une lettre du 8 février, de se conformer à ses intentions, telles

qu'il les lui avait déjà exprimées en partant, de laisser à Paris son

frère Louis avec des pouvoirs étendus, d'y rester lui-même s'il le

fallait, de défendre la capitale à outrance, mais d'envoyer sur la

Loire l'Impératrice et le Roi de Rome, avec les princesses, les

ministres, les grands dignitaires, le trésor de la couronne, de n'en

pas croire surtout des ennemis secrets tels que M. de Talleyrand,

qu'il n'avait que trop ménagés, de suivre enfin ses instructions et

pas d'autres.--Le sort d'Astyanax prisonnier des Grecs, ajoutait-il,

m'a toujours paru le plus triste sort du monde: j'aimerais mieux voir

mon fils égorgé et précipité dans la Seine, que de le voir aux mains

des Autrichiens pour être conduit à Vienne.--

[En marge: Moyens de défense prescrits pour Paris.]

Napoléon indiquait ensuite comment il fallait défendre Paris. N'ayant

pas songé à élever des ouvrages en maçonnerie de peur d'alarmer les

habitants, il s'était contenté de faire préparer des palissades et de

l'artillerie. Maintenant que l'alarme était au comble et qu'il n'y

avait plus rien à ménager, il prescrivait de renforcer avec des

palissades l'enceinte dite de l'octroi, de construire également avec

des palissades des tambours en avant des portes, d'établir des

redoutes sur les emplacements déjà désignés, de les couvrir

d'artillerie, et de placer derrière ces ouvrages improvisés la garde

nationale armée de fusils de chasse si les fusils de munition

manquaient. Quelle confiance n'eût-il pas éprouvée, quelle liberté de

manoeuvre n'aurait-il pas acquise, s'il avait eu ces magnifiques

murailles qui, grâce à un roi patriote, entourent aujourd'hui la

capitale de la France!

[En marge: Conseil tenu par les coalisés à la suite de la bataille de

la Rothière.]

Napoléon avait séjourné du 3 au 8 février à Troyes d'abord, puis à

Nogent, dans la prévoyance d'une faute de l'ennemi, de laquelle il

attendait son salut. Bientôt il crut en découvrir les premiers signes.

Le lendemain en effet de la bataille de la Rothière, les coalisés

avaient assemblé à Brienne un grand conseil pour examiner quel parti

on devait tirer de la situation de Napoléon qui leur semblait

désespérée. Ce n'était pas à une force de 30 mille hommes qu'on

l'avait supposé réduit après la bataille de la Rothière, mais à celle

de 40 à 50 mille, s'élevant peut-être avec Mortier à 70 mille, et en

cet état, si au-dessus pourtant de la réalité, on le tenait pour

perdu, moyennant, se disait-on, qu'on ne commît pas de trop grandes

fautes. Après bien des discussions les opérations suivantes avaient

été résolues.

[En marge: Plan d'opérations, consistant à pousser Napoléon sur Paris,

en le débordant tantôt sur une aile, tantôt sur l'autre, pour

l'accabler ensuite sous les forces réunies de la coalition.]

Quelle que fût la supériorité qu'on eût sur Napoléon, on craignait

toujours de le rencontrer face à face, et de risquer le sort de la

guerre en une bataille décisive. On voulait donc manoeuvrer, et

l'acculer sur Paris, en y amenant successivement toutes les armées de

la coalition, pour l'accabler sous une masse écrasante d'ennemis,

comme on avait fait à Leipzig. Il y avait sur la droite des alliés des

forces laissées au blocus des places. C'étaient, comme nous l'avons

dit, le corps d'York resté devant Metz, celui de Langeron devant

Mayence, celui de Kleist devant Erfurt. Ces corps remplacés

actuellement par d'autres troupes et près d'arriver sur la Marne,

comprenaient, celui d'York 18 mille hommes, celui de Langeron 8 mille

(la moitié de ce corps était seule disponible), celui de Kleist 10

mille, c'est-à-dire environ 36 mille hommes, sans compter le corps de

Saint-Priest, et divers détachements de Bernadotte qui refluaient tous

en ce moment vers la Belgique. Il n'était pas possible de laisser les

corps d'York, de Langeron, de Kleist, isolés sur la Marne, à portée

des coups de Napoléon, et de ne pas les faire concourir au but commun.

Il fut convenu que Blucher irait les rallier avec les vingt et

quelques mille hommes qui lui restaient, ce qui reporterait à environ

60 mille l'ancienne armée de Silésie, et lui constituerait une

situation indépendante. Blucher manoeuvrerait à la tête de cette armée

sur la Marne, et, en refoulant Macdonald sur Châlons, Meaux et Paris,

il se trouverait sur les derrières de Napoléon, qui par là serait

obligé de se replier. Alors le prince de Schwarzenberg, qui aurait

encore au moins 130 mille hommes après le départ de Blucher, suivrait

Napoléon pas à pas dans sa retraite. Si Napoléon revenait sur le

prince de Schwarzenberg, Blucher en profiterait pour faire un nouveau

pas en avant, et en avançant ainsi les uns le long de la Seine, les

autres le long de la Marne, on finirait comme ces rivières elles-mêmes

par se rencontrer sous Paris, et par accabler Napoléon sous la masse

des forces de l'Europe réunies autour de la capitale de la France. En

attendant on était si forts même séparés, que si Napoléon voulait

tomber sur l'une des deux armées alliées, on lui tiendrait tête.

Blucher avec 60 mille hommes croyait n'en avoir rien à craindre. Le

prince de Schwarzenberg, beaucoup moins présomptueux, croyait pouvoir

lui résister avec ses 130 mille hommes. D'ailleurs à la distance où

l'on était de Paris, la Seine et la Marne étaient assez rapprochées

pour que de l'une à l'autre on pût se donner la main, surtout en ayant

une nombreuse cavalerie. Il fut convenu en effet que le prince de

Wittgenstein se tiendrait sur l'Aube, où il serait lié par les six

mille Cosaques du général Sesliavin, d'un côté à Blucher qui devait

marcher sur la Marne, et de l'autre au prince de Schwarzenberg qui

devait marcher sur la Seine. Avec de telles précautions on ne

redoutait aucun malheur, aucun de ces accidents surtout auxquels il

fallait s'attendre quand on avait affaire au génie si imprévu de

Napoléon. On se contenta donc de ce qu'elles avaient de spécieux, et

Blucher qui voyait dans la combinaison adoptée son indépendance, la

chance d'arriver le premier à Paris, Schwarzenberg qui s'en promettait

la délivrance du plus incommode, du plus impérieux des collaborateurs,

y consentirent également.

[En marge: En exécution de ce plan, Blucher se dirige sur la Marne,

pour y recueillir les corps d'York, de Langeron, de Kleist, et se

porter sur Paris après avoir passé sur le corps de Macdonald.]

[En marge: Mouvement en sens contraire du prince de Schwarzenberg sur

la Seine et l'Yonne.]

[En marge: Grand espace laissé entre Blucher et Schwarzenberg.]

Par suite de ces dispositions Blucher se porta le 3 de Rosnay sur

Saint-Ouen, le 4 de Saint-Ouen sur Fère-Champenoise, et trouvant le

corps d'York déjà aux prises avec le maréchal Macdonald près de

Châlons, il s'appliqua à déborder ce maréchal, et l'obligea ainsi de

se retirer sur Épernay et sur Château-Thierry. Macdonald après sa

longue retraite de Cologne à Châlons, n'avait plus que 5 mille

fantassins et 2 mille chevaux. Il était à Château-Thierry le 8

février, suivi par le corps d'York le long de la Marne, et menacé en

flanc par Blucher, qui suivant la route de Fère-Champenoise et de

Montmirail, espérait le devancer à Meaux. (Voir les cartes n{os} 62 et

63.) Paris était ainsi découvert, et c'était ce danger devenu évident

qui jetait ses habitants dans les plus vives alarmes. Le prince de

Schwarzenberg de son côté, après avoir tâtonné devant Napoléon, dont

il craignait les moindres mouvements, s'avança lentement sur Troyes,

ayant avec son redoutable adversaire des combats d'arrière-garde

chaque jour plus rudes. Tout à coup il conçut des doutes et des

inquiétudes. Il venait d'apprendre que des troupes françaises se

montraient au loin sur sa gauche, c'est-à-dire sur l'Yonne, à Sens, à

Joigny, à Auxerre (c'étaient celles de Pajol). Il venait aussi de

recueillir divers bruits partis de points plus éloignés. On lui avait

mandé qu'une armée française se formait à Lyon sous le maréchal

Augereau, et qu'elle prenait l'offensive contre Bubna, que des troupes

d'Espagne accouraient en poste, et que leurs têtes de colonnes

s'apercevaient déjà près d'Orléans. Il se demanda sur-le-champ si

Napoléon ne méditait pas quelque mouvement sur son flanc gauche, par

delà la Seine et l'Yonne, et si l'armée de Lyon, les troupes que l'on

voyait sur l'Yonne, celles qui arrivaient d'Espagne, n'étaient pas les

moyens préparés de ce dangereux mouvement. En proie à ces inquiétudes,

il se porta un peu à gauche tandis que Blucher se portait un peu à

droite, ce qui devait augmenter sensiblement l'espace qui les

séparait. En effet il ramena Wittgenstein de la rive droite de l'Aube

à la rive gauche, c'est-à-dire d'Arcis à Troyes; il laissa de Wrède

devant Troyes avec les réserves en arrière, il poussa Giulay sur

Villeneuve-l'Archevêque, et Colloredo sur Sens, se flattant par ce

moyen de s'être garanti de toute entreprise contre son flanc gauche.

Quelques Cosaques étaient restés chargés de lier les deux armées, mais

l'espace entre elles s'était fort agrandi. Ce général si sage en

croyant se préserver d'un danger, s'en préparait, comme on va le voir,

un autre bien plus grave, car à la guerre ce n'est pas un danger qu'il

faut avoir en vue, mais tous; ce n'est pas un côté de la situation,

c'est la situation tout entière qu'il faut embrasser d'un regard

vaste, prompt et sûr.

[En marge: Joie de Napoléon en voyant se réaliser la faute qu'il avait

prévue.]

[En marge: Ses ordres pour acheminer ses corps sur Sézanne.]

Le 6, le 7 février, Napoléon à l'affût comme le tigre prêt à saisir sa

proie, suivait de l'oeil ses adversaires avec une joie croissante, la

seule qu'il lui fût encore donné d'éprouver, et il avait longtemps

hésité entre deux partis. Tantôt il voulait se jeter sur Colloredo et

Giulay aventurés imprudemment entre la Seine et l'Yonne, tantôt sur

Blucher courant vers la Marne, mais le 7 il n'hésita plus.

L'importance des résultats à obtenir en se plaçant entre Schwarzenberg

et Blucher, la nécessité de secourir au plus tôt Macdonald et Paris,

le décidèrent à se porter sur la Marne, et il commença son mouvement

contre Blucher avec une satisfaction indicible. Pendant ces jours du 4

au 7 février, et sous sa vigoureuse impulsion, il était sorti de Paris

quelques bataillons tirés des dépôts. Il avait avec cette ressource un

peu recruté les corps de Marmont et de Victor, les divisions des

généraux Gérard et Hamelinaye, et, à l'aide de détachements venus de

Versailles, il avait ajouté quelques renforts à sa cavalerie. Enfin il

avait dirigé sur Provins la première division arrivée d'Espagne. Le 5

il avait fait descendre Marmont d'Arcis sur Nogent, et s'y était porté

lui-même de Troyes, en se couvrant de fortes arrière-gardes, afin de

cacher sa marche à l'ennemi. Parvenu là il avait commencé sa grande

opération. Marmont dont l'esprit était assez actif, avait de son côté

imaginé cette même opération, mais d'une manière confuse, car il la

regardait déjà comme impossible, lorsque Napoléon sans s'inquiéter de

ce qui se passait dans cette tête légère, lui ordonna le 7 de partir

de Nogent avec une avant-garde de cavalerie et d'infanterie, et de se

porter sur Sézanne, lieu pourvu par ses ordres d'abondantes

ressources. (Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Marmont devait, dès

qu'il aurait reconnu la route, se faire suivre par tout son corps. Le

8 Napoléon achemina Ney avec une division de la jeune garde et la

cavalerie de Lefebvre-Desnoëttes sur cette même route de Sézanne. Il

se prépara à partir lui-même le 8 avec Mortier et la vieille garde.

Ces trois corps comprenaient environ 30 mille hommes.

[En marge: Forces laissées sur la Seine de Nogent à Montereau, pour

arrêter ou ralentir au moins la marche du prince de Schwarzenberg.]

Pourtant en se dirigeant sur la Marne il ne fallait pas découvrir

Paris du côté de la Seine. Napoléon laissa sur la Seine le maréchal

Victor avec le 2e corps, les généraux Gérard, Hamelinaye avec leurs

divisions de réserve, et derrière eux, à Provins, le maréchal Oudinot

avec la division de jeune garde Rothenbourg, et les troupes tirées de

l'armée d'Espagne. Victor était chargé de défendre la Seine de Nogent

à Bray, et Oudinot devait venir l'appuyer au premier retentissement du

canon. Pajol, avec les bataillons arrivés de Bordeaux, avec les gardes

nationales et sa cavalerie, devait veiller sur Montereau et les ponts

de l'Yonne jusqu'à Auxerre. Enfin les deux divisions de jeune garde

dont l'organisation s'achevait à Paris, avaient ordre de se placer

entre Provins et Fontainebleau. Ces troupes réunies ne comprenaient

pas moins de 50 mille hommes, et rangées derrière la Seine, dans le

contour que cette rivière décrit de Nogent à Fontainebleau, elles

devaient donner à Napoléon le temps de revenir, et de faire contre

Schwarzenberg ce qu'il aurait fait contre Blucher. Ces plans étaient

au moins aussi spécieux que ceux des généraux ennemis. Restait à

savoir lesquels répondraient véritablement aux distances, au temps,

aux circonstances actuelles de la guerre. Napoléon partit le 9 avec

sa vieille garde, pour se transporter de la Seine à la Marne,

recommandant à tout le monde un secret absolu sur son absence. Plein

d'espérance, il écrivit quelques mots à M. de Caulaincourt pour

relever son courage, et pour l'engager à user moins librement de la

_carte blanche_ qu'il lui avait donnée, sans pourtant la lui retirer.

En effet, s'il réussissait, les conditions de la paix devaient être

bien changées. Ainsi en partant il emportait avec lui les destinées de

la France et les siennes!

Pendant qu'il était en marche, notre infortuné plénipotentiaire

endurait à Châtillon les plus grandes douleurs que puisse ressentir un

honnête homme et un bon citoyen, et essuyait des traitements qui lui

faisaient monter la rougeur au front.

[En marge: Ce qui se passe au congrès de Châtillon pendant que

Napoléon quitte l'Aube pour la Marne.]

[En marge: Réunion des plénipotentiaires, et isolement dans lequel on

tient M. de Caulaincourt.]

Les diplomates de la coalition étaient successivement arrivés le 3 et

le 4 février à Châtillon, et s'étaient empressés d'échanger des

visites avec M. de Caulaincourt, en témoignant pour lui des égards

qu'on affectait de n'accorder qu'à sa personne. Il fut convenu que le

5 chacun produirait ses pouvoirs, et que les jours suivants

commenceraient les négociations. En attendant, M. de Caulaincourt

ayant essayé dans les repas, dans les soirées où l'on se rencontrait,

d'obtenir quelques confidences, trouva les membres du congrès polis

mais impénétrables. Le seul d'entre eux auquel il aurait pu s'ouvrir,

en s'autorisant des communications secrètes de M. de Metternich, M. de

Stadion, ministre autrichien, était un ennemi personnel de la France,

et le représentant malveillant d'une cour bienveillante. Au-dessous

de lui, M. de Floret, moins élevé en grade mais plus amical, parlait

peu, soupirait souvent, et laissait entendre qu'on avait eu grand tort

de livrer la bataille de la Rothière, car la situation s'en

ressentirait beaucoup. Quant aux conditions elles-mêmes, qu'on ne

pouvait pas cependant nous cacher longtemps, M. de Floret n'en disait

pas plus que les autres. M. de Rasoumoffski, autrefois l'interprète

des passions russes à Vienne, était presque impertinent dans tout ce

qui ne se rapportait pas à la personne de M. de Caulaincourt. M. de

Humboldt ne manifestait rien, mais on devinait en lui le Prussien, à

la vérité très-adouci. Les plus convenables de tous ces ministres

étaient les Anglais, surtout lord Aberdeen, modèle rare par sa

simplicité, sa gravité douce, du représentant d'un État libre. Lord

Castlereagh ne devant pas prendre part aux conférences, mais venant

les diriger en maître qui ordonne sans se montrer, avait étonné M. de

Caulaincourt par ses assurances pacifiques et par ses protestations de

sincérité. Il insistait si fortement et si souvent sur la résolution

arrêtée de traiter avec Napoléon, qu'on ne pouvait s'empêcher d'y

reconnaître le calcul ordinaire des Anglais de paraître faire une

guerre d'intérêt purement national, et non une guerre de dynastie.

Aussi répétait-il sans cesse qu'on pouvait être d'accord tout de

suite, et qu'il suffisait, si on le voulait, d'une heure

d'explication. Mais d'accord sur quelles bases? Là-dessus personne ne

consentait à devancer d'un seul jour la déclaration solennelle des

conditions de la paix. Elles étaient donc bien dures, se disait M. de

Caulaincourt, puisqu'on n'osait pas les produire, et qu'on voulait

les promulguer sans doute comme une loi de l'Europe à laquelle il

n'y aurait pas de contradiction à opposer! Toutes les fois qu'il

cherchait à provoquer quelque confidence de la part de l'un des

plénipotentiaires, si par grande exception on l'avait laissé seul avec

l'un d'entre eux, celui-ci rompait l'entretien. S'il était avec

plusieurs, celui qu'il avait essayé d'aborder élevait la voix, pour

qu'on ne pût pas croire à des intelligences secrètes avec la France.

Il était évident qu'avant tout on craignait cet être idéal et

redoutable qui s'appelait la coalition, et qu'à aucun prix on n'aurait

voulu lui donner des ombrages. Dire au représentant de la France, ou

entendre de lui quelque chose qui ne fût pas commun à tous les autres,

eût semblé une infidélité dont personne n'aurait osé se rendre

coupable. Lord Castlereagh, agissant en homme au-dessus du soupçon,

avait seul dit et écouté quelques paroles à part, dans ses diverses

rencontres avec M. de Caulaincourt, et uniquement pour répéter cette

déclaration fastidieuse qu'on souhaitait la paix, qu'elle pouvait être

conclue en une heure si on voulait se mettre d'accord. D'accord sur

quoi? C'était là l'éternelle question toujours restée sans réponse.

[En marge: Échange des pouvoirs le 5 février.]

[En marge: On déclare au plénipotentiaire français que quatre cours

traiteront pour toutes les autres, et qu'il ne sera pas question du

droit maritime.]

M. de Caulaincourt attendit ainsi quatre mortels jours sans obtenir

aucune explication, mais en devinant ce qu'on ne lui disait pas, et ce

qui l'avait porté à réclamer itérativement de Napoléon des

instructions nouvelles. Le 5 février, on échangea les pouvoirs, en

déclarant que les représentants des quatre principales puissances,

Russie, Prusse, Autriche, Angleterre, traiteraient pour les diverses

cours de l'Europe, grandes et petites, avec lesquelles la France était

en guerre, manière de procéder plus commode, mais qui révélait le joug

commun pesant sur tous les membres de la coalition, et, en même temps,

on annonça par la bouche du représentant de l'Angleterre, que la

question du droit maritime serait écartée de la négociation, que la

Grande-Bretagne entendait ne la soumettre à personne, pas même à ses

alliés, parce que c'était une question de droit éternel, ne dépendant

pas des résolutions passagères des hommes. On aurait volontiers dit

qu'il y avait là un dogme sur lequel il n'était pas permis de

transiger.

[En marge: Soumission forcée de M. de Caulaincourt.]

[En marge: Après une attente silencieuse de plusieurs jours, le fond

des choses est enfin abordé.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 65 段