Tandis qu'il s'efforçait de préparer ses ressources et d'y faire

croire, il lui restait une chance heureuse et prochaine, qui était le

secret de son génie, et dont il avait comme une sorte de

pressentiment. Cette chance, si elle se réalisait, pouvait changer la

face des choses, et lui ménager d'importantes victoires. Pour le

moment il était menacé d'une immense et fatale bataille, livrée sous

les murs de Paris contre des forces quadruples des siennes. C'était

en effet la triste vraisemblance, si l'ennemi persistait à marcher en

masse. Mais cet ennemi ne se diviserait-il pas? Entre les voies

diverses de l'Yonne, de la Seine, de l'Aube, de la Marne, ne serait-il

pas amené à se partager, à s'étendre, soit pour vivre, soit pour

donner la main aux troupes du nord et de l'est, soit enfin par mille

autres motifs? Blucher qui avait des forces sur la Marne et plus loin,

car il avait laissé le général Saint-Priest aux frontières de

Belgique, ne voudrait-il pas les rappeler à lui, et pour les rallier

plus sûrement ne ferait-il pas un pas vers elles? Schwarzenberg qui

avait des forces sur la route de Genève et jusque vers Lyon, ne

voudrait-il pas tendre un bras vers Dijon? À ces causes ne se

joindrait-il pas des motifs moraux de séparation, tels que des

jalousies, des antipathies, des désirs d'opérer séparément les uns des

autres? Blucher ne voudrait-il point par exemple se porter sur la

Marne en laissant Schwarzenberg sur la Seine, afin d'être plus libre

d'agir à sa tête? Napoléon le soupçonnait fortement, et dès le second

jour de sa retraite sur Troyes il en avait presque conçu la

certitude[6]. S'il en était ainsi, son projet était tout arrêté; il

laisserait un corps devant Schwarzenberg, puis se dérobant rapidement

courrait à Blucher et l'accablerait, pour revenir ensuite sur

Schwarzenberg. Toutefois il n'en disait rien, de peur que son secret

ne fût divulgué, et ne parvînt à l'ennemi par une indiscrétion

d'état-major. Autour de lui la présence d'une masse compacte, quatre

fois supérieure au moins à l'armée française, était le nuage qui

offusquait tous les yeux et terrifiait tous les coeurs. On se voyait

réduit à livrer sous les murs de Paris une bataille générale, avec des

forces tellement disproportionnées que la victoire serait impossible,

et on aurait voulu à tout prix conjurer ce danger, et le conjurer au

moyen de la paix, quelle qu'elle pût être. Arrivé le 3 février à

Troyes, Napoléon fut en effet assailli des représentations de Berthier

qui avait toujours été sage, et de M. de Bassano qui l'était devenu

depuis nos derniers malheurs. Traiter à tout prix à Châtillon était

leur ferme sentiment, exprimé de la manière la plus pressante.

[Note 6: Le 2, Napoléon en écrivait quelques mots obscurs,

mais très-positifs, au ministre de la guerre.]

[En marge: Accueil que M. de Caulaincourt reçoit à Châtillon.]

[En marge: Sinistres pressentiments de ce citoyen dévoué, et ses

instances auprès de Napoléon pour obtenir d'autres instructions.]

On le pouvait effectivement, car les plénipotentiaires des puissances

coalisées venaient d'arriver à Châtillon, tous fort disposés à signer

la paix, mais sur la double base des frontières de 1790, et de notre

exclusion des futurs arrangements européens. Accueilli avec politesse

et froideur, M. de Caulaincourt avait pu démêler qu'on lui préparait

de cruelles propositions, et qu'on était déjà loin des bases de

Francfort. M. de Floret, le secrétaire de la légation autrichienne,

chargé de donner secrètement des avis bienveillants au négociateur

français, sans vouloir s'expliquer catégoriquement, lui avait dit:

Traitez à tout prix, car cette occasion est comme celle de Prague,

comme celle de Francfort, une fois négligée elle ne se représentera

plus.--M. de Caulaincourt effrayé de ces avis, et voulant savoir quels

sacrifices on allait imposer à la France, n'avait pu obtenir de M. de

Floret aucune explication, mais il en avait tiré la certitude qu'il

fallait se résigner à de bien autres sacrifices que ceux de Francfort,

si on voulait sauver Paris, et avec Paris le trône impérial. Il avait

donc écrit à Napoléon, et l'avait supplié de lui accorder des

latitudes pour négocier, car des instructions qui lui enjoignaient

d'exiger non-seulement l'Escaut mais le Wahal, non-seulement les Alpes

mais une partie de l'Italie, non-seulement une influence légitime sur

le sort des provinces cédées mais la possession d'une partie d'entre

elles pour les frères de Napoléon, étaient un affreux contre-sens avec

la situation présente. Il avait demandé des latitudes sans dire

lesquelles, et les avait demandées à genoux, non comme un homme qui se

prosterne pour sauver sa fortune et sa vie, mais comme un bon citoyen

qui s'humilie pour sauver son pays. Se défiant de M. de Bassano qu'il

n'aimait point, et dont il n'était point aimé, qu'il considérait à

tort comme la cause de l'entêtement de Napoléon, il avait écrit à

Berthier, pour le prier d'abord de lui envoyer des informations

exactes sur la situation militaire, et pour le conjurer ensuite, lui

le noble et fidèle compagnon des dangers de l'Empereur, d'employer

toute son influence à le faire céder.

[En marge: Nouvelles alarmantes venues de tous côtés, et confirmant

les conseils de Berthier, de M. de Bassano, et de M. de Caulaincourt.]

C'est ainsi que Napoléon avait eu à subir non-seulement la lettre de

M. de Caulaincourt demandant d'autres instructions, mais les prières

les plus vives de Berthier, et de M. de Bassano lui-même qui en ce

moment était loin d'exciter son maître à la résistance. Des nouvelles

venues de divers côtés aiguillonnaient encore le zèle de tous ceux qui

entouraient Napoléon. En effet des corps autrichiens semblaient

s'être étendus à notre droite par delà l'Yonne. Quatre à cinq mille

Cosaques avaient dépassé Sens, et menaçaient Fontainebleau. À notre

gauche vers la Marne, l'aspect des choses n'était pas moins

inquiétant. Le maréchal Macdonald qui avait reçu ordre de se replier

sur Châlons et de s'y maintenir, en avait été expulsé par l'ennemi, et

avait été contraint de se retirer sur Château-Thierry. On le disait

même rejeté sur Meaux. Les 11e et 5e corps d'infanterie, les 2e et 3e

de cavalerie qu'il amenait avec lui, et que Napoléon évaluait à 12

mille hommes au moins, étaient en réalité réduits à 6 ou 7 mille. Des

bandes de fuyards après avoir quitté l'armée, s'étaient répandues

entre Meaux et Paris, et y avaient porté l'épouvante. Les Parisiens

voyaient l'ennemi arriver sur eux par trois routes, celle d'Auxerre,

celle de Troyes, celle de Châlons, et sur une des trois seulement

discernaient une force capable de les couvrir, celle que Napoléon

commandait en personne, laquelle avait eu, disait-on, l'avantage dans

le combat du 29 janvier, mais un désavantage marqué dans la bataille

du 1er février. On parlait en outre de mouvements dans la Vendée, et

ce pays naguère si tranquille, si reconnaissant envers Napoléon,

paraissait prêt à s'agiter. Enfin, à la stupéfaction générale, on

annonçait que Murat, le propre beau-frère de l'Empereur, élevé par lui

au trône, venait de trahir à la fois l'alliance, la patrie, la

parenté, en se portant sur les derrières du prince Eugène. Ce concours

de mauvaises nouvelles avait bouleversé toutes les têtes.

L'Impératrice épouvantée appelait sans cesse auprès d'elle tantôt

Joseph, tantôt l'archichancelier, pour leur confier ses chagrins, et

en voyant le péril s'approcher se mourait de peur pour son époux, pour

son fils, pour elle-même. On répandait dans Paris que la cour allait

se retirer sur la Loire, et tous les jours une foule inquiète venait

aux Tuileries, pour s'assurer si les voitures de promenade qui

ordinairement transportaient l'Impératrice et le Roi de Rome au bois

de Boulogne, n'étaient pas des voitures de voyage destinées à se

diriger sur Tours[7].

[Note 7: Suivant mon habitude de ne jamais tracer des

tableaux de fantaisie, je dirai que j'emprunte ces détails

non-seulement à la correspondance du roi Joseph, qui a été

publiée en partie, mais à celle du prince Cambacérès, du duc

de Rovigo, du duc de Feltre, qui ne l'ont pas été, et qui

sont extrêmement détaillées. Elles donnent avec encore plus

de vivacité toutes les particularités que je rapporte ici.

J'atténue donc plutôt que je n'exagère les couleurs, sachant

qu'il faut toujours ôter quelque chose à l'exagération du

temps, bien que cette exagération soit un des traits de la

situation qu'il convient de conserver dans une certaine

mesure.]

[En marge: Les instances dont Napoléon est l'objet, les mauvaises

nouvelles dont on l'accable, l'irritent sans l'ébranler.]

Ces circonstances irritaient Napoléon sans l'ébranler. Où chacun

voyait des sujets de crainte, il apercevait plutôt des sujets

d'espérance. Il se doutait en effet qu'un corps autrichien s'était

approché de lui, et il songeait à se précipiter sur ce corps pour

l'accabler. Le danger de Macdonald, la manière dont il était

poursuivi, le disposaient à croire que la grande armée des coalisés

s'était divisée, et avait jeté une de ses ailes sur la Marne. C'est ce

qu'il avait toujours désiré, et toujours espéré. Aussi avait-il porté

Marmont vers Arcis-sur-Aube (voir la carte nº 62), et lui avait-il

enjoint de pousser des reconnaissances sur Sézanne, sur

Fère-Champenoise, pour se tenir au courant de ce que faisait

l'ennemi, et être toujours en mesure de profiter de la première faute.

[En marge: Raisons d'honneur qui empêchent Napoléon d'accepter les

propositions qu'on lui prépare.]

Cependant il fallait qu'il répondît aux supplications de Berthier, de

M. de Bassano, de M. de Caulaincourt, et surtout aux alarmes de Paris.

Des latitudes pour traiter?... demandait-il; qu'entendait-on par ces

expressions?... Entendait-on des sacrifices en Hollande, en Allemagne,

en Italie, il était prêt à les faire. Le Wahal, il l'abandonnerait,

pour revenir à la Meuse et à l'Escaut, mais pourvu qu'il gardât

Anvers. Il sacrifierait Cassel, Kehl, quoique ces points fussent de

vrais faubourgs de Mayence et de Strasbourg, et démantellerait même

Mayence pour rassurer l'Allemagne, mais à condition de conserver le

Rhin. En Italie il renoncerait à tout, même à Gênes, pourvu qu'il

conservât les Alpes, et, s'il était possible, quelque chose pour le

fidèle prince Eugène. Mais consentir à recevoir moins que la France,

la véritable France, celle dont la révolution de 1789 avait fixé les

limites, c'était se déshonorer sans espérance de se sauver. Au fond,

disait-il, on ne voulait plus traiter avec lui; on voulait détruire,

lui, sa dynastie, surtout la révolution française, et les propositions

de négocier n'étaient qu'un leurre. Si dans la nouvelle offre de

traiter on apportait quelque sincérité, c'est que probablement on lui

préparait des conditions tellement humiliantes qu'il en serait

déshonoré, et que le déshonneur servirait de garantie contre son

caractère et son génie. Mais consentir à de telles choses était de sa

part impossible! Descendre du trône, mourir même, pour lui qui

n'était qu'un soldat, était peu de chose en comparaison du déshonneur.

Les Bourbons pouvaient accepter la France de 1790; ils n'en avaient

jamais connu d'autre, et c'était celle qu'ils avaient eu la gloire de

créer. Mais lui, qui avait reçu de la République la France avec le

Rhin et les Alpes, que répondrait-il aux républicains du Directoire,

s'ils lui renvoyaient la foudroyante apostrophe qu'il leur avait

adressée au 18 brumaire? Rien, et il resterait confondu! On lui

demandait donc l'impossible, car on lui demandait son propre

déshonneur.--

Oserons-nous le dire, nous qui dans ce long récit n'avons cessé de

blâmer la politique de Napoléon, qui avons trouvé inutile, peu sensée,

funeste enfin toute ambition qui s'étendait au delà du Rhin et des

Alpes, il nous semble que pour cette fois Napoléon voyait plus juste

que ses conseillers; mais, comme il arrive toujours, pour avoir eu

tort trop longtemps, il n'était plus ni écouté ni cru lorsqu'il avait

raison. Ses diplomates désillusionnés trop tard, ses généraux exténués

de fatigue, le conjuraient de rester empereur de n'importe quel

empire, parce que lui demeurant empereur, ils demeuraient ce qu'ils

avaient été. La France était moindre, mais elle restait grande encore,

parce qu'elle restait la France, et eux ne perdaient rien de leur

élévation individuelle. À leurs yeux le Rhin, les Alpes, constituaient

peut-être la grandeur de Napoléon et de la France, mais nullement leur

grandeur personnelle: triste raisonnement, que la lassitude rendait

excusable chez des militaires épuisés, la crainte chez des diplomates

justement alarmés! Sans doute les conquêtes que Napoléon avait faites

du Rhin à la Vistule, des Alpes au détroit de Messine, des Pyrénées à

Gibraltar, ne valaient pas le sang qu'elles avaient coûté, et

n'auraient pas même mérité qu'on fît couler pour elles le sang d'un

seul homme. Au contraire pour garder les frontières naturelles de la

France on pouvait demander à ses soldats de verser jusqu'à la dernière

goutte de leur sang, on pouvait demander à Napoléon de risquer son

trône et sa vie, et, selon nous, après tant d'erreurs, après tant de

folies, de prodigalités de tout genre, il avait seul raison, quand il

disait qu'on exigeait son honneur en exigeant qu'il cédât quelque

chose des frontières naturelles de la France, de celles que la

République avait conquises, et qu'elle lui avait transmises en dépôt.

Mais les uns par affection, les autres par fatigue, certains par le

désir de se conserver, lui disaient: Sauvez, Sire, votre trône, et en

le sauvant vous aurez tout sauvé.--

[En marge: Sur les instances réitérées de ceux qui l'entourent,

Napoléon envoie _carte blanche_ à M. de Caulaincourt.]

Les assauts furent rudes et répétés. Enfin, les alarmes croissant

d'heure en heure, Napoléon ne voulant pas préciser les sacrifices,

comptant sur la fierté de M. de Caulaincourt, sur son patriotisme, lui

envoya _carte blanche_ (expression textuelle). Il espérait avec

raison, que le connaissant comme il le connaissait, M. de Caulaincourt

n'y verrait pas l'autorisation de faire les derniers sacrifices, et

que cependant s'il fallait de grandes concessions pour arracher la

capitale des mains de l'ennemi, il serait libre, et pourrait la

sauver: singulière ruse envers lui-même, envers M. de Caulaincourt,

envers l'honneur tel qu'il le comprenait, car dans l'état des choses,

il ne concédait rien ou concédait l'abandon des frontières naturelles;

singulière ruse, et, nous ajouterons, unique faiblesse de ce grand

caractère, qui lui fut arrachée par les instances de ses lieutenants

et de ses ministres, et qui du reste, comme on le verra bientôt, ne

fut que très-passagère!

[En marge: Défection de Murat, et mesures ordonnées à l'égard de

l'Italie.]

Cette autorisation expédiée à M. de Caulaincourt, il donna quelques

ordres adaptés à la circonstance extrême où il se trouvait. Le silence

obstiné qu'il avait gardé envers Murat, avait enfin décidé ce dernier

à traiter avec l'Autriche. C'était une défection aussi condamnable que

celle de Bernadotte, mais amenée par de moins mauvais sentiments. La

légèreté, le besoin insatiable de régner, la peur, une vive jalousie

pour le prince Eugène, avaient troublé et entraîné le coeur de Murat.

Sa femme, il faut le dire, était plus coupable que lui, car liée

envers Napoléon par des devoirs plus étroits, elle avait, tout en

affectant auprès du ministre de France la douleur, l'impuissance de

rien empêcher, mené la négociation par l'intermédiaire de M. de

Metternich[8]. Les conditions de la défection étaient les suivantes.

Murat conserverait Naples, et renoncerait à la Sicile dont il serait

dédommagé par une province dans la terre ferme d'Italie. Il promettait

en retour de marcher avec trente mille hommes contre le prince Eugène.

Il avait tenu parole, s'était avancé vers Rome, puis avait envoyé une

division sur Florence, une autre sur Bologne, sans dire précisément ce

qu'il allait faire, car il lui restait assez de bons sentiments pour

rougir de sa conduite, et assez de ruse pour laisser ignorer aux

officiers français dont il avait grand besoin, qu'il allait les

employer contre la France. Il avait demandé au général Miollis de lui

livrer le château Saint-Ange, à la princesse Élisa de lui livrer la

citadelle de Livourne, prétendant que ces occupations étaient

nécessaires aux desseins de l'Empereur. Le général Miollis et la

princesse Élisa avaient refusé.

[Note 8: Ce fait si triste au milieu de tant d'autres ne

peut plus être mis en doute depuis la publication des

papiers de lord Castlereagh. On y voit en effet que c'est la

reine qui avait été l'agent principal de la négociation.]

[En marge: Renvoi du Pape à Rome pour créer des obstacles à Murat.]

Ces détails avaient inspiré à Napoléon une irritation facile à

concevoir, mais il l'avait dissimulée dans l'intérêt des nombreux

Français résidant en Italie. Il avait ordonné au duc d'Otrante de se

rendre de nouveau au quartier général de Murat, pour stipuler la

reddition des postes fortifiés que demandait le roi de Naples, à

condition que les Français seraient protégés dans leurs personnes et

leurs propriétés. Mais il avait juré dans son coeur de se venger d'une

si noire ingratitude, et il imagina tout de suite de susciter à Murat

un embarras qui ne pouvait manquer d'être très-sérieux. Dans son

traité avec l'Autriche, Murat, sous l'indication assez vague d'une

province dans la terre ferme d'Italie, avait espéré comprendre tout le

centre de la Péninsule. Or, lui envoyer le Pape en ce moment, c'était

créer à son ambition un obstacle presque insurmontable. Napoléon

avait, comme on l'a vu, acheminé Pie VII vers Savone, et sur toute la

route le Pontife avait été reçu par les populations avec des

témoignages empressés de respect et d'attachement. Napoléon ordonna

de le conduire aux avant-postes avec les égards dont on ne s'était

jamais écarté, en lui déclarant qu'il était libre de retourner à Rome.

Ainsi finissait cet autre drame, si semblable à celui d'Espagne, par

le renvoi du prince dont on avait voulu prendre les États en prenant

sa personne, et qu'on était trop heureux de délivrer aujourd'hui, dans

l'espoir de tirer quelque moyen de salut de la plus triste des

rétractations!

[En marge: Ordre au prince Eugène d'évacuer l'Italie.]

Ce qui importait plus que Murat et le Pape, c'était de profiter de

l'occasion pour abandonner l'Italie à elle-même, autre rétractation

bien tardive, mais bien utile si elle avait été faite à propos! Tant

que Murat était inactif, le prince Eugène pouvait en se défendant sur

l'Adige, se maintenir en Lombardie, malgré quelques descentes des

Anglais sur sa droite et ses derrières; mais Murat venant le prendre à

revers par la droite du Pô, il n'y avait pas moyen pour lui de

résister davantage, et Napoléon lui prescrivit de se retirer en toute

hâte sur Turin, Suze, Grenoble et Lyon, pour venir au secours de la

France, dont la conservation importait bien autrement que celle de

l'Italie.

[En marge: Sur la réponse peu favorable de la régence espagnole,

Napoléon renvoie Ferdinand VII en Espagne, en se fiant à sa parole de

l'exécution du traité de Valençay.]

Occupé ainsi à défaire ce qu'il avait fait, Napoléon donna ses

derniers ordres par rapport à Ferdinand VII qui brûlait toujours

d'impatience de reconquérir sa liberté. On venait enfin d'avoir des

nouvelles du duc de San-Carlos. Il avait rencontré en route la régence

d'Espagne, qui, après avoir hésité longtemps à quitter Cadix, s'était

décidée à revenir à Madrid, pour siéger là même où depuis trois

siècles résidait le gouvernement de l'Espagne. Le duc de San-Carlos

avait vu à Aranjuez les membres de la régence et les principaux

personnages des cortès. La réponse n'avait été de leur part l'objet ni

d'un doute ni d'une hésitation. D'abord aucun d'eux ne voulait se

séparer des Anglais avec lesquels ils espéraient bientôt envahir le

midi de la France; ensuite ils n'étaient pas pressés de recouvrer

Ferdinand VII et de lui remettre un pouvoir qu'ils lui avaient

conservé, et dont il était facile de prévoir qu'il ferait bientôt un

fâcheux usage. On avait par ce double motif refusé d'adhérer à un

traité conclu en état de captivité, et avec des protestations infinies

de regret, d'obéissance, de dévouement, on avait déclaré qu'on ne

reconnaîtrait la signature du roi que lorsqu'il serait sur le

territoire espagnol, en pleine jouissance de sa liberté. On invoquait

d'ailleurs pour répondre de la sorte un titre fort spécieux, c'était

un article de la Constitution de Cadix, qui disait expressément que

toute stipulation du roi souscrite en état de captivité serait nulle.

On avait donc renvoyé le duc de San-Carlos à Valençay avec cet article

de la constitution, et le malheureux Ferdinand en avait conçu un

véritable désespoir.

[En marge: Ordre au maréchal Suchet de retirer toutes ses forces de la

Catalogne, et de les expédier sur Lyon.]

Il n'y avait plus à hésiter, et mieux valait courir la chance d'être

trompé, mais courir aussi la chance de trouver Ferdinand VII fidèle à

sa parole, que de le retenir prisonnier, ce qui nous constituait

forcément en guerre avec les Espagnols, et nous obligeait de laisser

sur l'Adour des troupes dont nous avions le plus pressant besoin sur

la Marne et la Seine. En conséquence Napoléon ordonna de délivrer

Ferdinand VII avec les autres princes espagnols détenus à Valençay,

de les envoyer sur-le-champ auprès du maréchal Suchet, d'exiger d'eux

un engagement d'honneur à l'égard de la fidèle exécution du traité de

Valençay, et de tâcher ainsi de recouvrer au moins les garnisons de

Sagonte, de Mequinenza, de Lérida, de Tortose, de Barcelone, qui

repasseraient immédiatement les Pyrénées. Si le maréchal Soult, retenu

à Bayonne par la présence des Anglais, ne pouvait être ramené sur

Paris, le maréchal Suchet qui n'était pas dans le même cas, qui avait

devant lui une armée infiniment moins redoutable, pouvait être ramené

sur Lyon. Napoléon lui prescrivit de nouveau d'y acheminer toutes les

troupes qui ne seraient pas indispensables en Roussillon, et de se

préparer à y marcher lui-même avec le reste de son armée. Si le

maréchal Suchet arrivait à Lyon avec 20 mille hommes, le prince Eugène

avec 30 mille, le sort de la guerre était évidemment changé, car les

coalisés ne demeureraient pas entre Troyes et Paris, lorsque 50 mille

vieux soldats remonteraient de Lyon sur Besançon.

[En marge: Ordres relatifs à la défense de Paris.]

[En marge: Alarmes de cette capitale, et questions qu'on y agite.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 65 段