Pahlen, aborder la Rothière et l'enlever, ce qui paraissait facile
pour lui, car il n'avait d'autre obstacle à vaincre qu'un village
situé au milieu d'une plaine presque unie, et s'élevant en pente
insensible. Pendant ce temps le général Giulay devait se porter sur
Dienville, pour enlever le pont de l'Aube où Napoléon appuyait sa
droite, tandis que le prince de Wurtemberg, agissant vers le côté
opposé, à travers les bois d'Éclance, devait enlever la Giberie et
Chaumenil, petits villages qui se reliaient au bois d'Ajou où Napoléon
avait sa gauche. Enfin, le maréchal de Wrède devait attaquer cette
gauche, formée par le maréchal Marmont. Il fallait pour cela qu'il
s'enfonçât dans un ruisseau fangeux et boisé qui passe au pied du
village de Morvilliers, qu'il le franchît, enlevât Morvilliers, et
traversât ensuite une plaine découverte et creuse bordée par le bois
d'Ajou. Derrière les 70 mille hommes qui allaient s'engager de la
sorte, les gardes russe et prussienne devaient marcher en réserve, ce
qui porterait à cent mille le nombre des combattants. Enfin aux deux
extrémités de cette ligne de bataille, Colloredo qui était à la gauche
de l'Aube, Wittgenstein et d'York qui traversaient la forêt de
Soulaines, devaient, en exécutant un double mouvement circulaire,
envelopper Napoléon avec 70 mille hommes répartis sur les deux ailes.
Quelle probabilité qu'il s'en tirât, eût-il trente, quarante, et même
cinquante mille combattants?
[En marge: Périlleuse situation de Napoléon, réduit à combattre 170
mille hommes avec 32 mille.]
Telle était l'opinion que les coalisés se faisaient de la situation de
l'armée française. Cette situation était au moins aussi fâcheuse
qu'ils la supposaient. Ce n'était pas 50 mille combattants, ce n'était
même pas 40 mille que Napoléon pouvait opposer aux 170 mille hommes de
la coalition, mais 32 mille au plus. Il avait, il est vrai, une
position bien choisie, son génie, et le dévouement de ses soldats! On
va voir comment il usa de ces ressources.
[En marge: Néanmoins il n'hésite pas à livrer bataille.]
Dès le matin il avait remarqué un grand mouvement parmi les troupes de
Blucher, et sachant que le prince de Colloredo s'était montré de
l'autre côté de l'Aube, vers Vandoeuvres, il inclinait à quitter les
bords de cette rivière, et à se replier sur Troyes, pour s'y réunir à
Mortier et tenir tête à la masse des coalisés qui semblait prendre
cette route, lorsqu'au milieu du jour il apprit par quelques
transfuges et par les dispositions manifestes de l'ennemi, qu'il
allait être attaqué de front à la Rothière. Dès ce moment il n'était
ni de son caractère ni d'un bon calcul de se retirer. Il résolut de
faire tête à l'orage, de recevoir chaudement l'attaque qui
s'annonçait, sauf à se retirer ensuite dès qu'il aurait assez résisté
pour ne paraître ni découragé ni vaincu.
[En marge: Position prise par Napoléon.]
Napoléon, comme nous l'avons dit, avait sa droite appuyée sur l'Aube,
à Dienville, où se trouvaient sous le général Gérard la division
Dufour (première de réserve), et la division Ricard détachée du corps
de Marmont. Il avait son centre, formé des troupes du maréchal Victor,
à la Rothière, coupant la grande route et s'étendant jusqu'à la
Giberie; il avait sa gauche en avant du bois d'Ajou, protégée par le
ruisseau et le village de Morvilliers. Cette gauche, composée du corps
de Marmont qui était réduit en ce moment à la division de la Grange,
n'était pas de plus de 4 mille hommes. Elle possédait, il est vrai,
beaucoup de canons que le maréchal Marmont avait adroitement disposés,
et de manière à contenir les Bavarois quand ils attaqueraient le
ruisseau et le village de Morvilliers. Enfin, avec deux divisions de
jeune garde, toute la cavalerie et une nombreuse artillerie, Napoléon
se tenait en réserve derrière la Rothière, et un peu sur la gauche, de
manière à secourir ou Marmont ou Victor. Il est certain, d'après les
appels faits le matin, qu'il ne comptait pas plus de 32 mille hommes.
[En marge: Bataille de la Rothière, livrée le 1er février 1814.]
[En marge: Premier engagement à la Rothière, à Dienville et à
Morvilliers, terminé à l'avantage des Français.]
Le feu ne commença pas avant deux heures de l'après-midi. Blucher
après avoir franchi avec peine l'espace qui le séparait de nos
positions, s'avança sur la Rothière en deux fortes colonnes, l'une
composée des troupes de Sacken, l'autre de celles d'Olsouvieff et de
Scherbatow. Une vive canonnade s'engagea de part et d'autre, mais
comme nous avions beaucoup d'artillerie, ce ne fut pas à l'avantage
des Russes que Blucher commandait dans cette journée. Bientôt celui-ci
voulut agir plus sérieusement, et il poussa ses masses d'infanterie
sur les premières maisons de la Rothière. C'était la division Duhesme,
du corps du maréchal Victor, qui occupait ce village. Nos jeunes
soldats, bien embusqués dans les maisons et les jardins, avec des
barricades à toutes les issues, répondirent par un feu des plus
violents aux tentatives des soldats de Blucher, et parvinrent ainsi à
les arrêter. Le maréchal Victor, abattu en sortant de Strasbourg,
avait retrouvé toute l'énergie de la jeunesse dans cette grave
circonstance, et il était au plus fort du danger, donnant l'exemple à
ses soldats qui le suivaient noblement.
Tandis qu'au centre Blucher luttait contre cet obstacle, le général
Giulay ayant défilé derrière lui pour se porter sur Dienville, y
rencontra notre aile droite établie en avant de ce bourg, et sur les
bords de l'Aube. Le général Gérard avait disposé une partie de ses
troupes dans l'intérieur du bourg, l'autre dans la plaine, en liaison
avec la Rothière, et sous la protection d'un grand nombre de bouches
à feu. Le général Giulay, d'abord accueilli comme Blucher par une
forte canonnade, ne fut pas plus heureux, et voulut en vain aborder le
bourg lui-même. Il perdit beaucoup de monde sans y pénétrer. Afin de
se donner plus de chance de succès, en attaquant Dienville par les
deux côtés de l'Aube, il porta la brigade Fresnel sur la rive gauche
de cette rivière, par le pont d'Unienville situé un peu en amont.
Cette brigade, après avoir franchi l'Aube et être arrivée devant
Dienville, en trouva le pont barricadé, et essuya la fusillade d'une
multitude de tirailleurs embusqués au bord de la rivière. Tout ce
qu'elle put faire, fut de prendre position sur le sommet d'un coteau
opposé à Dienville, et de tirer par-dessus l'Aube avec son artillerie.
La division Dufour, rangée sur l'autre rive, supporta ce feu avec un
rare aplomb, et y répondit par un feu non moins meurtrier.
Sur notre droite comme à notre centre les alliés avaient donc
rencontré une résistance opiniâtre. À notre gauche, le prince royal de
Wurtemberg, après avoir franchi les bois d'Éclance, avait essayé
d'enlever le petit hameau de la Giberie, qui flanquait la Rothière, et
se liait avec le bois d'Ajou occupé par Marmont. Il s'y trouvait un
détachement du maréchal Victor, qui, vaincu par le nombre, fut obligé
d'abandonner le hameau. Mais le maréchal Victor se mettant à la tête
de l'une de ses brigades, reprit la Giberie, et repoussa fort loin les
Wurtembergeois. Enfin, à l'extrémité de ce champ de bataille, où la
ligne des alliés se recourbait autour de notre flanc gauche, les
Bavarois, après avoir débouché de la forêt de Soulaines, et s'être
déployés le long du ruisseau de Morvilliers, avaient été arrêtés par
le maréchal Marmont, qui avait parfaitement disposé son artillerie et
en faisait un usage des plus redoutables.
[En marge: Vers quatre heures de l'après-midi, Blucher tente un effort
décisif contre la Rothière et la Giberie.]
Ainsi après deux heures d'une canonnade et d'une fusillade des plus
violentes, l'ennemi n'avait gagné de terrain nulle part. Mais il ne
pouvait se résigner à être tenu en échec par une armée qui lui
paraissait être d'une quarantaine de mille hommes tout au plus, tandis
qu'il en avait environ 100 mille en ne comptant pas ses deux ailes
extrêmes.
[En marge: Succès de cette attaque, après une vive résistance de la
part des Français.]
Il tenta donc un effort décisif vers quatre heures de l'après-midi.
Blucher, derrière lequel étaient venues se placer les gardes russe et
prussienne, marcha l'épée à la main sur la Rothière, tandis que sur la
demande pressante du prince de Wurtemberg, l'empereur Alexandre
envoyait une brigade de ses gardes pour seconder ce prince dans
l'attaque de la Giberie. L'action alors devint terrible. Les colonnes
de Sacken entrèrent dans la Rothière, en furent repoussées, puis y
pénétrèrent de nouveau, n'ayant affaire qu'à la division Duhesme, qui
était au plus de 5 mille hommes. Cette division, conduite par le
maréchal Victor en personne, n'abandonna le poste qu'à demi détruite.
Pendant ce temps, pour remplir l'espace compris entre la Rothière et
la Giberie, la cavalerie de la garde, suivie de son artillerie
attelée, se jeta sur la cavalerie de Pahlen et de Wassiltsikoff, et la
culbuta sur l'infanterie de Scherbatow. Mais arrêtée par l'infanterie
russe, chargée en flanc par un corps de dragons, elle perdit dans
cette échauffourée une partie de ses canons, qu'elle n'eut pas le
temps de ramener. Le prince de Wurtemberg, soutenu par les gardes
russes, pénétra dans la Giberie, et de leur côté les Bavarois, honteux
de se voir arrêtés par le petit nombre des soldats de Marmont,
franchirent enfin le ruisseau qui leur faisait obstacle, emportèrent
le village de Morvilliers, et débouchèrent dans la plaine qui s'étend
au pied du bois d'Ajou, afin de se débarrasser de notre artillerie qui
leur causait le plus grand dommage.
[En marge: Napoléon sentant qu'un coup de vigueur est nécessaire pour
couvrir la retraite, reprend la Rothière et la Giberie à la tête de la
jeune garde.]
[En marge: La bataille terminée à dix heures du soir.]
[En marge: Napoléon se retire en bon ordre.]
Le moment était critique, et Napoléon, qui n'avait cessé d'ordonner
tous les mouvements sous une grêle de projectiles, résolut, quoiqu'il
fît déjà nuit, de ne pas laisser tant d'avantages à ses adversaires.
Sentant que la retraite n'était possible avec honneur et avec sûreté
qu'en intimidant l'ennemi, il lança brusquement les deux divisions de
jeune garde, qui étaient sa dernière ressource, sur les deux points
principaux. Il dirigea sur la Rothière la division Rothenbourg, sous
la conduite du maréchal Oudinot, avec ordre de tout renverser devant
elle, et lui-même dirigea sur la gauche la division Meunier, entre
Marmont qui s'était replié sur le village de Chaumenil, et Victor qui
avait perdu la Giberie. Ces deux jeunes troupes, conduites par
Napoléon et Oudinot, marchèrent avec la résolution du désespoir. La
division Meunier, placée entre Chaumenil et la Giberie, arrêta net les
progrès des Bavarois et des Wurtembergeois. Oudinot, à la tête de
l'infanterie de Rothenbourg, se déploya sans fléchir sous un feu
épouvantable, fit plier les masses ennemies, et parvint même à leur
enlever le village de la Rothière. La nuit était déjà profonde; on
combattit corps à corps avec une sorte de fureur dans l'intérieur du
village, et ce ne fut qu'à dix heures du soir, quand l'ennemi ne
pouvait plus inquiéter notre retraite, que l'héroïque Oudinot se
replia de la Rothière sur Brienne. Notre mouvement rétrograde
s'exécuta en bon ordre, couvert par les divisions de la jeune garde et
par les dragons de Milhaud, qui, chargeant et chargés tour à tour,
occupèrent le terrain, mais en y perdant l'artillerie qu'il était
impossible de ramener. Nous en avions une trop grande quantité
comparativement à notre infanterie, pour pouvoir la protéger, et après
s'en être servi on l'abandonnait, en se contentant de sauver les
canonniers et les attelages. Du reste, tandis que le centre composé de
la garde, de la cavalerie et des débris de Victor, se retirait sans
être entamé, la gauche sous Marmont se dérobait très-heureusement à
travers le bois d'Ajou, et la droite, sous Gérard, qui s'était montrée
inébranlable à Dienville, se repliait sans échec le long de l'Aube,
après avoir tué ou blessé un nombre considérable d'hommes à l'ennemi.
[En marge: Résultats de la bataille de la Rothière.]
[En marge: Napoléon profite de la nuit pour passer l'Aube par le pont
de Lesmont, et laisse Marmont sur la hauteur de Perthes pour tromper
l'ennemi.]
Ainsi se termina cette terrible journée où la résistance de 32 mille
hommes contre 170 mille, dont 100 mille engagés, fut, on peut le dire,
un vrai phénomène de guerre. Cette résistance était due à l'habileté
et à l'énergie du général Gérard, au bon emploi que le maréchal
Marmont avait fait de son artillerie, au dévouement héroïque des
maréchaux Oudinot et Victor, et par-dessus tout à la ténacité
indomptable de Napoléon. Sans son caractère de fer il aurait été
précipité dans l'Aube. Sa tenue était de nature à faire réfléchir
l'ennemi, et sauvait pour le moment sa situation. Il avait perdu
environ 5 mille hommes en tués ou blessés, et en avait mis hors de
combat 8 ou 9 mille aux alliés, grâce à l'avantage de la position et
au grand emploi de l'artillerie, différence qui était une satisfaction
sans doute, mais un faible succès militaire, car les moindres pertes
étaient pour nous bien plus sensibles, que les plus considérables pour
la coalition. Notre sacrifice en artillerie fut d'une cinquantaine de
bouches à feu, mais presque sans perte d'artilleurs ou de chevaux[5],
ce qui prouvait que c'étaient bien plutôt des pièces abandonnées que
des pièces conquises par l'ennemi. Napoléon n'avait livré ce combat si
disproportionné que pour couvrir sa retraite: dans la nuit il passa
sans confusion le pont de Lesmont, et gagna Troyes en bon ordre. Comme
il lui fallait toute la nuit pour défiler, et qu'il pouvait être
assailli par l'ennemi à la pointe du jour, il laissa le corps de
Marmont, qui ne se composait que de la division Lagrange, sur la
droite de l'Aube et sur la hauteur de Perthes, de manière à persuader
à Blucher que l'armée française était là tout entière prête à
combattre de nouveau. Ce corps ne courait aucun danger bien sérieux,
car il avait pour se couvrir la petite rivière de la Voire, étroite
mais profonde, dont il possédait les ponts, et derrière laquelle il
était assuré de trouver un asile dès qu'il serait trop vivement
attaqué.
[Note 5: L'ennemi parla de 2 mille ou 2,500 prisonniers.
C'étaient des blessés que nous abandonnions, faute de
pouvoir les emmener, et non point de vrais prisonniers pris
en ligne.]
Le lendemain en effet, l'ennemi, fatigué du combat de la veille, et
s'éveillant un peu tard, s'avança d'un côté vers le pont de Lesmont,
de l'autre vers la hauteur de Perthes, et demeura dans une sorte de
doute en voyant le corps de Marmont en bataille. Tandis qu'il se
demandait où était l'armée française, elle achevait de défiler tout
près de lui par le pont de Lesmont, et Marmont lui-même, après avoir
suffisamment contribué à son illusion, se dérobait en passant la Voire
à Rosnay.
[En marge: Marmont, après avoir occupé assez longtemps l'attention de
l'ennemi, se retire derrière la Voire.]
[En marge: Beau combat de Marmont à Rosnay.]
Cependant Marmont fut suivi sur la Voire par le maréchal de Wrède.
Après avoir occupé assez longtemps la hauteur de Perthes, et y avoir
fait bonne contenance, il avait traversé le pont de Rosnay sous les
yeux des Bavarois, et s'était hâté de le détruire. Mais serré de
très-près, il n'avait pu enlever que le tablier du pont, et en avait
laissé subsister les pilotis, dont la tête perçait de quelques pieds
au-dessus de l'eau. Pendant qu'il mettait en bataille de l'autre côté
de la Voire le peu de troupes qui lui restaient, il aperçut au-dessous
de Rosnay des détachements ennemis exécutant une tentative de passage.
Il envoya d'abord de la cavalerie pour s'y opposer, puis ayant reconnu
que la cavalerie ne suffisait pas, et qu'une troupe de deux à trois
mille hommes avait déjà franchi la rivière, il y accourut lui-même
avec quelques centaines d'hommes, car si ce passage n'était pas
interrompu, son corps pouvait se trouver coupé de l'Aube et de
Napoléon, dès lors rejeté au milieu des corps de Wittgenstein et
d'York, c'est-à-dire enveloppé et pris. Sur-le-champ il se précipita
l'épée à la main sur le détachement qui avait passé la Voire au moyen
de quelques pieux et de quelques planches, l'attaqua brusquement, et
le refoula sur la rivière. Sa cavalerie à cet aspect fit une charge à
outrance, et en un clin d'oeil on sabra ou prit un millier d'hommes.
Cet exploit accompli au-dessous de Rosnay, Marmont fut rappelé à
Rosnay même par une tentative à peu près semblable. Prévoyant qu'un
passage pourrait être essayé par ce pont à moitié détruit, il y avait
embusqué un capitaine d'infanterie fort intelligent avec sa compagnie.
Celui-ci avait laissé passer un à un sur les appuis du pont privés de
tablier, un certain nombre d'hommes, puis les avait fusillés à bout
portant. Marmont arriva pour les achever. Ainsi un corps de 3 mille
Français environ, c'était en effet ce qui restait à Marmont séparé de
la division Ricard, avait arrêté toute une journée un corps de 25
mille Bavarois, et leur avait tué ou enlevé plus de 2 mille hommes. Ce
double combat fut un véritable service, car en excitant au plus haut
point la confiance de l'armée en elle-même, et en rendant les coalisés
infiniment plus circonspects, il contribua beaucoup à ralentir leurs
mouvements, ce qui devait nous permettre de multiplier les nôtres,
seule ressource qui nous restât dans l'état si réduit de nos forces.
[En marge: Retraite de Napoléon sur Troyes, où il arrive le 3
février.]
[En marge: Gravité de la situation.]
[En marge: Disproportion effrayante des forces opposées les unes aux
autres.]
Napoléon ayant franchi l'Aube sans accident, séjourna le 2 à Piney, et
le lendemain 3 février alla s'établir à Troyes. Cette dernière
bataille si énergiquement soutenue contre des forces si supérieures,
tout en étant un grand acte militaire, nous laissait dans un immense
péril. La coalition semblait avoir rassemblé toutes ses forces entre
Bar-sur-Aube et Troyes, et si elle persévérait à marcher réunie sur
Paris, il était douteux, même en s'y faisant tuer jusqu'au dernier
homme, qu'on parvînt à l'arrêter. Après le combat du 29 janvier, et la
bataille du 1er février, c'est tout au plus s'il restait à Napoléon 25
ou 26 mille combattants. Mortier, qu'il venait de retrouver à Troyes,
en avait 15 mille peut-être, le général Hamelinaye 4 mille, ce qui
portait la totalité de nos forces disponibles à 45 mille hommes. Or le
prince de Schwarzenberg, avec Wittgenstein et Blucher, en comptait
bien 160 mille, en déduisant les pertes des deux derniers combats; et
ce n'était pas tout, car Blucher allait être renforcé non-seulement
par d'York arrivant de Metz, mais par Langeron prêt à venir de
Mayence, par Kleist quittant le blocus d'Erfurt, tous trois devant
être remplacés par des troupes levées à la hâte en Allemagne. On ne
savait donc pas jusqu'où la masse des coalisés serait portée sous
quelques jours, et il était possible qu'on se trouvât 40 à 50 mille
combattants contre 200 mille, et alors comment se défendre? Les
soldats avaient toujours la même confiance en Napoléon, bien qu'il en
désertât un certain nombre parmi les jeunes, mais les chefs, qui sur
le champ de bataille leur donnaient l'exemple du plus grand
dévouement, les chefs ayant assez d'expérience pour découvrir le
danger d'une situation presque désespérée, pas assez de génie pour
apercevoir les ressources, se livraient hors du feu à un complet
découragement. Ils étaient d'une tristesse profonde qu'ils ne
prenaient aucun soin de cacher. Cette tristesse gagnait peu à peu les
rangs inférieurs, et l'hiver avec ses souffrances et ses privations
n'était pas fait pour la dissiper. En Franche-Comté, en Alsace, en
Lorraine, les habitants avaient montré un esprit excellent et une
véritable fraternité envers l'armée. À Troyes et dans les environs, où
l'esprit était moins bon, où déjà les charges de la guerre s'étaient
fait cruellement sentir, où il régnait une extrême irritation contre
le gouvernement, l'accueil fait à l'armée était moins cordial, et de
fâcheuses rixes entre soldats et paysans ajoutaient d'affligeantes
couleurs au tableau qu'on avait sous les yeux.
[En marge: Prodigieuse fermeté de Napoléon.]
Napoléon, quoique douloureusement affecté, n'était cependant point
abattu. Il découvrait encore bien des ressources là où personne n'en
soupçonnait, cherchait à les faire apercevoir aux autres, et montrait
non pas de la sérénité ou de la gaieté, ce qui eût été une affectation
peu séante en de telles circonstances, mais une ténacité, une
résolution indomptables, et désespérantes pour ceux qui auraient voulu
le voir plus disposé à se soumettre aux événements. Point troublé,
point déconcerté, point amolli surtout, supportant les fatigues, les
angoisses avec une force bien supérieure à sa santé, toujours au feu
de sa personne, l'oeil assuré, la voix brusque et vibrante, il portait
le fardeau de ses fautes avec une vigueur qui les aurait fait
pardonner, si les grandes qualités étaient une excuse suffisante des
maux qu'on a causés au monde.
[En marge: Ressources qui nous restaient.]
[En marge: Correspondance de Napoléon avec son frère, sa femme, ses
ministres, pour essayer de les rassurer.]
Toutefois la confiance qu'il manifestait, bien qu'en partie simulée,
n'était pas sans fondement. S'il ne lui restait que 15 mille hommes,
en comptant ce qu'il ramenait de Brienne, la vieille garde de Mortier,
et la petite division Hamelinaye, il attendait 15 mille vieux soldats
arrivant en poste d'Espagne, et déjà rendus à Orléans. Ce renfort
devait élever ses forces matériellement à 60 mille hommes, et
moralement à beaucoup plus. Le brave Pajol, qui, avec douze cents
chevaux et 5 à 6 mille gardes nationaux, défendait les ponts de la
Seine et de l'Yonne qu'il avait barricadés, tels que Nogent-sur-Seine,
Bray, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, attendait 4 mille hommes de la
réserve de Bordeaux. À Paris il devait y avoir sous peu de jours deux
divisions de jeune garde dont l'organisation allait être terminée. Il
s'y trouvait en outre vingt-quatre dépôts de régiments qu'on y avait
fait refluer, et dans lesquels on pouvait, en y versant des conscrits,
former vingt-quatre bataillons de 5 à 600 hommes chacun, ce qui
présenterait, en comptant les deux divisions de jeune garde, quatre
divisions d'infanterie de vingt et quelques mille hommes. On avait en
outre de quoi équiper quelques mille cavaliers à Versailles, et de
quoi atteler 80 bouches à feu à Vincennes. C'étaient donc 30 mille
soldats de plus qui devaient en huit ou dix jours porter à 90 mille
hommes les forces totales de Napoléon. Enfin à Montereau, à Meaux, à
Soissons, il accourait de braves gens qui profitaient des cadres de la
garde nationale pour venir offrir et utiliser leur dévouement. Tout
n'était donc pas perdu, si on savait conserver son sang-froid quelques
jours encore. Par malheur deux choses manquaient à Paris, non pas les
hommes, nous le répétons, mais l'argent et les fusils. Quant à
l'argent, lorsque M. Mollien aux abois ne savait où trouver cent mille
francs, un mandat sur le trésorier de la liste civile les faisait
sortir des Tuileries. Il était moins aisé de se procurer des armes. Il
y avait, comme nous l'avons dit, 6 mille fusils neufs et 30 mille à
réparer. On travaillait à remettre en état ces derniers, mais les
réparations quotidiennes remplaçaient à peine les distributions, et la
réserve des armes propres au service diminuait ainsi à vue d'oeil. Les
habits se confectionnaient assez vite; les chevaux arrivaient.
Napoléon écrivant sans cesse à Joseph et à Clarke, tâchait de stimuler
la paresse de l'un, de suppléer à l'incapacité de l'autre, leur
traçait point par point ce qu'ils avaient à faire, donnait tous les
jours de ses nouvelles à l'Impératrice et au prince Cambacérès, leur
recommandait le courage et le calme, leur affirmait que rien n'était
perdu, que l'ennemi n'avait eu aucun avantage décisif, et qu'avec de
la constance et de l'énergie on finirait par tout sauver.
[En marge: Espérance d'une faute de l'ennemi, qui sauverait l'Empire.]
[En marge: Napoléon ne dit rien de l'espérance qui le soutient.]
[En marge: Efforts de Berthier et de M. de Bassano en faveur de la
paix.]