Le maréchal Blucher devait avec Sacken, Olsouvieff, Scherbatow et

Pahlen, aborder la Rothière et l'enlever, ce qui paraissait facile

pour lui, car il n'avait d'autre obstacle à vaincre qu'un village

situé au milieu d'une plaine presque unie, et s'élevant en pente

insensible. Pendant ce temps le général Giulay devait se porter sur

Dienville, pour enlever le pont de l'Aube où Napoléon appuyait sa

droite, tandis que le prince de Wurtemberg, agissant vers le côté

opposé, à travers les bois d'Éclance, devait enlever la Giberie et

Chaumenil, petits villages qui se reliaient au bois d'Ajou où Napoléon

avait sa gauche. Enfin, le maréchal de Wrède devait attaquer cette

gauche, formée par le maréchal Marmont. Il fallait pour cela qu'il

s'enfonçât dans un ruisseau fangeux et boisé qui passe au pied du

village de Morvilliers, qu'il le franchît, enlevât Morvilliers, et

traversât ensuite une plaine découverte et creuse bordée par le bois

d'Ajou. Derrière les 70 mille hommes qui allaient s'engager de la

sorte, les gardes russe et prussienne devaient marcher en réserve, ce

qui porterait à cent mille le nombre des combattants. Enfin aux deux

extrémités de cette ligne de bataille, Colloredo qui était à la gauche

de l'Aube, Wittgenstein et d'York qui traversaient la forêt de

Soulaines, devaient, en exécutant un double mouvement circulaire,

envelopper Napoléon avec 70 mille hommes répartis sur les deux ailes.

Quelle probabilité qu'il s'en tirât, eût-il trente, quarante, et même

cinquante mille combattants?

[En marge: Périlleuse situation de Napoléon, réduit à combattre 170

mille hommes avec 32 mille.]

Telle était l'opinion que les coalisés se faisaient de la situation de

l'armée française. Cette situation était au moins aussi fâcheuse

qu'ils la supposaient. Ce n'était pas 50 mille combattants, ce n'était

même pas 40 mille que Napoléon pouvait opposer aux 170 mille hommes de

la coalition, mais 32 mille au plus. Il avait, il est vrai, une

position bien choisie, son génie, et le dévouement de ses soldats! On

va voir comment il usa de ces ressources.

[En marge: Néanmoins il n'hésite pas à livrer bataille.]

Dès le matin il avait remarqué un grand mouvement parmi les troupes de

Blucher, et sachant que le prince de Colloredo s'était montré de

l'autre côté de l'Aube, vers Vandoeuvres, il inclinait à quitter les

bords de cette rivière, et à se replier sur Troyes, pour s'y réunir à

Mortier et tenir tête à la masse des coalisés qui semblait prendre

cette route, lorsqu'au milieu du jour il apprit par quelques

transfuges et par les dispositions manifestes de l'ennemi, qu'il

allait être attaqué de front à la Rothière. Dès ce moment il n'était

ni de son caractère ni d'un bon calcul de se retirer. Il résolut de

faire tête à l'orage, de recevoir chaudement l'attaque qui

s'annonçait, sauf à se retirer ensuite dès qu'il aurait assez résisté

pour ne paraître ni découragé ni vaincu.

[En marge: Position prise par Napoléon.]

Napoléon, comme nous l'avons dit, avait sa droite appuyée sur l'Aube,

à Dienville, où se trouvaient sous le général Gérard la division

Dufour (première de réserve), et la division Ricard détachée du corps

de Marmont. Il avait son centre, formé des troupes du maréchal Victor,

à la Rothière, coupant la grande route et s'étendant jusqu'à la

Giberie; il avait sa gauche en avant du bois d'Ajou, protégée par le

ruisseau et le village de Morvilliers. Cette gauche, composée du corps

de Marmont qui était réduit en ce moment à la division de la Grange,

n'était pas de plus de 4 mille hommes. Elle possédait, il est vrai,

beaucoup de canons que le maréchal Marmont avait adroitement disposés,

et de manière à contenir les Bavarois quand ils attaqueraient le

ruisseau et le village de Morvilliers. Enfin, avec deux divisions de

jeune garde, toute la cavalerie et une nombreuse artillerie, Napoléon

se tenait en réserve derrière la Rothière, et un peu sur la gauche, de

manière à secourir ou Marmont ou Victor. Il est certain, d'après les

appels faits le matin, qu'il ne comptait pas plus de 32 mille hommes.

[En marge: Bataille de la Rothière, livrée le 1er février 1814.]

[En marge: Premier engagement à la Rothière, à Dienville et à

Morvilliers, terminé à l'avantage des Français.]

Le feu ne commença pas avant deux heures de l'après-midi. Blucher

après avoir franchi avec peine l'espace qui le séparait de nos

positions, s'avança sur la Rothière en deux fortes colonnes, l'une

composée des troupes de Sacken, l'autre de celles d'Olsouvieff et de

Scherbatow. Une vive canonnade s'engagea de part et d'autre, mais

comme nous avions beaucoup d'artillerie, ce ne fut pas à l'avantage

des Russes que Blucher commandait dans cette journée. Bientôt celui-ci

voulut agir plus sérieusement, et il poussa ses masses d'infanterie

sur les premières maisons de la Rothière. C'était la division Duhesme,

du corps du maréchal Victor, qui occupait ce village. Nos jeunes

soldats, bien embusqués dans les maisons et les jardins, avec des

barricades à toutes les issues, répondirent par un feu des plus

violents aux tentatives des soldats de Blucher, et parvinrent ainsi à

les arrêter. Le maréchal Victor, abattu en sortant de Strasbourg,

avait retrouvé toute l'énergie de la jeunesse dans cette grave

circonstance, et il était au plus fort du danger, donnant l'exemple à

ses soldats qui le suivaient noblement.

Tandis qu'au centre Blucher luttait contre cet obstacle, le général

Giulay ayant défilé derrière lui pour se porter sur Dienville, y

rencontra notre aile droite établie en avant de ce bourg, et sur les

bords de l'Aube. Le général Gérard avait disposé une partie de ses

troupes dans l'intérieur du bourg, l'autre dans la plaine, en liaison

avec la Rothière, et sous la protection d'un grand nombre de bouches

à feu. Le général Giulay, d'abord accueilli comme Blucher par une

forte canonnade, ne fut pas plus heureux, et voulut en vain aborder le

bourg lui-même. Il perdit beaucoup de monde sans y pénétrer. Afin de

se donner plus de chance de succès, en attaquant Dienville par les

deux côtés de l'Aube, il porta la brigade Fresnel sur la rive gauche

de cette rivière, par le pont d'Unienville situé un peu en amont.

Cette brigade, après avoir franchi l'Aube et être arrivée devant

Dienville, en trouva le pont barricadé, et essuya la fusillade d'une

multitude de tirailleurs embusqués au bord de la rivière. Tout ce

qu'elle put faire, fut de prendre position sur le sommet d'un coteau

opposé à Dienville, et de tirer par-dessus l'Aube avec son artillerie.

La division Dufour, rangée sur l'autre rive, supporta ce feu avec un

rare aplomb, et y répondit par un feu non moins meurtrier.

Sur notre droite comme à notre centre les alliés avaient donc

rencontré une résistance opiniâtre. À notre gauche, le prince royal de

Wurtemberg, après avoir franchi les bois d'Éclance, avait essayé

d'enlever le petit hameau de la Giberie, qui flanquait la Rothière, et

se liait avec le bois d'Ajou occupé par Marmont. Il s'y trouvait un

détachement du maréchal Victor, qui, vaincu par le nombre, fut obligé

d'abandonner le hameau. Mais le maréchal Victor se mettant à la tête

de l'une de ses brigades, reprit la Giberie, et repoussa fort loin les

Wurtembergeois. Enfin, à l'extrémité de ce champ de bataille, où la

ligne des alliés se recourbait autour de notre flanc gauche, les

Bavarois, après avoir débouché de la forêt de Soulaines, et s'être

déployés le long du ruisseau de Morvilliers, avaient été arrêtés par

le maréchal Marmont, qui avait parfaitement disposé son artillerie et

en faisait un usage des plus redoutables.

[En marge: Vers quatre heures de l'après-midi, Blucher tente un effort

décisif contre la Rothière et la Giberie.]

Ainsi après deux heures d'une canonnade et d'une fusillade des plus

violentes, l'ennemi n'avait gagné de terrain nulle part. Mais il ne

pouvait se résigner à être tenu en échec par une armée qui lui

paraissait être d'une quarantaine de mille hommes tout au plus, tandis

qu'il en avait environ 100 mille en ne comptant pas ses deux ailes

extrêmes.

[En marge: Succès de cette attaque, après une vive résistance de la

part des Français.]

Il tenta donc un effort décisif vers quatre heures de l'après-midi.

Blucher, derrière lequel étaient venues se placer les gardes russe et

prussienne, marcha l'épée à la main sur la Rothière, tandis que sur la

demande pressante du prince de Wurtemberg, l'empereur Alexandre

envoyait une brigade de ses gardes pour seconder ce prince dans

l'attaque de la Giberie. L'action alors devint terrible. Les colonnes

de Sacken entrèrent dans la Rothière, en furent repoussées, puis y

pénétrèrent de nouveau, n'ayant affaire qu'à la division Duhesme, qui

était au plus de 5 mille hommes. Cette division, conduite par le

maréchal Victor en personne, n'abandonna le poste qu'à demi détruite.

Pendant ce temps, pour remplir l'espace compris entre la Rothière et

la Giberie, la cavalerie de la garde, suivie de son artillerie

attelée, se jeta sur la cavalerie de Pahlen et de Wassiltsikoff, et la

culbuta sur l'infanterie de Scherbatow. Mais arrêtée par l'infanterie

russe, chargée en flanc par un corps de dragons, elle perdit dans

cette échauffourée une partie de ses canons, qu'elle n'eut pas le

temps de ramener. Le prince de Wurtemberg, soutenu par les gardes

russes, pénétra dans la Giberie, et de leur côté les Bavarois, honteux

de se voir arrêtés par le petit nombre des soldats de Marmont,

franchirent enfin le ruisseau qui leur faisait obstacle, emportèrent

le village de Morvilliers, et débouchèrent dans la plaine qui s'étend

au pied du bois d'Ajou, afin de se débarrasser de notre artillerie qui

leur causait le plus grand dommage.

[En marge: Napoléon sentant qu'un coup de vigueur est nécessaire pour

couvrir la retraite, reprend la Rothière et la Giberie à la tête de la

jeune garde.]

[En marge: La bataille terminée à dix heures du soir.]

[En marge: Napoléon se retire en bon ordre.]

Le moment était critique, et Napoléon, qui n'avait cessé d'ordonner

tous les mouvements sous une grêle de projectiles, résolut, quoiqu'il

fît déjà nuit, de ne pas laisser tant d'avantages à ses adversaires.

Sentant que la retraite n'était possible avec honneur et avec sûreté

qu'en intimidant l'ennemi, il lança brusquement les deux divisions de

jeune garde, qui étaient sa dernière ressource, sur les deux points

principaux. Il dirigea sur la Rothière la division Rothenbourg, sous

la conduite du maréchal Oudinot, avec ordre de tout renverser devant

elle, et lui-même dirigea sur la gauche la division Meunier, entre

Marmont qui s'était replié sur le village de Chaumenil, et Victor qui

avait perdu la Giberie. Ces deux jeunes troupes, conduites par

Napoléon et Oudinot, marchèrent avec la résolution du désespoir. La

division Meunier, placée entre Chaumenil et la Giberie, arrêta net les

progrès des Bavarois et des Wurtembergeois. Oudinot, à la tête de

l'infanterie de Rothenbourg, se déploya sans fléchir sous un feu

épouvantable, fit plier les masses ennemies, et parvint même à leur

enlever le village de la Rothière. La nuit était déjà profonde; on

combattit corps à corps avec une sorte de fureur dans l'intérieur du

village, et ce ne fut qu'à dix heures du soir, quand l'ennemi ne

pouvait plus inquiéter notre retraite, que l'héroïque Oudinot se

replia de la Rothière sur Brienne. Notre mouvement rétrograde

s'exécuta en bon ordre, couvert par les divisions de la jeune garde et

par les dragons de Milhaud, qui, chargeant et chargés tour à tour,

occupèrent le terrain, mais en y perdant l'artillerie qu'il était

impossible de ramener. Nous en avions une trop grande quantité

comparativement à notre infanterie, pour pouvoir la protéger, et après

s'en être servi on l'abandonnait, en se contentant de sauver les

canonniers et les attelages. Du reste, tandis que le centre composé de

la garde, de la cavalerie et des débris de Victor, se retirait sans

être entamé, la gauche sous Marmont se dérobait très-heureusement à

travers le bois d'Ajou, et la droite, sous Gérard, qui s'était montrée

inébranlable à Dienville, se repliait sans échec le long de l'Aube,

après avoir tué ou blessé un nombre considérable d'hommes à l'ennemi.

[En marge: Résultats de la bataille de la Rothière.]

[En marge: Napoléon profite de la nuit pour passer l'Aube par le pont

de Lesmont, et laisse Marmont sur la hauteur de Perthes pour tromper

l'ennemi.]

Ainsi se termina cette terrible journée où la résistance de 32 mille

hommes contre 170 mille, dont 100 mille engagés, fut, on peut le dire,

un vrai phénomène de guerre. Cette résistance était due à l'habileté

et à l'énergie du général Gérard, au bon emploi que le maréchal

Marmont avait fait de son artillerie, au dévouement héroïque des

maréchaux Oudinot et Victor, et par-dessus tout à la ténacité

indomptable de Napoléon. Sans son caractère de fer il aurait été

précipité dans l'Aube. Sa tenue était de nature à faire réfléchir

l'ennemi, et sauvait pour le moment sa situation. Il avait perdu

environ 5 mille hommes en tués ou blessés, et en avait mis hors de

combat 8 ou 9 mille aux alliés, grâce à l'avantage de la position et

au grand emploi de l'artillerie, différence qui était une satisfaction

sans doute, mais un faible succès militaire, car les moindres pertes

étaient pour nous bien plus sensibles, que les plus considérables pour

la coalition. Notre sacrifice en artillerie fut d'une cinquantaine de

bouches à feu, mais presque sans perte d'artilleurs ou de chevaux[5],

ce qui prouvait que c'étaient bien plutôt des pièces abandonnées que

des pièces conquises par l'ennemi. Napoléon n'avait livré ce combat si

disproportionné que pour couvrir sa retraite: dans la nuit il passa

sans confusion le pont de Lesmont, et gagna Troyes en bon ordre. Comme

il lui fallait toute la nuit pour défiler, et qu'il pouvait être

assailli par l'ennemi à la pointe du jour, il laissa le corps de

Marmont, qui ne se composait que de la division Lagrange, sur la

droite de l'Aube et sur la hauteur de Perthes, de manière à persuader

à Blucher que l'armée française était là tout entière prête à

combattre de nouveau. Ce corps ne courait aucun danger bien sérieux,

car il avait pour se couvrir la petite rivière de la Voire, étroite

mais profonde, dont il possédait les ponts, et derrière laquelle il

était assuré de trouver un asile dès qu'il serait trop vivement

attaqué.

[Note 5: L'ennemi parla de 2 mille ou 2,500 prisonniers.

C'étaient des blessés que nous abandonnions, faute de

pouvoir les emmener, et non point de vrais prisonniers pris

en ligne.]

Le lendemain en effet, l'ennemi, fatigué du combat de la veille, et

s'éveillant un peu tard, s'avança d'un côté vers le pont de Lesmont,

de l'autre vers la hauteur de Perthes, et demeura dans une sorte de

doute en voyant le corps de Marmont en bataille. Tandis qu'il se

demandait où était l'armée française, elle achevait de défiler tout

près de lui par le pont de Lesmont, et Marmont lui-même, après avoir

suffisamment contribué à son illusion, se dérobait en passant la Voire

à Rosnay.

[En marge: Marmont, après avoir occupé assez longtemps l'attention de

l'ennemi, se retire derrière la Voire.]

[En marge: Beau combat de Marmont à Rosnay.]

Cependant Marmont fut suivi sur la Voire par le maréchal de Wrède.

Après avoir occupé assez longtemps la hauteur de Perthes, et y avoir

fait bonne contenance, il avait traversé le pont de Rosnay sous les

yeux des Bavarois, et s'était hâté de le détruire. Mais serré de

très-près, il n'avait pu enlever que le tablier du pont, et en avait

laissé subsister les pilotis, dont la tête perçait de quelques pieds

au-dessus de l'eau. Pendant qu'il mettait en bataille de l'autre côté

de la Voire le peu de troupes qui lui restaient, il aperçut au-dessous

de Rosnay des détachements ennemis exécutant une tentative de passage.

Il envoya d'abord de la cavalerie pour s'y opposer, puis ayant reconnu

que la cavalerie ne suffisait pas, et qu'une troupe de deux à trois

mille hommes avait déjà franchi la rivière, il y accourut lui-même

avec quelques centaines d'hommes, car si ce passage n'était pas

interrompu, son corps pouvait se trouver coupé de l'Aube et de

Napoléon, dès lors rejeté au milieu des corps de Wittgenstein et

d'York, c'est-à-dire enveloppé et pris. Sur-le-champ il se précipita

l'épée à la main sur le détachement qui avait passé la Voire au moyen

de quelques pieux et de quelques planches, l'attaqua brusquement, et

le refoula sur la rivière. Sa cavalerie à cet aspect fit une charge à

outrance, et en un clin d'oeil on sabra ou prit un millier d'hommes.

Cet exploit accompli au-dessous de Rosnay, Marmont fut rappelé à

Rosnay même par une tentative à peu près semblable. Prévoyant qu'un

passage pourrait être essayé par ce pont à moitié détruit, il y avait

embusqué un capitaine d'infanterie fort intelligent avec sa compagnie.

Celui-ci avait laissé passer un à un sur les appuis du pont privés de

tablier, un certain nombre d'hommes, puis les avait fusillés à bout

portant. Marmont arriva pour les achever. Ainsi un corps de 3 mille

Français environ, c'était en effet ce qui restait à Marmont séparé de

la division Ricard, avait arrêté toute une journée un corps de 25

mille Bavarois, et leur avait tué ou enlevé plus de 2 mille hommes. Ce

double combat fut un véritable service, car en excitant au plus haut

point la confiance de l'armée en elle-même, et en rendant les coalisés

infiniment plus circonspects, il contribua beaucoup à ralentir leurs

mouvements, ce qui devait nous permettre de multiplier les nôtres,

seule ressource qui nous restât dans l'état si réduit de nos forces.

[En marge: Retraite de Napoléon sur Troyes, où il arrive le 3

février.]

[En marge: Gravité de la situation.]

[En marge: Disproportion effrayante des forces opposées les unes aux

autres.]

Napoléon ayant franchi l'Aube sans accident, séjourna le 2 à Piney, et

le lendemain 3 février alla s'établir à Troyes. Cette dernière

bataille si énergiquement soutenue contre des forces si supérieures,

tout en étant un grand acte militaire, nous laissait dans un immense

péril. La coalition semblait avoir rassemblé toutes ses forces entre

Bar-sur-Aube et Troyes, et si elle persévérait à marcher réunie sur

Paris, il était douteux, même en s'y faisant tuer jusqu'au dernier

homme, qu'on parvînt à l'arrêter. Après le combat du 29 janvier, et la

bataille du 1er février, c'est tout au plus s'il restait à Napoléon 25

ou 26 mille combattants. Mortier, qu'il venait de retrouver à Troyes,

en avait 15 mille peut-être, le général Hamelinaye 4 mille, ce qui

portait la totalité de nos forces disponibles à 45 mille hommes. Or le

prince de Schwarzenberg, avec Wittgenstein et Blucher, en comptait

bien 160 mille, en déduisant les pertes des deux derniers combats; et

ce n'était pas tout, car Blucher allait être renforcé non-seulement

par d'York arrivant de Metz, mais par Langeron prêt à venir de

Mayence, par Kleist quittant le blocus d'Erfurt, tous trois devant

être remplacés par des troupes levées à la hâte en Allemagne. On ne

savait donc pas jusqu'où la masse des coalisés serait portée sous

quelques jours, et il était possible qu'on se trouvât 40 à 50 mille

combattants contre 200 mille, et alors comment se défendre? Les

soldats avaient toujours la même confiance en Napoléon, bien qu'il en

désertât un certain nombre parmi les jeunes, mais les chefs, qui sur

le champ de bataille leur donnaient l'exemple du plus grand

dévouement, les chefs ayant assez d'expérience pour découvrir le

danger d'une situation presque désespérée, pas assez de génie pour

apercevoir les ressources, se livraient hors du feu à un complet

découragement. Ils étaient d'une tristesse profonde qu'ils ne

prenaient aucun soin de cacher. Cette tristesse gagnait peu à peu les

rangs inférieurs, et l'hiver avec ses souffrances et ses privations

n'était pas fait pour la dissiper. En Franche-Comté, en Alsace, en

Lorraine, les habitants avaient montré un esprit excellent et une

véritable fraternité envers l'armée. À Troyes et dans les environs, où

l'esprit était moins bon, où déjà les charges de la guerre s'étaient

fait cruellement sentir, où il régnait une extrême irritation contre

le gouvernement, l'accueil fait à l'armée était moins cordial, et de

fâcheuses rixes entre soldats et paysans ajoutaient d'affligeantes

couleurs au tableau qu'on avait sous les yeux.

[En marge: Prodigieuse fermeté de Napoléon.]

Napoléon, quoique douloureusement affecté, n'était cependant point

abattu. Il découvrait encore bien des ressources là où personne n'en

soupçonnait, cherchait à les faire apercevoir aux autres, et montrait

non pas de la sérénité ou de la gaieté, ce qui eût été une affectation

peu séante en de telles circonstances, mais une ténacité, une

résolution indomptables, et désespérantes pour ceux qui auraient voulu

le voir plus disposé à se soumettre aux événements. Point troublé,

point déconcerté, point amolli surtout, supportant les fatigues, les

angoisses avec une force bien supérieure à sa santé, toujours au feu

de sa personne, l'oeil assuré, la voix brusque et vibrante, il portait

le fardeau de ses fautes avec une vigueur qui les aurait fait

pardonner, si les grandes qualités étaient une excuse suffisante des

maux qu'on a causés au monde.

[En marge: Ressources qui nous restaient.]

[En marge: Correspondance de Napoléon avec son frère, sa femme, ses

ministres, pour essayer de les rassurer.]

Toutefois la confiance qu'il manifestait, bien qu'en partie simulée,

n'était pas sans fondement. S'il ne lui restait que 15 mille hommes,

en comptant ce qu'il ramenait de Brienne, la vieille garde de Mortier,

et la petite division Hamelinaye, il attendait 15 mille vieux soldats

arrivant en poste d'Espagne, et déjà rendus à Orléans. Ce renfort

devait élever ses forces matériellement à 60 mille hommes, et

moralement à beaucoup plus. Le brave Pajol, qui, avec douze cents

chevaux et 5 à 6 mille gardes nationaux, défendait les ponts de la

Seine et de l'Yonne qu'il avait barricadés, tels que Nogent-sur-Seine,

Bray, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, attendait 4 mille hommes de la

réserve de Bordeaux. À Paris il devait y avoir sous peu de jours deux

divisions de jeune garde dont l'organisation allait être terminée. Il

s'y trouvait en outre vingt-quatre dépôts de régiments qu'on y avait

fait refluer, et dans lesquels on pouvait, en y versant des conscrits,

former vingt-quatre bataillons de 5 à 600 hommes chacun, ce qui

présenterait, en comptant les deux divisions de jeune garde, quatre

divisions d'infanterie de vingt et quelques mille hommes. On avait en

outre de quoi équiper quelques mille cavaliers à Versailles, et de

quoi atteler 80 bouches à feu à Vincennes. C'étaient donc 30 mille

soldats de plus qui devaient en huit ou dix jours porter à 90 mille

hommes les forces totales de Napoléon. Enfin à Montereau, à Meaux, à

Soissons, il accourait de braves gens qui profitaient des cadres de la

garde nationale pour venir offrir et utiliser leur dévouement. Tout

n'était donc pas perdu, si on savait conserver son sang-froid quelques

jours encore. Par malheur deux choses manquaient à Paris, non pas les

hommes, nous le répétons, mais l'argent et les fusils. Quant à

l'argent, lorsque M. Mollien aux abois ne savait où trouver cent mille

francs, un mandat sur le trésorier de la liste civile les faisait

sortir des Tuileries. Il était moins aisé de se procurer des armes. Il

y avait, comme nous l'avons dit, 6 mille fusils neufs et 30 mille à

réparer. On travaillait à remettre en état ces derniers, mais les

réparations quotidiennes remplaçaient à peine les distributions, et la

réserve des armes propres au service diminuait ainsi à vue d'oeil. Les

habits se confectionnaient assez vite; les chevaux arrivaient.

Napoléon écrivant sans cesse à Joseph et à Clarke, tâchait de stimuler

la paresse de l'un, de suppléer à l'incapacité de l'autre, leur

traçait point par point ce qu'ils avaient à faire, donnait tous les

jours de ses nouvelles à l'Impératrice et au prince Cambacérès, leur

recommandait le courage et le calme, leur affirmait que rien n'était

perdu, que l'ennemi n'avait eu aucun avantage décisif, et qu'avec de

la constance et de l'énergie on finirait par tout sauver.

[En marge: Espérance d'une faute de l'ennemi, qui sauverait l'Empire.]

[En marge: Napoléon ne dit rien de l'espérance qui le soutient.]

[En marge: Efforts de Berthier et de M. de Bassano en faveur de la

paix.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 65 段