[Note 4: Des historiens, des auteurs de Mémoires, n'ayant

pas lu la correspondance de Napoléon, ne sachant pas ce

qu'il faisait, le déclarent presque fou, pour s'être arrêté

à Brienne après le combat du 29, et avoir voulu y livrer une

seconde bataille avec des forces si disproportionnées. On

voit s'il était fou, par l'exposé que nous venons de faire,

et s'il est sage de juger un tel homme lorsqu'on ne connaît

pas ses intentions d'après des documents authentiques. Le

maréchal Marmont, dans ses Mémoires, se récrie contre

l'ordre que Napoléon lui donna de se retrancher à

Morvilliers. Le général Koch, excellent écrivain militaire

et bien autrement sérieux dans ses jugements que le maréchal

Marmont dans les siens, demande comment on pouvait vouloir

avec trente mille hommes livrer une seconde bataille à

toutes les armées de la coalition. On voit, d'après ce qui

précède, quelles étaient les véritables intentions de

Napoléon. L'ennemi pouvant opérer par Troyes ou par Châlons,

il devait se tenir entre deux, de manière à courir sur celle

des deux routes qui serait menacée, ne cherchant pas une

bataille générale comme on l'en accuse, mais tâchant de

pourvoir à toutes les éventualités avec ce qu'il avait,

c'est-à-dire avec presque rien. Il n'y a donc qu'à admirer à

la fois son génie et son caractère dans cette situation

étrange, et presque sans égale dans l'histoire.]

[En marge: Questions qui s'agitaient au camp des alliés pendant que

Napoléon était à Brienne.]

[En marge: Arrivée de lord Castlereagh.]

Pendant ce temps, de graves questions s'agitaient au camp des

coalisés, questions à la fois politiques et militaires. La question

politique consistait à savoir si on traiterait avec Napoléon, la

question militaire si on s'arrêterait à Langres, ou si on

entreprendrait tout de suite la troisième période de la guerre, avant

de s'être assuré par quelques pourparlers que la paix était

impossible. Naturellement le parti des esprits ardents, à la tête

duquel étaient les Prussiens et Alexandre, par les motifs que nous

avons rapportés, ne voulait ni traiter ni s'arrêter. Le parti modéré,

à la tête duquel étaient les Autrichiens et quelques hommes sages des

diverses nations coalisées, voulait le contraire. C'était à lord

Castlereagh, arrivé enfin au quartier général, qu'il appartenait de

prononcer.

[En marge: Chacun disposé à complaire au ministre anglais, pour

l'attirer à soi.]

[En marge: Lord Castlereagh se présente avec trois voeux bien

prononcés: la constitution du royaume des Pays-Bas, le mariage de la

princesse Charlotte avec le prince d'Orange, et le silence sur le

droit maritime.]

[En marge: La Russie et l'Autriche disposées à condescendre aux voeux

du ministre britannique.]

Chacun pour l'attirer lui avait concédé d'avance l'objet principal de

ses voeux, c'est-à-dire la création du royaume des Pays-Bas, ce qui

procurait à l'Angleterre l'avantage d'ôter Anvers à la France, de

placer les embouchures des fleuves sous une main capable de les

défendre, et enfin de pouvoir demander à la Hollande en retour de si

beaux dons, le cap de Bonne-Espérance, qui est le Gibraltar de la mer

des Indes, comme l'île de France en est l'île de Malte. Lord

Castlereagh avait à faire à ses alliés une autre confidence dont il

éprouvait quelque embarras à parler, c'était un projet de mariage

entre la princesse Charlotte, héritière du sceptre d'Angleterre, et

l'héritier de la maison d'Orange, projet qui en tout autre temps

aurait soulevé les plus grandes oppositions. Cependant Alexandre avait

accueilli ces ambitions britanniques avec le sourire qu'il accordait à

toutes les passions dont il recherchait l'alliance, et s'était montré

prêt à consentir sans exception aux voeux de l'Angleterre. Ce projet

exigeait de l'Autriche un sacrifice personnel, celui des Pays-Bas

autrichiens, car, dans ce retour universel au passé, les Pays-Bas

auraient dû lui revenir. Mais en fait de Pays-Bas, elle aimait mieux

ceux d'Italie, c'est-à-dire Venise, et elle avait donné son

assentiment aux vues de l'Angleterre, après avoir acquis toutefois la

certitude qu'elle serait dédommagée de son sacrifice en Italie. Il

était un dernier point sur lequel lord Castlereagh apportait un voeu

formel, c'est qu'il ne fût pas question du droit maritime. Le

croirait-on? Dans cette réunion où se trouvaient des puissances qui

aspiraient à former une marine, on s'occupait à peine du droit

maritime, et on le regardait comme affaire particulière regardant tout

au plus la France et l'Angleterre, et naturellement devant être réglée

au gré de la dernière. Ainsi tout avait été concédé à lord

Castlereagh, royaume des Pays-Bas, union par mariage entre ce royaume

et celui d'Angleterre, et enfin silence de l'Europe civilisée sur la

législation des mers.

[En marge: Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il souhaite, devient

sur-le-champ raisonnable, et se prononce pour la paix avec Napoléon,

mais sur la base des frontières de 1790.]

Ces concessions faites, restait à savoir pour qui se prononcerait lord

Castlereagh, entre ceux qui désiraient la paix, et ceux au contraire

qui demandaient la guerre à outrance. Une fois rassasié, le puissant

Anglais était redevenu parfaitement raisonnable, et, par exemple, sur

la question de traiter ou de ne pas traiter avec Napoléon, il avait

été à la fois sensé et habile.

Au fond cette question signifiait qu'on ne voulait plus avoir affaire

à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une

autre dynastie à la sienne. Or c'était pour lord Castlereagh une

difficulté, soit par rapport à l'Angleterre soit par rapport à

l'Autriche. On avait longtemps reproché, comme nous l'avons déjà dit,

aux ministres anglais, élèves et successeurs de M. Pitt, de soutenir

contre la France une guerre de dynastie, et ils avaient pris une telle

habitude de s'en défendre devant le Parlement, qu'ils s'en défendaient

encore, même quand le peuple anglais lui-même, encouragé par le

succès, n'était plus disposé à leur en faire un reproche. Quant à

l'Autriche, c'était embarrasser beaucoup l'empereur François que de

lui dire brutalement qu'on le menait à Paris pour détrôner sa fille.

De plus, si la vacance du trône de France donnait à lord Castlereagh

l'espérance d'y voir monter les Bourbons, dont il désirait vivement la

restauration, elle lui faisait craindre Bernadotte, vers lequel

l'empereur Alexandre paraissait singulièrement porté, depuis les

liaisons que l'entrevue d'Abo et la question de Norvége avaient fait

naître entre les cours de Russie et de Suède.

[En marge: Ses motifs pour opiner de la sorte.]

[En marge: Complète entente de lord Castlereagh avec le cabinet

autrichien.]

[En marge: Résolution de traiter avec Napoléon, et de le précipiter du

trône s'il n'accepte pas les frontières de 1790.]

Par tous ces motifs, lord Castlereagh pensait sagement qu'il fallait

ne rien précipiter, et laisser le rétablissement des Bourbons naître

de la situation même, sans vouloir substituer l'action des hommes à

celle des événements. Il dit aux deux partis qu'on avait publiquement

offert à Napoléon de négocier, que refuser maintenant d'envoyer des

plénipotentiaires non-seulement à Manheim, lieu indiqué par la France,

mais à Châtillon, lieu indiqué par les alliés, ce serait aux yeux de

l'Europe se placer dans un état d'inconséquence vraiment embarrassant,

qui serait vivement relevé en Angleterre; qu'il fallait donc négocier

avec Napoléon, qu'il le fallait absolument pour la dignité de toutes

les puissances. À l'empereur Alexandre, pressé d'aller à Paris, aux

Prussiens, avides de vengeance, il dit en particulier qu'on ne prenait

pas, en agissant de la sorte, de bien grands engagements, car en

offrant purement et simplement à Napoléon les frontières de 1790, on

était certain de son refus; qu'en tout cas, s'il acceptait, on

l'aurait tellement humilié, tellement affaibli, que les uns devraient

être vengés, et les autres rassurés; que si au contraire il

n'acceptait point, alors on serait dégagé, et que l'Autriche,

prononcée elle-même pour le retour aux anciennes frontières de 1790,

serait bien obligée de se rendre, et d'abandonner un gendre

intraitable, avec lequel aucun accord n'était possible; qu'ainsi, en

ne pressant rien, on amènerait peu à peu les choses au point où on les

souhaitait, sans s'exposer au reproche d'inconséquence, et sans

blesser la cour de Vienne, dont le concours à la présente guerre était

indispensable. À l'Autriche lord Castlereagh donna une satisfaction

entière en appuyant l'opinion de ceux qui voulaient qu'on traitât à

Châtillon. Il dit à l'empereur François et à M. de Metternich, que,

bien qu'il regardât comme difficile d'avoir avec Napoléon une paix

stable, il était d'avis qu'on essayât de traiter avec lui; que

relativement aux questions de dynastie qui pourraient s'élever en

France, l'Angleterre n'avait aucun parti pris, qu'elle cherchait même

à dissuader les Bourbons de se rendre sur le continent; qu'elle

s'appliquerait donc de très-bonne foi à conclure la paix, mais que si

Napoléon refusait ce qu'on lui offrait, il faudrait bien en finir avec

lui, et que dans ce cas sans doute, le trône de France devenant

vacant, l'Autriche, guidée par son esprit conservateur, éclairée sur

le mérite de Bernadotte, préférerait les Bourbons à cet aventurier

faisant payer si cher des services qui valaient si peu. Dans ces

termes, lord Castlereagh rencontra un plein assentiment auprès de

l'empereur François et de son ministre, qui l'un et l'autre se

hâtèrent de répondre que par honneur ils étaient obligés de donner

suite à l'offre de traiter avec Napoléon, que par dignité ils le

devaient aussi, car l'empereur François après tout était père, mais

que si Napoléon ne voulait à aucun prix entendre raison, ils étaient

d'avis de rompre définitivement avec lui, quoi qu'il pût en coûter au

père de Marie-Louise; que la régence de celle-ci au nom du roi de Rome

ne leur paraissait pas une combinaison sérieuse, que Bernadotte leur

semblait une fantaisie passagère d'Alexandre, une honte pour tout le

monde, et que Napoléon renversé il n'y avait d'acceptables que les

Bourbons. L'accord devint ainsi complet entre lord Castlereagh et

l'Autriche, qu'il avait du reste pris soin de rassurer entièrement sur

ses intérêts matériels. L'Autriche en effet craignait qu'après s'être

servi d'elle on ne la jouât, et par exemple que la Russie, pour avoir

une meilleure part de la Pologne, n'abandonnât la Saxe à la Prusse, ce

qui obligerait de dédommager la maison de Saxe en Italie, combinaison

dont il était déjà parlé à cette époque. Elle avait beaucoup d'autres

craintes encore sur lesquelles lord Castlereagh la tranquillisa en lui

engageant la parole de l'Angleterre pour l'accomplissement de tout ce

qu'elle désirait.

Avec un mélange de raison, de finesse, de fermeté, et une sorte de

simplicité tout anglaise, lord Castlereagh acquit ainsi rapidement un

ascendant considérable sur les alliés, à quoi sa position l'aidait

beaucoup au surplus, car arrivant le dernier, les mains pleines de

ressources, au milieu de gens divisés d'avis et d'intérêts, il avait

tous les moyens de faire pencher la balance du côté qu'il voulait, et

ne trouvait dès lors que des adhérents prêts à satisfaire à ses désirs

pour l'attirer à eux. Il allait de la sorte avec très-peu d'intrigue,

et en agissant très-naturellement, exercer une influence décisive sur

les destinées de l'Europe.

[En marge: À la suite de l'accord survenu entre les coalisés, on

décide la réunion du congrès de Châtillon.]

[En marge: Composition du congrès.]

Les choses étant réglées comme nous venons de le dire, le 29 janvier,

jour même où s'était livré le combat de Brienne, on arrêta la

résolution d'envoyer des plénipotentiaires à Châtillon. Ces

plénipotentiaires furent pour l'Autriche M. de Stadion, pour la Russie

M. de Rasoumoffski, pour la Prusse M. de Humboldt, pour l'Angleterre

lord Aberdeen. On adjoignit à ce dernier lord Cathcart, ambassadeur

d'Angleterre en Russie, et sir Charles Stewart, ministre de la même

puissance en Prusse. Il fut décidé que lord Castlereagh se rendrait

également à Châtillon pour juger par lui-même de la marche des

négociations, pour la diriger au besoin, et s'assurer de ses propres

yeux si on pouvait en espérer quelque chose. On savait l'Angleterre si

intéressée à ne rien concéder au delà des anciennes limites de la

France, et à se débarrasser de Napoléon s'il était possible de le

faire convenablement, que personne ne la suspectait, et n'était

disposé à restreindre son influence au futur congrès. M. de

Metternich aurait pu se rendre aussi à Châtillon, mais outre qu'il

voulait rester auprès des souverains, il sentait une sorte de gêne à

se trouver en présence du négociateur français, et aimait mieux

laisser ce rôle pénible à M. de Stadion, qui, vieil ennemi de la

France, s'il éprouvait un embarras en la voyant si maltraitée,

n'éprouverait que celui de contenir une joie indiscrète.

[En marge: Conditions qu'on devait offrir à Napoléon.]

Les conditions qu'on devait offrir, nous pouvons le dire après un

demi-siècle, étaient indécentes. Non-seulement on imposait à la France

de rentrer dans ses frontières de 1790 (bien que personne n'eût voulu

rentrer dans les limites qu'il avait alors), mais on exigeait qu'elle

répondît tout de suite à ces propositions, et qu'elle répondît par oui

ou par non. De plus, on prétendait lui interdire de se mêler du sort

des pays qu'elle allait céder. Ce qu'on ferait de la Pologne, de la

Saxe, de la Westphalie, de la Belgique, de l'Italie, comment on

traiterait la Bavière, le Wurtemberg, la Suisse, rien de tout cela ne

devait la regarder. La France, sans laquelle on n'avait jamais décidé

du sort d'un village en Europe, la France ne devait avoir aucun avis

sur les dépouilles du monde entier, qui en ce moment étaient les

siennes. Certes Napoléon avait abusé de la victoire, mais au milieu de

la fumée enivrante de Rivoli, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, il

n'avait jamais traité ainsi les vaincus, et des vaincus qui étaient

écrasés! Or à cette époque la France n'était pas écrasée; ses ennemis

s'avançaient chez elle comme en tremblant, et en promettant de la

ménager. Sans doute elle avait eu des torts, ou plutôt son

gouvernement en avait eu; mais en un jour on les effaçait tous, et si

on se rappelle que deux mois auparavant les puissances lui avaient

proposé ses frontières naturelles, avec de vives instances pour les

lui faire accepter, qu'après un moment d'hésitation elle avait répondu

par une acceptation formelle qui en droit liait les auteurs de cette

offre, on nous pardonnera de dire que les conditions envoyées à

Châtillon étaient indécentes. Aussi, bien que le triomphe de Napoléon

fût celui d'un despotisme insupportable, sa victoire était alors le

voeu de tous les honnêtes gens que l'esprit de parti n'avait point

égarés. C'était lui assurément qui nous avait valu toutes ces

humiliations, mais un coupable qui défend le sol, devient le sol

lui-même!

[En marge: M. de Metternich envoie M. de Floret à Châtillon, pour

avertir M. de Caulaincourt de ce qui se passe, et faire dire à

Napoléon de traiter à tout prix.]

Tandis qu'on faisait partir les plénipotentiaires pour Châtillon, M.

de Metternich eut le soin d'envoyer en avant M. de Floret, sous

prétexte d'y préparer le logement des nombreux diplomates du congrès,

mais en réalité pour donner à M. de Caulaincourt qui venait d'y

arriver, des avis pleins de franchise, et nous dirions de sagesse,

s'ils eussent été pour Napoléon compatibles avec sa gloire. M. de

Metternich n'avait pas encore répondu à la demande d'armistice que M.

de Caulaincourt avait été chargé de lui adresser. Il s'expliquait

cette fois sur ce sujet en disant que s'il n'en avait point parlé,

c'est qu'une telle proposition n'avait aucune chance d'être

accueillie, qu'il en avait gardé le secret et le garderait pour

empêcher qu'on n'en abusât; que les alliés voulaient la paix ou rien,

la voulaient prompte, et aux conditions qui allaient être

communiquées; qu'il ne fallait pas se défier des Anglais, car ils

étaient parmi les plus modérés; que leur témoigner confiance, et

surtout à lord Aberdeen, serait bien entendu; qu'il fallait saisir

comme au vol cette occasion de négocier, que si on ne la saisissait

pas, elle ne se représenterait plus; que les alliés se livreraient en

cas de refus à des idées de bouleversement auxquels l'Autriche, en les

regrettant, ne pourrait pas résister; que l'empereur François en

serait désolé pour sa fille, mais qu'il n'en serait pas moins fidèle à

ses alliés, auxquels l'unissaient les intérêts de la monarchie

autrichienne, et de grandes obligations contractées pendant la

dernière guerre; qu'il suppliait son gendre d'y bien penser, et de se

résigner aux sacrifices commandés par les circonstances; que lui-même,

empereur d'Autriche, avait eu dans ce siècle bien des sacrifices à

faire, qu'il les avait faits, et qu'il n'en était pas moins revenu

plus tard à la position qui convenait à son empire; qu'il fallait donc

savoir se soumettre à la nécessité, pour éviter de plus grands et de

plus irréparables malheurs.

Il était défendu à M. de Floret de prendre les devants relativement

aux conditions de la paix, et de les laisser même entrevoir. Mais les

conseils qu'il était chargé de transmettre suffisaient pour indiquer

qu'on n'en était plus aux bases de Francfort.

[En marge: Après la solution de la question politique, on s'occupe de

la question militaire.]

[En marge: M. de Metternich et le prince de Schwarzenberg voudraient

que les armées s'arrêtassent à Langres, pour attendre le résultat des

négociations entamées.]

La question politique étant résolue, restait à résoudre la question

militaire. Le prince de Schwarzenberg, qui jouait dans les affaires

militaires le rôle que jouait M. de Metternich dans les affaires

politiques, se trouvait naturellement à la tête de ceux qui voulaient

s'arrêter à Langres, soit pour voir ce que produiraient les

négociations, soit pour s'épargner les dangers d'une marche sur Paris.

On allait rencontrer Napoléon, qui se serait autant renforcé en se

rapprochant de ses ressources, que les coalisés se seraient affaiblis

en s'éloignant des leurs; on devait se préparer à lui livrer une

bataille décisive, ce qui avec un général tel que lui, avec des

soldats exaspérés comme les siens, était toujours hasardeux, et cette

bataille, si on ne la gagnait pas, ferait perdre en un jour le fruit

de deux années de succès inespérés. À ces considérations s'en

joignaient d'autres puisées dans la difficulté de se procurer des

moyens de subsistance. En effet, on était obligé d'appuyer vers la

Marne plus que vers la Seine, à cause des troupes laissées autour des

places, et en avançant on devait se trouver au milieu de la stérile

Champagne, où l'on aurait du vin et pas de pain, tandis qu'on

abandonnerait à Napoléon la fertile Bourgogne. C'était un motif de

plus pour attendre l'effet des négociations et l'arrivée des renforts,

avant de s'engager à fond. Il y avait bien encore quelques

arrière-pensées tout autrichiennes dont le prince de Schwarzenberg ne

parlait pas, et qui agissaient certainement sur lui; il se disait que

l'entrée à Paris, tant désirée par Alexandre, serait sans doute pour

ce prince un triomphe, mais n'en pouvait pas être un pour le beau-père

de Napoléon; que d'ailleurs rompre davantage l'équilibre de l'Europe

en poussant jusqu'à leur dernier terme les succès de la coalition,

c'était le rompre au profit de la Russie et nullement au profit de

l'Autriche.

[En marge: Le combat de Brienne met fin à ces discussions militaires,

en obligeant le prince de Schwarzenberg à venir au secours de

Blucher.]

Ces raisons, dont quelques-unes ont été depuis condamnées par le

résultat, n'en étaient pas moins d'un grand poids. Mais tandis qu'on

les discutait, on avait tout à coup reçu la nouvelle que Blucher,

quoique obligé de laisser en arrière plus de la moitié de ses troupes

autour de Mayence et de Metz, était venu se placer en avant de la

grande armée de Schwarzenberg, et se jeter à la rencontre de Napoléon

avec la moindre partie de ses forces. Après un tel événement il n'y

avait plus à délibérer, et il était indispensable d'aller au secours

du téméraire général de l'armée prussienne, sauf à décider ensuite ce

qu'on ferait ultérieurement. En effet le 30 janvier, lendemain du

combat de Brienne, le prince de Schwarzenberg mit en mouvement tous

ses corps sur l'une et l'autre rive de l'Aube. Blucher s'était retiré

un peu en arrière de la Rothière, sur les coteaux boisés de Trannes.

(Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Le prince de Schwarzenberg rangea

derrière lui les corps du général Giulay et du prince de Wurtemberg,

qui en poursuivant le maréchal Mortier s'étaient arrêtés à

Bar-sur-Aube. Il dirigea sa gauche, composée de toutes les réserves

autrichiennes sous le prince de Colloredo, sur Vandoeuvres, à la rive

gauche de l'Aube, afin de menacer le flanc droit de Napoléon et de

contenir le maréchal Mortier. Il porta sa droite, composée des

Bavarois, à Éclance, un peu au delà de Trannes, et envoya l'ordre à

Wittgenstein, déjà parvenu à Saint-Dizier, de s'avancer en toute hâte

jusqu'à Soulaines. Le corps d'York, qui avait été laissé devant Metz,

reçut également l'ordre de se rendre à Saint-Dizier. Enfin au centre,

où déjà le prince de Wurtemberg et le général Giulay étaient venus

appuyer Blucher, il disposa un dernier renfort en y attirant les

gardes russe et prussienne.

[En marge: Forces de Schwarzenberg et de Blucher réunies.]

C'était là une immense accumulation de forces, car Blucher, après le

combat de Brienne, conservait bien 28 mille hommes, en comptant

Sacken, Olsouvieff et Pahlen; le général Giulay et le prince de

Wurtemberg ne lui amenaient pas moins de 25 mille hommes de secours;

on en supposait autant au maréchal de Wrède, autant au prince de

Colloredo; on estimait à 30 mille les gardes russe et prussienne, à 18

mille le corps de Wittgenstein, à 15 mille celui du général d'York. Le

tout formait par conséquent 170 mille hommes, dont plus de 100 mille

concentrés autour de la Rothière. Or on voyait Napoléon en face de

soi, ayant une aile sur l'Aube, l'autre sur le coteau boisé d'Ajou, et

pour toute défense au centre le village de la Rothière: qu'avait-il de

troupes dans cette position? Trente mille hommes, si on en jugeait par

le combat du 29 janvier, et peut-être quarante ou quarante-cinq mille,

si Mortier qu'on savait à Troyes avait pu le rejoindre. C'était donc

le cas ou jamais de se jeter sur lui, avant qu'il fût renforcé, et de

l'accabler avec les 170 mille hommes qu'on avait dans un espace de

quelques lieues, et dont 100 mille étaient déjà réunis dans la plaine

de la Rothière. Ces raisons décisives mirent fin aux discussions des

jours précédents, et il fut résolu qu'on livrerait bataille.

D'ailleurs entre Chaumont et Bar-sur-Aube on ne pouvait pas vivre, il

fallait avancer ou reculer, et reculer ne convenant à personne, la

bataille, condition de tout mouvement en avant, était inévitable.

Seulement à l'audace de Napoléon, à ses vives allures, on regarda

comme possible qu'il prît l'initiative, et on voulut la lui laisser,

car on se trouvait sur les plateaux boisés de Trannes et d'Éclance, et

on avait tout avantage à l'y attendre.

[En marge: Le 1er février les coalisés viennent attaquer Napoléon à la

Rothière.]

La journée du 31 janvier se passa dans cette attente. Napoléon étant

resté immobile, on se décida, le 1er février, à l'aller chercher dans

la plaine de la Rothière. On avait un certain espace à franchir; les

corps étaient encore assez éloignés les uns des autres, les chemins

étaient argileux et difficiles à parcourir, bien qu'il eût fait froid,

et par tous ces motifs la bataille ne pouvait commencer de bonne

heure. Le maréchal Blucher fit doubler les attelages de son

artillerie, afin de n'être pas retardé, mais cette précaution

l'obligea de laisser la moitié de ses canons en arrière. Il employa la

matinée à se porter de Trannes à la Rothière. Le plan convenu était le

suivant. (Voir le plan de Brienne, carte nº 63.)

[Date en marge: Fév. 1814.]

[En marge: Plan des coalisés.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 65 段