pas lu la correspondance de Napoléon, ne sachant pas ce
qu'il faisait, le déclarent presque fou, pour s'être arrêté
à Brienne après le combat du 29, et avoir voulu y livrer une
seconde bataille avec des forces si disproportionnées. On
voit s'il était fou, par l'exposé que nous venons de faire,
et s'il est sage de juger un tel homme lorsqu'on ne connaît
pas ses intentions d'après des documents authentiques. Le
maréchal Marmont, dans ses Mémoires, se récrie contre
l'ordre que Napoléon lui donna de se retrancher à
Morvilliers. Le général Koch, excellent écrivain militaire
et bien autrement sérieux dans ses jugements que le maréchal
Marmont dans les siens, demande comment on pouvait vouloir
avec trente mille hommes livrer une seconde bataille à
toutes les armées de la coalition. On voit, d'après ce qui
précède, quelles étaient les véritables intentions de
Napoléon. L'ennemi pouvant opérer par Troyes ou par Châlons,
il devait se tenir entre deux, de manière à courir sur celle
des deux routes qui serait menacée, ne cherchant pas une
bataille générale comme on l'en accuse, mais tâchant de
pourvoir à toutes les éventualités avec ce qu'il avait,
c'est-à-dire avec presque rien. Il n'y a donc qu'à admirer à
la fois son génie et son caractère dans cette situation
étrange, et presque sans égale dans l'histoire.]
[En marge: Questions qui s'agitaient au camp des alliés pendant que
Napoléon était à Brienne.]
[En marge: Arrivée de lord Castlereagh.]
Pendant ce temps, de graves questions s'agitaient au camp des
coalisés, questions à la fois politiques et militaires. La question
politique consistait à savoir si on traiterait avec Napoléon, la
question militaire si on s'arrêterait à Langres, ou si on
entreprendrait tout de suite la troisième période de la guerre, avant
de s'être assuré par quelques pourparlers que la paix était
impossible. Naturellement le parti des esprits ardents, à la tête
duquel étaient les Prussiens et Alexandre, par les motifs que nous
avons rapportés, ne voulait ni traiter ni s'arrêter. Le parti modéré,
à la tête duquel étaient les Autrichiens et quelques hommes sages des
diverses nations coalisées, voulait le contraire. C'était à lord
Castlereagh, arrivé enfin au quartier général, qu'il appartenait de
prononcer.
[En marge: Chacun disposé à complaire au ministre anglais, pour
l'attirer à soi.]
[En marge: Lord Castlereagh se présente avec trois voeux bien
prononcés: la constitution du royaume des Pays-Bas, le mariage de la
princesse Charlotte avec le prince d'Orange, et le silence sur le
droit maritime.]
[En marge: La Russie et l'Autriche disposées à condescendre aux voeux
du ministre britannique.]
Chacun pour l'attirer lui avait concédé d'avance l'objet principal de
ses voeux, c'est-à-dire la création du royaume des Pays-Bas, ce qui
procurait à l'Angleterre l'avantage d'ôter Anvers à la France, de
placer les embouchures des fleuves sous une main capable de les
défendre, et enfin de pouvoir demander à la Hollande en retour de si
beaux dons, le cap de Bonne-Espérance, qui est le Gibraltar de la mer
des Indes, comme l'île de France en est l'île de Malte. Lord
Castlereagh avait à faire à ses alliés une autre confidence dont il
éprouvait quelque embarras à parler, c'était un projet de mariage
entre la princesse Charlotte, héritière du sceptre d'Angleterre, et
l'héritier de la maison d'Orange, projet qui en tout autre temps
aurait soulevé les plus grandes oppositions. Cependant Alexandre avait
accueilli ces ambitions britanniques avec le sourire qu'il accordait à
toutes les passions dont il recherchait l'alliance, et s'était montré
prêt à consentir sans exception aux voeux de l'Angleterre. Ce projet
exigeait de l'Autriche un sacrifice personnel, celui des Pays-Bas
autrichiens, car, dans ce retour universel au passé, les Pays-Bas
auraient dû lui revenir. Mais en fait de Pays-Bas, elle aimait mieux
ceux d'Italie, c'est-à-dire Venise, et elle avait donné son
assentiment aux vues de l'Angleterre, après avoir acquis toutefois la
certitude qu'elle serait dédommagée de son sacrifice en Italie. Il
était un dernier point sur lequel lord Castlereagh apportait un voeu
formel, c'est qu'il ne fût pas question du droit maritime. Le
croirait-on? Dans cette réunion où se trouvaient des puissances qui
aspiraient à former une marine, on s'occupait à peine du droit
maritime, et on le regardait comme affaire particulière regardant tout
au plus la France et l'Angleterre, et naturellement devant être réglée
au gré de la dernière. Ainsi tout avait été concédé à lord
Castlereagh, royaume des Pays-Bas, union par mariage entre ce royaume
et celui d'Angleterre, et enfin silence de l'Europe civilisée sur la
législation des mers.
[En marge: Lord Castlereagh ayant obtenu ce qu'il souhaite, devient
sur-le-champ raisonnable, et se prononce pour la paix avec Napoléon,
mais sur la base des frontières de 1790.]
Ces concessions faites, restait à savoir pour qui se prononcerait lord
Castlereagh, entre ceux qui désiraient la paix, et ceux au contraire
qui demandaient la guerre à outrance. Une fois rassasié, le puissant
Anglais était redevenu parfaitement raisonnable, et, par exemple, sur
la question de traiter ou de ne pas traiter avec Napoléon, il avait
été à la fois sensé et habile.
Au fond cette question signifiait qu'on ne voulait plus avoir affaire
à Napoléon, et qu'on était résolu à le détrôner pour substituer une
autre dynastie à la sienne. Or c'était pour lord Castlereagh une
difficulté, soit par rapport à l'Angleterre soit par rapport à
l'Autriche. On avait longtemps reproché, comme nous l'avons déjà dit,
aux ministres anglais, élèves et successeurs de M. Pitt, de soutenir
contre la France une guerre de dynastie, et ils avaient pris une telle
habitude de s'en défendre devant le Parlement, qu'ils s'en défendaient
encore, même quand le peuple anglais lui-même, encouragé par le
succès, n'était plus disposé à leur en faire un reproche. Quant à
l'Autriche, c'était embarrasser beaucoup l'empereur François que de
lui dire brutalement qu'on le menait à Paris pour détrôner sa fille.
De plus, si la vacance du trône de France donnait à lord Castlereagh
l'espérance d'y voir monter les Bourbons, dont il désirait vivement la
restauration, elle lui faisait craindre Bernadotte, vers lequel
l'empereur Alexandre paraissait singulièrement porté, depuis les
liaisons que l'entrevue d'Abo et la question de Norvége avaient fait
naître entre les cours de Russie et de Suède.
[En marge: Ses motifs pour opiner de la sorte.]
[En marge: Complète entente de lord Castlereagh avec le cabinet
autrichien.]
[En marge: Résolution de traiter avec Napoléon, et de le précipiter du
trône s'il n'accepte pas les frontières de 1790.]
Par tous ces motifs, lord Castlereagh pensait sagement qu'il fallait
ne rien précipiter, et laisser le rétablissement des Bourbons naître
de la situation même, sans vouloir substituer l'action des hommes à
celle des événements. Il dit aux deux partis qu'on avait publiquement
offert à Napoléon de négocier, que refuser maintenant d'envoyer des
plénipotentiaires non-seulement à Manheim, lieu indiqué par la France,
mais à Châtillon, lieu indiqué par les alliés, ce serait aux yeux de
l'Europe se placer dans un état d'inconséquence vraiment embarrassant,
qui serait vivement relevé en Angleterre; qu'il fallait donc négocier
avec Napoléon, qu'il le fallait absolument pour la dignité de toutes
les puissances. À l'empereur Alexandre, pressé d'aller à Paris, aux
Prussiens, avides de vengeance, il dit en particulier qu'on ne prenait
pas, en agissant de la sorte, de bien grands engagements, car en
offrant purement et simplement à Napoléon les frontières de 1790, on
était certain de son refus; qu'en tout cas, s'il acceptait, on
l'aurait tellement humilié, tellement affaibli, que les uns devraient
être vengés, et les autres rassurés; que si au contraire il
n'acceptait point, alors on serait dégagé, et que l'Autriche,
prononcée elle-même pour le retour aux anciennes frontières de 1790,
serait bien obligée de se rendre, et d'abandonner un gendre
intraitable, avec lequel aucun accord n'était possible; qu'ainsi, en
ne pressant rien, on amènerait peu à peu les choses au point où on les
souhaitait, sans s'exposer au reproche d'inconséquence, et sans
blesser la cour de Vienne, dont le concours à la présente guerre était
indispensable. À l'Autriche lord Castlereagh donna une satisfaction
entière en appuyant l'opinion de ceux qui voulaient qu'on traitât à
Châtillon. Il dit à l'empereur François et à M. de Metternich, que,
bien qu'il regardât comme difficile d'avoir avec Napoléon une paix
stable, il était d'avis qu'on essayât de traiter avec lui; que
relativement aux questions de dynastie qui pourraient s'élever en
France, l'Angleterre n'avait aucun parti pris, qu'elle cherchait même
à dissuader les Bourbons de se rendre sur le continent; qu'elle
s'appliquerait donc de très-bonne foi à conclure la paix, mais que si
Napoléon refusait ce qu'on lui offrait, il faudrait bien en finir avec
lui, et que dans ce cas sans doute, le trône de France devenant
vacant, l'Autriche, guidée par son esprit conservateur, éclairée sur
le mérite de Bernadotte, préférerait les Bourbons à cet aventurier
faisant payer si cher des services qui valaient si peu. Dans ces
termes, lord Castlereagh rencontra un plein assentiment auprès de
l'empereur François et de son ministre, qui l'un et l'autre se
hâtèrent de répondre que par honneur ils étaient obligés de donner
suite à l'offre de traiter avec Napoléon, que par dignité ils le
devaient aussi, car l'empereur François après tout était père, mais
que si Napoléon ne voulait à aucun prix entendre raison, ils étaient
d'avis de rompre définitivement avec lui, quoi qu'il pût en coûter au
père de Marie-Louise; que la régence de celle-ci au nom du roi de Rome
ne leur paraissait pas une combinaison sérieuse, que Bernadotte leur
semblait une fantaisie passagère d'Alexandre, une honte pour tout le
monde, et que Napoléon renversé il n'y avait d'acceptables que les
Bourbons. L'accord devint ainsi complet entre lord Castlereagh et
l'Autriche, qu'il avait du reste pris soin de rassurer entièrement sur
ses intérêts matériels. L'Autriche en effet craignait qu'après s'être
servi d'elle on ne la jouât, et par exemple que la Russie, pour avoir
une meilleure part de la Pologne, n'abandonnât la Saxe à la Prusse, ce
qui obligerait de dédommager la maison de Saxe en Italie, combinaison
dont il était déjà parlé à cette époque. Elle avait beaucoup d'autres
craintes encore sur lesquelles lord Castlereagh la tranquillisa en lui
engageant la parole de l'Angleterre pour l'accomplissement de tout ce
qu'elle désirait.
Avec un mélange de raison, de finesse, de fermeté, et une sorte de
simplicité tout anglaise, lord Castlereagh acquit ainsi rapidement un
ascendant considérable sur les alliés, à quoi sa position l'aidait
beaucoup au surplus, car arrivant le dernier, les mains pleines de
ressources, au milieu de gens divisés d'avis et d'intérêts, il avait
tous les moyens de faire pencher la balance du côté qu'il voulait, et
ne trouvait dès lors que des adhérents prêts à satisfaire à ses désirs
pour l'attirer à eux. Il allait de la sorte avec très-peu d'intrigue,
et en agissant très-naturellement, exercer une influence décisive sur
les destinées de l'Europe.
[En marge: À la suite de l'accord survenu entre les coalisés, on
décide la réunion du congrès de Châtillon.]
[En marge: Composition du congrès.]
Les choses étant réglées comme nous venons de le dire, le 29 janvier,
jour même où s'était livré le combat de Brienne, on arrêta la
résolution d'envoyer des plénipotentiaires à Châtillon. Ces
plénipotentiaires furent pour l'Autriche M. de Stadion, pour la Russie
M. de Rasoumoffski, pour la Prusse M. de Humboldt, pour l'Angleterre
lord Aberdeen. On adjoignit à ce dernier lord Cathcart, ambassadeur
d'Angleterre en Russie, et sir Charles Stewart, ministre de la même
puissance en Prusse. Il fut décidé que lord Castlereagh se rendrait
également à Châtillon pour juger par lui-même de la marche des
négociations, pour la diriger au besoin, et s'assurer de ses propres
yeux si on pouvait en espérer quelque chose. On savait l'Angleterre si
intéressée à ne rien concéder au delà des anciennes limites de la
France, et à se débarrasser de Napoléon s'il était possible de le
faire convenablement, que personne ne la suspectait, et n'était
disposé à restreindre son influence au futur congrès. M. de
Metternich aurait pu se rendre aussi à Châtillon, mais outre qu'il
voulait rester auprès des souverains, il sentait une sorte de gêne à
se trouver en présence du négociateur français, et aimait mieux
laisser ce rôle pénible à M. de Stadion, qui, vieil ennemi de la
France, s'il éprouvait un embarras en la voyant si maltraitée,
n'éprouverait que celui de contenir une joie indiscrète.
[En marge: Conditions qu'on devait offrir à Napoléon.]
Les conditions qu'on devait offrir, nous pouvons le dire après un
demi-siècle, étaient indécentes. Non-seulement on imposait à la France
de rentrer dans ses frontières de 1790 (bien que personne n'eût voulu
rentrer dans les limites qu'il avait alors), mais on exigeait qu'elle
répondît tout de suite à ces propositions, et qu'elle répondît par oui
ou par non. De plus, on prétendait lui interdire de se mêler du sort
des pays qu'elle allait céder. Ce qu'on ferait de la Pologne, de la
Saxe, de la Westphalie, de la Belgique, de l'Italie, comment on
traiterait la Bavière, le Wurtemberg, la Suisse, rien de tout cela ne
devait la regarder. La France, sans laquelle on n'avait jamais décidé
du sort d'un village en Europe, la France ne devait avoir aucun avis
sur les dépouilles du monde entier, qui en ce moment étaient les
siennes. Certes Napoléon avait abusé de la victoire, mais au milieu de
la fumée enivrante de Rivoli, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, il
n'avait jamais traité ainsi les vaincus, et des vaincus qui étaient
écrasés! Or à cette époque la France n'était pas écrasée; ses ennemis
s'avançaient chez elle comme en tremblant, et en promettant de la
ménager. Sans doute elle avait eu des torts, ou plutôt son
gouvernement en avait eu; mais en un jour on les effaçait tous, et si
on se rappelle que deux mois auparavant les puissances lui avaient
proposé ses frontières naturelles, avec de vives instances pour les
lui faire accepter, qu'après un moment d'hésitation elle avait répondu
par une acceptation formelle qui en droit liait les auteurs de cette
offre, on nous pardonnera de dire que les conditions envoyées à
Châtillon étaient indécentes. Aussi, bien que le triomphe de Napoléon
fût celui d'un despotisme insupportable, sa victoire était alors le
voeu de tous les honnêtes gens que l'esprit de parti n'avait point
égarés. C'était lui assurément qui nous avait valu toutes ces
humiliations, mais un coupable qui défend le sol, devient le sol
lui-même!
[En marge: M. de Metternich envoie M. de Floret à Châtillon, pour
avertir M. de Caulaincourt de ce qui se passe, et faire dire à
Napoléon de traiter à tout prix.]
Tandis qu'on faisait partir les plénipotentiaires pour Châtillon, M.
de Metternich eut le soin d'envoyer en avant M. de Floret, sous
prétexte d'y préparer le logement des nombreux diplomates du congrès,
mais en réalité pour donner à M. de Caulaincourt qui venait d'y
arriver, des avis pleins de franchise, et nous dirions de sagesse,
s'ils eussent été pour Napoléon compatibles avec sa gloire. M. de
Metternich n'avait pas encore répondu à la demande d'armistice que M.
de Caulaincourt avait été chargé de lui adresser. Il s'expliquait
cette fois sur ce sujet en disant que s'il n'en avait point parlé,
c'est qu'une telle proposition n'avait aucune chance d'être
accueillie, qu'il en avait gardé le secret et le garderait pour
empêcher qu'on n'en abusât; que les alliés voulaient la paix ou rien,
la voulaient prompte, et aux conditions qui allaient être
communiquées; qu'il ne fallait pas se défier des Anglais, car ils
étaient parmi les plus modérés; que leur témoigner confiance, et
surtout à lord Aberdeen, serait bien entendu; qu'il fallait saisir
comme au vol cette occasion de négocier, que si on ne la saisissait
pas, elle ne se représenterait plus; que les alliés se livreraient en
cas de refus à des idées de bouleversement auxquels l'Autriche, en les
regrettant, ne pourrait pas résister; que l'empereur François en
serait désolé pour sa fille, mais qu'il n'en serait pas moins fidèle à
ses alliés, auxquels l'unissaient les intérêts de la monarchie
autrichienne, et de grandes obligations contractées pendant la
dernière guerre; qu'il suppliait son gendre d'y bien penser, et de se
résigner aux sacrifices commandés par les circonstances; que lui-même,
empereur d'Autriche, avait eu dans ce siècle bien des sacrifices à
faire, qu'il les avait faits, et qu'il n'en était pas moins revenu
plus tard à la position qui convenait à son empire; qu'il fallait donc
savoir se soumettre à la nécessité, pour éviter de plus grands et de
plus irréparables malheurs.
Il était défendu à M. de Floret de prendre les devants relativement
aux conditions de la paix, et de les laisser même entrevoir. Mais les
conseils qu'il était chargé de transmettre suffisaient pour indiquer
qu'on n'en était plus aux bases de Francfort.
[En marge: Après la solution de la question politique, on s'occupe de
la question militaire.]
[En marge: M. de Metternich et le prince de Schwarzenberg voudraient
que les armées s'arrêtassent à Langres, pour attendre le résultat des
négociations entamées.]
La question politique étant résolue, restait à résoudre la question
militaire. Le prince de Schwarzenberg, qui jouait dans les affaires
militaires le rôle que jouait M. de Metternich dans les affaires
politiques, se trouvait naturellement à la tête de ceux qui voulaient
s'arrêter à Langres, soit pour voir ce que produiraient les
négociations, soit pour s'épargner les dangers d'une marche sur Paris.
On allait rencontrer Napoléon, qui se serait autant renforcé en se
rapprochant de ses ressources, que les coalisés se seraient affaiblis
en s'éloignant des leurs; on devait se préparer à lui livrer une
bataille décisive, ce qui avec un général tel que lui, avec des
soldats exaspérés comme les siens, était toujours hasardeux, et cette
bataille, si on ne la gagnait pas, ferait perdre en un jour le fruit
de deux années de succès inespérés. À ces considérations s'en
joignaient d'autres puisées dans la difficulté de se procurer des
moyens de subsistance. En effet, on était obligé d'appuyer vers la
Marne plus que vers la Seine, à cause des troupes laissées autour des
places, et en avançant on devait se trouver au milieu de la stérile
Champagne, où l'on aurait du vin et pas de pain, tandis qu'on
abandonnerait à Napoléon la fertile Bourgogne. C'était un motif de
plus pour attendre l'effet des négociations et l'arrivée des renforts,
avant de s'engager à fond. Il y avait bien encore quelques
arrière-pensées tout autrichiennes dont le prince de Schwarzenberg ne
parlait pas, et qui agissaient certainement sur lui; il se disait que
l'entrée à Paris, tant désirée par Alexandre, serait sans doute pour
ce prince un triomphe, mais n'en pouvait pas être un pour le beau-père
de Napoléon; que d'ailleurs rompre davantage l'équilibre de l'Europe
en poussant jusqu'à leur dernier terme les succès de la coalition,
c'était le rompre au profit de la Russie et nullement au profit de
l'Autriche.
[En marge: Le combat de Brienne met fin à ces discussions militaires,
en obligeant le prince de Schwarzenberg à venir au secours de
Blucher.]
Ces raisons, dont quelques-unes ont été depuis condamnées par le
résultat, n'en étaient pas moins d'un grand poids. Mais tandis qu'on
les discutait, on avait tout à coup reçu la nouvelle que Blucher,
quoique obligé de laisser en arrière plus de la moitié de ses troupes
autour de Mayence et de Metz, était venu se placer en avant de la
grande armée de Schwarzenberg, et se jeter à la rencontre de Napoléon
avec la moindre partie de ses forces. Après un tel événement il n'y
avait plus à délibérer, et il était indispensable d'aller au secours
du téméraire général de l'armée prussienne, sauf à décider ensuite ce
qu'on ferait ultérieurement. En effet le 30 janvier, lendemain du
combat de Brienne, le prince de Schwarzenberg mit en mouvement tous
ses corps sur l'une et l'autre rive de l'Aube. Blucher s'était retiré
un peu en arrière de la Rothière, sur les coteaux boisés de Trannes.
(Voir les cartes n{os} 62 et 63.) Le prince de Schwarzenberg rangea
derrière lui les corps du général Giulay et du prince de Wurtemberg,
qui en poursuivant le maréchal Mortier s'étaient arrêtés à
Bar-sur-Aube. Il dirigea sa gauche, composée de toutes les réserves
autrichiennes sous le prince de Colloredo, sur Vandoeuvres, à la rive
gauche de l'Aube, afin de menacer le flanc droit de Napoléon et de
contenir le maréchal Mortier. Il porta sa droite, composée des
Bavarois, à Éclance, un peu au delà de Trannes, et envoya l'ordre à
Wittgenstein, déjà parvenu à Saint-Dizier, de s'avancer en toute hâte
jusqu'à Soulaines. Le corps d'York, qui avait été laissé devant Metz,
reçut également l'ordre de se rendre à Saint-Dizier. Enfin au centre,
où déjà le prince de Wurtemberg et le général Giulay étaient venus
appuyer Blucher, il disposa un dernier renfort en y attirant les
gardes russe et prussienne.
[En marge: Forces de Schwarzenberg et de Blucher réunies.]
C'était là une immense accumulation de forces, car Blucher, après le
combat de Brienne, conservait bien 28 mille hommes, en comptant
Sacken, Olsouvieff et Pahlen; le général Giulay et le prince de
Wurtemberg ne lui amenaient pas moins de 25 mille hommes de secours;
on en supposait autant au maréchal de Wrède, autant au prince de
Colloredo; on estimait à 30 mille les gardes russe et prussienne, à 18
mille le corps de Wittgenstein, à 15 mille celui du général d'York. Le
tout formait par conséquent 170 mille hommes, dont plus de 100 mille
concentrés autour de la Rothière. Or on voyait Napoléon en face de
soi, ayant une aile sur l'Aube, l'autre sur le coteau boisé d'Ajou, et
pour toute défense au centre le village de la Rothière: qu'avait-il de
troupes dans cette position? Trente mille hommes, si on en jugeait par
le combat du 29 janvier, et peut-être quarante ou quarante-cinq mille,
si Mortier qu'on savait à Troyes avait pu le rejoindre. C'était donc
le cas ou jamais de se jeter sur lui, avant qu'il fût renforcé, et de
l'accabler avec les 170 mille hommes qu'on avait dans un espace de
quelques lieues, et dont 100 mille étaient déjà réunis dans la plaine
de la Rothière. Ces raisons décisives mirent fin aux discussions des
jours précédents, et il fut résolu qu'on livrerait bataille.
D'ailleurs entre Chaumont et Bar-sur-Aube on ne pouvait pas vivre, il
fallait avancer ou reculer, et reculer ne convenant à personne, la
bataille, condition de tout mouvement en avant, était inévitable.
Seulement à l'audace de Napoléon, à ses vives allures, on regarda
comme possible qu'il prît l'initiative, et on voulut la lui laisser,
car on se trouvait sur les plateaux boisés de Trannes et d'Éclance, et
on avait tout avantage à l'y attendre.
[En marge: Le 1er février les coalisés viennent attaquer Napoléon à la
Rothière.]
La journée du 31 janvier se passa dans cette attente. Napoléon étant
resté immobile, on se décida, le 1er février, à l'aller chercher dans
la plaine de la Rothière. On avait un certain espace à franchir; les
corps étaient encore assez éloignés les uns des autres, les chemins
étaient argileux et difficiles à parcourir, bien qu'il eût fait froid,
et par tous ces motifs la bataille ne pouvait commencer de bonne
heure. Le maréchal Blucher fit doubler les attelages de son
artillerie, afin de n'être pas retardé, mais cette précaution
l'obligea de laisser la moitié de ses canons en arrière. Il employa la
matinée à se porter de Trannes à la Rothière. Le plan convenu était le
suivant. (Voir le plan de Brienne, carte nº 63.)
[Date en marge: Fév. 1814.]
[En marge: Plan des coalisés.]