l'Aube et de la Seine.]
Dans la nuit même, Napoléon sans prendre de repos, ordonna au duc de
Valmy de réunir à Châlons les détachements qui se repliaient, à
l'exception des dépôts qui devaient continuer leur marche sur Paris,
de lever partout les gardes nationales, et de barricader les bourgs et
les villes qui avaient des ponts sur la Marne. Il enjoignit également
à Macdonald qui achevait son mouvement rétrograde, de s'arrêter à
Châlons pour garder le cours de la Marne. (Voir la carte nº 62.) Il
prescrivit à Mortier de quitter Troyes, de se réunir à Gérard sur
l'Aube, ligne intermédiaire, comme nous l'avons dit, entre la Seine et
la Marne, et de s'y tenir prêts ou à le recevoir ou à venir à lui; à
Pajol de bien veiller sur les ponts de la Seine et de l'Yonne, tels
que Nogent, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et de courir assez à
droite avec sa cavalerie pour intercepter les partis qui essayeraient
de pénétrer jusqu'à la Loire.
[En marge: Napoléon rentre de vive force dans Saint-Dizier.]
Le lendemain matin 26, Napoléon se porta sur Vitry.
Lefebvre-Desnoëttes l'avait rejoint. Avec Lefebvre, Marmont, Ney,
Victor, il avait en tout 33 à 34 mille hommes. L'ennemi occupait
Saint-Dizier. Napoléon ordonna à Victor de l'en chasser, ce qui fut
exécuté avec la plus rare vigueur. La présence de Napoléon avait
ranimé tous les courages. On rentra à Saint-Dizier après avoir fait
quelques prisonniers qui appartenaient au corps russe de Landskoi.
Voici ce qui se passait du côté des coalisés.
[En marge: Ce qui se passait chez les coalisés au moment de l'arrivée
de Napoléon sur la haute Marne.]
[En marge: Ayant franchi les deux premières périodes de la guerre, les
coalisés délibèrent avant d'entreprendre la troisième, qui doit
consister à marcher sur Paris.]
[En marge: Châtillon-sur-Seine désigné comme lieu où doit se réunir le
futur congrès.]
[En marge: Pendant ce temps, Blucher à la tête de 30 mille hommes, se
porte à Bar-sur-Aube pour se joindre au prince de Schwarzenberg et
prendre part à la délibération.]
Fatigué d'attendre lord Castlereagh, et malgré le désir de lui parler
le premier, Alexandre, qui avait la prétention d'être nécessaire
partout, et qui était souvent utile en bien des endroits, avait voulu
suivre le grand quartier général, disant que sans lui on se
brouillerait, et qu'on ne commettrait que des fautes. Il s'était rendu
à Langres, où les souverains et les ministres alliés l'avaient
accompagné. Une partie considérable de l'armée du prince de
Schwarzenberg était répandue entre la haute Marne et l'Aube
supérieure, entre Chaumont et Bar-sur-Aube (voir la carte nº 62),
attendant Blucher qui arrivait par Saint-Dizier. Là on s'était mis à
délibérer, et il le fallait pour se conformer aux divisions établies
par M. de Metternich entre les diverses périodes de la guerre. On
avait en effet accompli la première période qui consistait à
s'avancer jusqu'au Rhin, plus la seconde qui consistait à s'avancer
jusqu'au delà des Vosges et des Ardennes, et il restait à accomplir la
troisième, la plus difficile, celle de marcher sur Paris. Les avis
étaient fort partagés sur cette troisième période, et on comptait sur
lord Castlereagh, qui venait enfin d'arriver, pour résoudre la
question. Provisoirement, pour ne pas prolonger un silence inconvenant
envers M. de Caulaincourt, on lui avait assigné Châtillon-sur-Seine
comme lieu des futures négociations. On avait eu beaucoup de peine à
obtenir cette concession d'Alexandre qui déjà inclinait à ne plus
traiter qu'à Paris même. Mais ce qui avait contribué à le faire céder,
c'était le lieu du nouveau congrès qu'il avait voulu choisir en
France, pour infliger à Napoléon l'humiliation de traiter au sein de
ses provinces envahies. En même temps les diverses armées tendaient à
se rapprocher. Tandis que l'armée du prince de Schwarzenberg était
répandue autour de Langres, Blucher après avoir quitté Nancy, avait
traversé Saint-Dizier, y avait laissé le détachement russe de Landskoi
pour donner à croire qu'il descendait sur Châlons en suivant la Marne,
et au contraire avait quitté la Marne pour courir sur l'Aube, afin de
se joindre à Schwarzenberg, d'entraîner la grande armée par sa
présence, de faire cesser ses hésitations, et de décider une marche
hardie sur Paris. Ayant laissé le corps du comte de Saint-Priest vers
Coblentz, une partie du corps de Langeron devant Mayence, celui d'York
devant Metz, il arrivait avec le corps de Sacken et le reste de celui
de Langeron. L'avant-garde de Wittgenstein commandée par Pahlen,
s'étant trouvée sur sa route, il l'avait recueillie, et amenait ainsi
avec lui trente et quelques mille hommes. Il venait de défiler
transversalement de la Marne à l'Aube, au moment même où Napoléon
touchait à Saint-Dizier. La Marne dans cette partie supérieure de son
cours, c'est-à-dire à la hauteur de Saint-Dizier, n'est qu'à dix ou
douze lieues de l'Aube.
Telle était la situation des coalisés le 27 janvier au soir, quand
Napoléon entra dans Saint-Dizier. Il apprit là par les prisonniers,
par les gens du pays interrogés avec un art que lui seul possédait,
que Blucher à la tête d'environ trente mille hommes avait passé devant
lui, pour aller probablement se réunir à la colonne qui poursuivait
Mortier sur l'Aube. Il n'hésita pas un instant et résolut de
s'attacher à ses pas, et de le suivre sans relâche jusqu'à ce qu'il
l'eût rejoint et battu. Placé sur ses communications, interceptant les
secours qui pouvaient lui arriver des corps laissés en arrière, ayant
de plus la possibilité de l'atteindre avant sa réunion à
Schwarzenberg, il avait toute chance de le trouver en mauvaise
position et d'en tirer grand parti.
[En marge: Napoléon se décide à poursuivre Blucher.]
[En marge: Marche de la Marne à l'Aube par la route de Montierender.]
Napoléon aurait pu en remontant la Marne jusqu'à Joinville, gagner une
bonne chaussée qui par Doulevent et Soulaines aboutissait sur l'Aube
vers Brienne; mais c'était perdre une journée. (Voir la carte nº 62.)
Il aima mieux se jeter tout de suite sur sa droite par un chemin de
traverse qui aboutissait directement sur l'Aube à la hauteur de
Brienne. C'était un pays de bois et de vallons qu'il était possible de
franchir en deux marches. Il recommanda au maréchal Mortier et au
général Gérard de rester sur l'Aube, et de s'y maintenir pendant qu'il
s'occupait de les rejoindre. Par la chaussée de Joinville à Doulevent
qu'il ne voulait pas prendre lui-même, il dirigea ce qui était arrivé
du corps de Marmont, avec la division Duhesme du corps de Victor, et
il y ajouta les dragons de Briche pour battre le pays, et intercepter
la route de Nancy par laquelle pouvaient survenir les troupes de
Blucher demeurées en arrière. Avec Victor, Ney, toute la cavalerie,
environ 17 ou 18 mille hommes, il marcha sur Brienne par le chemin de
traverse d'Éclaron à Montierender. Les jours précédents il avait gelé;
le 28, jour de cette première marche, il pleuvait. On eut une extrême
difficulté à franchir ces chemins, qui ne servaient qu'à
l'exploitation des bois. Heureusement l'artillerie était bien attelée;
d'ailleurs avec le secours des gens du pays, qui prêtaient volontiers
leurs bras et leurs chevaux, on arriva, quoique fort tard, à
Montierender. En traversant Éclaron on trouva les habitants désolés
des ravages que l'ennemi avait déjà exercés chez eux. Après les
résolutions modérées qu'ils avaient affichées en entrant en France,
les coalisés étaient revenus aux moeurs de la guerre, que la barbarie
chez les Russes, une haine aveugle chez les Prussiens, rendaient
encore plus cruelles que de coutume. Ils pillaient et ravageaient par
goût quand ce n'était pas par besoin. Les paysans consternés avaient
adressé leurs plaintes à Napoléon, qui leur accorda quelques secours
sur son trésor. Il leur promit en outre de faire reconstruire leur
église, qui avait été détruite.
[En marge: Arrivée de Napoléon devant Brienne.]
Le lendemain 29 on partit de Montierender pour Brienne. On eut comme
la veille beaucoup de peine à s'avancer sur les chemins défoncés par
les pluies. Enfin, vers trois ou quatre heures de l'après-midi,
Grouchy qui commandait la cavalerie de l'armée, et Lefebvre-Desnoëttes
celle de la garde, en débouchant du bois d'Ajou, découvrirent dans une
plaine légèrement ondulée la cavalerie du comte Pahlen, appuyée par
quelques bataillons légers de Scherbatow. Un peu plus loin on
apercevait la petite ville de Brienne, avec son château bâti sur une
éminence et entouré de bois. L'Aube coulait au delà. Des troupes
nombreuses se montraient le long de l'Aube, et elles paraissaient
rebrousser chemin. Voici ce que signifiaient ces divers mouvements.
[En marge: Il rencontre Blucher, qui s'étant avancé jusqu'à Arcis, se
hâte de rétrograder vers Bar-sur-Aube.]
Blucher parvenu à Bar-sur-Aube, petite ville située sur la rivière de
l'Aube fort au-dessus de Brienne, s'était imaginé que Mortier
cherchait à passer cette rivière pour se réunir à Napoléon vers la
Marne, et il avait résolu de l'en empêcher. En conséquence, il s'était
porté sur Brienne, Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les
ponts de l'Aube. (Voir la carte nº 62.) Mais informé de l'apparition
de Napoléon, il s'était hâté de revenir sur ses pas, et en ce moment
il traversait, à la tête du corps de Sacken, la ville de Brienne, pour
remonter vers Bar-sur-Aube. Afin de couvrir ce mouvement, le comte
Pahlen, avec sa cavalerie et quelques bataillons légers du prince
Scherbatow, observait la plaine et la lisière des bois par lesquels
devait déboucher l'armée française. Le général Olsouvieff gardait les
approches de Brienne, que traversait, en rétrogradant sur Bar, le
grand parc d'artillerie des Prussiens.
[En marge: Position de Blucher en avant de Brienne.]
Dès qu'il reconnut les escadrons du comte Pahlen, Lefebvre-Desnoëttes
s'élança sur eux avec sa cavalerie légère, et les força de se replier
sur les bataillons de Scherbatow formés en carré. La cavalerie russe
vint en effet s'abriter derrière ces bataillons, et se placer à droite
de la ligne ennemie, en face de notre gauche. Pendant ce temps,
Olsouvieff s'était déployé en avant de la ville, et le corps de
Sacken, arrêté dans sa marche rétrograde, était venu prendre position
à côté d'Olsouvieff, afin de protéger Brienne, qu'il importait de bien
occuper pour que le parc d'artillerie prussien pût défiler en sûreté.
[En marge: Combat de Brienne livré le 29 janvier.]
L'infanterie française étant encore engagée dans les bois, Napoléon
fut réduit à canonner la ligne russe, que ses cavaliers ne pouvaient
entamer, et on se borna ainsi pendant plus de deux heures à un échange
de boulets qui ne laissait pas que d'être assez meurtrier. Enfin, Ney
et Victor commençant à déboucher, Napoléon ordonna d'attaquer
sur-le-champ. Victor avait laissé la division Duhesme à Marmont, et
Ney n'avait que deux faibles divisions de la garde; nous disposions
ainsi tout au plus de 10 à 11 mille hommes d'infanterie, et de 6 mille
de cavalerie. Blucher avait 30 mille hommes au moins. Napoléon
n'hésita pas toutefois, car on ne comptait plus les ennemis et au
contraire on comptait les heures. Il poussa Ney en deux colonnes
directement sur Brienne, tandis qu'il dirigeait par sa droite une
brigade du corps de Victor sur le château de Brienne, et qu'il
portait vers sa gauche le reste de ce corps, de manière à menacer la
route de Brienne à Bar, ce qui devait déterminer la retraite de
Blucher.
Ces dispositions eurent tout d'abord le succès désiré. Nous avions
bien peu de vieilles troupes; la jeune garde ne comprenait que des
conscrits à peine vêtus, et n'ayant jamais tiré un coup de fusil. On
les appelait des _Marie-Louise_, du nom de la régente, sous laquelle
ils avaient été levés et organisés. Mais ils étaient placés dans de
vieux cadres, et conduits par le maréchal Ney. Ces jeunes gens
supportèrent un feu violent sans en être ébranlés, et forcèrent
l'infanterie russe à se replier sur Brienne, quoique trois fois plus
nombreuse qu'eux. Malheureusement un accident survenu à notre aile
gauche ralentit ce succès. Vers cette aile, la faible colonne de
Victor, que Napoléon avait dirigée sur la route de Bar afin de menacer
la ligne de retraite de Blucher, s'était trouvée en face de la
cavalerie russe ramenée tout entière de ce côté, tandis que la nôtre
était au côté opposé. Abordée brusquement par plusieurs milliers de
cavaliers, l'infanterie de Victor éprouva une sorte de surprise et fut
contrainte de rétrograder. Napoléon, qui était au milieu d'elle,
courut le plus grand danger, et vit enlever sous ses yeux quelques
pièces d'artillerie. Ce mouvement rétrograde de notre gauche arrêta
l'essor de Ney. Mais en ce moment la brigade détachée de Victor sur la
droite avait tourné Brienne, pénétré à travers le parc du château,
assailli et enlevé le château lui-même. Elle avait failli prendre
Blucher avec son état-major, et elle captura le fils du chancelier de
Hardenberg. De notre côté nous perdîmes le brave contre-amiral Baste,
des marins de la garde, qui dans cette journée termina une vie
héroïque par une mort glorieuse. La conquête de cette position
dominante causa un fort ébranlement parmi les Russes. Ney alors les
poussa vivement, entra dans Brienne à leur suite, et emporta la ville
à l'instant même où l'artillerie de l'ennemi achevait de la traverser.
Blucher, piqué du résultat de cette première rencontre, craignant pour
la queue de son parc d'artillerie, voulut faire un dernier effort pour
reprendre Brienne et l'occuper au moins pendant quelques heures. Il
exécuta en effet vers dix heures du soir une attaque furieuse contre
la ville et le château, à la tête de l'infanterie de Sacken. L'attaque
sur la ville, favorisée par la nuit, eut un commencement de succès
contre nos jeunes troupes surprises de ce retour offensif. Mais un
brave officier, le chef de bataillon Enders, qui gardait le château
avec un bataillon du 56e, culbuta les assaillants dans la ville, et
ceux-ci reçus par nos soldats qui étaient revenus de leur trouble,
furent tous tués ou pris. Ce succès ranima notre élan; on poussa
l'infanterie de Sacken hors de la ville, et notre artillerie qui était
nombreuse, tirant aussi juste que l'obscurité le permettait, couvrit
les Russes de mitraille.
Il était onze heures du soir lorsque ce combat fut terminé. La
confusion était si grande que Napoléon ne crut pas pouvoir prendre
gîte au château. Il coucha dans un village voisin, se trouva un moment
entouré de Cosaques en regagnant son bivouac, et fut sur le point
d'être enlevé. Berthier, précipité dans la boue, en fut retiré tout
meurtri.
Le lendemain matin on vit plus clair dans la position. On sut qu'on
avait eu affaire à plus de trente mille hommes, et que Blucher se
retirait dans la vaste plaine qui s'étend au delà de Brienne, sur la
route de Bar-sur-Aube. On le suivit avec une centaine de bouches à
feu, et on le cribla de boulets jusqu'au village de la Rothière où il
s'arrêta.
[En marge: Résultats du combat de Brienne.]
Ce combat était fort honorable pour nos jeunes soldats, qui se battant
dans la proportion d'un contre deux, avaient fini par l'emporter sur
les plus vieilles bandes de la coalition, menées par le plus brave de
ses généraux. Malheureusement ce n'était pas un contre deux, mais un
contre cinq qu'il faudrait bientôt se battre pour tâcher de sauver la
France! L'ennemi avait laissé dans nos mains environ 4 mille hommes
morts ou blessés. Nous en avions près de 3 mille hors de combat. Mais
le champ de bataille étant à nous, les blessés n'étaient pas de notre
côté des hommes perdus. L'effet moral importait plus encore que le
résultat matériel. Nos soldats, démoralisés lorsque Napoléon les avait
rejoints à Châlons, commençaient à recouvrer leur courage en le
voyant, en se retrouvant au feu avec lui, et en reprenant sous sa
forte impulsion l'habitude de vaincre.
Bien que Napoléon n'eût pas obtenu tous les avantages qu'il avait
espérés d'une irruption soudaine au milieu des corps dispersés de la
coalition, toutefois il lui avait fait sentir sa présence, il lui
avait appris que ce n'était pas sans coup férir qu'elle arriverait à
Paris, comme elle s'en était flattée d'après la facilité de ses
premiers mouvements, et il s'était posé entre elle et la capitale de
manière à lui en barrer le chemin. La position de Brienne était dans
cette vue parfaitement choisie.
[En marge: Configuration des vallées de la Marne, de l'Aube et de la
Seine, et combinaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.]
La rivière de l'Aube sur laquelle Napoléon venait de s'arrêter par
suite de l'occupation de Brienne, divise en deux, comme nous l'avons
dit, l'espace qui s'étend de la Marne à la Seine. (Voir la carte nº
62.) Placé sur l'Aube, Napoléon était presque à égale distance de la
Marne et de la Seine, pouvant en deux petites marches se porter ou sur
l'une ou sur l'autre, afin d'arrêter l'ennemi qui voudrait s'avancer
sur Paris par la route de Châlons ou par celle de Troyes. Ayant à
Brienne le gros de ses forces, ayant de plus un rassemblement à
Châlons et un à Troyes, maître de renforcer alternativement l'un ou
l'autre, et résigné dans tous les cas à se battre contre des forces
infiniment supérieures, il était certain d'arriver toujours à temps
sur celle des deux routes qui serait la plus menacée. Que l'ennemi
voulût sortir de cet angle pour porter le théâtre de la guerre au delà
de la Marne, ou au delà de la Seine, c'était peu probable. Blucher, en
effet, était obligé de rester lié avec les troupes qui opéraient vers
la Belgique, comme Schwarzenberg avec celles qui opéraient vers la
Suisse, de manière qu'ils avaient chacun un lien, Blucher vers le
nord, Schwarzenberg vers l'est. Devant en outre, sous peine des plus
grands périls, ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, ils étaient
inévitablement contraints de suivre, Blucher la Marne, Schwarzenberg
la Seine, à moins qu'ils ne se réunissent pour marcher en une seule
colonne sur Paris.
C'est d'après cet état de choses, profondément étudié, que Napoléon
arrêta ses dispositions.
[En marge: Position que Napoléon occupe à Troyes, Brienne et Châlons.]
[En marge: Forces que Napoléon s'efforce de réunir dans ces
positions.]
En ce moment les deux colonnes ennemies semblaient n'en faire qu'une,
qui avait Troyes et les bords de la Seine pour direction naturelle.
Napoléon s'occupa donc de former vers Troyes son principal
rassemblement. Par ce motif il renvoya le maréchal Mortier avec la
vieille garde d'Arcis sur Troyes. Il plaça le général Gérard avec la
division Dufour, la première de réserve, à Piney, moitié chemin de
Brienne à Troyes. On doit se souvenir qu'à Troyes même la seconde
division de réserve avait commencé à se former sous le général
Hamelinaye, et qu'elle n'était forte encore que de 4 mille hommes.
Napoléon ordonna de la compléter le plus tôt possible à 8 mille, et de
la renforcer en attendant de toutes les gardes nationales de la
Bourgogne. Avec Hamelinaye et Gérard, qui comptaient 12 mille hommes,
avec la vieille garde qui en comprenait 15 mille, le maréchal Mortier
pouvait disposer de 27 mille hommes. Napoléon espérait lui adjoindre
sous peu de jours les 15 mille hommes venant en poste d'Espagne, ce
qui devait former une masse d'environ 40 mille hommes, dont 30 des
meilleures troupes qui fussent au monde. En se réunissant à Mortier
avec les 25 mille qu'il avait sous la main, et il le pouvait en une
bonne marche, il aurait 65 mille hommes à opposer à la grande armée de
Schwarzenberg, ce qui, dans sa situation, était une force
considérable, et, à la manière dont il se battait, presque suffisante
pour disputer le terrain. Il donna en même temps de nouveaux soins à
la défense de la Seine et de l'Yonne, et réitéra l'ordre d'envoyer à
Pajol, outre la petite réserve de Bordeaux qui arrivait par Orléans,
toute la cavalerie disponible à Versailles. Pajol devait avec ces
moyens garder Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et pousser ses partis
de cavalerie par le canal de Loing jusqu'à la Loire, de façon à
surveiller toute tentative de Schwarzenberg en dehors du cercle
présumable de ses opérations.
[En marge: Ses espérances.]
Vers le côté opposé, c'est-à-dire vers la Marne, Napoléon renouvela
l'ordre au maréchal Macdonald de se porter à Châlons avec tout ce
qu'il ramenait des provinces rhénanes, au duc de Valmy de réunir à la
Ferté-sous-Jouarre, à Meaux, à Château-Thierry, les gardes nationales
qu'on aurait eu le temps de réunir, de barricader les ponts de ces
diverses villes, et d'y amasser les denrées alimentaires du pays. En
cet endroit les forces étaient moindres; mais Blucher seul pouvait s'y
montrer s'il se séparait de Schwarzenberg, et dans ce cas Napoléon
ayant les yeux sur lui comme un chasseur sur sa proie, était prêt à le
suivre pour le prendre en queue ou en flanc. En même temps il réitéra
ses instances pour qu'on organisât à Paris de nouveaux bataillons, à
Versailles de nouveaux escadrons, afin d'ajouter promptement 15 mille
hommes aux 25 mille qu'il avait directement sous la main. S'il en
arrivait là, il était à peu près en mesure de tenir tête à tous ses
ennemis, car se joignant à Mortier vers Troyes avec 40 mille hommes,
il le portait à 80 mille, se joignant vers Châlons à Macdonald, il le
portait à 55 mille, et c'était presque assez, soit contre
Schwarzenberg, soit contre Blucher. Napoléon s'appliqua aussi à tracer
la route militaire de l'armée, depuis Paris jusqu'aux bords de l'Aube,
et il décida qu'elle passerait par la Ferté-sous-Jouarre, Sézanne,
Arcis et Brienne (voir la carte nº 62), direction la plus centrale, et
sur laquelle il fit rassembler des ressources de toute espèce.
Prévoyant qu'il aurait bien des fois à manoeuvrer de l'Aube à la
Marne, il prescrivit d'entourer Sézanne de palissades, et d'y former
un vaste magasin de denrées et de munitions de guerre. À Brienne même
où il était campé, il assit sa position de la manière la mieux adaptée
au terrain. Il établit à Dienville sur l'Aube sa droite qui devait se
composer de la division Ricard détachée de Marmont, et de Gérard qui
en cas d'attaque avait ordre d'accourir de Piney à Dienville. (Voir la
carte nº 62, et le plan détaillé des environs de Brienne, carte nº
63.) Il établit son centre, consistant dans les troupes de Victor, au
village de la Rothière, au milieu d'une plaine que traversait la
grande route, avec la garde en réserve; il plaça enfin sa gauche,
composée du corps de Marmont, à Morvilliers, le long d'un coteau assez
élevé en avant du bois d'Ajou. Il enjoignit à chaque chef de corps, à
Marmont notamment, de s'entourer d'ouvrages de campagne, pour
compenser notre infériorité numérique dans le cas très-probable d'une
attaque prochaine. Ainsi campé sur l'Aube, presque à égale distance
des deux routes que la coalition devait être tentée de suivre, il
attendait deux choses, premièrement que ses moyens achevassent de
s'organiser, secondement que l'ennemi commît quelque grosse faute.
Cette dernière chance il était loin d'en désespérer, connaissant bien
ses adversaires, et il regardait la situation comme fort améliorée
depuis le combat de Brienne. Il l'écrivait ainsi à sa femme, à Joseph,
à l'archichancelier Cambacérès, aux ducs de Feltre et de Rovigo, pour
qu'à Paris on le dît à tout le monde, pour qu'on se rassurât, et qu'on
s'occupât avec plus de zèle des diverses créations qu'il avait
ordonnées[4].