[En marge: Ordres pour occuper tous les passages de la Marne, de

l'Aube et de la Seine.]

Dans la nuit même, Napoléon sans prendre de repos, ordonna au duc de

Valmy de réunir à Châlons les détachements qui se repliaient, à

l'exception des dépôts qui devaient continuer leur marche sur Paris,

de lever partout les gardes nationales, et de barricader les bourgs et

les villes qui avaient des ponts sur la Marne. Il enjoignit également

à Macdonald qui achevait son mouvement rétrograde, de s'arrêter à

Châlons pour garder le cours de la Marne. (Voir la carte nº 62.) Il

prescrivit à Mortier de quitter Troyes, de se réunir à Gérard sur

l'Aube, ligne intermédiaire, comme nous l'avons dit, entre la Seine et

la Marne, et de s'y tenir prêts ou à le recevoir ou à venir à lui; à

Pajol de bien veiller sur les ponts de la Seine et de l'Yonne, tels

que Nogent, Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et de courir assez à

droite avec sa cavalerie pour intercepter les partis qui essayeraient

de pénétrer jusqu'à la Loire.

[En marge: Napoléon rentre de vive force dans Saint-Dizier.]

Le lendemain matin 26, Napoléon se porta sur Vitry.

Lefebvre-Desnoëttes l'avait rejoint. Avec Lefebvre, Marmont, Ney,

Victor, il avait en tout 33 à 34 mille hommes. L'ennemi occupait

Saint-Dizier. Napoléon ordonna à Victor de l'en chasser, ce qui fut

exécuté avec la plus rare vigueur. La présence de Napoléon avait

ranimé tous les courages. On rentra à Saint-Dizier après avoir fait

quelques prisonniers qui appartenaient au corps russe de Landskoi.

Voici ce qui se passait du côté des coalisés.

[En marge: Ce qui se passait chez les coalisés au moment de l'arrivée

de Napoléon sur la haute Marne.]

[En marge: Ayant franchi les deux premières périodes de la guerre, les

coalisés délibèrent avant d'entreprendre la troisième, qui doit

consister à marcher sur Paris.]

[En marge: Châtillon-sur-Seine désigné comme lieu où doit se réunir le

futur congrès.]

[En marge: Pendant ce temps, Blucher à la tête de 30 mille hommes, se

porte à Bar-sur-Aube pour se joindre au prince de Schwarzenberg et

prendre part à la délibération.]

Fatigué d'attendre lord Castlereagh, et malgré le désir de lui parler

le premier, Alexandre, qui avait la prétention d'être nécessaire

partout, et qui était souvent utile en bien des endroits, avait voulu

suivre le grand quartier général, disant que sans lui on se

brouillerait, et qu'on ne commettrait que des fautes. Il s'était rendu

à Langres, où les souverains et les ministres alliés l'avaient

accompagné. Une partie considérable de l'armée du prince de

Schwarzenberg était répandue entre la haute Marne et l'Aube

supérieure, entre Chaumont et Bar-sur-Aube (voir la carte nº 62),

attendant Blucher qui arrivait par Saint-Dizier. Là on s'était mis à

délibérer, et il le fallait pour se conformer aux divisions établies

par M. de Metternich entre les diverses périodes de la guerre. On

avait en effet accompli la première période qui consistait à

s'avancer jusqu'au Rhin, plus la seconde qui consistait à s'avancer

jusqu'au delà des Vosges et des Ardennes, et il restait à accomplir la

troisième, la plus difficile, celle de marcher sur Paris. Les avis

étaient fort partagés sur cette troisième période, et on comptait sur

lord Castlereagh, qui venait enfin d'arriver, pour résoudre la

question. Provisoirement, pour ne pas prolonger un silence inconvenant

envers M. de Caulaincourt, on lui avait assigné Châtillon-sur-Seine

comme lieu des futures négociations. On avait eu beaucoup de peine à

obtenir cette concession d'Alexandre qui déjà inclinait à ne plus

traiter qu'à Paris même. Mais ce qui avait contribué à le faire céder,

c'était le lieu du nouveau congrès qu'il avait voulu choisir en

France, pour infliger à Napoléon l'humiliation de traiter au sein de

ses provinces envahies. En même temps les diverses armées tendaient à

se rapprocher. Tandis que l'armée du prince de Schwarzenberg était

répandue autour de Langres, Blucher après avoir quitté Nancy, avait

traversé Saint-Dizier, y avait laissé le détachement russe de Landskoi

pour donner à croire qu'il descendait sur Châlons en suivant la Marne,

et au contraire avait quitté la Marne pour courir sur l'Aube, afin de

se joindre à Schwarzenberg, d'entraîner la grande armée par sa

présence, de faire cesser ses hésitations, et de décider une marche

hardie sur Paris. Ayant laissé le corps du comte de Saint-Priest vers

Coblentz, une partie du corps de Langeron devant Mayence, celui d'York

devant Metz, il arrivait avec le corps de Sacken et le reste de celui

de Langeron. L'avant-garde de Wittgenstein commandée par Pahlen,

s'étant trouvée sur sa route, il l'avait recueillie, et amenait ainsi

avec lui trente et quelques mille hommes. Il venait de défiler

transversalement de la Marne à l'Aube, au moment même où Napoléon

touchait à Saint-Dizier. La Marne dans cette partie supérieure de son

cours, c'est-à-dire à la hauteur de Saint-Dizier, n'est qu'à dix ou

douze lieues de l'Aube.

Telle était la situation des coalisés le 27 janvier au soir, quand

Napoléon entra dans Saint-Dizier. Il apprit là par les prisonniers,

par les gens du pays interrogés avec un art que lui seul possédait,

que Blucher à la tête d'environ trente mille hommes avait passé devant

lui, pour aller probablement se réunir à la colonne qui poursuivait

Mortier sur l'Aube. Il n'hésita pas un instant et résolut de

s'attacher à ses pas, et de le suivre sans relâche jusqu'à ce qu'il

l'eût rejoint et battu. Placé sur ses communications, interceptant les

secours qui pouvaient lui arriver des corps laissés en arrière, ayant

de plus la possibilité de l'atteindre avant sa réunion à

Schwarzenberg, il avait toute chance de le trouver en mauvaise

position et d'en tirer grand parti.

[En marge: Napoléon se décide à poursuivre Blucher.]

[En marge: Marche de la Marne à l'Aube par la route de Montierender.]

Napoléon aurait pu en remontant la Marne jusqu'à Joinville, gagner une

bonne chaussée qui par Doulevent et Soulaines aboutissait sur l'Aube

vers Brienne; mais c'était perdre une journée. (Voir la carte nº 62.)

Il aima mieux se jeter tout de suite sur sa droite par un chemin de

traverse qui aboutissait directement sur l'Aube à la hauteur de

Brienne. C'était un pays de bois et de vallons qu'il était possible de

franchir en deux marches. Il recommanda au maréchal Mortier et au

général Gérard de rester sur l'Aube, et de s'y maintenir pendant qu'il

s'occupait de les rejoindre. Par la chaussée de Joinville à Doulevent

qu'il ne voulait pas prendre lui-même, il dirigea ce qui était arrivé

du corps de Marmont, avec la division Duhesme du corps de Victor, et

il y ajouta les dragons de Briche pour battre le pays, et intercepter

la route de Nancy par laquelle pouvaient survenir les troupes de

Blucher demeurées en arrière. Avec Victor, Ney, toute la cavalerie,

environ 17 ou 18 mille hommes, il marcha sur Brienne par le chemin de

traverse d'Éclaron à Montierender. Les jours précédents il avait gelé;

le 28, jour de cette première marche, il pleuvait. On eut une extrême

difficulté à franchir ces chemins, qui ne servaient qu'à

l'exploitation des bois. Heureusement l'artillerie était bien attelée;

d'ailleurs avec le secours des gens du pays, qui prêtaient volontiers

leurs bras et leurs chevaux, on arriva, quoique fort tard, à

Montierender. En traversant Éclaron on trouva les habitants désolés

des ravages que l'ennemi avait déjà exercés chez eux. Après les

résolutions modérées qu'ils avaient affichées en entrant en France,

les coalisés étaient revenus aux moeurs de la guerre, que la barbarie

chez les Russes, une haine aveugle chez les Prussiens, rendaient

encore plus cruelles que de coutume. Ils pillaient et ravageaient par

goût quand ce n'était pas par besoin. Les paysans consternés avaient

adressé leurs plaintes à Napoléon, qui leur accorda quelques secours

sur son trésor. Il leur promit en outre de faire reconstruire leur

église, qui avait été détruite.

[En marge: Arrivée de Napoléon devant Brienne.]

Le lendemain 29 on partit de Montierender pour Brienne. On eut comme

la veille beaucoup de peine à s'avancer sur les chemins défoncés par

les pluies. Enfin, vers trois ou quatre heures de l'après-midi,

Grouchy qui commandait la cavalerie de l'armée, et Lefebvre-Desnoëttes

celle de la garde, en débouchant du bois d'Ajou, découvrirent dans une

plaine légèrement ondulée la cavalerie du comte Pahlen, appuyée par

quelques bataillons légers de Scherbatow. Un peu plus loin on

apercevait la petite ville de Brienne, avec son château bâti sur une

éminence et entouré de bois. L'Aube coulait au delà. Des troupes

nombreuses se montraient le long de l'Aube, et elles paraissaient

rebrousser chemin. Voici ce que signifiaient ces divers mouvements.

[En marge: Il rencontre Blucher, qui s'étant avancé jusqu'à Arcis, se

hâte de rétrograder vers Bar-sur-Aube.]

Blucher parvenu à Bar-sur-Aube, petite ville située sur la rivière de

l'Aube fort au-dessus de Brienne, s'était imaginé que Mortier

cherchait à passer cette rivière pour se réunir à Napoléon vers la

Marne, et il avait résolu de l'en empêcher. En conséquence, il s'était

porté sur Brienne, Lesmont et Arcis, dans l'intention de couper les

ponts de l'Aube. (Voir la carte nº 62.) Mais informé de l'apparition

de Napoléon, il s'était hâté de revenir sur ses pas, et en ce moment

il traversait, à la tête du corps de Sacken, la ville de Brienne, pour

remonter vers Bar-sur-Aube. Afin de couvrir ce mouvement, le comte

Pahlen, avec sa cavalerie et quelques bataillons légers du prince

Scherbatow, observait la plaine et la lisière des bois par lesquels

devait déboucher l'armée française. Le général Olsouvieff gardait les

approches de Brienne, que traversait, en rétrogradant sur Bar, le

grand parc d'artillerie des Prussiens.

[En marge: Position de Blucher en avant de Brienne.]

Dès qu'il reconnut les escadrons du comte Pahlen, Lefebvre-Desnoëttes

s'élança sur eux avec sa cavalerie légère, et les força de se replier

sur les bataillons de Scherbatow formés en carré. La cavalerie russe

vint en effet s'abriter derrière ces bataillons, et se placer à droite

de la ligne ennemie, en face de notre gauche. Pendant ce temps,

Olsouvieff s'était déployé en avant de la ville, et le corps de

Sacken, arrêté dans sa marche rétrograde, était venu prendre position

à côté d'Olsouvieff, afin de protéger Brienne, qu'il importait de bien

occuper pour que le parc d'artillerie prussien pût défiler en sûreté.

[En marge: Combat de Brienne livré le 29 janvier.]

L'infanterie française étant encore engagée dans les bois, Napoléon

fut réduit à canonner la ligne russe, que ses cavaliers ne pouvaient

entamer, et on se borna ainsi pendant plus de deux heures à un échange

de boulets qui ne laissait pas que d'être assez meurtrier. Enfin, Ney

et Victor commençant à déboucher, Napoléon ordonna d'attaquer

sur-le-champ. Victor avait laissé la division Duhesme à Marmont, et

Ney n'avait que deux faibles divisions de la garde; nous disposions

ainsi tout au plus de 10 à 11 mille hommes d'infanterie, et de 6 mille

de cavalerie. Blucher avait 30 mille hommes au moins. Napoléon

n'hésita pas toutefois, car on ne comptait plus les ennemis et au

contraire on comptait les heures. Il poussa Ney en deux colonnes

directement sur Brienne, tandis qu'il dirigeait par sa droite une

brigade du corps de Victor sur le château de Brienne, et qu'il

portait vers sa gauche le reste de ce corps, de manière à menacer la

route de Brienne à Bar, ce qui devait déterminer la retraite de

Blucher.

Ces dispositions eurent tout d'abord le succès désiré. Nous avions

bien peu de vieilles troupes; la jeune garde ne comprenait que des

conscrits à peine vêtus, et n'ayant jamais tiré un coup de fusil. On

les appelait des _Marie-Louise_, du nom de la régente, sous laquelle

ils avaient été levés et organisés. Mais ils étaient placés dans de

vieux cadres, et conduits par le maréchal Ney. Ces jeunes gens

supportèrent un feu violent sans en être ébranlés, et forcèrent

l'infanterie russe à se replier sur Brienne, quoique trois fois plus

nombreuse qu'eux. Malheureusement un accident survenu à notre aile

gauche ralentit ce succès. Vers cette aile, la faible colonne de

Victor, que Napoléon avait dirigée sur la route de Bar afin de menacer

la ligne de retraite de Blucher, s'était trouvée en face de la

cavalerie russe ramenée tout entière de ce côté, tandis que la nôtre

était au côté opposé. Abordée brusquement par plusieurs milliers de

cavaliers, l'infanterie de Victor éprouva une sorte de surprise et fut

contrainte de rétrograder. Napoléon, qui était au milieu d'elle,

courut le plus grand danger, et vit enlever sous ses yeux quelques

pièces d'artillerie. Ce mouvement rétrograde de notre gauche arrêta

l'essor de Ney. Mais en ce moment la brigade détachée de Victor sur la

droite avait tourné Brienne, pénétré à travers le parc du château,

assailli et enlevé le château lui-même. Elle avait failli prendre

Blucher avec son état-major, et elle captura le fils du chancelier de

Hardenberg. De notre côté nous perdîmes le brave contre-amiral Baste,

des marins de la garde, qui dans cette journée termina une vie

héroïque par une mort glorieuse. La conquête de cette position

dominante causa un fort ébranlement parmi les Russes. Ney alors les

poussa vivement, entra dans Brienne à leur suite, et emporta la ville

à l'instant même où l'artillerie de l'ennemi achevait de la traverser.

Blucher, piqué du résultat de cette première rencontre, craignant pour

la queue de son parc d'artillerie, voulut faire un dernier effort pour

reprendre Brienne et l'occuper au moins pendant quelques heures. Il

exécuta en effet vers dix heures du soir une attaque furieuse contre

la ville et le château, à la tête de l'infanterie de Sacken. L'attaque

sur la ville, favorisée par la nuit, eut un commencement de succès

contre nos jeunes troupes surprises de ce retour offensif. Mais un

brave officier, le chef de bataillon Enders, qui gardait le château

avec un bataillon du 56e, culbuta les assaillants dans la ville, et

ceux-ci reçus par nos soldats qui étaient revenus de leur trouble,

furent tous tués ou pris. Ce succès ranima notre élan; on poussa

l'infanterie de Sacken hors de la ville, et notre artillerie qui était

nombreuse, tirant aussi juste que l'obscurité le permettait, couvrit

les Russes de mitraille.

Il était onze heures du soir lorsque ce combat fut terminé. La

confusion était si grande que Napoléon ne crut pas pouvoir prendre

gîte au château. Il coucha dans un village voisin, se trouva un moment

entouré de Cosaques en regagnant son bivouac, et fut sur le point

d'être enlevé. Berthier, précipité dans la boue, en fut retiré tout

meurtri.

Le lendemain matin on vit plus clair dans la position. On sut qu'on

avait eu affaire à plus de trente mille hommes, et que Blucher se

retirait dans la vaste plaine qui s'étend au delà de Brienne, sur la

route de Bar-sur-Aube. On le suivit avec une centaine de bouches à

feu, et on le cribla de boulets jusqu'au village de la Rothière où il

s'arrêta.

[En marge: Résultats du combat de Brienne.]

Ce combat était fort honorable pour nos jeunes soldats, qui se battant

dans la proportion d'un contre deux, avaient fini par l'emporter sur

les plus vieilles bandes de la coalition, menées par le plus brave de

ses généraux. Malheureusement ce n'était pas un contre deux, mais un

contre cinq qu'il faudrait bientôt se battre pour tâcher de sauver la

France! L'ennemi avait laissé dans nos mains environ 4 mille hommes

morts ou blessés. Nous en avions près de 3 mille hors de combat. Mais

le champ de bataille étant à nous, les blessés n'étaient pas de notre

côté des hommes perdus. L'effet moral importait plus encore que le

résultat matériel. Nos soldats, démoralisés lorsque Napoléon les avait

rejoints à Châlons, commençaient à recouvrer leur courage en le

voyant, en se retrouvant au feu avec lui, et en reprenant sous sa

forte impulsion l'habitude de vaincre.

Bien que Napoléon n'eût pas obtenu tous les avantages qu'il avait

espérés d'une irruption soudaine au milieu des corps dispersés de la

coalition, toutefois il lui avait fait sentir sa présence, il lui

avait appris que ce n'était pas sans coup férir qu'elle arriverait à

Paris, comme elle s'en était flattée d'après la facilité de ses

premiers mouvements, et il s'était posé entre elle et la capitale de

manière à lui en barrer le chemin. La position de Brienne était dans

cette vue parfaitement choisie.

[En marge: Configuration des vallées de la Marne, de l'Aube et de la

Seine, et combinaisons auxquelles elles peuvent donner lieu.]

La rivière de l'Aube sur laquelle Napoléon venait de s'arrêter par

suite de l'occupation de Brienne, divise en deux, comme nous l'avons

dit, l'espace qui s'étend de la Marne à la Seine. (Voir la carte nº

62.) Placé sur l'Aube, Napoléon était presque à égale distance de la

Marne et de la Seine, pouvant en deux petites marches se porter ou sur

l'une ou sur l'autre, afin d'arrêter l'ennemi qui voudrait s'avancer

sur Paris par la route de Châlons ou par celle de Troyes. Ayant à

Brienne le gros de ses forces, ayant de plus un rassemblement à

Châlons et un à Troyes, maître de renforcer alternativement l'un ou

l'autre, et résigné dans tous les cas à se battre contre des forces

infiniment supérieures, il était certain d'arriver toujours à temps

sur celle des deux routes qui serait la plus menacée. Que l'ennemi

voulût sortir de cet angle pour porter le théâtre de la guerre au delà

de la Marne, ou au delà de la Seine, c'était peu probable. Blucher, en

effet, était obligé de rester lié avec les troupes qui opéraient vers

la Belgique, comme Schwarzenberg avec celles qui opéraient vers la

Suisse, de manière qu'ils avaient chacun un lien, Blucher vers le

nord, Schwarzenberg vers l'est. Devant en outre, sous peine des plus

grands périls, ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, ils étaient

inévitablement contraints de suivre, Blucher la Marne, Schwarzenberg

la Seine, à moins qu'ils ne se réunissent pour marcher en une seule

colonne sur Paris.

C'est d'après cet état de choses, profondément étudié, que Napoléon

arrêta ses dispositions.

[En marge: Position que Napoléon occupe à Troyes, Brienne et Châlons.]

[En marge: Forces que Napoléon s'efforce de réunir dans ces

positions.]

En ce moment les deux colonnes ennemies semblaient n'en faire qu'une,

qui avait Troyes et les bords de la Seine pour direction naturelle.

Napoléon s'occupa donc de former vers Troyes son principal

rassemblement. Par ce motif il renvoya le maréchal Mortier avec la

vieille garde d'Arcis sur Troyes. Il plaça le général Gérard avec la

division Dufour, la première de réserve, à Piney, moitié chemin de

Brienne à Troyes. On doit se souvenir qu'à Troyes même la seconde

division de réserve avait commencé à se former sous le général

Hamelinaye, et qu'elle n'était forte encore que de 4 mille hommes.

Napoléon ordonna de la compléter le plus tôt possible à 8 mille, et de

la renforcer en attendant de toutes les gardes nationales de la

Bourgogne. Avec Hamelinaye et Gérard, qui comptaient 12 mille hommes,

avec la vieille garde qui en comprenait 15 mille, le maréchal Mortier

pouvait disposer de 27 mille hommes. Napoléon espérait lui adjoindre

sous peu de jours les 15 mille hommes venant en poste d'Espagne, ce

qui devait former une masse d'environ 40 mille hommes, dont 30 des

meilleures troupes qui fussent au monde. En se réunissant à Mortier

avec les 25 mille qu'il avait sous la main, et il le pouvait en une

bonne marche, il aurait 65 mille hommes à opposer à la grande armée de

Schwarzenberg, ce qui, dans sa situation, était une force

considérable, et, à la manière dont il se battait, presque suffisante

pour disputer le terrain. Il donna en même temps de nouveaux soins à

la défense de la Seine et de l'Yonne, et réitéra l'ordre d'envoyer à

Pajol, outre la petite réserve de Bordeaux qui arrivait par Orléans,

toute la cavalerie disponible à Versailles. Pajol devait avec ces

moyens garder Montereau, Sens, Joigny, Auxerre, et pousser ses partis

de cavalerie par le canal de Loing jusqu'à la Loire, de façon à

surveiller toute tentative de Schwarzenberg en dehors du cercle

présumable de ses opérations.

[En marge: Ses espérances.]

Vers le côté opposé, c'est-à-dire vers la Marne, Napoléon renouvela

l'ordre au maréchal Macdonald de se porter à Châlons avec tout ce

qu'il ramenait des provinces rhénanes, au duc de Valmy de réunir à la

Ferté-sous-Jouarre, à Meaux, à Château-Thierry, les gardes nationales

qu'on aurait eu le temps de réunir, de barricader les ponts de ces

diverses villes, et d'y amasser les denrées alimentaires du pays. En

cet endroit les forces étaient moindres; mais Blucher seul pouvait s'y

montrer s'il se séparait de Schwarzenberg, et dans ce cas Napoléon

ayant les yeux sur lui comme un chasseur sur sa proie, était prêt à le

suivre pour le prendre en queue ou en flanc. En même temps il réitéra

ses instances pour qu'on organisât à Paris de nouveaux bataillons, à

Versailles de nouveaux escadrons, afin d'ajouter promptement 15 mille

hommes aux 25 mille qu'il avait directement sous la main. S'il en

arrivait là, il était à peu près en mesure de tenir tête à tous ses

ennemis, car se joignant à Mortier vers Troyes avec 40 mille hommes,

il le portait à 80 mille, se joignant vers Châlons à Macdonald, il le

portait à 55 mille, et c'était presque assez, soit contre

Schwarzenberg, soit contre Blucher. Napoléon s'appliqua aussi à tracer

la route militaire de l'armée, depuis Paris jusqu'aux bords de l'Aube,

et il décida qu'elle passerait par la Ferté-sous-Jouarre, Sézanne,

Arcis et Brienne (voir la carte nº 62), direction la plus centrale, et

sur laquelle il fit rassembler des ressources de toute espèce.

Prévoyant qu'il aurait bien des fois à manoeuvrer de l'Aube à la

Marne, il prescrivit d'entourer Sézanne de palissades, et d'y former

un vaste magasin de denrées et de munitions de guerre. À Brienne même

où il était campé, il assit sa position de la manière la mieux adaptée

au terrain. Il établit à Dienville sur l'Aube sa droite qui devait se

composer de la division Ricard détachée de Marmont, et de Gérard qui

en cas d'attaque avait ordre d'accourir de Piney à Dienville. (Voir la

carte nº 62, et le plan détaillé des environs de Brienne, carte nº

63.) Il établit son centre, consistant dans les troupes de Victor, au

village de la Rothière, au milieu d'une plaine que traversait la

grande route, avec la garde en réserve; il plaça enfin sa gauche,

composée du corps de Marmont, à Morvilliers, le long d'un coteau assez

élevé en avant du bois d'Ajou. Il enjoignit à chaque chef de corps, à

Marmont notamment, de s'entourer d'ouvrages de campagne, pour

compenser notre infériorité numérique dans le cas très-probable d'une

attaque prochaine. Ainsi campé sur l'Aube, presque à égale distance

des deux routes que la coalition devait être tentée de suivre, il

attendait deux choses, premièrement que ses moyens achevassent de

s'organiser, secondement que l'ennemi commît quelque grosse faute.

Cette dernière chance il était loin d'en désespérer, connaissant bien

ses adversaires, et il regardait la situation comme fort améliorée

depuis le combat de Brienne. Il l'écrivait ainsi à sa femme, à Joseph,

à l'archichancelier Cambacérès, aux ducs de Feltre et de Rovigo, pour

qu'à Paris on le dît à tout le monde, pour qu'on se rassurât, et qu'on

s'occupât avec plus de zèle des diverses créations qu'il avait

ordonnées[4].

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 17/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 16 / 65 段